21 09 17

Une union durable

 

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" Le mariage de plaisir" est terme consacré. Il marque la possibilité pour un musulman éloigné de son domicile de contracter une union éphémère, évitant de la sorte un recours à la prostitution.

Ainsi Amir,homme bon,  honorable commerçant fassi, contracte-t-il avec Nabou, une Peule sénégalaise, un mariage de plaisir. Fait non prévu, il en tombe amoureux et décide de l'emmener dans sa famille, à la grande ire de son épouse.

Nabou donne naissance à des jumeaux, un blanc, un noir - sans déroger aux lois de Mendel - qui vont stigmatiser, par leur différence - l'injustice du regard porté sur les noirs,  le racisme ambiant. Mais ce n'est pas la seule différence que ce conte beau et poignant met en exergue.  Le personnage central et lumineux de Karim, enfant du premier lit, atteint d'un léger handicap mental, partage avec Nabou , humanité et bienveillance qui fondent la vraie intelligence humaine.

Une audition recommandée.

A. Elter

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun, roman, Ed Gallimard 2016 - Ecoutez lire, juin 2017, texte intégral lu par Hervé Pierre, durée d'écoute +/- 7 h

 

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16 09 17

Vous en êtes, Gonzague

Le décLes aristocates rebelles.jpgès accidentel  de Gonzague Saint Bris, au début du mois d'août, confère à l'essai une allure testamentaire inopinée.  Car bien sûr il en est,  lui, de ces aristocrates pour qui la notion de service et de liberté priment celle de privilèges: il est un  petit-fils des comte et comtesse Jean Saint Bris, résistants, respectivement  décédés, à cinq jours d'écart, en décembre 1944,  aux camps de  Gross-Rosen et de Ravensbrûck -

'L'aristocrate est noble parce qu'il sert les plus belles causes avec honneur. Il perd son panache et son statut quand il tombe dans la pire des servitudes, celle de la cour. L'aristocrate est lui -mêrne lorsqu'il est libre, encore plus lui-même lorsqu'il est rebelle. L'aristocrate est fidèle à ses valeurs lorsqu'il reste et qu'il résiste, il est encore dans la ligne de son idéal lorsqu'il fait le choix de partir pour la bonne cause."

C'est à cette définition non paradoxale de rébellion que vont répondre ces quelque vingt-quatre portraits d'aristocrates , qui du XVIe siècle de Saint-Louis de Gonzague au XXe siècle beauvoirien  vont défiler une vie dense et riche, sous la plume alerte, tellement vivante du regretté passeur d'Histoire.

Olympe de Gouges, Germaine de Staël, George Sand, Isabelle de Bragance, Simone de Beauvoir  et même Sissi, sont pionnières de cette vision de femme forte, assumée,  qui mit tant de siècles à s'installer.  Leurs portraits sont flamboyants. A l'instar de ceux du marquis de La Fayette, Lord Byron, Alphonse de Lamartine,  Léon Tolstoï, Henri de Toulouse-Lautrec, Winston Churchill,  Antoine de Saint-Exupéry, Luchino Visconti et Nelson Mandela ,  le "Gandhi", sud-africain qui a payé sa rébellion de quelque vingt sept années de prison.

Une galerie de portraits, assortie d'un essai, de très noble facture

Apolline Elter

Aristocrates rebelles, Gonzague Saint Bris, essai, Ed. Les Arènes, août  2017, 336 pp

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14 09 17

Amedeo et Jeanne

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"Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde, entièrement aspirés pour n'exister qu'immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani"

             Un récit court pour épouser de l'intérieur la courte vie de Jeanne Hébuterne ( 1898 - 1920) compagne et muse d'Amedeo Modigliani, tragiquement interrompue, par défenestration, le 26 janvier 1920. Amedeo s'est éteint l'avant-veille, frappé par une méningite tuberculeuse. Enceinte de huit mois accomplis, Jeanne se jette du  cinquième étage de l'appartement de ses parents, rue Amyot

             Née le 6 avril 1898, à Galluis,  au sein d'une famille de petite bourgeoisie catholique,  Jeanne suit des cours de peinture à l'académie Colarossi, dont la section sculpture a accueilli la jeune Camille Claudel  bien des années auparavant. Son frère André, peintre paysagiste,  au front, en ce début de 1917, l'a introduite parmi les artistes de Montparnasse. Jeanne y rencontre Amedeo, le coup de foudre est immédiat.  La "gentille fille sage" à son papa ne résiste pas à cette renaissance qui la propulse nue sous le regard d'Amedeo Modigliani,  ce 16 février 1917

             Fondue en Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaïm se substitue à la protagoniste, adoptant le "je"  du journal intime, de la confidence, intégrant çà et là l'intervention "off"  d'André, la voix moralisatrice qui la ramène à la réalité et qui s'estompe au fil des mois.

La jeune femme restée trop bourgeoise aux yeux de son amant, devenue gitane à ceux de ses parents, mène une vie de bohême et souvent de misère au sein d'une avant-garde artistique par trop imbibée d'alcool

              "Mes phalanges raides agrippent la pierre granuleuse du parapet. Une pellicule de neige s'est déposée au fil de la nuit. Le tic-tac de l'horloge rythme le va-et-vient de mon corps au-dessus du vide. "

 Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia ELKAÏM, roman, Ed; Stock, * août 2017,  248 pp

 

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13 09 17

Saluud-rski

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 La séquence chronologique des chroniques, offre parfois de bien troublantes confrontations.  

Après avoir évoqué, la semaine passée, le personnage lumineux de Charlotte Delbo (Je me promets d'éclatantes revanches, Valentine Goby) , je vous propose de passer de l'autre côté de la barrière - je vous préviens, ce n'est pas confortable - et de nous glisser dans le mental d'un vrai salaud, j'ai nommé Léon Sadorski, inspecteur principal adjoint chef du Rayon juif de la 3e section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux.

D'aucuns reconnaîtront en ce sinistre personnage l'inspecteur consciencieux, fonctionnaire- modèle de L'Affaire Léon Sadorski (Romain Slocombe, Ed. Robert Laffont, août 2016) lequel est investi d'une double mission en ce début du mois de juin 1942: veiller à la stricte observance du port de l'insigne juif - en application de la circulaire n° 140-42 du 6 juin 1942 - et retrouver les auteurs d'un attentat perpétré dans un café.

" Sadorski n'aime  pas plus les amis des Juifs que les vrais Juifs. "

S'il est instructif de cerner, de l'intérieur, la logique antisémite, pétainiste, anti-communiste et la puissante désinformation qui induisaient une certaine "orthodoxie" française, l'intrusion dans le mental pervers de Léon Sadorski rend la révélation de ses exactions particulièrement dérangeante.  D'autant qu'il use de son statut pour assouvir ses pulsions sexuelles, flirter avec la pédophilie et la confiance absolue que lui voue Julie Odwak, une jeune fille juive de 15 ans. Qu'il se fait passer pour un résistant.

Et le lecteur de se voir confirmer le rôle actif, zélé  des milieux pétainistes dans la dénaturalisation de leurs concitoyens et les rafles abjectes dont la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942.

Une lecture dont on ne sort indemne

Un véritable exercice d'équilibriste dans le chef de son auteur.

L'accomplissement  utile d'un devoir de mémoire.

A. Elter

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski, Romain Slocombe, roman Ed. Robert Laffont - coll. La bête noire - août 2017, 592 pp

 

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09 09 17

Gabrielle ... Sidonie

NEO.jpgSommes-nous au coeur d'une imposture littéraire? 

La célèbre Sidonie Porel, pressentie pour l'attribution du  prix Nobel de Littérature - ne cherchez pas,  elle n'a pas existé - est-elle bien l'auteur de la saga magistrale, Les Deux France ou s'est-elle approprié le fruit d'un travail de couple, après éviction de  Léon Drameille, son amour de jeunesse.

C'est la question qui parcourt le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves, bien vite taraude le lecteur.

Pourquoi Léon Drameille rompt-il un long silence, en ce début de l'année 1955 , entreprend-t-il Gabrielle Valoria, une inconnue, d'un véritable feuilleton épistolaire?  La jeune femme traîne une " culpabilité fantôme '  depuis la Libération, depuis qu'elle a vu exécuter son père Enrique , condensé expiatoire du comportement de ses pairs.  Elle assume  aussi de lourds soucis financiers et la charge de son jeune frère, Simon..

C'est beaucoup pour une seule personne , fût-elle la protagoniste du récit

Alors Léon Drameille lui propose contrat: Gabrielle doit entrer en contact avec Sidonie et la démasquer. Aussi aisé qu'un numéro de haute voltige

Oui mais...

Réalisant que Gabrielle est la fille d'un de ses anciens amants, Sidonie lui propose à son tour un " contrat affreusement malhonnête" à savoir rédiger sa biographie.

Voici notre protagoniste investie d'une mission d'agent double 

Il va falloir jouer serrer, d'autant que Marie, la bonne de Sidonie, ne voit guère d'un bon oeil l'incursion de la biographe en la " Cour de Rohant."

D'autant que la personnalité de Sidonie est fascinante, envoûtante...

Que le lecteur fasciné, subjugué,... se laisse prendre aux rêts d'un récit addictif,  doté de rebondissements savamment dosés et d'une tension dramatique imparable.

Personnages vrais et  de fiction - on croit reconnaître Colette sous certains traits d'une Sidonie dont elle partage, avec Gabrielle, le prénom  - se côtoient et s'affrontent, à la grande jubilation de l'auteur..et du lecteur.

 Apolline Elter

La gloire des maudits, Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 528 pp

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07 09 17

Revanche concentrationnaire

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 Récemment révélée au grand public par l'attribution, fin 2016,  du prix Femina de l'essai à sa biographe, Ghislaine Dunant ( Charlotte Delbo, La vie retrouvée, Ed. Grasset, août 2016, 608 pp) Charlotte Delbo (1913-1985)  résistante communiste, internée aux camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  avait très peu de chance de survivre, du moins moralement, à l'enfer concentrationnaire.  Elle perd son mari, Georges Dudach, fusillé fin mai 1942, quelques semaines après leur arrestation conjointe, le 2 mars 1942,  et connaît, au sortir des camps,  quelques épisodes de dépression.

Mais elle choisit de se tourner vers la vie,  de s'offrir d"éclatantes revanches " comme elle le promet dans une lettre adressée à Louis Jouvet, peu après sa libération. Elle le fait, construit une oeuvre rare,  puissante, singulière, cathartique, englobant en cette sorte de testament littéraire, ses pairs, compagnons de l'enfer.

Quitter Auschwitz par l'écriture

Entrée en contact avec l'écrivain lors de la rédaction de son suffocant  Kinderzimmer (roman, Ed. Actes-Sud, 2013), Valentine Goby est saisie par la puissance verbale de son écriture, d'un travail sur la langue qui tente de nommer l'indicible, de s'en affranchir, de témoigner pour ses compagnes non "Revenue[s] d'entre les morts'.

"Auschwitz y surgit en textes souvent courts, scènes tantôt hallucinées, tantôt d'une sidérante acuité, sensations vives, poèmes, récits du retour déclinés à la façon d'une litanie. C'est une mosaïque de visions stroboscopiques, de sons sans raccords, qui en dépit de la monotonie du décor, la boue, la neige à l'infini, ne forment jamais complètement paysage. La glace. Le ruisseau. La civière, les mortes tête pendante. L'appel. La tulipe à la fenêtre d'une maison isolée. Le block. La soif. La terre au fond des tabliers. Un râle, la nuit. Auschwitz est une expérience du fracas restituée tesson après tesson, et l'écriture une entreprise d'ordre archéologique." 

L'essayiste, romancière, balise sa démarche, le processus de sa quête - c'est par la non-juive Charlotte Delbo que la non-juive et partant, peut-être moins "autorisée",  Valentine Goby a accès à Auschwitz - et d'une révélation sidérante de solidarité:

"C'est mon voyage et non le sien. Je ne détiens aucune clé, j'ignore bien des motifs souterrains, des intentions silencieuses, conscientes ou inconscientes de Charlotte Delbo, j'émets seulement des hypothèses. Je cherche des clés moins en elle qu'en moi. Ce que j'écris, c'est un regard. Une tentative de décryptage du processus intime à l'œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre, l'une à l'autre; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie."

Une solidarité qu'on retrouve -  du moins, je le crois, en infusant les extraits présentés - dans l'écriture même de cet hommage,  de cette rencontre d'âmes.

Qui en saisit les paradoxes, les côtés dérangeants:

"Jusqu'à la lecture de Charlotte Delbo, ces heures passées sous les néons de la bibliothèque Clignancourt, j'aurais juré aussi qu'un déporté était toujours mort à lui-même, en dépit de toute volonté. C'est une des raisons pour lesquelles l'écriture de Charlotte Delbo dérange: par sa grâce, elle peut refuser de vivre en victime."

Apolline Elter

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

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06 09 17

Le génie du coeur

Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie.
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; 

 s'exclame le jeune Alfred ( de Musset 1810-1857) dans une de ses Premières poésies, adressée à un mystérieux Edouard B.Frappe-toi-le-coeur.jpg

Un (presque) hémistiche que la célèbre romancière fait sien, projetant le lecteur au...coeur d'un des romans les plus impitoyables qu'elle ait écrits.

Un roman qui commence tel un conte de fées, autour de Marie, une jeune beauté provinciale de 19 ans - en 1971 - convaincue que ses atouts la destinent  à un avenir aussi jouissif que la jalousie qu'elle suscite en son entourage.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence." 

Mariée un peu trop hâtivement à Olivier,  jeune et beau pharmacien du cru, Marie accouche tout aussi prestement d'une ravissante Diane et d'une indifférence abyssale envers le fruit de ses entrailles.

" C'est fini . J'ai 20 ans et c'est déjà fini. Comment la jeunesse peut-elle être si courte "

Et la jeune femme de développer, en même temps qu'un certain bovarysme,  une insidieuse et féroce jalousie envers sa délicieuse petite fille, laquelle nourrit  a contrario envers sa "déesse"-mère un sentiment d'amour absolu.

Les naissances de Nicolas mais surtout de Célia que Marie étouffe d'un amour démesuré vont exacerber le sentiment d'injustice, la souffrance infligés à son aînée:

"  Diane cessa d'être un enfant à cet instant. Pour autant, elle ne devint ni une adulte ni une adolescente: elle avait 5 ans. Elle se transforma en une créature désenchantée dont l''obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle."

 Peut-on survivre à une telle carence affective, à un tel manque d'amour maternel? 

La réponse est oui.

Devenue cardiologue, Diane offre ses brillantes aptitudes au service d'Olivia Aubuisson, maître de conférences dont elle booste la carrière, tandis qu'elle emploie tout son coeur à entourer celui de Mariel Aubuisson, la fillette chêtive et délaissée du futur professeur de cardiologie.  La boucle de l'enfant trop peu, si mal aimé est ainsi scellée, celle de la jalousie aussi et des relations hautement toxiques dont Diane est l'inévitable cible.

Il est des coeurs frappés d'aucun génie

Qui dans leur vaine béance

N'offrent de nid qu'à la jalousie

Ou la cruelle indifférence.

Apolline Elter

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 170 pp

02 09 17

Le déjeuner du 22 mai...68

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

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31 08 17

Pauvre ...Baudelaire

Baudelaire au pays des singes.jpgLes singes, ce sont les Belges, c'est nous.

Voilà qui augure d'une belle approche de notre culture.

 Il est de notoriété publique que le célèbre auteur des Fleurs du Mal n'a pas aimé notre patrie, s'est vengé d'un accueil qui ne fut pas à la hauteur de ses espérances, dans un recueil de publication posthume, Pauvre Belgique.

 Biographe du poète ( Gallimard, collection Folio biographies, 2006), Jean-Baptiste Baronian nous trace la séquence des événements qui ont conduit l'écrivain à ce peu amène sentiment, en un essai alerte, vivant, en tous points passionnant.

 S'il quitte la France pour débarquer en Belgique, le 24 avril 1864, c'est parce que Charles Baudelaire a pris "Paris et la France en horreur"  ainsi qu'il l'écrit à sa mère, Caroline Aupick,  en lettre du 1O août 1863.  Son génie n'y est  pas reconnu à sa juste valeur et la condamnation  des Fleurs du Mal ne lui a pas valu la publicité conférée au Madame Bovary de son contemporain Gustave Flaubert.

 L'artiste incompris se fait donc inviter en notre plat pays pour rencontrer, à Bruxelles,  des éditeurs dynamiques, donner des conférences au Cercle artistique et littéraire, ancêtre du  "Gaulois"  et collaborer, de sa plume, au quotidien L'indépendance belge.

 Las, le succès n'est d'aucun rendez-vous.   Ses conférences sont des  fours -  il s'acharne,  en dispense gracieusement mais il n'est guère bon orateur - les éditeurs ne se pressent au portillon de son édition et L'indépendance belge entend bien se passer de ses services.

 De là à prendre la Belgique en aversion, il n'y a qu'un pas, que le génie aigri franchit allègrement.

Il prend des notes, se moque, fustige les moeurs, l'imbécillité des Belges, leur cuisine infecte - rédige même un pamphlet pour célébrer, à sa façon, le décès de leur Roi Léopold Ier.

 Que diable reste-t-il deux ans dans cette galère, dans un pays à ce point haïssable qu'il le  rend "sage par l'impossibilité de (se) satisfaire"  ?

 Parce qu'il veut rentrer en France la tête haute et.. les finances quelque peu rétablies.

 Ce ne sera pas le cas. 

 Il réintègre  son pays, en juillet 1866,  dans un état physique et cérébral pitoyable, pour y mourir un an plus tard, le 31 août 1867.

 Un triste anniversaire, dont nous célébrons, ce jour, les 150 ans

 Mais attention, tout n'est pas  sombre dans ce pénible séjour en La Grotesque Belgique: par le biais de son éditeur, Auguste Poulet-Malassis, Charles Baudelaire a rencontré l'artiste namurois,  Félicien Rops, un vrai ami. Nous reviendrons plus tard et longuement sur cette féconde amitié.  Arthur Stevens, frère d'Alfred et de Joseph,  le célèbre photographe Nadar, Théophile Gautier .. font partie de ces intimes qui rendront le séjour parmi  les singes, un peu moins pénible, moins mortellement ennuyeux. Victor Hugo l'accueille un temps dans son clan..

 Une lecture engageante, spirituelle,  que je vous recommande haut et fort

 Apolline Elter

 Baudelaire au pays des singes, Jean-Baptiste Baronian, essai, Ed  Pierre-Guillaume de Roux,  mai 2017, 160 pp

 

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Jean-Baptiste Baronian était l'invité, le dimanche 16 juillet, d'une sympathique balade littéraire fluviale,  joyeusement animée par Rony Demaeseneer et Roel Jacob, à l'initiative conjointe de Bruxelles-les-Bains et de la Bibliothèque des Riches-Claires

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29 08 17

Lau-thilda

titre_183.gifLaurent est femme.  Une femme est en lui qui se prénomme Mathilda. Laquelle s'épanouit quand elle se travestit, se produit au Zanzi.

Cependant Laurent est marié - à Solange - il est père de famille - Thomas, seize ans et Claire, treize ans - et mène une carrière de cadre de la plus classique facture.

Alors il réprime de toutes ses forces les tensions croissantes qui le minent, le mal-être de sa condition masculine.

Mais on ne peut sans cesse endiguer le flux de pulsions identitaires; sans doute vaut-il mieux les affronter au grand jour, les confronter aux réactions de son entourage, miser sur leur amour source de compréhension..

C'est le chemin de croix et de foi que parcourt Laurent, qui le mène à  l'expression de Mathilda.

"Une extase qui le transporte, coeur battant, en son point cardinal là où Mathilda pousse un cri."

De cette écriture sobre, mélodieuse qui est sa signature, Léonor de Récondo explore avec tact, justesse,semble-t-il  et subtilité, le phénomène de la transsexualité et l'incompréhension première et primaire d'un entourage qui n'y est pas préparé.

Point cardinal, Léonor de Récondo, roman, Ed. Sabine Wespieser, août 2017, 228 pp

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