29 03 18

Vingt ans après

Bussiere2-C-web.jpg"Mais, ce matin-là, ce matin de juin, je n'ai pas pris le chemin du bureau. J'ai marché, poussée par cette force irrésistible, celle que je sentais depuis quelques jours. Mes mouvements m'étaient imposés. J'ai acheté un chapeau de plage et des lunettes de soleil. À la manière d'un automate,je me suis rendue à l'arrêt du bus de la côte, celui qui va jusqu'à Jacksonville. J'y ai attendu. La force me soufflait des injonctions. Quitter le district. Remonter vers le Nord. Sans doute parce qu'au Sud il y a la mer. Partir. Aller loin. Peut-être jusqu'au terminus pour voir ce qu'il y a de l'autre côté. Tout quitter. Que ça s'arrête. "

Comment comprendre l'inexplicable? Comment comprendre le coup de folie d'Elisabeth Jones, un matin de juin 1975, qui lui fait tout quitter, Illiana, sa fille d'un an, Alvaro Fuentes, son mari cubain,  sans crier gare ni laisser de traces. Déclarée officiellement décédée, Elisabeth revient dans la vie de sa fille, vingt ans après les faits, sous la forme d'un carnet,  sorte de longue lettre de justification, qu'elle lui envoie, à Miami:

« Ma chérie », comment ose-t-eIIe? Je hurle.J'explose! Un carnet qui m'est envoyé sans explications par courrier vingt ans après sa disparition! Tu parles d'un cadeau! Trop tard, devrais-je dire! Des mots, des lignes crachées dans un carnet pour composer un recueil de lettres qu'elle ne m'a jamais envoyées." 

Ne vaut-il pas mieux continuer à croire au décès tragique de sa mère que d'essayer de comprendre son attitude insensée. De découvrir qu'elle a refait sa vie.

Voilà tout l'enjeu de ce roman subtil, dense, fort, dont je vous recommande la lecture.

Apolline Elter

Mal de mère, Elise Bussière, roman, Ed. Mols, mars 2018, 128 pp

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28 03 18

Visions stupéfiantes

9782226402103-j.jpgComment échapper au carcan de son époque sans être taxé de fou? 

C'est mission quasiment impossible: le docteur Otto Gross (1877-1920) , psychanalyste, neurologue, disciple, un temps, de Freud, intime, un autre temps, de  Jung, paiera de séjours en asiles d'aliénés ses visions "anarchistes" de la société alliées à une consommation de stupéfiants.

Brimé d'un père omnipotent, le criminaliste autrichien Hans Gross,  le jeune homme va tenter, sa vie durant, de conquérir un espace de liberté, exprimant des visions avant-gardistes, tant en matière de sexualité, d'érotisme, qu'alimentaires - il est végétarien -  sociétales -  la colonie suisse Monte Verità annonce le mouvement hippie - féministes,  culturelles - il influence le dadaïsme berlinois - qu'éthiques: aidant Lotte Hatemmer et Sophie Benz à se suicider, Otto Gross  prône déjà une certaine forme d'euthanasie.

Face à cet être explosif, impossible à résumer, Marie-Laure de Cazotte a choisi d'en tracer le portrait intime, saisi  de l'intérieur, enrobant les faits biographiques avérés de sa compréhension fascinée de l'âme d'Otto Gross . Car c'est bien d'âme qu'il s'agit pour un être qui a passé sa vie, à pénétrer celle des autres. Ce faisant, la lauréate du Prix Horizon 2016 ( A l'ombre des vainqueurs, Ed. Albin Michel, 2014- billet de faveur en vitrine du blog) réhabilite le génie d'un homme souvent réduit à son image d'anarchiste et de toxicomane.

Une lecture..fascinante

Mon nom est Otto Gross, Marie-Laure de Cazotte, roman, Ed Albin Michel, mars 2018, 348 pp

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17 03 18

Une valise d'Amour

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J'ai ouvert une vieille valise à laquelle je n'avais pas touché depuis plus de cinquante ans. Je l'avais bouclée en déménageant ici rue des Saints-Pères avec Joris, en me promettant sûrement de faire le tri, ce que je n'ai jamais fait. " 

Frappée d'une brusque cécité,  puis de la récupération d'une - faible - partie de sa vision, l'époustouflante nonagénaire ouvre la valise de son passé.  Un passé marqué, à quinze ans,  par sa déportation aux camps d'Auschwitz-Birkenau, Bergen-Belsen et Theresienstadt,  d'où elle sera libérée le 10 mai 1945. 

Nous avions découvert, avec émotion, la lettre qu'elle adressait à son père, Et tu n'es pas revenu,  déjà aidée,  en sa relation  des faits, par la merveilleuse Judith Perrignon (Ed Grasset, 2015 - voir chronique sur ce blog) qui n'ayant " pris que ses mots a permis à [ses] amis de [la] retrouver" s'émerveille Marceline Loridan-Ivens, lors d'une interview radiophonique diffusée le 10 février passé (nous n'avons pas noté la chaîne ni le nom de son interlocuteur et le prions de nous en excuser) 

L'amie de Simone Veil - elle fit  partie du même convoi - visite à notre intention cette valise d'Amour, y découvrant lettres et  quelques pans de son passé qu'elle avait totalement oubliés.

 " C'est là que surgit l'amour, puisqu'il faut bien qu'on en parle, là que commence le ballet des hommes qui a chassé le nom de mon père de mon état civil"

Née Rozenberg, le 19 mars 1928, Marceline cherche -sans doute - dans le regard des hommes qu'elle côtoie, à son retour des camps, 'la certitude d'être vivante".  Elle épouse "très vite, trop vite"  Francis Loridan, un ingénieur de (re) constructions  mais ce mariage d'huile et de feu se réduit à une relation à dominante épistolaire - on songe à celui d'Alexandra David-Néel - dont elle garde le patronyme avant de rencontrer l'homme de sa vie, Joris Ivens, de 30 ans son aîné, celui avec qui "tout s'est mis en place naturellement."

Réduite à un simple matricule par la cruauté nazie et les dégradations corollaires, la jeune fille en conserve un rapport  perverti à son corps, à la sexualité, à l'amour.  Il la  sépare irrémédiablement de ceux qui n'ont pas vécu cette expérience.Elle ne trouvera jamais la paix car elle aura "toujours un camp dans sa tête" (ITW 10 février) 

Soucieuse que son récit perdure au-delà de sa vie, en un monde qui n'a fait que semblant de tirer les leçons de l'holocaute, Marceline Loridan-Ivens nous offre un témoignage inestimable, frappé de sobriété, de phrases courtes, de sentences fortes, percutantes.

Une sur-vie riche de vérité, de transmission, d'émotion.

Une lecture absolument recommandée

Apolline Elter 

L'amour après, Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, récit, Ed. Grasset, janvier 2018, 160 p

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16 03 18

La madone moderne

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 Une exposition de ravissante, passionnante facture traversera le printemps - attendu -  et les salles du musée Jacquemart- André (Paris VIII) , du 9 mars au 23 juillet prochain, à savoir Mary Cassatt - Une impressionniste américaine à Paris.

Elle est soutenue de l'édition d'un catalogue - beau livre illustré, en tous points remarquable. Il nous permet d'intégrer la visite dans l'effervescence artistique, mais aussi l'atmosphère de l'époque

Née en Pennsylvanie d'une famille aisée,  d'origine française huguenote, Mary Cassatt (1844-1926)  conquiert rapidement son indépendance en assouvissant, à Paris, l'appel de sa vocation artistique. Refusée d'inscription aux Beaux-Arts  - elle cumule le double handicap d'être femme et étrangère -  Mary suit les cours de Jean Léon Gérôme (1824-1904) .  Sa technique (bien) acquise est de facture réaliste et ses oeuvres se voient acceptées aux "Salons" de 1872 à 1876. Le refus de deux de ses toiles  à l'édition 1877 du Salon la fera virer de cap et intégrer, à l'invitation de Degas, son ami, le groupe des impressionnistes

 Datée de 1877-78, la " Petite fille dans un fauteuil bleu" consacre l'entrée de Mary Cassatt dans la mouvance impressionniste ainsi que le symbole de l'exposition.

 Mary reste attachée à sa famille et à sa soeur Lydia qu'elle représente dans la sublime "Tasse de thé".

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  Un attachement qui lui vaudra de nombreux portraits familiaux, saisis avec naturel et tendresse et une conversion progressive - entre 1881 et 1891 - en peintre de " La madone moderne" . Mary représente alors la relation maternelle dans toute sa sensualité, captant cette fusion corporelle à laquelle elle n'a pas goûté, restée célibataire et sans enfants

1881 consacre également sa rencontre et le début d'une amitié durable avec le marchand d'art Paul Durand-Ruel;  

Mais Mary ne se cantonne à cette simple veine "familiale"  d'inspiration. Elle aime relever les défis et intègre à son art, la simplification des lignes et le faciès des estampes japonaises. 

 Fusains, pointes sèches,  pastels, aquarelles, gravures (vernis mou) ... accompagnent l'exposition des huiles , révélant les faces multiples d'une  Elisabeth Vigée-Lebrun, à la mode Belle époque.

Je vous en recommande la visite, ainsi que la découverte du catalogue

Apolline Elter

Mary Cassatt - Une impressionniste américaine à Paris,  Nancy Mowll Mathews (dir), Flavie Durand-Ruel Mouraux et Pierre Curie,  beau livre publié à l'occasion de l'exposition, Co-édition, Musée Jacquemart- André, Institut de France, Culturespaces et Fonds Mercator, mars 2018, 180 pp, 

Exposition: du 9 mars au 23 juillet 2018 - Musée Jacquemart-André,  158 Bd Haussmann - 75.008 Paris

Toutes précisions sur le site : http://www.musee-jacquemart-andre.com/ 

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15 03 18

Rambouillette

.salons littéraires.jpgFocalisé sur la célèbre "chambre bleue", entendez le salon de l'hôtel Rambouillet, au sein duquel la marquise Catherine de Vivonne tint quarante années durant - la première moitié du XVIIe siècle - le plus célèbre salon littéraire de la Capitale, l'essai entend quelque peu démythifier la gloire qui lui est accrochée.

Nous avons cherché à en contester la vision traditionnelle, accréditée dans l'opinion et amplifiée par l'attitude laudative, trop souvent adoptée. Notre analyse de l'univers de la Marquise s'est efforcée 
de rétablir les proportions plus modérées de la question et de parler des amis du cercle en termes propres, afin de définir leur vraie identité et de déterminer ainsi le noyau psychologique du salon où ils se jetèrent à corps perdu. De lui rendre le privilège d'être ce qu'il fut. Pour ce faire, il a fallu déchirer la légende et 
renverser quelques statues.

 Cénacle littéraire aux membres triés sur le volet - Chapelain, Voiture, Bossuet, Guez de Balzac,  Madeleine de Scudéry, notre chère marquise de Sévigné, ...-  le salon fut l'antre de réunions précieusement codées, conviviales - il s'agissait de se "désennuyer " , danser, jouer, se déguiser, organiser farces, surprises et cadeaux (dans le sens premier de collations champêtres) ...- de  joutes discursives et de querelles célèbres, telle la "Querelle des Supposés" et celle du Cid.  Il se prolongeait d'échanges épistolaires, dûment répertoriés, qui nous renseignent parfois sur la véritable atmosphère des réunions, au gré d'indiscrétions, de distractions au code de la préciosité, savamment distillées.

De santé précaire, la marquise recevait ses hôtes, en position allongée.  Initié vers 1608, le salon ne survécut pas à la Fronde (1648-1653) qui vit sa compagnie exploser.

Assumant son parti-pris iconoclaste, l'essai offre un regard neuf sur un Salon des plus mythique

A Elter

Les Salons littéraires, De l'hôtel de Rambouillet..sans précaution, Barbara Krakewska, essai, Ed. Jourdan, janvier 2018, 366 pp 

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15 03 18

Fenêtre sur rêve

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 Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou

 C’est un premier roman,  largement nourri de l’enfance, de la vie d’Isabelle Carré.  Dans une interview accordée à Léa Salamé, la comédienne justifie la forme romanesque  prêtée aux faits par une « redistribution des cartes à sa façon. »

Née du couple hybride d’une mère d’origine aristocrate et d’un père issu d’une famille de cheminots, la narratrice se replonge dans la « famille bordélique » qui a construit son enfance,  dans les parfum et atmosphère propres aux années ’70, avec le prisme d’incompréhension qui fut sien face à l’inexorable naufrage du couple parental et la découverte de l’homosexualité paternelle.

 « Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qui a tout fait déraper ? Ils n’ont pas toujours été si fragiles. Leur monde n’a pas pu chavirer comme ça, du jour au lendemain, sans signe avant-coureur. »

 Et l’actrice, consciente de l’image lisse,  « discrète et lumineuse »  qu’elle arbore, d’ouvrir une fenêtre sur ses angoisses, questions, fragilités qui l’ont conduite, adolescente, à une profonde crise existentielle.

«  Je suis le fruit d’un malentendu »

Le théâtre, le cinéma lui rendent goût à la vie, qui lui permettent d’en endosser cent, de revisiter d’une démarche mure et cathartique, ses nombreux carnets de notes et de les partager avec le lecteur.

Un premier roman sensible et généreux.

Les Rêveurs, Isabelle Carré, roman, Ed. Grasset,  janvier 2018, 304 p

 

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03 03 18

Un roman d'apprentissage

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- Et je serais un meilleur fils si je t’apprenais à lire ?

J’ai posé la question sur le ton de la plaisanterie, cherchant à provoquer chez mon père une suite à cette conversation qu’il avait lui-même dirigée sur le sujet des mots. C’est une conversation à laquelle je ne m’étais absolument pas attendu et que, pour sa part, il trouvait déjà embarrassante.

 Embarrassé d'un père vieux, rustre et bourru, bourreau de son enfance, le narrateur saisit, au hasard d'une demande impudique, celle d'"apprendre à lire », la honte existentielle qui torture son père, analphabète. Cette blessure est  assurément la  source de son immense rancoeur.   Berger durant son enfance sarde, le vieillard a été interdit d'instruction.  La perte inopinée de son épouse,  jeune mère du narrateur,  a engendré une fracture a priori irréversible dans la relation du père et du fils.

 Je n’arrive toujours pas à croire que je me sois laissé avoir. Je cherche à quel moment j’ai baissé la garde pour me laisser embarquer dans cette mission grotesque qui, de toute façon, n’aboutira jamais à rien. Mon père veut apprendre à lire et à écrire et ce n’est pas une plaisanterie. J’ai accepté de lui apprendre à lire et à écrire et c’est une catastrophe

 Roman court, dense, sensible, pudique, bouleversant, ..d'apprentissage,  Apprendre à lire est surtout le récit de l'apprivoisement, de l'ouverture, de la découverte- inattendue -de l'autre. Se greffent aux obstacles de la communication père-fils, les thèmes de l'homosexualité masculine, de la prostitution estudiantine,  de l'usure de l'attrait sexuel dans les couples qui durent. Sans oublier-  et c'est un point-phare de la narration - la possible abolition du clivage générationnel qui sépare un homme sombre et acariâtre d’un jeune et fougueux répétiteur, surnommé «  Ron ».

D'une atmosphère en clair-obscur - à la Sorj Chalandon -  teintée de formules fortes, réfléchies, décapantes, ce premier roman révèle une maîtrise de plume évidente.

Une lecture recommandée

Apolline Elter 

 Apprendre à lire - Le père, le fils et l'amoureux, Sébastien Ministru, roman, Ed. Grasset, janvier 2018, 160 pp

 

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01 03 18

Quel tableau...

137537_couverture_Hres_0.jpg"Le monde est une falaise sans forme, sans loi. Sans le ciel ni la terre. Sans porche ni montants. Une cathédrale rendue à l'état liquide où la planéité se confond avec la profondeur.L'immanence avec la transcendance. Émergent des reliques fleuries, à moins qu'il ne s'agisse de chapelets d'embryons stellaires. Toutes les figures s'y retrouvent comme des fantômes. Nos morts et nos naissances."

Fasciné par Claude Monet - et toute la mouvance qui gravite autour de lui - le narrateur,   un jeune Normand recueilli chez son oncle, à Etretat,  amorce le récit, fresque grandiose de soixante années fécondes en événements majeurs, de 1868 à 1927 .  A la grande Histoire  - dont l'auteur rend compte avec une précision remarquable - se mêle la saga familiale, romanesque et vivante du narrateur.

Et le lecteur de savourer, en toute aménité, les rencontres et évocations de  Manet, Monet, Degas, Courbet, Cézanne,  Boudin,  Ingres, les soeurs Morisot Durand-Ruel ,  Hugo, Proust,  Camondo... tandis que défilent la guerre de Prusse, la Commune, l'incendie du Bazar de la Charité,  la Grande Guerre... et le fruit d'une érudition édifiante

A Elter

Falaise des fous, Patrick Grainville, roman, Ed. Seuil, janvier 2018, 644 pp

  

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28 02 18

Souffrance identitaire

 Schneck.jpg " Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait"

Colombe Schneck, nous le savons, est constamment en recherche de vérité.  La sienne - souvenez-vous de Dix-sept ans  (Ed. Grasset, 2015) -  celle de sa famille, de ses origines - je vous  invite à relire La Réparation  (Ed Grasset 2012) et  les  chroniques  parues sur ce blog.  Elle nous revient, en ce début d'années, avec un hommage à son père,  Gilbert Schneck, décédé voici quelque  trente ans, le 17 juin 1990 , et surtout une quête,  une enquête, sur les brisures, traumatismes successifs,  souffrances intimes et  donc combats que cet homme généreux cachait sous une attitude altruiste volontairement souriante.

 Revient la question identitaire, celle que se posent tant de Juifs lâchés, durant la guerre 40-45,  par le régime de Vichy et une  France dont ils se sentent citoyens à part entière . Cette question taraude aujourd'hui encore l'écrivain:

Nous étions des Français douteux, aujourd’hui je le suis encore. Cela est caché. À me regarder, si installée, qui pourrait le deviner ? 

 A cette souffrance identitaire qu'elle partage avec son père, Colombe Schneck ajoute aussi la difficulté de se sentir aimé (e). Son père compensera sa propre faille en dispensant beaucoup de tendresse aux siens et en particulier  à sa fille  .  Il cumule, sa vie durant, des sentiments de honte dont il ne peut se défaire. Honte de la disparition de son propre père, honte d'avoir dû servir les forces françaises en Algérie, en tant que médecin.

Une fois ces hontes  - non justifiées - identifiées, la narratrice peut accepter la mort de son père. L'enjeu est cathartique, il est constructif:

J’aurai bientôt l’âge de mon père, je le regarde avec amour et tendresse, nous sommes presque égaux aujourd’hui. Je pourrais lui dire, Je t’aime et je ne suis pas toujours d’accord avec toi. D’une certaine manière, je suis plus libre qu’il ne l’était.

Les guerres de mon père, Colombe Schneck, récit, Ed. Stock, janvier 2018, 306 pp

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24 02 18

Ados-rables

Couverture-Champ-de-bataille-Jerome-Colin-Allary-Editions.pngL'ennui avec les enfants, c'est qu'ils grandissent. C'est qu'un beau matin, sans prévenir, ils mettent des trainings, répondent par onomatopées, écoutent de la mauvaise musique, claquent les portes et ne parlent plus qu'avec des mots de moins de six lettres. Ça mange, ça dort, ça prend des douches, ça transpire, ça pue, ça coûte une fortune en crème antiboutons, ça change d'humeur toutes les six minutes, ça a le nez qui pousse. Ça se traîne du divan au lit en mettant un point d'honneur à vous rappeler que vous n'êtes absolument pas à la hauteur de votre rôle de père.

Saisi par la subite entrée de son aîné, Paul, dans le monde ingrat de l’adolescence,  le narrateur,  quadragénaire, père aimant, totalement dépassé par les événements, confie son désarroi, son sentiment d’inaptitude, hélas confirmé par son entourage. Le couple qu’il forme avec Léa se délite d’incompréhension mutuelle.

«  Un enfant, on ne devrait jamais lui permettre de dépasser douze ans »

Entre l’école qui rejette son fils, Léa et Paul qui le repoussent, la psy qui se borne à l’écouter et ..encaisser ses honoraires,  notre homme  ne sait plus à quel « sein » se vouer, car oui, il aurait bien besoin d’un réconfort en sa vie conjugale et sexuelle .  Alors il se replie dans le seul (petit) coin de la maison pour opérer le bilan de sa vie.  Un bilan aussi  honnête, désabusé que ..  jubilatoire. Menant à leur paroxysme la description des situations que vivent les parents d’ados, le narrateur entraîne le lecteur dans un imbroglio tout simplement désopilant. Il faut avouer qu’il fait grand bien, tant aux pères qu’aux mères d’ados, ce constat cathartique d’un combat pour lequel nous sommes plutôt mal armés.

Mené d’un style alerte, cru, incisif, ce deuxième roman, mêle humour et tendresse en un cocktail subtil et réussi 

Une lecture recommandée

 Apolline Elter

Le champ de bataille, Jérôme Colin, roman, Allary Editions, mars 2018, 208 pp

Billet de faveur

AE : Acteur – majeur-  de l’éducation de nos enfants, l’école en prend pour son grade, dans votre roman. Sa réponse – par voix de « Mollasson » -  paraît particulièrement inadaptée à la crise de l’adolescence . Et à celle des «  adulescents », leurs parents.

Jérôme Colin:Elle l’est totalement. les sciences cognitives sont passées par là et l’école ne semble pas en tenir compte. On dit que le temps de concentration maximal d’un être humain est de 25 minutes. Or, l’heure de cours académique est toujours de rigueur !!!! Pourquoi. Et ce n’est qu’un exemple Les sciences ont aussi prouvé que les cerveaux de nos enfants avaient besoin de mouvement pour être oxygénés. Or, on leur demande (ordonne) de s’asseoir sur une chaise huit heures par jour ? Comme je le dis dans le roman : l’époque a changé. la race a muté. Et l’école est restée dans les cavernes »… 

AE: Nous sommes tous démunis, face à ces martiens qui font soudain irruption dans notre quotidien de parents dévoués.  Devons- nous, à l’instar de Léa,   faire le gros dos, en attendant que l’orage passe, que le terrain de bataille laisse champ libre à leur sortie de crise ?  Ou en profiter, à l’instar de * , pour « brandir notre droit à l’irresponsabilité »,  s’offrir aussi une petite crise. Avouez que vous nous tentez..

Jérôme Colin :Je crois qu’il faut de tout pour parfaire une éducation..; De éduquer… educare en latin… C’est à dire élever… tirer vers le haut ! J’aime cette idée qu’élever nos enfants, c’est les tirer vers le haut. Je crois qu’il faut un peu de rigueur évidemment… Pour ne pas totalement se faire piétiner par ces drôles de bestioles… mais ce que m’a appris ma paternité, c’est qu’on n’est pas parfaits… Que nous ne sommes jamais vraiment non plus des adultes. Et que nous aussi, comme eux, nous avons le droit de brandir notre droit à l’irresponsabilité. Ce n’est pas parce que j’ai un boulot, une maison et des enfants que je suis responsable. Je le suis en partie, évidemment… mais l’adolescent que j’étais brule encore en moi… J’espère que c’est aussi le cas pour vous ! 

 

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