17 09 07
Au bout du monde ... l'autre
La rentrée littéraire est le cauchemar des petits éditeurs et des auteurs qu’ils publient. Comment se faire une place au soleil dans la vitrine des libraires ? Se choisir un auteur estimé du métier et aimé du public pour rédiger la préface. Bien vu pour le Bout du monde éditions qui ont fait appel à Nancy Huston, Prix Femina 2006, auteure de quelques beaux best sellers, la note exotique canadienne en sus. Nancy vous fait l’apologie des récits et nouvelles contenues dans ce recueil dont le thème est le bout du monde (qu’il soit là-bas ou ici) et dont on devine que le point commun entre tous les auteurs est la ville de Troyes et une librairie nommée « Le bout du monde ».
Autre atout nécessaire : une tête d’affiche, ici assurée par Jean-Philippe Blondel, qui nous fait le récit de son Bagdad Café alias Red Rose motel.
Le bonheur simple au milieu du désert sur la route de Las Vegas.
Très bon moment de lecture.
Brice Depasse
«Rencontres au bout du monde», Collectif, Le bout du monde éditions, 142p, 16€
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Extrait :
Je suis arrivé à la nuit tombée dans ce motel à la lisière du Désert de la Mort. Six heures de route depuis Las Vegas. Je ne sais pas ce que je cherche - je ne sais pas non plus ce que je fuis. Tout ce que je comprends, c'est que j'ai finalement utilisé le billet d'avion direction la capitale du jeu. J'en ai un autre dans la poche de mon blouson - mais la femme qui devait m'accompagner m'a fait faux bond - elle s'est trouvée une nouvelle raison de vivre et m'a laissé choir le surlendemain de mes vingt-huit ans. J'ai traîné dans ma ville une partie de l'été, incapable de me décider - offrir le billet à un ami ? Attendre une occasion et le donner à la première venue ? Tout annuler ? Par paresse, par dépit aussi, je suis parti quand même. Seul. Je me suis rendu compte à Roissy que c'était certainement la plus mauvaise idée que j'avais jamais eue. Deux semaines de découvertes solitaires autour de la faille de San Andréas. Des journées à boire des cocktails gratuits dans les casinos, en dilapidant mes économies. D'autres dans les réserves navajos et hopis, à observer jusqu'où la civilisation, la mienne, pouvait pourrir celle des autres.
Pourtant, j'ai laissé l'avion décoller et j'ai attaché ma ceinture. J'ai regardé sans sourciller un film dans lequel deux flics - un Blanc, un Noir - l'un, père de famille rangé et l'autre séducteur en diable - parvenaient à démanteler un gang de barons de la drogue. J'ai bu deux jus d'orange, un Perrier et même une mignonette de vin rouge. Je n'ai presque rien mangé.
A l'arrivée à l'aéroport, j'ai échangé mon coupon contre une voiture de la catégorie la plus sobre - elle est immense et elle se traîne le long des autoroutes américaines. Je ne sais pas où je vais. Tout ce que j'ai compris, c'est que je ne voulais pas rester dans la ville de l'argent facile et de l'amusement obligatoire.
Je n'ai pas opté pour le désert - simplement le désert est sur ma route.Maintenant, il est vingt et une heure et la nuit tombe sur l'Arizona. Je suis fatigué -je vais aller dîner dans un bar à bouseux américains et j'irai me coucher tout habillé.
Le Red Rose Motel est le premier quand on arrive à Mojave - il n'y a pas d'autre voiture sur le parking en terre battue. A l'entrée, un tapis en faux gazon sur lequel est écrit «welcome» - une porte vitrée - deux fauteuils en skaï noir fatigué - un bouquet de roses séchées poussiéreuses. Une femme d'une quarantaine d'années, très maquillée, avec un sourire mécanique et froid. Elle me fait remplir un questionnaire. Quand j'écris «Français», elle dit «ah la France, Paris, c'est bien» - mais c'est presque une leçon apprise par coeur -je me demande brièvement si cette femme n'est pas un droïde - nous sommes après tout au bord de la zone militaire sécurisée qui alimente toutes les rumeurs - les extra-terrestres de Roswell, les mutants, les retours dans le temps.
Curieusement, j'ai l'impression d'être pour une fois exactement où je devrais être - au milieu de nulle part.
Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |
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