31 01 10

Bernard Pivot le passeur

PIVOT DVDEntretien de Jean-Louis KUFFER avec Bernard PIVOT à propos des Grands Entretiens réunis, par Gallimard et l’INA, sur 10 DVD : avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Marguerite Duras, Louis Guilloux, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar + un ouvage tiré des Archives du Monde, réunissant des articles sur les écrivains concernés, des textes de ceux-ci et autres entretiens parus dans Le Monde.

C’est une belle contribution à la mémoire littéraire du XXe siècle littéraire que représente le coffret réunissant dix grands entretiens de Bernard Pivot avec quelques-uns des derniers « monstres sacrés » de la littérature et des sciences humaines.
Pour évoquer ce coffret riche de conversations diversement intéressantes et parfois inénarrables (à commencer par le numéro de prestidigitateur verbal d’un Nabokov), j’avais envie d’aller à la rencontre du plus jovial des interlocuteurs d’écrivains, débarqué à Paris en 1958 avec le rêve d’y devenir chroniqueur sportif, et engagé au Figaro littéraire sur sa bonne mine frottée d’excellence connaissance... des vins.
L’homme, après une belle carrière de passeur, actuellement académicien Goncourt, n’a rien perdu de sa vivacité et de sa bonhomie. La rencontre date de ce 28 janvier 2010, à Paris.
- Y a-t-il un livre, ou un écrivain, qui vous ait marqué dans vos jeunes années.
- En fait, je l’ai dit et répété, j’ai très peu lu en mon adolescence. Les premiers livres que j’ai lus, avec une conscience de ce qu’est un livre et de ce qu’on appelle la littérature, c’est Les enfants du bon Dieu d’Antoine Blondin, vers 18 ans. Avant, j’avais pas mal lu jusqu’à l’âge de dix ans, malgré le peu de livres que nous avions en ces temps de guerre, mais par la suite j’ai surtout joué au football. Tout de même, un auteur qui m’a charmé, dans ma jeunesse, c’est Félicien Marceau, avec Bergère légère, Capri petite île, Les élans du cœur, des choses comme ça ; et puis Aragon, pour ses poésies d’amour. Donc je ne peux pas dire qu’il y ait un livre, à cette époque, qui m’ait bouleversé. Les auteurs que je vous ai cités, mais aussi Vialatte ou Camus, n’ont cessé ensuite de m’accompagner. Ce qui est curieux, dans mon parcours atypique, c’est que j’étais plus intéressé par le style des écrivains que par le contenu de leurs livres. Si j’avais écrit, j’aurais voulu écrire comme Blondin. À savoir : raconter avec humour, et une certaine drôlerie, les chagrins de la vie. Cela étant, l’auteur que j’ai découvert à huit ou neuf ans et qui ne m’a jamais quitté, c’est La Fontaine. Je vivais alors dans une ferme et le fait que des animaux parlent m’a stupéfié, surtout des animaux inconnus. J’ai mémorisé beaucoup de fables, et je les apprenais crayon en main, comme je l’ai fait toute ma vie, notant les mots dont je ne savais pas le sens, que je découvrais ensuite dans mon Petit Larousse avant d’en émailler mes rédactions, surprenant parfois l’instituteur par un usage plus ou moins fantaisiste.
- Quand et comment êtes vous devenu un vrai lecteur ?
- À partir du moment où, en 1958, j’ai été engagé par le Figaro littéraire, après quoi je me suis mis à lire comme un fou. Je n’avais rien lu de Céline, ni de Yourcenar ni des écrivains dont on parlait à l’époque, j’avais tout à rattraper. Je rêvais d’un poste à L’Equipe, mais le hasard m’a fait devenir courriériste littéraire au Figaro, grâce à ma connaissance du vin et au bon souvenir que le rédacteur en chef avait de Lyon et du Beaujolais… C’est ainsi que j’ai commencé de courir après l’information littéraire et de converser avec les écrivains, comme je n’ai cessé de le faire.
- Quelles rencontres vous ont marqué en vos débuts ?
- J’ai rencontré Michel Tournier alors qu’il était encore éditeur. J’aimais beaucoup aller dans son bureau, chez Plon, recueillir des informations, et puis j’ai été ébloui lorsqu’il a publié son premier livre, Vendredi ou les limbes du Pacifique. N’ayant aucun préjugé je m’amusais autant à rencontrer Robert Merle que Robbe-Grillet. J’ai aussi rencontré Jérôme Lindon, éditeur du Nouveau Roman, qui m’a dit un jour qu’il n’y avait rien de plus triste qu’un best seller qui ne se vend pas… Par ailleurs, j’aimais bien parler des coulisses de la vie littéraire, des élections à l’Académie ou des dessous des prix littéraires.
- Comment vous est venu le désir de la télévision ?
- On est venu me chercher. Des écrivains avaient dit, à Jacqueline Baudrier qui cherchait quelqu’un, que je pourrais peut-être faire l’affaire, et c’est comme ça qu’est né Ouvrez les guillements, lancé sans maquette et sans répétition, en direct. C’était une émission assez éclatée, avec des interventions de Michel Lancelot sur la science fiction, André Bourin et Gilles Lapouge sur la littérature ou Jean-Pierre Melville sur le cinéma. L’exercice a duré un peu moins de deux ans, jusqu’à la fameuse réforme de l’ORTF. Ensuite, quand Marcel Jullian m’a appelé sur la Deuxième chaîne, j’ai proposé tout naturellement une émission thématique, pour pallier la dispersion d’Ouvrez les guillemets, et ce fut Apostrophes.
- On parle toujours de l’impact inégalé d’Apostrophes. À quoi l’attribuez-vous ?
- Si l’on en parle avec une certaine nostalgie, c’est que l’heure de passage (21h45) était favorable, qu’il y avait plus de grandes figures littéraires qu’aujourd’hui. Les Yourcenar, Simenon, Duras, Cohen, étaient des mythes vivants, et c’est évidemment ce qui m’a amené aux grands entretiens. Par ailleurs, le fait que je n’aie pas fait d’études supérieures de lettres facilitait ma complicité avec le grand public. Mon statut de provincial pas vraiment de la paroisse parisienne faisait que j’étais une sorte de téléspectateur averti plus qu’un intellectuel ou qu’un écrivain. Et puis il y avait le sérieux du travail. Les écrivains et le public me faisaient confiance, parce que je lisais les livres dont je parlais. Pierre Nora a écrit, assez justement, que j’étais devenu l’interprète de la curiosité populaire.
- Vous avez évoqué les « monstres sacrés » de l’époque. Quels critères ont déterminé vos choix pour les grands entretiens, . à commencer par Albert Cohen ?
- Comme j’adorais Belle du Seigneur, et qu’Albert Cohen refusait toute interview, je n’ai cessé d’insister jusqu’à ce qu’un de vos confrères proche de l’écrivain, Gérard Valbert, permette enfin cette rencontre mémorable. Quant à Duras, c’était un monument vivant, et Nabokov représentait l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. En revanche, j’ai échoué dans mes tentatives de rencontrer René Char, Cioran ou Julien Gracq. Aujourd’hui, je regrette tout particulièrement qu’il n’y ait aucun document substantiel sur René Char. Je regrette beaucoup, aussi, de n’avoir pas fait de tête-à-tête avec Romain Gary.
- Mais vous vous êtes amplement rattrapé avec Soljenitsyne !
- Oui, j’ai suivi tout son itinéraire d’exilé. Cela a commencé à la parution de L’Archipel du Goulag, en 1974, qui a donné lieu à un débat très vif où Alain Bosquet et Max-Pol Fouchet se sont déchaînés ! Puis il a été viré de l’URSS et je l’ai accueilli une première fois sur le plateau d’Apostrophes. Ensuite je suis allé lui rendre visite aux Etats-Unis, puis je l’ai reçu à son retour d’Amérique et, après la chute du mur de Berlin, je lui ai rendu une dernière visite dans sa datcha proche de Moscou. Tout ce temps-là, il est resté le même, humainement très agréable et d’une grande précision au travail.
- Comment vous êtes-vous préparé à ces rencontres ?
- Par un très grand travail. Vous pouvez vous imaginer qu’interroger un Georges Dumézil, sans aucune connaissance préalable de la linguistique, n’est pas une sinécure. Pareil pour un Lévi-Strauss. Mais je tenais à de tels entretiens à caractère scientifique, qui touchent quand même de près à la littérature et à l’anthropologie. On ne quittait pas le domaine du langage et des mots, et c’était touchant d’entendre Dumézil évoquer sa rencontre du lendemain avec le dernier locuteur d’une langue en voie de disparition sur terre…Ce qui m’intéressait, aussi, c’était de parler de ce qui fonde la recherche de ces grands savants, sans entrer dans le détail. Rencontrer Dumézil, adorable dans son contact personnel, au milieu des ses livres empilés et débordant littéralement de partout, reste aussi un grand souvenir. Là-dessus, j’aurais eu plus de peine à rencontrer un Einstein, faute de compétence… Question travail, même si j’avais un assistant précieux en la personne de Pierre Boncenne, jamais je n’ai travaillé sur des fiches établies par d’autres.
- Et Simenon ?
- Le souvenir de notre deuxième entretien, à Lausanne, reste marqué par une émotion particulière puisqu’il venait de publier Le Livre de Marie-Jo, consacré au suicide de sa fille. C’était un homme très simple, et je me souviens qu’à un moment donné il a enclenché un magnétophone sur lequel était enregistrée la voix de Marie-Jo. J’en ai eu le souffle coupé…
- L’an passé ont paru deux livres, de Richard Millet et Tzvetan Todorov, établissant un bilan catastrophiste de la littérature française. Qu’en pensez-vous ?
- S’il n’y a plus guère de grands écrivains tels que ceux dont nous parlions tout à l’heure, nous avons quand même un Le Clézio couronné par le Nobel de littérature, notamment. Je pense qu’il faut toujours être prudent en la matière. Stendhal, de son vivant, ne fut reconnu que par un Balzac, et peut-être sommes-nous aussi myopes. Cependant je pense qu’effectivement nous ne sommes pas dans une période de plein emploi du roman, si j’ose dire, qui nous mette dans l’embarras pour attribuer le Goncourt. Nous ne sommes plus dans les grandes années du XIXe ou même de l’entre-deux guerres. Le roman se porte bien en apparence, en tout cas il abonde plus que jamais, mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas une fatigue du genre, autant chez les lecteurs que chez les critiques et chez les auteurs ? Je me pose la question, mais je n’ai pas de réponse…
- On a vu, ces dernières années, des romans de francophones accéder aux plus grands prix, d’Alain Mabanckou à Dany Laferrière, en passant par Nancy Huston et Marie Ndaye ? Ce phénomène vous réjouit-il ?
- Bien entendu, et d’autant plus qu’une certaine mode privilégie plutôt les auteurs étrangers, à commencer par les Anglo-saxons. J’ai d’ailleurs toujours tâché de rester attentif aux littératures de la francophonie, même si d’aucuns ont trouvé cette attention insuffisante, mais c’est le fait du centralisme parisien de l’édition…
- En tant qu’académicien Goncourt, êtes-vous exposé à de fortes pressions ?

- Bien entendu, mais je m’en suis toujours prémuni farouchement, et les gens savent mon sale caractère en la matière, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Les auteurs auxquels il est arrivé de m’appeler directement sont tombés sur un os, et les doléances des éditeurs s’arrêtaient à mon assistante.
- A contrario, on a souvent parlé du manque d’indépendance de certains membres de l’Académie Goncourt…
- C’est vrai que certains jurés, naguère, votaient systématiquement pour leur éditeur, mais ce n’est plus le cas à l’heure qu’il est.
- Quels livres de la cuvée 2009 vous ont-ils particulièrement intéressé ?
- La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, La Délicatesse de David Foenkinos, ou le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, et les Listes de Charles Dantzig.
- Des grandes rencontres que vous avez faites, laquelle vous a marqué le plus ?
- Celle d’Alexandre Soljenitsyne, c’est évident, qui n’était pas qu’un grand écrivain mais un acteur majeur du XXe siècle. Je me suis trouvé devant quelqu’un qui avait participé directement au renversement d’un régime dictatorial et qui était, aussi, un homme rayonnant, d’une stature et d’une présence exceptionnelles. Mais j’ai beaucoup apprécié, aussi le fait d’être reçu par Marguerite Yourcenar. Enfin, j’ai été très touché de retrouver, lors de ma dernière visite à Georges Simenon, qui avait tant écrit et roulé sa bosse, un homme brisé par la mort de son enfant. Je me rappelle cette dernière visite comme un choc. Pas un choc lié à la seule littérature mais à la vie même.
- Quels auteurs aimez-vous relire ?
- La correspondance de Voltaire, et les pamphlets de Paul-Louis Courier, hélas introuvables aujourd’hui. J’aime beaucoup revenir aussi à Rousseau, à cause de son style, et cela m’arrive souvent de reprendre une pièce de Molière et, hop, d’en relire une ou deux scènes… enfin, la correspondance de Céline, de Flaubert ou de Madame de Sévigné m'enchantent également. Je trouve ces écrits, lancés au fil de la plume, parfaits de naturel et de style…

PIVOTPropos recueillis par Jean-Louis KUFFER

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30 01 10

Le syndrôme Philip Roth

giesbertIsabella m'a tué. Par ses gestes, ses regards et ses paroles, elle n'a cessé de me renvoyer à mon cancer et à ma mort.
Le deuil dévastateur d'un très grand amour - celui qui porte Antoine vers Isabella et le partage de six ans de vie commune - invite le narrateur à en consigner la vie et la mort (...) en rassemblant les images dispersées dans ma mémoire pour les graver à jamais dans le marbre d'un livre, leur tombeau.
Le ton du roman est donné, qui livre le récit d'une maladie - le narrateur est atteint d'un cancer de la prostate aux effets dégradants - du désenchantement nervalien d'un incurable Don Juan et d'une série de confessions dénuées de concessions:
Voilà ma tragédie: je suis un homme. Autrement dit, le seul animal de la Création qui a sa queue devant et ne cesse de courir après
Quand l'amour est heureux, vous êtes ridicule, et s'il est malheureux, vous l'êtes plus encore. Dans les deux cas, c'est du radotage.
Je n'écrivais presque plus. La vie me prenait trop de temps. Je ne crois pas que la littérature en souffrait. Moi non plus.

Forçant les traits d'une supposée lâcheté, le narrateur relate avec brio et cran les étapes de sa déchéance. Et c'est sans doute parce qu'il peut mener l'autopsie d'un si grand amour à terme - et en termes choisis – qu’Antoine  Bradsock fera renaître de ses cendres la sérénité incendiée.
Apolline ELTER

Un très grand amour, Franz-Olivier Giesbert, roman, Gallimard, décembre 2009, 254 pp, 17€50.

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30 01 10

Les tréfonds de Paris

DEUTSCHLe concept est génial - décliner l'histoire de Paris au gré de ses stations de métro -  son rendu ne l'est pas moins.
Un Paris que Lorànt Deutsch connaît comme sa poche et dont il livre les coutures, en une ballade de 21 chapitres (stations), affectant à chacun un siècle de l'ère chrétienne.
Ce Paris qui au fil des siècles impose à la France son rôle ...capital, l'auteur nous le fait vivre d'une plume alerte, riche de 17 années de gestation, farcie de remarques perso et d'une prodigieuse érudition. Des encadrés jalonnent le  texte, qui remettent à l'heure les pendules de l'Histoire et de ses anecdotes: des sort des dépouilles royales, invasions des Vikings, tribulations de la Joconde..aux destins d'un Nicolas Flamel, Roi Dagobert et des 1119 têtes guillotinées sur la Place de la Concorde, l'auteur crée le théâtre d'une visite guidée aussi captivante qu'inédite.
Une Histoire jaillie des profondeurs dont la lecture s'impose, au coin du feu et en guise de guide..  d'un chemin de croix cochées au gré des rames.
Apolline ELTER

Métronome. L'histoire de France au rythme du métro parisien, Lorànt Deutsch, Michel Lafon, sept.2009, 380 pp, 17,9 €



Riche d'une impressionnante filmographie, l'acteur impose à son érudition, le souffle vrai de la passion.

30 01 10

BD X

EpoxyL'article ci-dessous a paru dans la livraison du
27 janvier 2010 de l'hebdomadaire satirique
PAN à Bruxelles :

En 1966, Jean Van Hamme, cadre d’une multinationale, rencontre Paul Cuvelier, le dessinateur de Corentin, qui lui demande un scénario exaltant l’érotisme du nu féminin… Deux ans plus tard, en plein bouzouf soixante-huitard, Epoxy (que Le Lombard à Bruxelles vient de rééditer dans une version de luxe) voyait le jour, une jeune fille du XXe siècle qu’un accident maritime en Grèce a expédiée dans une sorte de coma antique. Elle y abordera à l’île des Amazones, et fera ensuite la rencontre (bien souvent amoureuse) d’Hypolite – qui est une femme –, d’un centaure, d’Héraklès, de Thésée, d’Hermès, d’Aphrodite, de Zeus, d’Héra, de Priape, de Psyché, de Dionysos, de Silène, d’Éros, d’Hadès, de Mégère, de Perséphone… L’occasion pour les auteurs d’une belle débauche de dessins en noir et blanc explicites, allusifs ou suggestifs (mais toujours en deçà des limites de la décence) et pour le lecteur… de revoir ses classiques anciens d’un œil (soixante-) neuf !
PANTHOTAL

Epoxy par Paul Cuvelier et Jean Van Hamme, Bruxelles, Le Lombard, décembre 2009,
70 pp. en noir et blanc au format 24 x 30,5 cm sous couverture cartonnée en quadrichromie, reliure toile, 20,00 €

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24 01 10

Sollers le frondeur

SOLLERS0001Une belle année de lecture s’ouvre comme un immense jardin avec Discours parfait. Plus de 900 pages de passion communicative. L'événement littéraire évident...
Philippe Sollers, dont voici paraître le soixantième livre sous le titre apparemment immodeste de Discours parfait, est à la fois connu comme le loup blanc, dans la bergerie chic du top des lettres françaises actuelles, et plutôt méconnu en réalité. Très médiatisé, très maîtrisé dans son image et ses poses de grand seigneur à fume-cigarette et sourire en coin frotté d’ironie supérieure, le ci-devant ponte de l’avant-garde littéraire des années 60-70, qui atteignit une célébrité plus « populaire » dès la parution de Femmes, en 1983, semble intervenir partout et à tout moment, alors que c’est ailleurs que se passe sa vraie vie d’écrivain.
Car Philippe Sollers, avant tout, est un écrivain. Et autant qu’un écrivain : un lecteur. Et autant qu’un lecteur : un vivant. Et sur 918 pages ici, qui réfractent les milliers d’heures d’attention vive d’un vivant lecteur curieux de tout ce qui compte dans la vie, à commencer par la connaissance de soi et du monde : un travailleur de fond, un passeur d’idées et un passeur de beauté, un éclaireur (au double sens) et un éveilleur. Or cet immense bosseur solitaire a le culot d’aimer ce qu’il fait et de le dire. Et de le dire bien : au fil d’une écriture de plus en plus libre et joyeuse. Naguère très cérébrale, difficile voire illisible (travers de jeunesse et d’époque), l’écriture de Sollers s’est épanouie et déploie aujourd’hui ses moires de roue de paon. Je suis magnifique, dit en somme cette écriture : le monde est magnifique. Soljenitsyne, revenu du Goulag, le disait tranquillement à son retour d’exil : le monde est parfait. Et Discours parfait, formidable inventaire des beautés du jardin universel, du Paradis de Dante à l’île possible de Michel Houellebecq, ne dit pas autre chose : « À l’opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l’Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Belle paroles de littérateur, argueront les détracteurs de Sollers, sans le lire. Mais lui-même n’a-t-il pas entretenu le malentendu ?
Un bonheur insolent
Sollers maudit ? L’image fait sourire quand on se repasse le film de sa vie. Dès la parution d’Une curieuse solitude, son premier roman paru en 1958, le jeune homme né coiffé fut reconnu par le gaulliste Mauriac et le communiste Aragon. André Breton le déclara «aimé des fées ». Mais d’emblée aussi l’insolent fils de bourgeois bordelais, le frondeur de haut lignage, le provocateur de préau, ne cessa de pratiquer « le plaisir aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire, qui lui valut d’être autant jalousé, son succès croissant, que décrié et taxé de tous les vices : renégat de la gauche, girouette intellectuelle, flatteur opportuniste, écrabouilleur cynique. Le sociologue maître à peser Pierre Bourdieu crut lui régler son compte en définissant ainsi sa trajectoire : « de Tel Quel à Balladur, de l'avant-garde littéraire (et politique) en simili à l'arrière-garde politique authentique ». Et l’accusation de misogynie de faire florès après la publication de Femmes. Or c’est d’une femme, justement, Catherine Clément, de la gauche la plus ferme et d’un féminisme avéré, que viendra l’une des meilleurs approches d’un Sollers craint comme le « diable » et se découvrant peu à peu. Et c’est aujourd’hui dans ce qu’on pourrait dire un autoportrait « en creux » qu’il faut relire ce démon d’écriture, avec le triptyque constitué par La Guerre du goût, Eloge de l’infini et Discours parfait…
Le style mode de survie
Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es, pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’apprenti de Sollers au jardin de la littérature. Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme floral traversant « l’océan des fleurs » à partir des images de Gérard van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Proust, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours de l’écrivain creuse l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare, de Simone Weil et de ce qu'il appelle la mutation du divin. Avec l’infinie porosité du Big Will, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant merveilleusement le style de Rousseau. Le style mode de vie : c’est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel apprentissage du lecteur de Proust mais aussi de Fitzgerald, de Kafka ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre cent autres, plus encore de Nietzsche le phare « français », gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance : renaissance par le style…
Jean-Louis KUFFER

Philippe Sollers, Discours parfait, Gallimard, janvier 2010, 918p, 29€ env.

PS. J'ai encore cent et mille choses à écrire sur cet inépuisable livre-mulet. Je vais en tirer un cahier de Notes panoptiques, à quoi il se prête merveilleusement.

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24 01 10

Vie privée, vie publique (Bonaparte)

NAPOLEONPlus de 150 ans après sa disparition, Napoléon Bonaparte reste le sujet le plus couru de l'édition dans le monde. Les livres publiés sur sa vie, son "oeuvre", son époque sont légion (le cas de le dire). Pourtant, l'angle choisi par le dernier des Bonaparte, Charles Napoléon (qui se trouve être aussi l'arrière petit-fils de Léopold II de Belgique), ne manque pas d'intérêt et se révèle passionnant. On a beau avoir lu Castelot ou Tulard, on est touché par les descriptions de la jeunesse du petit Napoleon Buonaparte, étonné par l'inventaire et la nature des objets toujours en possession par ses descendants, intrigué par les anecdotes d'enfance de Charles Napoleon décrivant le fanatisme de certains de nos contemporains.
Sans aller jusqu'à dire que ce bon livre vous offrira un autre visage de Bonaparte, je vous conseille ce livre pour la face privée du personnage historique.

  CHARLES NAPOLEON - Brice Depasse 1
  CHARLES NAPOLEON - Brice Depasse 2

CHARLES NAPOLEONNapoléon, mon aïeul, cet inconnu, Charles Napoléon, XO éditions, novembre 2009, 416 pages, 21,90 €.

22 01 10

« La Boum », scénario et casting

Manuel pratique du terroristeLe texte ci-dessous a paru dans l'hebdomadaire satirique bruxellois PAN du 20 janvier 2010 :

Avant d’éditer la version française du Manuel pratique du terroriste rédigé par la direction des opérations d’Al-Qaida, un texte connu dans le monde anglo-saxon sous le titre de Manuel de Manchester, l’éditeur bruxellois André Versaille, qui en avait obtenu une version en provenance directe de Guantánamo, a soigneusement pesé le pour et le contre : fallait-il courir le risque de faire circuler une traduction française du texte arabe saisi par les autorités britanniques en 2000 dans l’ordinateur du terroriste Nazih (sic !) Al-Raghie, texte détaillant sans ambages en 18 leçons les diverses manières de se fondre dans le paysage d’un pays occidental, d’échapper aux poursuites, de recruter des comparses, de s’entraîner à la violence, de recueillir des informations par l’espionnage, de fabriquer des faux papiers, des poisons et des bombes, de commettre des attentats à l’explosif ou des assassinats à l’arme blanche (pompeusement qualifiés d’« opérations spéciales tactiques »), d’utiliser des armes à feu, de communiquer secrètement, de résister aux interrogatoires, de s’évader, de libérer des complices… ? La réponse fut positive : « On ne se défend efficacement contre un péril que si l’on en comprend la nature », écrit André Versaille dans une note liminaire. Mais la décision de publier ce vade-mecum ne fut pas exempte de précautions, bien entendu : le texte a donc été amputé des passages « qui expliquent dans le détail comment frapper mortellement un individu, produire des poisons ou fabriquer des explosifs ». Ce qui ne l’empêche nullement de mettre en lumière les ressorts des crapules qui masquent derrière un prêchi-prêcha grotesque (et insultant pour l’Islam) leurs velléités immondes d’instaurer une pseudo théocratie mondiale en tous points comparables aux infâmes dictatures hitlérienne, stalinienne et franquiste. Le Mein Kampf d’Al-Caca, en quelque sorte…
PANTHOTAL

Manuel pratique du terroriste par Al-Qaida, édition établie et préfacée par Arnaud Blin, avant-propos de Simon Petermann, Bruxelles, André Versaille éditeur, novembre 2009,
192 pp. en noir et blanc au format 12,3 x 21,5 cm sous couverture brochée en deux couleurs, 19,90 €

21 01 10

Un grand « dealer »

John Maynard KeynesBernard Gazier, professeur d’économie à l’Université Paris I, vient de faire paraître, aux Presses universitaires de France dans la fameuse collection « Que sais-je ? », une biographie de l’Anglais John Maynard Keynes (1883-1946), l’un des plus grands économistes du siècle dernier. Ce passionnant petit ouvrage, qui éclaire sur la pensée du fondateur de la macroéconomie moderne et de l’artisan du « New Deal » qui permit en 1933 à Franklin Delano Roosevelt de redresser spectaculairement son pays (jusqu’en 1937) après le krach de Wall Street d’octobre 1929, fut admiré dans les années 1960-70 pour son pragmatisme, avant de faire l’objet d’un rejet total des économistes ultralibéraux des quarante dernières années. Une bonne raison pour le ramener aujourd’hui sur le devant de la scène et rappeler quelques vérités historiques dérangeantes : le krach de 1929 était consécutif à une bulle spéculative, dont la genèse remonte à 1927 et qui avait été amplifiée par un nouveau système d'achat à crédit d'actions, instauré en 1926. Les investisseurs purent ainsi acheter des titres avec une couverture de seulement 10 %, à des taux d'emprunt dépendant du taux d'intérêt à court terme la pérennité du système dépendait donc de la différence entre le taux d'appréciation des actions et ce taux d'emprunt. Entre mars 1926 et octobre 1929, le cours des actions augmenta de 120%. Le 3 septembre, l'indice Dow Jones atteignit 381,17, son plus haut niveau avant 1954. Le 16 octobre, l'économiste Irving Fisher déclara : « Les cours ont atteint ce qui semble être un plateau perpétuellement élevé ». Les prises de bénéfices, massives, entraînèrent des ventes tout aussi massives, qui provoquèrent la panique. On connaît la suite : parmi les effondrements spectaculaires, Goldman Sachs passa de 104 dollars en 1929 à 1,75 en 1932 et J. P. Morgan perdit entre 20 et 60 millions de dollars, la déconfiture de ces banques entraînant tout le système dans leur chute. Il fallut attendre l’entrée en guerre des USA en 1941 pour voir la sortie du tunnel. Le système de sauvetage imaginé par Keynes impliquait des interventions massives de l’État, tant sur le plan financier que social, et l’on vit naître sous son impulsion d’innombrables formes d’emplois subsidiés qui évitèrent bien des drames. Un honnête homme, donc. Et un visionnaire, puisque sa recette a parfaitement fonctionné en 2009 !
Bernard DELCORD

John Maynard Keynes par Bernard Gazier, Paris, Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 2009, 128 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 17,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 €

20 01 10

« Ça va barder ! »

Les Hommes de la liberté (3)Poursuivant la réédition de la vaste somme historique que l’historien Claude Manceron (1923-1999) a consacrée jadis, sous le titre Les Hommes de la liberté, aux événement et surtout aux personnages, célèbres ou méconnus, puissants ou modestes, honnêtes ou pas, qui ont fait lever la Révolution française, les Éditions Omnibus à Paris ont rassemblé en un troisième volume le tome 4 La Révolution qui lève 1785-1787 (De l’affaire du Collier à l’appel aux notables) et le tome 5 Le Sang de la Bastille 1787-1789 (Du renvoi de Calonne au sursaut de Paris) de cette époustouflante saga où il est question d’une fille de joie qui se fait passer pour la reine de France, d’une aventurière qui vole une fortune en diamants – c’est empoisonnant ! –, d’un cardinal français roulé dans la farine, de la « révolte à deux sous », de l’affaire des « trois roués », de Philippe-Égalité, de La Fayette … et dans lesquels Mirabeau, Robespierre, Saint-Just mais aussi Sade, Brissot ou Mme Roland prennent peu à peu le haut du pavé tandis que Louis XVI, Marie-Antoinette et Jacques Necker sombrent dans l’opinion et que le comte de Talleyrand (alias « le diable boiteux ») nage en eaux troubles, comme à son habitude...
Bernard DELCORD

Les Hommes de la liberté (3) : La Révolution qui lève 1785-1787 et Le Sang de la Bastille 1787-1789 par Claude Manceron, Paris, Éditions Omnibus, décembre 2009, 1216 pp. en noir et blanc au format 13,3 cm x 19,8 cm sous couverture souple à rabats et en quadrichromie, 20,50 €

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17 01 10

« L’amour est la poésie des sens. » (Honoré de Balzac)

Amour et libertinage« La débauche est l'aristocratie du vice, et le libertinage en est la démocratie », proclamait jadis Charles Joseph, prince de Ligne, en fin observateur qu’il était des mœurs de son temps. Saluons la parution récente, aux Éditions du Chêne à Paris, d’une anthologie intitulée Amour & libertinage qui rassemble des textes brefs du XVIIIe siècle rédigés par des auteurs aussi divers que Bernardin de Saint-Pierre, Napoléon Bonaparte, Marivaux, Rétif de la Bretonne, Casanova, le marquis de Sade, Vivant Denon, Chamfort, Crébillon fils, Voltaire, Rousseau, Diderot (et l’Encyclopédie), Nerciat, l’abbé Prévost, le comte de Mirabeau ou encore le fabuliste Florian, autour du thème de l’amour décliné sur le mode de la transgression libertine, celle qui refusait de voir dans les préceptes de l’Église les fondements de la morale affective et sexuelle. Il en résulte, habilement mis en page à la façon de l’époque, un plaisant vade-mecum de la galanterie (pré)révolutionnaire, déclinée sur les modes les plus divers, tendre, sentimental, enflammé, passionné, didactique, cynique, ironique, décalé, irrévérencieux, coquin… Spirituel aussi, comme cette constatation de François Gayot de Pitaval : « On a comparé une fille coquette à ces vins pétillants que tout le monde goûte et que personne n’achète ». Et très moderne, à en croire cette maxime de Nicolas Chamfort : « L’amour, tel qu’il existe dans la société, n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes »...
Bernard DELCORD

Amour & libertinage, Paris, Éditions du Chêne, collection « Esprit XVIIIe », janvier 2009, 240 pp. en noir et blanc, dorées sur tranche, au format 10 x 15 cm sous couverture en couleur imitation cuir, 15 €

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |