15 03 11

À savourer longuement…

Les eaux amères.gif« Les grandes beautés sont toujours elliptiques »

 

L’affable, élégante et très lisse Esther mènerait-elle une double vie ?

 

« On dit que les femmes juives sont plus belles que les autres. »

 

Se peut-il, dès lors, qu’Esther satisfasse sa quarantaine débutante d’une vie tout entière dévouée à Bram –Abraham Steinberg–, son mari, leurs deux filles expédiées en pension et à l’exploitation de La Quincaillerie générale de la petite ville de Mormédy ?

 

L’action –si l’on peut dire– du nouveau roman d’Armel Job transporte le lecteur à la fin des années soixante, la semaine du 4 août 1968, précisément.

 

« En quelques heures, la confiance sans faille qu’il vouait à Esther, l’affection de son commis, ses amis les plus dévoués y étaient déjà passés. Le tourbillon s’accélérait. S’il n’arrivait pas à colmater la brèche, elle allait l’engloutir tout entier. »

 

Une lettre anonyme, la résurgence de démons enfouis dans l’esprit d’Abraham, l’alimentation de quelque rumeur bien intentionnée et… le comportement d’Esther elle-même, feront planer menace sur la paisible vie d’un couple aimant que d’aucuns envient.

 

Excellant, une nouvelle fois, dans l’atmosphère savoureusement rustique des thrillers qui s’en prennent aux braves gens, des doutes qui se logent, perfides, dans les esprits, Armel Job s’en donne visiblement à cœur-joie. Et le lecteur ne peut que le suivre, souriant d’un bout à l’autre de ces pages, farcies d’observations psychosociologiques, fondantes de causticité, de situations cocasses, d’imbroglios infaillibles et d’une écriture délicieusement maîtrisée.

 

Un Armel Job grand cru… une nouvelle fois !

 

Apolline ELTER

 

Les Eaux amères par Armel Job, Paris, Éditions Robert Laffont, février 2011, 276 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

 

Billet de faveur

 

Apolline Elter : Belle, avenante et dévouée à son mari, Esther semble incarner l’idéal féminin… des années soixante ; le portrait de Clémentine Gaillet, l’épouse de Léopold, l’horloger, est cruel : sacrifiée à son abondante progéniture, Clémentine devient cette « déesse paléolithique de la fécondité, que seul un archéologue aurait pris plaisir à exposer dans la grand-rue ». Ne craignez-vous pas, Armel Job, de vous attirer les foudres de vos lectrices mères de familles nombreuses ? Elles n’affichent pas forcément le look très peu engageant que vous brossez…

 

Armel Job : Clémentine ne représente nullement les mères de famille nombreuse. Je viens d’une famille de quatre enfants nés coup sur coup. Ma mère resta cependant la plus belle femme du village. Tout le monde l’admirait. C’est seulement la vision caricaturale de Clémentine vue par son mari qui est offerte au lecteur. Léopold est secrètement entiché d’Esther et naturellement il trouve que l’herbe est plus verte dans le champ voisin. À la fin du roman (pp.252-253), quand il comprend sa bêtise, Léopold donne de sa femme une tout autre image.

 

AE : Votre roman est-il un traité de sagesse, destiné à vaincre les démons enfouis ?

 

Armel Job : Mon roman, comme tout roman, est une méditation sur la vie. Bram est un homme qui ne vit plus depuis des années, parce que son passé l’en empêche. Il est comme on dit dans les Psaumes « dans la vallée de la mort ». En effet, il ne vit qu’avec les morts. Le roman décrit en somme la résurrection de Bram. Il revient à la vie de manière paradoxale, puisque c’est une nouvelle épreuve existentielle qui va le détacher de la mort et l’obliger à considérer le présent. Il renaît par une péripétie des plus ordinaires de l’existence, comme cela est souligné à la page 186, tout notre malheur venant le plus souvent de ce que nous méprisons ce que la vie peut nous donner. Vivre n’a rien d’objectif. Nous vivons en fonction de représentations que nous nous faisons. Ces représentations peuvent évoluer. Peu importe que ce soit par des procédés absurdes comme celui des Eaux amères, peu importe que nous passions d’une représentation erronée à une autre qui ne l’est pas moins, si elle nous permet de vivre. À la fin du roman, ni Bram ni Esther ni les autres protagonistes ne savent ce que sait le lecteur : ils croient seulement qu’ils ont compris ce qui s’est passé. Ils sont comme nous dans la vie. Nous pensons que nous dominons ce qui nous arrive, alors que notre vie résulte de multiples données souterraines auxquelles nous n’avons pas accès. La sagesse n’est pas de tout savoir, mais seulement d’adopter un point de vue en prise avec la vie.

 

AE : Plusieurs passages –j’en ai relevé au moins trois– révèlent un souci d’interprétation des graphismes. Vous intéressez-vous à la graphologie ?

 

Armel Job : Comme toute production humaine, l’écriture manifeste certainement la personnalité. Le problème, c’est évidemment d’interpréter. Je ne pense pas qu’on puisse réellement interpréter l’écriture. Je me suis amusé à donner plusieurs écritures à Esther. Pourtant, il n’y a qu’une Esther. Elle aurait bien embarrassé les graphologues. Ils auraient peut-être eu des doutes sur sa santé mentale ! L’interprétation relève d’une démarche utilitaire : on veut tirer quelque chose de l’écriture. Il me semble qu’il faut plutôt considérer l’écriture comme une simple manifestation esthétique de l’être. Il n’y a rien d’utile à en tirer. Les jambages de l’écriture sont comme les jambes d’une jolie femme : on peut les admirer, mais cela ne signifie rien sur la femme.

 

AE : «  Les grandes beautés sont toujours elliptiques », professez-vous. Les grands romans, aussi…

 

Armel Job : Effectivement, je pense qu’un roman doit être elliptique, dans le sens où il doit simplement suggérer. Un roman ne donne pas de solution aux questions que les êtres humains se posent. Il essaie seulement de montrer la vie. Et la vie est un mystère. Un roman est donc un point d’interrogation. C’est dans l’ouverture en abyme sur l’énigme de la vie que réside, à mes yeux, la qualité d’un roman.

Écrit par Brice dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

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