29 06 11

Lettres de change… ment

 

12 lettres qui ont changé l'Histoire.gif« Une simple lettre peut être la trame d'une véritable histoire, un tableau ponctuel et circonstancié, restituant des événements aux conséquences insoupçonnées. »

 

Inscrit dans la nouvelle collection duodécimale des éditions Pygmalion, l'essai de Christian Bouyer aborde l'Histoire de France par le biais de douze lettres qui l'ont marquée de leur sceau : la déclaration de guerre de Louis XIII à l'Espagne se fait par le biais désuet d'un (sombre) héraut d'armes à Bruxelles, la fameuse lettre de la marquise de Sévigné à son cousin Coulanges, le 15 décembre 1670, annonce à la fois le mariage de la grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV, avec Lauzun et ...son caractère peu probable, la lettre écrite par Marie-Antoinette, quelques instants avant sa mort révèle l'amour qu'elle voue à ses enfants et la nécessaire solidarité qu'elle veut imprimer à leur relation. Faisant figure de testament, l'écrit est beau, digne et émouvant.

 

Et puis, le célèbre « J'accuse » d'Émile Zola, lettre ouverte, parue dans l’Aurore du 13 janvier1898, dénonce la machination ourdie contre le lieutenant-colonel Alfred Dreyfus...

 

Prétextes à l’évocation précise du contexte de leur rédaction – c’est un attrait majeur de l'ouvrage – les 12 lettres rassemblées par Christian Bouyer nous projettent au cœur de l’Histoire de France, éclairés par le regard que les scripteurs lui portent.

 

Apolline ELTER

 

12 lettres qui ont changé l'Histoire par Christian Bouyer, Paris, Éditions Pygmalion, avril 2011, 342 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 20 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19,90 € 

27 06 11

« Il n'y a aucun mérite à être quoi que ce soit. » (Marcel Mariën)

 

L’Imitation du Cinéma.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 27/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Le 15 mars 1960, parodiant à sa manière le livre de dévotion chrétienne L’Imitation de Jésus-Christ du moine allemand Thomas a Kempis (1380-1471), l’écrivain surréaliste belge Marcel Mariën (1920-1993), qui était aussi poète, essayiste, éditeur, photographe, cinéaste, créateur de collages et d'objets insolites tout autant que révolutionnaire d’obédiences diverses, fit projeter un film dont il était l’auteur et dont Tom Gutt [1] (1941-2002) était l’acteur principal, L’Imitation du Cinéma, une farce érotico-freudienne anticléricale qui fit un beau scandale durant quelques jours avant d’être interdite une bonne fois pour toutes.

 

Or ne voilà-t-il pas qu’un petit éditeur belge, La Maison d’à côté, vient de ressortir en DVD cette histoire d’un jeune homme du XXsiècle qui, pour trop avoir lu l’œuvre mystique du sous-prieur de l’abbaye de Zwolle, choisit de se faire crucifier… par imitation.

 

Il n’y a pas loin, on s’en doute, du comique à la provocation et au blasphème mais, si l’on ne peut que louer la qualité du travail technique réalisé pour mettre ce film surréaliste (le seul, en somme, avec Le chien andalou et L’âge d’or de Buñuel) à la portée du public contemporain, force est de constater qu’il a beaucoup perdu de son impact et que l’on se surprend trop souvent à bayer aux corneilles devant ses recherches d’effet devenues quelque peu surannées…

 

Sic transit gloria rerum novarum !

 

PÉTRONE

 

L’Imitation du Cinéma de Marcel Mariën, Histoire d’un film ignoble (comprenant le film de 52’ sur DVD, quelques bonus, une interview de l’auteur et un livret de 87 pp. analysant l’histoire du film, augmenté de textes de Marcel Mariën), Bruxelles, La Maison d’à côté, septembre 2010, un coffret cartonné en noir et blanc au format 15 x 15 cm, 27,60 €



[1] Le petit-fils du célèbre ministre des Finances Camille Gutt (1884-1971) qui exerça ses fonctions de 1940 à 1945 avant de devenir… le premier directeur général du Fonds monétaire international de 1946 à 1951.

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27 06 11

Fata viam inveniunt (« Les destins inventent leur voie », Horace)

 

Casanova.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 27/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Vie extraordinaire que celle du « Chevalier (auto-adoubé) Jacques Casanova de Seingalt », dont le philosophe Maxime Rovere nous livre chez Gallimard une biographie passionnante de bout en bout. Ce remarquable travail d’édition de L’Histoire de ma vie, que le libertin avait écrite entre 1789 et 1798 et dont le manuscrit fut acquis l’année dernière par la BNF, mène par la main le lecteur dans les sphères hautes et basses de l’Europe du XVIIIsiècle, au milieu des salles de jeu, des endroits de débauche, des boudoirs coquets, des châteaux, des couvents, des auberges et des prisons visitées par le Chevalier.

 

Car Casanova vécut bel et bien une vie en forme de feu d’artifice ; une vie dirigée vers la recherche du plaisir des sens, mais aussi dévouée à l’ambition immense de ce Rastignac, né dans une famille de comédiens vénitiens. S’attirant les faveurs des grands de la Sérénissime (et de leurs filles ou de leurs femmes) et bientôt du continent, le jeune homme connut succès et défaites dans son ascension. Son parcours émaillé de rencontres et de débauches abjectes, de hasards et de fortunes, de jeu et de sexe, d’arnaques et de finesse, ne peut que fasciner l’esprit des hommes d’aujourd’hui.

 

Voyageur cosmopolite, homme de science et de lettres, escroc et cabaliste à ses heures, Casanova fut aussi un observateur avisé des mœurs de l’Europe de son temps, lui qui n’avait de leçon à ne recevoir de personne, que L’Histoire livre en mêlant mythes et réalités démêlés pour nous par Rovere. On y apprend les us et coutumes politico-sexuels des faibles et puissants d’alors, leurs intrigues et histoires de fesse, leurs fantasmes et de leurs croyances, leur bêtise et de leur génie.

 

Une véritable jouissance !

 

EUTROPE

 

Casanova par Maxime Rovere, Paris, Éditions Gallimard, collection « Folio biographies », février 2011, 297 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 7,30 € (prix France)

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25 06 11

L’horloger des moteurs…

 

Louis Chevrolet.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 15/06/2011 sur le site des guides gastronomiques DELTA (www.deltaweb.be) et le 25/06/2011 sur celui du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be). Il a paru également dans la livraison de juin 2011 de la revue des Belges d’Afrique EBENE :

 

Fondateur, en 1911, de la marque d’automobiles à son nom, le Suisse Louis Chevrolet (1878-1941), issu d’une famille modeste pratiquant l'horlogerie, s’engagea dans sa jeunesse en tant que mécanicien chez un marchand de cycles de Beaune (Côte-d'Or, France) où il pratiqua la course cycliste.

 

En 1899, il monta à Paris pour y devenir coureur cycliste sur piste tout en se mettant au service de la firme automobile Darracq, avant de traverser l'Atlantique et de s'installer à New York en 1900.

 

Là, il est engagé comme mécanicien chez De Dion-Bouton puis chez Buick. Parallèlement, il entame une carrière de pilote de course et bat le record du mile en 1905. On le surnomme à cette époque « le coureur le plus casse-cou du monde ».

 

Entre 1905 et 1920, en raison de graves accidents, il passera d’ailleurs au total 3 années sur un lit d'hôpital

 

Chez Buick, marque dont il est devenu l'un des pilotes officiels, il rencontre l'entrepreneur William Crapo Durant (le fondateur de la General Motors en 1908), avec lequel il s'associe en 1911 pour monter une nouvelle marque automobile. Afin de profiter de la notoriété de pilote de Louis, la marque prend le nom de « Chevrolet ». Mais suite à d'incessants désaccords sur la direction à donner à la marque, l’Helvète revend en 1913 ses parts de l'entreprise (ainsi que l'usage exclusif du nom Chevrolet) à Durant.

 

Louis Chevrolet décide alors de reprendre sa carrière de pilote automobile : avec ses jeunes frères Arthur et Gaston (également pilotes et mécaniciens), il établit la marque Frontenac, qu'il destine à la compétition et notamment aux 500 miles d'Indianapolis, l'épreuve reine du sport automobile américain.

 

En 1920, qualifié en première ligne, Louis Chevrolet est rapidement contraint à l'abandon mais se console largement avec la victoire de son frère Gaston, qui fait triompher la Frontenac familiale. Mais en fin d'année, Gaston se tue dans une épreuve en Californie, ce qui incite Louis à mettre un terme à sa carrière.

 

Dans les années 1920, il lance avec Arthur une entreprise de construction de moteurs d'avion, mais une dispute avec son frère, puis la crise de 1929 le ruinent.

 

Frappé par la récession, il perdit tout et ne trouva plus, pour survivre, qu'une place de mécanicien... chez Chevrolet !

 

Les Éditions Graton/Dupuis lui consacrent, dans la collection « Les Dossiers Michel Vaillant » et sous la plume de Pierre Van Vliet et Philippe Graton, un remarquable album intitulé Louis Chevrolet retraçant de manière passionnante la biographie de cet homme ingénieux, tenace et audacieux, à qui il ne manquait que le sens des affaires.

 

Le texte est pétaradant, les photographies d’époque pleines d’allant, les planches de Michel Vaillant vrombissantes et les illustrations présentant les différents modèles de la marque véritablement époustouflantes.

 

Et dire qu’on prétend que les Suisses sont lents !

 

PÉTRONE

 

Louis Chevrolet par Pierre Van Vliet et Philippe Graton, Éditions Graton/Dupuis, collection « Les Dossiers Michel Vaillant », mars 2011, 96 pp. en quadrichromie au format 22 x 29,5 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 19,95 €

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25 06 11

Bruxelles par Alain Trellu : le podcast

Alain Trellu, BruxellesNous vous avons déjà dit tout le bien que nous pensions de l'exposition "Bruxelles Urbanitude" d'Alain Trellu aux Halles St Géry qui a dépassé cette semaine le cap des 10.000 visiteurs.

Le remarquable livre de l'expo se vend avec le même succès.

Rien que pour vous, le podcast brut de l'interview diffusée sur Nostalgie dimanche dernier :

 

podcast


podcast

podcast

 

Alain Trellu, Brice Depasse

Bruxelles – Brussel – Brussels par Alain Trellu, Bruxelles, Éditions Racine, juin 2011, 96 p en quadrichromie au format 21 x 24 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 19,95 €

 

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24 06 11

Appel à la guerre saine…

 

Blasphème.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 24/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Victime de l’obscurantisme qui règne encore aujourd’hui – et même de plus en plus, semble-t-il – en maître au Pakistan, la jeune Asia Bibi explique dans Blasphème, un témoignage recueilli au fond de sa prison par Anne-Isabelle Tollet et publié à Paris chez Oh Éditions, comment elle a été arrêtée au Pendjab le 14 juin 2009 puis condamnée un an plus tard à être pendue pour avoir bu de l’eau dans un puits durant son travail aux champs…

 

Car cette paysanne, mère de cinq enfants, est chrétienne alors que le Pakistan est musulman, et elle s’est vue par conséquent accusée de blasphème pour avoir « souillé l’eau des femmes musulmanes »…

 

Une accusation grotesque proférée par des gens qui ne le sont pas moins ?

 

Une tragédie, plutôt : depuis lors, Asia Bibi croupit dans une geôle sans fenêtre tandis que les deux seules personnes qui ont volé à son secours, le gouverneur du Pendjab et le ministre des Minorités, un musulman et un chrétien, ont été assassinés sauvagement.

 

Sa famille a par ailleurs dû fuir le village où elle vivotait suite aux menaces qu’elle a subies en provenance d’intégristes crétins (ce qui, il est vrai et quelle que soit la religion qu’ils prétendent défendre, est un pléonasme...).

 

Et Asia Bibi est devenue une icône pour tous ceux qui luttent, au Pakistan et dans le monde, contre les violences faites au nom des religions, particulièrement à l’encontre des femmes.

 

Un combat dans lequel nous invitons ardemment les grandes voix et les hautes consciences musulmanes, notamment en Occident, à s’engager avec courage et détermination, par exemple en prenant publiquement leurs distances avec les barbares impies et blasphémateurs qui, au sein même de l’Islam, dévoient les préceptes du Prophète.

 

Le respect par tous – à commencer par ces personnalités elles-mêmes – et la pérennité de leurs convictions sont à ce prix !

 

PÉTRONE

 

Blasphème par Asia Bibi avec Anne-Isabelle Tollet, Paris, Oh Éditions, mai 2011, 185 pp en noir et blanc au format 14,5 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 16,90 € (prix France)

24 06 11

« C’est nous, les gars de la marine... » (air connu)

 

Bob de Moor & La Mer 1.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 24/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Bras droit et intime d’Hergé durant de très longues années, le dessinateur anversois Bob de Moor (1925-1992) – par ailleurs auteur des jours de notre ami Johan – participa notamment à l’élaboration et à la concrétisation de plusieurs albums des aventures de Tintin (Coke en stock, On a marché sur la lune, la deuxième version de L’Île noire…) tout en s’occupant pour les « Studios Hergé » du merchandising, de la publicité et des dessins animés.

 

Il fut aussi le continuateur de l’œuvre d’autres grandes pointures de la bande dessinée, comme Jacques Martin (avec Le Repaire du Loup) et Edgar P. Jacobs (après la mort duquel il termina Les 3 Formules du professeur Satō).

 

Parallèlement, il alimenta une importante production personnelle autour de personnages sympathiques (Johan et Stephan – inspirés par ses propres fils –, Monsieur Tric, Barelli, Cori le Moussaillon…) ou de récits historiques (Thyl et Lamme, Conrad le Hardi, Le Lion de Flandres, Les Gars de Flandre, La Révolte des Gueux, Jean-Baptiste de la Salle…).

 

Il fut également un dessinateur maritime hors normes, ainsi que le révèle avec éclat l’extraordinaire exposition qui se tient en ce moment au Centre belge de la bande dessinée à Bruxelles, admirablement mise en scène par cette institution prestigieuse (dont Bob de Moor présida le conseil d’administration de 1989 jusqu’à son décès).

 

Allez-y, vous n’en reviendrez pas !

 

PÉTRONE

 

Exposition « Bob de Moor & la Mer. La grande passion d’un dessinateur légendaire » au Centre belge de la bande dessinée (20 rue des Sables à 1000 Bruxelles, www.cbbd.be) jusqu’au 15 janvier 2012.

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24 06 11

Croisements de regards sur la capitale francophone de l’Europe, de la Belgique et de la Flandre…

 

Bruxelles – Brussel – Brussels.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 24/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Il est des photographes qui portent leurs clichés – et ceci n'en est pas un – au rang des œuvres d'art. Promenant sa lentille dans ce Bruxelles qu'il découvre, il y a une petite dizaine d'années, Alain Trellu, photographe, cameraman, réalisateur de documentaires pour la télévision, Français de son état, se prend de passion pour la capitale belge, son patrimoine architectural et l'éclectisme de son paysage urbain.

 

Il en arpente dès lors les rues ensoleillées, enneigées, saisissant les bâtisses, monuments et quartiers fièrement dressés sous des cieux lumineux ou électriquement orageux, orchestrant 90 clichés en un album d'atmosphère à ce point éloquent que quelques-uns de nos écrivains – Alain Berenboom, Vincent Engel, Caroline Lamarche, Jacques Mercier, Pierre Mertens, Patrick Roegiers, Patrick Weber –ou venus d’autres horizons – Dick Annegarn, Bert Kruismans, Michel Quint… – ont résolu d'apposer des textes d'impressions en regard des photos qui leur parlent.

 

« Des étangs moirés du souvenir, préservé par miracle dans cette cité de saccage, livrée corps et âme à la démolition, surgit tel un vaisseau fantôme ce vestige ressuscité, admirablement rénové, qui porte le nom de Flagey, où résonne à jamais l'écho inoubliable des voix de la radio. » (Les voix de l'INR – Patrick Roegiers).

 

Bruxelles a une âme. Alain Trellu nous la révèle.

 

Bruxelles Urbanitude.jpgAPOLLINIA

 

Bruxelles – Brussel – Brussels par Alain Trellu, Bruxelles, Éditions Racine, juin 2011, 96 p en quadrichromie au format 21 x 24 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 19,95 €

 

 

À voir du 3 au 29 juin 2011 (et en cave jusqu'au 31 juillet), aux Halles Saint-Géry à Bruxelles, l'exposition des photos d'Alain Trellu « Bruxelles Urbanitude – Bruxelles Autrement » (www.trellu.com)

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23 06 11

Pleins feux sur l'homme sans lumière !

9782266194853.jpg     Gilbert Pastois vient de perdre la femme qu’il a tant aimée, Jeanne.  Comme cet inconnu croisé dans un café, puis suivi au cimetière, dont il observe depuis au quotidien les moindres faits et gestes. Un intérêt obsessionnel qui trouve ses germes dans le terreau de souffrances communes qu’ils partagent. Il voit en lui un homme miroir. Un autre « condamné » au malheur.

     Car pour Gilbert, la souffrance est génétique.

     Une fatalité.

     Une douleur abyssale l’envahit, qu’il tente de combattre à renfort d’alcool, de cigarettes, de vidéos pornos. Pauvres compagnons d’infortune. Car y a-t-il plus grande souffrance que celle qui à tout moment vous dégoûte sourdement de la vie, sans pour autant vous donner l’envie d’en finir ?

     Le cœur et l’âme en lambeaux, il entreprend alors de se raccrocher au fil ténu de l’existence grâce à l’écrit. Il exorcise ses maux sur des pages bleuies de mots. Des lettres qu’il adresse à cet homme, cet alter ego dont il est intimement convaincu qu’il saura le comprendre, entendre sa détresse muette. Voire y répondre. Certes, il y a un point non négligeable qui les sépare : l’inconnu est veuf, lui non. S’il est seul aujourd’hui, c’est parce que Jeanne l’a quitté. Pire : pour un autre homme. Un homme apte au bonheur, lui.

     Tout au long de ce roman épistolaire, qui noue le lecteur à la gorge, Richard Andrieux maintient le suspens sur cet Autre, ce destinataire des courriers. Est-il né du cerveau malmené de Gilbert ? Existe t-il vraiment ? Et si oui, ce pont d’encre et de papier érigé par Gilbert, accostera t-il sur la rive de l’Autre ?

     Ce roman sombre brille par le talent de l’auteur, sa capacité extraordinaire à créer une très grande intimité entre le personnage et le lecteur. Les lettres délient le cœur de Gilbert, lui offrent le recul nécessaire à l’expression de son mal-être, le temps de choisir les mots sur mesure pour habiller le corps de ses émotions. Elles nous lient à lui, nous le rendent proche, nous touchent tels des uppercuts en plein cœur.

     Si le héros de son roman est convaincu n’avoir jamais su briller, Richard Andrieux, à l'instar de son premier roman 'José', nous offre une plume étincelante qui sait mettre en lumière l'universalité dans ce qu'il y a de plus intime.

Citation : "Qu'y a t-il de plus beau que les souvenirs? Plus le temps passe, et plus on peut les embellir, les déformer à souhait, sans que personne ne s'en rende compte." 

 Karine Fléjo

L'homme sans lumière, de Richard Andrieux, Editions Pocket, mars 2011, 144p, 5,10€.

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21 06 11

La musique au pas...

 

Scandale musical à Moscou.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 20/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Nous avons déjà eu l’occasion de chroniquer ici un ouvrage passionnant de Nicolas Werth à propos des massacres de masse perpétrés par les hommes de Staline dans les années 1930[1]. Cette fois-ci, ce spécialiste de l’URSS nous livre aux éditions Tallandier à Paris, avec Scandale musical à Moscou, 1948, la présentation et la traduction d’un fort bel opus écrit par son aïeul à la fin des années 1940. Alexander Werth, puisque c’est de lui qu’il s’agit, était un journaliste d’origine russe, ayant fui le pays peu après la Révolution d’Octobre pour s’installer au Royaume-Uni. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut l’un des seuls correspondants occidentaux à couvrir le conflit en Union Soviétique, vivant notamment le siège de Leningrad dont il livra un témoignage sidérant. Après la « Grande Guerre Patriotique », Werth resta en poste à Moscou où, bien introduit auprès de la nomenklatura, il fut un témoin privilégié des dernières années du régime stalinien, et notamment de sa politique en matière culturelle sur laquelle il s’arrête dans le présent ouvrage.

 

En ces années d’après-guerre, aucun domaine de la vie culturelle et artistique soviétique n’échappait en effet à la censure du Parti, qui surveillait et punissait ceux qui avaient l’audace de s’écarter du Réalisme Socialiste. Après la peinture, le cinéma et la littérature, ce fut au tour de la musique, pourtant art immatériel par excellence, d’être touchée par cette mise au ban dirigée depuis 1946 par le camarade Andreï Alexandrovitch Jdanov.

 

Dans sa chronique des événements, l’auteur s’attache à démonter les mécanismes qui ont précipité la chute des « Quatre grands » de la symphonie soviétique : Prokofiev, Chostakovitch, Miaskovsky et Khatchatourian. Considérés jusque-là, tant en URSS qu’à l’étranger, comme des noms majeurs de la musique contemporaine en raison de leurs innovations stylistiques, ces compositeurs devinrent presque du jour au lendemain infréquentables car taxés de « formalisme » par les instances du Parti. C’est en effet au cours de la Conférence des Musiciens, tenue durant trois jours de janvier 1948 à Moscou sous la direction de Jdanov lui-même, que la partie se joua contre les Quatre, et que le piège se referma sur eux. S’étant procuré le compte-rendu de cette réunion, Werth en livre une version critiquée.

 

Initiée après la représentation au Bolchoï, à la fin de 1947, de l’opéra La Grande Amitié de Vano Mouradeli, – cependant compositeur de troisième ordre – qui ne plut ni à Staline, ni à Jdanov, cette réunion vit défiler musiciens, directeurs de conservatoires, critiques musicaux, déclarant que la musique soviétique était malade d’influences bourgeoises néfastes qui la détournaient de la voie de la Révolution. Si Mouradeli se fit cracher dessus et dut reconnaître « ses erreurs » et « remercier le Parti de lui avoir ouvert les yeux », le tir de barrage se dirigea très vite vers les Quatre grands. C’est alors un cocktail empoisonné de jalousie et d’ambitions personnelles pour les uns, mêlé à la peur de déplaire pour d’autres, qui fit dire à ceux-là même qui les avaient portés en triomphe que ces quatre compositeurs étaient des musiciens antisocialistes qui s’étaient laissé berner par la musique décadente occidentale, pour ne s’adresser qu’à un public « esthète » et non plus au peuple.

 

Au cours de cette réunion, on détailla dès lors par le menu la notion somme toute très soviétique de « formalisme » dans lequel s’était laissée enfermer la musique soviétique par leur faute, et on préconisa d’en revenir aux grandes symphonies de Tchaïkovski ou de mieux s’inspirer des airs populaires de tous les peuples de l’URSS. Il s’agira dès lors d’abandonner toute innovation en matière musicale, considérée comme « reflet du marasme de la culture bourgeoise occidentale ».

 

L’ensemble des dispositions prises fut consigné dans un décret publié en février 1948 et bientôt reproduit en une de la Pravda. Suite à sa parution, on peut dire qu’au final, ce sont les fourbes qui ont gagné. C’est ainsi que Khrennikov, Zhakarov et Choulaki, des compositeurs médiocres d’hymnes populaires qui mirent un zèle particulier à critiquer cette musique « dégénérée », devinrent les nouveaux dirigeants de l’Union des compositeurs, à la place de… Chostakovitch et Khatchatourian. Les Quatre Grands, quant à eux, durent faire amende honorable en admettant « leurs fautes », sans jamais pouvoir reconquérir l’aura qui aurait dû leur revenir.

 

EUTROPE

 

Scandale musical à Moscou, 1948par Alexander Werth, traduit et présenté par Nicolas Werth, Paris, Éditions Tallandier, septembre 2010, 183 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 15,90 € (prix France)



[1] Voir notre chronique sur L’ivrogne et la marchande de fleurs.

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