01 06 13

Un vent de..liberté

 

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S'il s'ouvre sur un conte aux allures un peu..martiennes, le nouveau roman - largement autobiographique - de Tuyêt-Nga Nguyên renoue rapidement  avec la veine fluide,  imagée, sobre et chantante à laquelle l'auteur du Journaliste français et de Soleil fâné, (Ed. lLa Renaissance du Livre - billets de faveur en vitrine du blog) nous a habitués.  Et c'est bonheur  que de retrouver cette plume belle, pétrie d'humour, de raffinement, de fraîcheur et d'authenticité.

Troisième volet d'une trilogie consacrée à ses racines vietnamiennes (et néanmoins parfaitement accessible en lecture indépendante) Les Guetteurs de vent consacre la relation au Père. Ce père surgi dans la vie (belge) de la narratrice après trois décennies d'absence - elle le tenait pour mort - qu'elle accueille  auprès d'elle après sept ans de démarches et l'envoi incessant de "cadeaux de courtoisie", ces  pots-de-vin destinés à faire accélérer la procédure...

"C'est triste de ne pas aimer son père"

Méditant avec lucidité et honnêteté sur l'échec de la relation avec son père, tout juste décédé, la narratrice revit en souvenir les événements de son passé - elle a rejoint le Vietnam du Sud, avec sa mère, en 1954, assisté  en direct, depuis la Californie,  au passage en boucle, sur les écrans TV, des images de la chute de Saïgon, le 30 avril 1975,  étudié en Belgique, s'y est mariée, a vécu au Kenya, fondé famille,  est revenue à Bruxelles, ...

 A la lisière des mentalités orientale de ses origines et occidentale de ses patries d'adoption, Tuyêt-Nga Nguyên trace avec subtilité, formules bien trempées et force images parlantes, la passerelle entre les prismes de vision d'une même réalité

Une lecture hautement recommandée

Apolline Elter

Les Guetteurs de vent, Tuyêt-Nga Nguyên, roman, Ed. La Renaissance du Livre, mai 2013, 384 pp, 18 €.

Billet de faveur

AE: Troisième volet d'une suite consacrée à votre enfance, votre mère, Les Guetteurs de vent, est focalisé sur votre père.  Vous sentez-vous "libérée" d'avoir transmis ainsi à vos enfants la mémoire de leur sang vietnamien? Le cycle est-il conclu? 

Tuyêt-Nga Nguyên:Oui, c’est une libération. La vie a fait que j’ai épousé un Belge. J’en ai profité pour ne pas parler à mes enfants de mon pays d’origine, de mon passé, un silence qui  m’arrangeait car j’avais résolu d’oublier la Vietnamienne en moi, de me débarrasser d’une histoire chargée de souffrances et de deuils et cela, afin de « pouvoir avancer ». Avec le temps, je me suis rendu compte qu’en me taisant, je faisais du tort à mes enfants car si je venais à mourir, il n’y aurait personne pour leur parler du VN, leur autre pays.  Autrement dit, j’étais en train de leur voler la moitié de leur histoire. Il faut savoir que ma famille vietnamienne s’est établie en Californie après la guerre et que les contacts entre elle et mes enfants sont trop rares pour me permettre de raisonnablement compter sur une transmission par ce côté-là. Alors, j’ai écrit. J’ai mis sept ans pour terminer ma trilogie et accomplir mon devoir envers mes enfants. C’est donc aujourd’hui un soulagement, une libération, et comme les écrits restent, au contraire des paroles qui s’envolent, les enfants de mes enfants profiteront aussi de mes livres pour apprendre sur leurs ancêtres vietnamiens, et ainsi de suite.

C’est aussi une libération vis-à-vis de mon père car à défaut d’avoir pu l’aimer de son vivant, j’ai pu lui rendre hommage dans mes livres, et l’aimer. J’ai beaucoup pleuré en écrivant les Guetteurs de vent mais quand j’ai eu fini mon manuscrit, en 2012, j’ai pu enfin donner ses affaires que j’avais gardées depuis sa disparition, survenue dix ans plus tôt. Et oui, le cycle est conclu : mon prochain livre sera un roman d’amour, qui sera déchirant, comme tous les romans d’amour (rires).

AE: Vos "madeleines" sont sonores: le son des cloches d'une église, le vacarme d'un hélicoptère. Et du côté gustatif, en avez-vous? 

Tuyêt-Nga Nguyên:Oui, plusieurs, mais je ne parlerai que d’une : les spéculoos. Après mon bac, je suis venue en Belgique poursuivre mes études. J’étais inscrite à l’UCL, à Liège, mais j’ai décidé de rester étudier à Bruxelles, à l’ULB. À Liège, une chambre m’attendait, à Bruxelles, je devais m’en trouver une, dans les trois jours, logeant en attendant à la Cité universitaire. On était à la veille de la rentrée. Tous les kots avaient trouvé preneur. Le 3è jour, alors que, tête basse, je m’apprêtais à aller prendre ma valise à la Cité sans savoir où la déposer ensuite, une vieille dame qui nettoyait son morceau de trottoir m’a arrêtée. Elle croyait que j’étais perdue. Je lui ai dit que je cherchais une chambre d’étudiante. Elle m’a invitée dans sa maison et m’a proposée du café et des biscuits bruns que je n’avais encore jamais vus. Ce sont des spéculoos, m’a-t-elle dit, avant d’ajouter qu’elle habitait seule et que si je voulais, je pouvais louer son premier étage. Je n’en ai pas cru mes oreilles et jamais biscuits ne m’avaient paru aussi bons que les spéculoos de Mme Leroy, et depuis lors, chaque fois que j’en mange, je pense à elle, à ma chance d’avoir croisé son chemin alors que j’étais seule, loin de mon pays et de ma famille, au lien d’affection qui nous unissait. Elle est partie, elle aussi.

 

AE: Connaissez-vous la librairie parisienne, "Les Guetteurs de vent"? *

Tuyêt-Nga Nguyên:Non, je ne la connais pas, et avant la parution de mon livre, j’ignorais même qu’elle existait. C’est un ami qui, voyant que mon livre s’intitulait Les Guetteurs de vent, m’a parlé de cette librairie parisienne, et je l’ai effectivement vue sur la Toile en y allant voir mon livre.

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

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