29 03 18

Vingt ans après

Bussiere2-C-web.jpg"Mais, ce matin-là, ce matin de juin, je n'ai pas pris le chemin du bureau. J'ai marché, poussée par cette force irrésistible, celle que je sentais depuis quelques jours. Mes mouvements m'étaient imposés. J'ai acheté un chapeau de plage et des lunettes de soleil. À la manière d'un automate,je me suis rendue à l'arrêt du bus de la côte, celui qui va jusqu'à Jacksonville. J'y ai attendu. La force me soufflait des injonctions. Quitter le district. Remonter vers le Nord. Sans doute parce qu'au Sud il y a la mer. Partir. Aller loin. Peut-être jusqu'au terminus pour voir ce qu'il y a de l'autre côté. Tout quitter. Que ça s'arrête. "

Comment comprendre l'inexplicable? Comment comprendre le coup de folie d'Elisabeth Jones, un matin de juin 1975, qui lui fait tout quitter, Illiana, sa fille d'un an, Alvaro Fuentes, son mari cubain,  sans crier gare ni laisser de traces. Déclarée officiellement décédée, Elisabeth revient dans la vie de sa fille, vingt ans après les faits, sous la forme d'un carnet,  sorte de longue lettre de justification, qu'elle lui envoie, à Miami:

« Ma chérie », comment ose-t-eIIe? Je hurle.J'explose! Un carnet qui m'est envoyé sans explications par courrier vingt ans après sa disparition! Tu parles d'un cadeau! Trop tard, devrais-je dire! Des mots, des lignes crachées dans un carnet pour composer un recueil de lettres qu'elle ne m'a jamais envoyées." 

Ne vaut-il pas mieux continuer à croire au décès tragique de sa mère que d'essayer de comprendre son attitude insensée. De découvrir qu'elle a refait sa vie.

Voilà tout l'enjeu de ce roman subtil, dense, fort, dont je vous recommande la lecture.

Apolline Elter

Mal de mère, Elise Bussière, roman, Ed. Mols, mars 2018, 128 pp

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28 03 18

« La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières, comme la maîtresse la plus exigeante. » (Eugène Delacroix)

Delacroix– Peindre contre l'oubli.jpgHistorien et critique d'art, Stéphane Guégan est conseiller scientifique auprès de la Présidence du musée d'Orsay. Commissaire de nombreuses expositions (Delacroix, Ingres, Chassériau, Manet), il est l'auteur de plusieurs livres sur la peinture et la littérature des XIXe et XXsiècles, du romantisme de 1830 à Gauguin, Derain et Picasso.

À l’occasion de l’exposition Delacroix (1798-1863) présentée du 29 mars au 23 juillet 2018 au musée du Louvre à Paris en association avec le Metropolitan Museum of Art de New York, il a fait paraître aux Éditions Flammarion un essai magistral intitulé Delacroix– Peindre contre l'oubli.

Réunissant 180 œuvres, la rétrospective du Louvre relève un défi resté inédit depuis l’exposition parisienne qui commémorait en 1963 le centenaire de la mort de l’artiste.

Malgré sa célébrité, il reste encore beaucoup à comprendre sur la carrière de Delacroix. L’exposition propose une vision synthétique renouvelée, s’interrogeant sur ce qui a pu inspirer et diriger l’action prolifique de l’artiste, et déclinée en trois grandes périodes.

La première partie traite de la décennie 1822-1832 placée sous le signe de la conquête et de l’exploration des pouvoirs expressifs du médium pictural ; la deuxième partie cherche à évaluer l’impact de la peinture de grand décor mural (activité centrale après 1832) sur sa peinture de chevalet où s’observe une attraction simultanée pour le monumental, le pathétique et le décoratif ; enfin, la dernière partie s’attache aux ultimes années, les plus difficiles à appréhender, caractérisées par une ouverture au paysage et par un nouveau rôle créateur accordé à la mémoire.

Les écrits de l’artiste viennent enrichir et compléter la redécouverte de ce génie en constant renouvellement [1].

Écoutons Stéphane Guégan :

« Le romantisme n'enjolive pas le monde, il le dévoile ou le réincarne à travers ses fictions, ses voyages et ses passions. Il dit le réel en saisissant l'imagination. Delacroix (1798-1863) fut la flamme de ce romantisme-là, embrassant et embrasant les grands thèmes qui le définissent.

La politique, l'Orient, l'Éros, le sacré, Dante ou Shakespeare agissent, chez lui, d'une façon neuve, poétique, duelle, contagieuse.

Eugène Delacroix, L’Assassinat de l’évêque de Liège, (1830, musée du Louvre)..jpg

Eugène Delacroix, L’Assassinat de l’évêque de Liège, (1830, musée du Louvre).

Ce peintre qu'on dit coupé du présent et des femmes, en retrait de l'actualité et de ses désirs, fixe son époque comme nul autre. La chute de l'Empire et les révolutions du siècle ont laissé des traces profondes sur ses caricatures, souvent tues, et sur sa peinture, arrimée au combat démocratique. Le règne du "beau idéal" s'effondre...

Mais Delacroix est aussi l'homme d'un héritage assumé : David et son énergie virile, Guérin et ses noirceurs ont nourri sa jeunesse ; Géricault l'a durablement électrisé, et Gros l'a précipité dans la guerre moderne, de la Grèce au Maroc.

Jamais très loin, Raphaël, Titien, Michel-Ange, Rubens et Rembrandt entraînent aussi l'œuvre au-delà d'elle-même. »

Accompagné de 150 illustrations, son bel ouvrage rend compte d'une vie et d'une carrière. Il explore surtout le fonctionnement d'une triple mémoire, affective, culturelle et républicaine, au cœur d'une aventure picturale qui glisse vers Manet, Cézanne, Gauguin et Picasso.

Bernard DELCORD

Delacroix– Peindre contre l'oubli par Stéphane Guégan, Paris, Éditions Flammarion, mars 2018, 264 pp. en quadrichromie au format 22,3 x 27,8 cm sous couverture cartonnée et jaquette en couleurs, 35 € (prix France)

INFORMATIONS PRATIQUES

Musée du Louvre

Place du Carrousel

F-75058 Paris

Dates :

du 29 mars au 23 juillet 2018

Lieu :

Hall Napoléon

Tarifs :

Billet unique (collections permanentes et expositions) : 15 € sur place.

Horaires :

Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h.

Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21 h 45.

Renseignements :

Tél. 00 331 40 20 53 17

Pour s’y rendre :

– En métro : lignes 1 et 7, station "Palais-Royal/Musée du Louvre" ; ligne 14, station "Pyramides".

– En bus : bus n° 21, 24, 27, 39, 48, 68, 69, 72, 81, 95.

– En voiture : un parc de stationnement souterrain est accessible par l'avenue du Général-Lemonnier, tous les jours de 7 h 00 à 23 h 00.

– En Batobus : Escale "Louvre", quai François-Mitterrand.

 

[1] Source : https://www.louvre.fr/expositions/delacroix-1798-1863

28 03 18

Visions stupéfiantes

9782226402103-j.jpgComment échapper au carcan de son époque sans être taxé de fou? 

C'est mission quasiment impossible: le docteur Otto Gross (1877-1920) , psychanalyste, neurologue, disciple, un temps, de Freud, intime, un autre temps, de  Jung, paiera de séjours en asiles d'aliénés ses visions "anarchistes" de la société alliées à une consommation de stupéfiants.

Brimé d'un père omnipotent, le criminaliste autrichien Hans Gross,  le jeune homme va tenter, sa vie durant, de conquérir un espace de liberté, exprimant des visions avant-gardistes, tant en matière de sexualité, d'érotisme, qu'alimentaires - il est végétarien -  sociétales -  la colonie suisse Monte Verità annonce le mouvement hippie - féministes,  culturelles - il influence le dadaïsme berlinois - qu'éthiques: aidant Lotte Hatemmer et Sophie Benz à se suicider, Otto Gross  prône déjà une certaine forme d'euthanasie.

Face à cet être explosif, impossible à résumer, Marie-Laure de Cazotte a choisi d'en tracer le portrait intime, saisi  de l'intérieur, enrobant les faits biographiques avérés de sa compréhension fascinée de l'âme d'Otto Gross . Car c'est bien d'âme qu'il s'agit pour un être qui a passé sa vie, à pénétrer celle des autres. Ce faisant, la lauréate du Prix Horizon 2016 ( A l'ombre des vainqueurs, Ed. Albin Michel, 2014- billet de faveur en vitrine du blog) réhabilite le génie d'un homme souvent réduit à son image d'anarchiste et de toxicomane.

Une lecture..fascinante

Mon nom est Otto Gross, Marie-Laure de Cazotte, roman, Ed Albin Michel, mars 2018, 348 pp

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24 03 18

« Trempa-t-elle au complot de ses frères perfides ? » (Jean Racine, Phèdre [1677], I, 1)

13 complots qui ont fait l'histoire.jpgAuteur de divers essais passionnants parmi lesquels on pointera, aux Éditions Racine à Bruxelles, Treize livres maudits, Les Illuminati, La religion d’Hitler ou encore Hitler et la franc-maçonnerie, le philosophe et historien belge Arnaud de la Croix (°1959) s’est penché, chez le même éditeur, sur 13 complots qui ont fait l’histoire, à savoir :

– 63 avant Jésus-Christ : la conjuration de Catilina

– 44 avant Jésus-Christ : l’assassinat de César

– 64 après Jésus-Christ : le grand incendie de Rome

– 1348 : la peste noire

– XVIe et XVIIe siècles : le pacte diabolique

– 1605 : la Conspiration des poudres

– 1776, 1789 et au-delà : Illuminati, francs-maçons et Skull & Bones

– 1901 : le « complot juif mondial »

– 1939-1945 : la Seconde Guerre mondiale fut-elle un complot nazi ?

– 1950-1954 : le « complot communiste » en Amérique

– 22 novembre 1963 : l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy

– 1982-1985 : les tueurs du Brabant

– Le 11 septembre 2001

des machinations réelles ou supposées qui ont durablement marqué les esprits avec leur lot d’inventions débridées et de manipulations plus ou moins subtiles teintées, selon les cas, de xénophobie, de racisme, d’antisémitisme, d’antimaçonnisme ou d’anticommunisme.

En confrontant les témoignages, les documents officiels et les recherches les plus actuelles, cet essai robustement bâti et préfacé par Michel Hermans [1] apporte des réponses claires, ouvre sur des réflexions critiques et remet en perspective la notion même de complot [2].

Ajoutons que si l’auteur a choisi de traiter treize affaires, c’est en raison des connotations de ce nombre (les « treize à table » de la Dernière Cène le Jeudi saint pour les chrétiens et le choix par le roi de France Philippe IV de procéder à l’élimination des templiers le vendredi 13 octobre 1307).

Il aurait aussi pu écrire que pour les kabbalistes, le nombre 13 est la signification du serpent, du dragon, de Satan et du meurtrier…

Bernard DELCORD

13 complots qui ont fait l'histoire par Arnaud de la Croix, préface de Michel Hermans, Bruxelles, Éditions Racine, mars 2018, 183 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,95 €

[1] Michel Hermans est politologue, licencié en science politique et administration publique de l'Université de Liège et docteur en science politique de l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2] Complot : projet concerté secrètement afin de fomenter un coup d'État, un putsch, une guerre d'agression, un attentat, une révolution.

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24 03 18

« Le passé, du futur est le meilleur prophète. » (Lord George Gordon Byron)

Tout sur l'archéologie.jpgDéveloppant en 7 chapitres rédigés par des sommités scientifiques un corpus particulièrement varié, l’ouvrage collectif intitulé Tout sur l'archéologie – Panorama des sites, des découvertes et des objets remonte à la nuit des temps pour parcourir les époques et les continents et faire découvrir d’un œil nouveau, en se fondant sur les technologies les plus actuelles (télédétection par laser, méthodes de datation relative et absolue, analyses isotopiques, recours à l’ADN et au scanner…), des trésors que l’on croyait bien connaître, depuis les grottes de Lascaux jusqu'à Angkor Vat, en passant par le tombeau de Toutankhamon, Persépolis, Pompéi et Herculanum, Cuzco, l’île de Pâques ou l'armée de terre cuite chinoise.

Une grande diversité de sites sont parcourus en détails, depuis les ensembles religieux spectaculaires enfouis dans les déserts et les jungles jusqu'à la révolution industrielle.

Au passage, les auteurs répondent à des questions d’une grande diversité : comment l'homme est-il devenu ce qu'il est aujourd'hui ? Comment les États se sont-ils formés ? Qu'est-ce que l'archéologie peut nous révéler des conflits passés ? Que sont le Grand Zimbabwe, Rapa Nui, Stonehenge et Jéricho ? Qui étaient les seigneurs de Sipan ? Que révèle la culture de Nok ? Que nous apprennent les bateaux vikings de Roskilde ? Comment l’archéologie a-t-elle réfuté le mythe de la fin de la bataille de Little Big Horn (1876) et de la mort du général Custer ?

Et ils fournissent bien entendu tous les outils indispensables : repères chronologiques, illustrations détaillées, glossaire, index...

Bernard DELCORD

Tout sur l'archéologie – Panorama des sites, des découvertes et des objets, ouvrage collectif sous la direction de Paul Bahn, avant-propos de Brian Fagan, traduction de l’anglais par Julie Debiton avec Elina Gakou Gomba, Paris, Éditions Flammarion, collection « Tout sur… », mars 2018, 576 pp. en quadrichromie au format 17,2 x 24,5 cm sous couverture Intégra en couleurs, 35 € (prix France)

Écrit par Brice dans Bernard Delcord, Histoire | Commentaires (0) |  Facebook | |

18 03 18

Superbe roman : Le champ de bataille !

colin.jpg« Le champ de bataille » de Jérôme Colin est un magnifique petit (parce qu'il se dévore et en donne l'impression) roman d'aujourd'hui (dans cette ère du « virtuolithique », comme on le dit sur la quatrième de couverture). Vous ne serez pas déçu du voyage. C'est la plupart d'entre nous en ce moment – ou plus précisément il y a quelques mois en Belgique. C'est une observation juste et sensible de l'histoire d'un couple et de ses deux enfants ado et pré-ado. Les rapports entre les parents, avec les enfants, avec l'école, avec une psy. C'est l'occasion de réflexions tellement pertinentes sur l'éducation, sur les apparences, sur la communication. Et puis, surtout, c'est une fort belle création autour de l'amour entre les êtres.

Le style est superbe. Beaucoup de dialogues. Des énumérations étonnantes (J'ai détesté...), telle celle-ci :

« Nous avons attendu. L'attente est une composante essentielle de la vie de parent. On attend qu'ils s'endorment. On attend qu'ils terminent la sieste. On attend qu'ils acceptent de se laver les dents. On attend qu'ils s'habillent. On attend à la sortie de l'école. On attend après l'entraînement de football. On attend à la sortie du cours de danse. On attend les résultats du bulletin. On attend qu'ils soient rentrés pour pouvoir enfin s'endormir en se disant que, ce soir encore, tout le monde est vivant dans la maison. »

Nous nous trouvons parfois face à des décomptes, face à une succession d'heures précises. Cette diversité est pour beaucoup dans le grand plaisir de lecture.

Jérôme Colin met le doigt sur nos peurs, nos faiblesses. C'est toujours la même chose : nous avons envie de faire, mais on ne le fait pas. Ainsi le héros se réfugie-t-il dans les toilettes pour s'évader :

« Je ne suis jamais allé en Thaïlande parce qu'il y a toujours une bonne raison de ne pas voyager. C'est pour cela que nos vies sont si petites alors que le monde est si grand. »

On trouve aussi, pour l'auteur plongé dans les médias lui-même, une extraordinaire critique de ce que deviennent les médias, entre autres lors de catastrophes. Il met vraiment le doigt où cela blesse !

Quelques petites phrases, pour vous donner le ton du roman : A propos du couple :

« Je lui ai proposé de boire un verre de vin, elle a répondu : « Pas aujourd'hui, faisons plutôt ça demain... » Je détestais cette phrase. Comme si l'on pouvait remettre le plaisir au lendemain. Comme si nos heures n’étaient pas comptées. Car demain n'est pas une certitude, c'est au mieux une éventualité. »

De la femme :

« Le pragmatisme des femmes est une création divine. »

De l'adolescence :

« L'avantage, quand il parle, c'est qu'on n'entend pas les fautes d'orthographe. »

De notre pays :

« J'ai toujours aimé la capacité des Belges à réagir à l'adversité. Nous le faisons avec une sorte de fatalité comique, qui semble dire que rien, jamais, ne nous mettra véritablement à terre. »

Voilà un de ces livres qui vous réconcilient avec le roman ou vous confortent dans votre désir de lecture. Un roman qui comporte toutes les qualités qu'on en attend, perdus que nous sommes entre les réseaux sociaux, l'information permanente et les composantes de notre société qui ne semblent pas avancer au même rythme. (Je suis fier d'avoir un jour aidé Jérôme en étant son invité dans le casting gagnant de « Hep, Taxi ! »... )

 

Jacques MERCIER

 

« Le champ de bataille », Jérôme Colin , roman, Allary Éditions, 208 pp, 17,90 euros.

 

 

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17 03 18

Une valise d'Amour

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J'ai ouvert une vieille valise à laquelle je n'avais pas touché depuis plus de cinquante ans. Je l'avais bouclée en déménageant ici rue des Saints-Pères avec Joris, en me promettant sûrement de faire le tri, ce que je n'ai jamais fait. " 

Frappée d'une brusque cécité,  puis de la récupération d'une - faible - partie de sa vision, l'époustouflante nonagénaire ouvre la valise de son passé.  Un passé marqué, à quinze ans,  par sa déportation aux camps d'Auschwitz-Birkenau, Bergen-Belsen et Theresienstadt,  d'où elle sera libérée le 10 mai 1945. 

Nous avions découvert, avec émotion, la lettre qu'elle adressait à son père, Et tu n'es pas revenu,  déjà aidée,  en sa relation  des faits, par la merveilleuse Judith Perrignon (Ed Grasset, 2015 - voir chronique sur ce blog) qui n'ayant " pris que ses mots a permis à [ses] amis de [la] retrouver" s'émerveille Marceline Loridan-Ivens, lors d'une interview radiophonique diffusée le 10 février passé (nous n'avons pas noté la chaîne ni le nom de son interlocuteur et le prions de nous en excuser) 

L'amie de Simone Veil - elle fit  partie du même convoi - visite à notre intention cette valise d'Amour, y découvrant lettres et  quelques pans de son passé qu'elle avait totalement oubliés.

 " C'est là que surgit l'amour, puisqu'il faut bien qu'on en parle, là que commence le ballet des hommes qui a chassé le nom de mon père de mon état civil"

Née Rozenberg, le 19 mars 1928, Marceline cherche -sans doute - dans le regard des hommes qu'elle côtoie, à son retour des camps, 'la certitude d'être vivante".  Elle épouse "très vite, trop vite"  Francis Loridan, un ingénieur de (re) constructions  mais ce mariage d'huile et de feu se réduit à une relation à dominante épistolaire - on songe à celui d'Alexandra David-Néel - dont elle garde le patronyme avant de rencontrer l'homme de sa vie, Joris Ivens, de 30 ans son aîné, celui avec qui "tout s'est mis en place naturellement."

Réduite à un simple matricule par la cruauté nazie et les dégradations corollaires, la jeune fille en conserve un rapport  perverti à son corps, à la sexualité, à l'amour.  Il la  sépare irrémédiablement de ceux qui n'ont pas vécu cette expérience.Elle ne trouvera jamais la paix car elle aura "toujours un camp dans sa tête" (ITW 10 février) 

Soucieuse que son récit perdure au-delà de sa vie, en un monde qui n'a fait que semblant de tirer les leçons de l'holocaute, Marceline Loridan-Ivens nous offre un témoignage inestimable, frappé de sobriété, de phrases courtes, de sentences fortes, percutantes.

Une sur-vie riche de vérité, de transmission, d'émotion.

Une lecture absolument recommandée

Apolline Elter 

L'amour après, Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, récit, Ed. Grasset, janvier 2018, 160 p

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16 03 18

La madone moderne

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 Une exposition de ravissante, passionnante facture traversera le printemps - attendu -  et les salles du musée Jacquemart- André (Paris VIII) , du 9 mars au 23 juillet prochain, à savoir Mary Cassatt - Une impressionniste américaine à Paris.

Elle est soutenue de l'édition d'un catalogue - beau livre illustré, en tous points remarquable. Il nous permet d'intégrer la visite dans l'effervescence artistique, mais aussi l'atmosphère de l'époque

Née en Pennsylvanie d'une famille aisée,  d'origine française huguenote, Mary Cassatt (1844-1926)  conquiert rapidement son indépendance en assouvissant, à Paris, l'appel de sa vocation artistique. Refusée d'inscription aux Beaux-Arts  - elle cumule le double handicap d'être femme et étrangère -  Mary suit les cours de Jean Léon Gérôme (1824-1904) .  Sa technique (bien) acquise est de facture réaliste et ses oeuvres se voient acceptées aux "Salons" de 1872 à 1876. Le refus de deux de ses toiles  à l'édition 1877 du Salon la fera virer de cap et intégrer, à l'invitation de Degas, son ami, le groupe des impressionnistes

 Datée de 1877-78, la " Petite fille dans un fauteuil bleu" consacre l'entrée de Mary Cassatt dans la mouvance impressionniste ainsi que le symbole de l'exposition.

 Mary reste attachée à sa famille et à sa soeur Lydia qu'elle représente dans la sublime "Tasse de thé".

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  Un attachement qui lui vaudra de nombreux portraits familiaux, saisis avec naturel et tendresse et une conversion progressive - entre 1881 et 1891 - en peintre de " La madone moderne" . Mary représente alors la relation maternelle dans toute sa sensualité, captant cette fusion corporelle à laquelle elle n'a pas goûté, restée célibataire et sans enfants

1881 consacre également sa rencontre et le début d'une amitié durable avec le marchand d'art Paul Durand-Ruel;  

Mais Mary ne se cantonne à cette simple veine "familiale"  d'inspiration. Elle aime relever les défis et intègre à son art, la simplification des lignes et le faciès des estampes japonaises. 

 Fusains, pointes sèches,  pastels, aquarelles, gravures (vernis mou) ... accompagnent l'exposition des huiles , révélant les faces multiples d'une  Elisabeth Vigée-Lebrun, à la mode Belle époque.

Je vous en recommande la visite, ainsi que la découverte du catalogue

Apolline Elter

Mary Cassatt - Une impressionniste américaine à Paris,  Nancy Mowll Mathews (dir), Flavie Durand-Ruel Mouraux et Pierre Curie,  beau livre publié à l'occasion de l'exposition, Co-édition, Musée Jacquemart- André, Institut de France, Culturespaces et Fonds Mercator, mars 2018, 180 pp, 

Exposition: du 9 mars au 23 juillet 2018 - Musée Jacquemart-André,  158 Bd Haussmann - 75.008 Paris

Toutes précisions sur le site : http://www.musee-jacquemart-andre.com/ 

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15 03 18

Rambouillette

.salons littéraires.jpgFocalisé sur la célèbre "chambre bleue", entendez le salon de l'hôtel Rambouillet, au sein duquel la marquise Catherine de Vivonne tint quarante années durant - la première moitié du XVIIe siècle - le plus célèbre salon littéraire de la Capitale, l'essai entend quelque peu démythifier la gloire qui lui est accrochée.

Nous avons cherché à en contester la vision traditionnelle, accréditée dans l'opinion et amplifiée par l'attitude laudative, trop souvent adoptée. Notre analyse de l'univers de la Marquise s'est efforcée 
de rétablir les proportions plus modérées de la question et de parler des amis du cercle en termes propres, afin de définir leur vraie identité et de déterminer ainsi le noyau psychologique du salon où ils se jetèrent à corps perdu. De lui rendre le privilège d'être ce qu'il fut. Pour ce faire, il a fallu déchirer la légende et 
renverser quelques statues.

 Cénacle littéraire aux membres triés sur le volet - Chapelain, Voiture, Bossuet, Guez de Balzac,  Madeleine de Scudéry, notre chère marquise de Sévigné, ...-  le salon fut l'antre de réunions précieusement codées, conviviales - il s'agissait de se "désennuyer " , danser, jouer, se déguiser, organiser farces, surprises et cadeaux (dans le sens premier de collations champêtres) ...- de  joutes discursives et de querelles célèbres, telle la "Querelle des Supposés" et celle du Cid.  Il se prolongeait d'échanges épistolaires, dûment répertoriés, qui nous renseignent parfois sur la véritable atmosphère des réunions, au gré d'indiscrétions, de distractions au code de la préciosité, savamment distillées.

De santé précaire, la marquise recevait ses hôtes, en position allongée.  Initié vers 1608, le salon ne survécut pas à la Fronde (1648-1653) qui vit sa compagnie exploser.

Assumant son parti-pris iconoclaste, l'essai offre un regard neuf sur un Salon des plus mythique

A Elter

Les Salons littéraires, De l'hôtel de Rambouillet..sans précaution, Barbara Krakewska, essai, Ed. Jourdan, janvier 2018, 366 pp 

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15 03 18

Fenêtre sur rêve

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 Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou

 C’est un premier roman,  largement nourri de l’enfance, de la vie d’Isabelle Carré.  Dans une interview accordée à Léa Salamé, la comédienne justifie la forme romanesque  prêtée aux faits par une « redistribution des cartes à sa façon. »

Née du couple hybride d’une mère d’origine aristocrate et d’un père issu d’une famille de cheminots, la narratrice se replonge dans la « famille bordélique » qui a construit son enfance,  dans les parfum et atmosphère propres aux années ’70, avec le prisme d’incompréhension qui fut sien face à l’inexorable naufrage du couple parental et la découverte de l’homosexualité paternelle.

 « Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qui a tout fait déraper ? Ils n’ont pas toujours été si fragiles. Leur monde n’a pas pu chavirer comme ça, du jour au lendemain, sans signe avant-coureur. »

 Et l’actrice, consciente de l’image lisse,  « discrète et lumineuse »  qu’elle arbore, d’ouvrir une fenêtre sur ses angoisses, questions, fragilités qui l’ont conduite, adolescente, à une profonde crise existentielle.

«  Je suis le fruit d’un malentendu »

Le théâtre, le cinéma lui rendent goût à la vie, qui lui permettent d’en endosser cent, de revisiter d’une démarche mure et cathartique, ses nombreux carnets de notes et de les partager avec le lecteur.

Un premier roman sensible et généreux.

Les Rêveurs, Isabelle Carré, roman, Ed. Grasset,  janvier 2018, 304 p

 

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