07 07 07

Ni d'Eve ni d'Adam : Incipit et plus encore

nothombComme chaque année, Albin Michel nous demande de ne pas publier avant le 23 août, date de la sortie du nouveau roman d'Amélie Nothomb. Comme chaque année, une foule de sites et magazines publient avant, voire bien avant. Cette année, c'est carrément le premier chapitre de "Ni d'Eve, ni d'Adam" qui fleurit un peu partout. Et nous devrions vous en priver ? D'autant plus qu'à la lecture, ceux qui ont été déçus par les deux derniers romans d'Amélie comprendront que la muse de la rentrée est revenue à son meilleur niveau romanesque. Ce qui dans le cas d'Amélie Nothomb signifie "top du top", je ne vous dis que ça. Je le termine à l'instant.
Voici donc ce fameux premier chapitre :

"Le moyen le plus efficace d'apprendre le japonais me parut d'enseigner le français. Au supermarché, je laissai une petite annonce: «Cours particuliers de français, prix intéressant».
Le téléphone sonna le soir même. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, dans un café d'Omote-Sando. Je ne compris rien à son nom, lui non plus au mien. En raccrochant, je me rendis compte que je ne savais pas à quoi je le reconnaîtrais, lui non plus. Et comme je n'avais pas eu la présence d'esprit de lui demander son numéro, cela n'allait pas s'arranger. «Il me rappellera peut-être pour ce motif», pensai-je.
Il ne me rappela pas. La voix m'avait semblé jeune. Cela ne m'aiderait pas beaucoup. La jeunesse ne manquait pas à Tokyo, en 1989. A plus forte raison dans ce café d'Omote-Sando, le 26 janvier, vers quinze heures.
Je n'étais pas la seule étrangère, loin s'en fallait. Pourtant, il marcha vers moi sans hésiter.
- Vous êtes le professeur de français?
- Comment le savez-vous?
Il haussa les épaules. Très raide, il s'assit et se tut. Je compris que j'étais le professeur et que c'était à moi de m'occuper de lui. Je posai des questions et appris qu'il avait vingt ans, qu'il s'appelait Rinri et qu'il étudiait le français à l'université. Il apprit que j'avais vingt et un ans, que je m'appelais Amélie et que j'étudiais le japonais. Il ne comprit pas ma nationalité. J'avais l'habitude.
- A partir de maintenant, nous n'avons plus le droit de parler anglais, dis-je.
Je conversai en français afin de connaître son niveau: il se révéla consternant. Le plus grave était sa prononciation: si je n'avais pas su que Rinri me parlait français, j'aurais cru avoir affaire à un très mauvais débutant en chinois. Son vocabulaire languissait, sa syntaxe reproduisait mal celle de l'anglais qui semblait pourtant son absurde référence. Or il était en troisième année d'étude du français, à l'université. J'eus la confirmation de la défaite absolue de l'enseignement des langues au Japon. A un tel degré, cela ne pouvait même plus s'appeler de l'insularité.
Le jeune homme devait se rendre compte de la situation car il ne tarda pas à s'excuser, puis à se taire. Je ne pus accepter cet échec et tentai de le faire parler à nouveau. En vain. Il gardait sa bouche close comme pour cacher de vilaines dents. Nous étions dans une impasse.
Alors, je me mis à lui parler japonais. Je ne l'avais plus pratiqué depuis l'âge de cinq ans et les six jours que je venais de passer au pays du Soleil-Levant, après seize années d'absence, n'avaient pas suffi, loin s'en fallait, à réactiver mes souvenirs enfantins de cette langue. Je lui sortis donc un galimatias puéril qui n'avait ni queue ni tête. Il était question d'agent de police, de chien et de cerisiers en fleur.
Le garçon m'écouta avec ahurissement et finit par éclater de rire. Il me demanda si c'était un enfant de cinq ans qui m'avait enseigné le japonais.
- Oui, répondis-je. Cette enfant, c'est moi.
Et je lui racontai mon parcours. Je le lui narrai lentement, en français; grâce à une émotion particulière, je sentis qu'il me comprenait.
Je l'avais décomplexé.
En un français pire que mauvais, il me dit qu'il connaissait la région où j'étais née et où j'avais vécu mes cinq premières années: le Kansaï.
Lui était originaire de Tokyo, où son père dirigeait une importante école de joaillerie. Il s'arrêta, épuisé, et but son café d'un trait.
Ses explications semblaient lui avoir coûté autant que s'il avait dû franchir un fleuve en crue par un gué dont les pierres auraient été écartées de cinq mètres les unes des autres. Je m'amusai à le regarder souffler après cet exploit.
Il faut reconnaître que le français est vicieux. Je n'aurais pas voulu être à la place de mon élève. Apprendre à parler ma langue devait être aussi difficile que d'apprendre à écrire la sienne.
Je lui demandai ce qu'il aimait dans la vie. Il réfléchit très longtemps. J'aurais voulu savoir si sa réflexion était de nature existentielle ou linguistique. Après de telles recherches, sa réponse me plongea dans la perplexité:
- Jouer.
Impossible de déterminer si l'obstacle avait été lexical ou philosophique. J'insistai:
- Jouer à quoi?
Il haussa les épaules.
- Jouer.
Son attitude relevait soit d'un détachement admirable, soit d'une paresse face à l'apprentissage de ma langue colossale.
Dans les deux cas, je trouvai que le garçon s'en était bien sorti et j'abondai dans son sens. Je déclarai qu'il avait raison, que la vie était un jeu: ceux qui croyaient que jouer se limitait à la futilité n'avaient rien compris, etc.
Il m'écoutait comme si je lui racontais des bizarreries. L'avantage des discussions avec les étrangers est que l'on peut toujours attribuer l'expression plus ou moins consternée de l'autre à la différence culturelle.
Rinri me demanda à son tour ce que j'aimais dans la vie. En détachant bien les syllabes, je répondis que j'aimais le bruit de la pluie, me promener dans la montagne, lire, écrire, écouter de la musique. Il me coupa pour dire:
- Jouer.
Pourquoi répétait-il son propos? Peut-être pour me consulter sur ce point. Je poursuivis:
- Oui, j'aime jouer, surtout aux cartes.
C'était lui qui semblait perdu, à présent. Sur la page vierge d'un carnet, je dessinai des cartes: as, deux, pique, carreau.
Il m'interrompit: oui, bien sûr, les cartes, il connaissait. Je me sentis extraordinairement stupide avec ma pédagogie à deux sous. Pour retomber sur mes pattes, je parlai de n'importe quoi: quels aliments mangeait-il? Péremptoire, il répondit:
- Ourrrrhhhh.
Je croyais connaître la cuisine japonaise, mais cela, je n'avais jamais entendu. Je lui demandai de m'expliquer. Sobrement, il répéta:
- Ourrrrhhhh.
Oui, certes, mais qu'était-ce?
Stupéfait, il me prit le carnet des mains et traça le contour d'un oe; uf. Je mis plusieurs secondes à recoller les morceaux dans ma tête et m'exclamai:
- Œuf!
Il ouvrit les yeux comme pour dire: Voilà!
- On prononce oeuf, enchaînai-je, oeuf.
- Ourrrrhhhh.
- Non, regardez ma bouche. Il faut l'ouvrir davantage: oe; uf.
Il ouvrit grand la bouche:
- Orrrrhhhh.
Je m'interrogeai: était-ce un progrès? Oui, car cela constituait un changement. Il évoluait, sinon dans le bon sens, du moins vers autre chose.
- C'est mieux, dis-je, pleine d'optimisme.
Il sourit sans conviction, content de ma politesse. J'étais le professeur qu'il lui fallait. Il me demanda le prix de la leçon.
- Vous donnez ce que vous voulez.
Cette réponse dissimulait mon ignorance absolue des tarifs en vigueur, même par approximation. Sans le savoir, j'avais dû parler comme une vraie Japonaise, car Rinri sortit de sa poche une jolie enveloppe en papier de riz dans laquelle, à l'avance, il avait glissé de l'argent.
Gênée, je refusai:
- Pas cette fois-ci. Ce n'était pas un cours digne de ce nom. A peine une présentation.
Le jeune homme posa l'enveloppe devant moi, alla payer nos cafés, revint pour me fixer rendez-vous le lundi suivant, n'eut pas un regard pour l'argent que je tentais de lui rendre, salua et partit.
Toute honte bue, j'ouvris l'enveloppe et comptai six mille yens. Ce qui est fabuleux quand on est payé dans une monnaie faible, c'est que les montants sont toujours extraordinaires. Je repensai à «ourrrrhhhh» devenu «orrrrhhhh» et trouvai que je n'avais pas mérité six mille yens.
Je comparai mentalement la richesse du Japon avec celle de la Belgique et conclus que cette transaction était une goutte d'eau dans l'océan d'une telle disproportion. Avec mes six mille yens, au supermarché, je pouvais acheter six pommes jaunes. Adam devait bien cela à Eve. La conscience apaisée, j'allai arpenter Omote-Sando.

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09 05 07

Amélie Nothomb au cinéma

COVER LIVRESylvie Testud à nouveau dans une adaptation cinématographique d'un roman d'Amélie Nothomb. Elle ne pourra plus interpréter le rôle d'Amélie comme dans "Stupeur et tremblements" (cliquez sur l'affiche du film pour visionner la bande annonce), car il s'agit cette fois du "Sabotage amoureux" qui la met en scène enfant dans la Chine des années 70. Premier long métrage pour la réalisatrice belge Christine Delmotte, "Le sabotage amoureux" sera également interprété par Lio et Olivier Gourmet. En cliquant sur la couverture, vous pourrez visiter le site de la production du film (pas très à jour).
Brice Depasse

Stupeur,-

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11 09 06

L'hirondelle qui inspira Amélie

« C’est une histoire d’amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou ». Cette phrase qu’écrit Urbain à la fin de ses confessions et qu’on retrouve en quatrième de couverture pourrait faire craindre aux fans d’Amélie Nothomb que l’auteur donne dans le Nouveau Roman pour sa quinzième publication. Qu’ils se rassurent : « Journal d’Hirondelle » ne les décevra pas et ne les surprendra que par ses rebondissements.L’intrigue est minimaliste : Urbain est le pseudo que s’est choisi un ex-coursier, licencié par son patron à la suite d’un accident de circulation. Il se découvre soudain une absence de sentiment et d’émotion qui le conduit à accepter la tâche de tueur à gages pour le compte d’un Russe croisé dans un bar. Urbain est un tueur de la pire espèce. Il accepte tous les contrats : hommes, femmes … et enfants.Jusqu’au jour où il croise le chemin d’une jeune fille et d’une hirondelle.Voyage au bout d’une tentative d’autorédemption du plus noir des hommes : celui qui trouve sa jouissance sexuelle dans l’acte de donner la mort. Urbain pensait avoir perdu son âme. Il découvre grâce aux meurtres à la chaîne qu’il perpétue qu’il en possède toujours une mais noire d’encre (et encore, celui de Méphisto).Cette Hirondelle qui le ramène parmi les hommes peut-elle nettoyer l’indélébile ? Je ne vais certainement pas vous gâcher le plaisir en dévoilant le dernier tableau, aussi inattendu que réussi.

Entretien avec l'auteur joint à son bureau :

  AMELIE NOTHOMB - Brice Depasse 1

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11 09 06

La vie d'Amélie Nothomb est un roman

Info ou intox ?
Amélie Nothomb confirme ou infirme.

AMELIE NOTHOMB - Brice Depasse 2

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11 09 06

Amélie Nothomb répond aux bloggeurs de Skynet et de Nostalgie

  AMELIE NOTHOMB - Brice Depasse 3

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08 08 06

L'hirondelle revient en automne

« C’est une histoire d’amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou ». Cette phrase qu’écrit Urbain à la fin de ses confessions et qu’on retrouve en quatrième de couverture pourrait faire craindre aux fans d’Amélie Nothomb que l’auteur donne dans le Nouveau Roman pour sa quinzième publication. Qu’ils se rassurent : « Journal d’Hirondelle » ne les décevra pas et ne les surprendra que par ses rebondissements.
L’intrigue est minimaliste : Urbain est le pseudo que s’est choisi un ex-coursier, licencié par son patron à la suite d’un accident de circulation. Il se découvre soudain une absence de sentiment et d’émotion qui le conduit à accepter la tâche de tueur à gages pour le compte d’un Russe croisé dans un bar. Urbain est un tueur de la pire espèce. Il accepte tous les contrats : hommes, femmes … et enfants.
Jusqu’au jour où il croise le chemin d’une jeune fille et d’une hirondelle.
Voyage au bout d’une tentative d’autorédemption du plus noir des hommes : celui qui trouve sa jouissance sexuelle dans l’acte de donner la mort. Urbain pensait avoir perdu son âme. Il découvre grâce aux meurtres à la chaîne qu’il perpétue qu’il en possède toujours une mais noire d’encre (et encore, celui de Méphisto).
Cette Hirondelle qui le ramène parmi les hommes peut-elle nettoyer l’indélébile ? Je ne vais certainement pas vous gâcher le plaisir en dévoilant le dernier tableau, aussi inattendu que réussi.

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07 08 06

Amélie Nothomb : ils ont tiré les premiers

« Merci de ne pas publier avant le 23 août » demandait la maison Albin Michel à la réception du nouvel/prochain Amélie Nothomb au début du mois de juillet. Et comme l’année dernière, ce sera à celui qui, en premier, publiera pour appâter le lecteur ou l’internaute (« Amélie Nothomb » est probablement un favori des Alertes Google).
Cette fois-ci, c’est « tûûût » (censure anti-pub occultant le nom d’un site de vente par internet).com qui publie la couverture et la quatrième de couverture. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais attendre la date fatidique puisqu’il y a fort à croire que tout le monde va maintenant se précipiter la conscience tranquille sur sa feuille blanche. A demain soir donc (hé hé, suspense) pour la chronique du « Journal d’hirondelle ».
En attendant, pas besoin d’aller sur le site de « tûûût ».com pour lire cette fameuse quatrième de couverture, la voici :
" C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou. "A la suite d'un chagrin amoureux, le narrateur, 30 ans, coursier, devient insensible. Il perd son boulot pour en retrouver un autre, plus conforme à son nouvel état : tueur à gages. Pas d'états d'âme à viser la cible, s'acquitter d'un crime parfait. Sinon une excitation nouvelle, une soif d'accomplir un geste quasi divin. Un jour, on lui demande d'exécuter un ministre et toute sa famille et de rapporter sa serviette. Dans celle-ci, le journal intime de sa fille. La curiosité aura raison de tueur : il lit le cahier. Son comportement devient alors erratique et si l'usage de ses cinq sens lui revient, c'est pour une métamorphose qu'il n'aurait auparavant jamais pu envisager.Personnage nothombien par excellence, le héros, solitaire, misanthrope, détaché de toute réalité contingente, coincé dans sa propre logique, amputé des perceptions ordinaires, agissant au-delà du bien et du mal, découvre justement qu'il y a un au-delà et qu'il se nomme amour.

Et en voici même un extrait, offert par « pouêêêt ».com un autre site de vente par correspondance :
Les musiques qui m'émouvaient auparavant ne provoquaient plus rien en moi, même les sensations de base, comme manger, boire, prendre un bain, me laissaient de marbre. J'étais châtré de partout.
La disparition des sentiments ne me pesa pas. La voix de ma mère, au téléphone, n'était plus qu'un embêtement évoquant une fuite d'eau. Je cessais de m'inquiéter pour elle. C'était plutôt bien.
Pour le reste ça ne m'allait pas. La vie était devenue la mort.
Le déclic fut un album de Radiohead. Il s'appelait « Amnésiac ». Le titre convenait à mon sort, qui était une forme d'amnésie sensorielle. Je l'achetai. Je l'écoutai et n'éprouvai rien. C'était l'effet que produisaient sur moi toutes les musiques désormais. Je haussais déjà les épaules à l'idée de m'être procuré soixante minutes supplémentaires de néant quand passa la troisième chanson, dont le titre évoquait une porte tournante.

Et à demain soir pour ma chronique.

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20 02 06

Dédicaces : Amélie Nothomb

Beaucoup d'émotion. Une file d'attente impressionante. Une auteure très avenante contrairement à ce que certains voudraient faire croire.

AMELIE NOTHOMB - BRICE DEPASSE

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03 09 05

Amélie répond aux bloggeurs

Chose promise, chose due. Cliquez sur ce bouton :

AMELIE NOTHOMB répond aux bloggeurs

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03 09 05

Amélie Nothomb, l'interview

Tout ce qu'il fallait dire sur son dernier livre, a été dit. Tout ce qu'il ne fallait pas dire aussi. Alors, il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne écoute.

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