14 05 16

Wild Oregon

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 "C'est le problème de l'artiste avec sa création. Obscurs Frankensteins que nous sommes, attachés  de façon névrotique à nos bulles, nos cases, nos créatures. Illégalement squattés par tout ce joyeux petit monde en cavale, échappé malgré nous de nos cerveaux malades, par une porte dérobée. Une porte entrouverte dans le mur de l'asile  qui donnerait sur la cour du fond et, par-delà la palissade, sur le monde réel que je trouve parfois, moi, tellement peu crédible."

C'est bien la création, celle de Merlin Deschamps, scénariste et illustrateur de bande dessinée, qui est au coeur du nouveau roman de Marie-Sabine Roger, écrivain chère à notre blog.

Avec son épouse Prune, Merlin investit une accueillante maison de campagne - le rêve - respire avec bonheur l'impact que cette thébaïde aura sur  son travail, son inspiration. 

Las, le décès de Laurent, son meilleur ami et modèle incarné de Jim Oregon, héros de Wild Oregon, sa série à succès va non seulement priver le narrateur d'une source vivante d'inspiration mais l'obliger, le lier de deux dispositions testamentaires particulièrement contraignantes.....

" Je venais de perdre à la fois mon ami le plus proche, le principal héros de tout mon univers, et mon fan de toujours. Le deuil pèserait lourd.  Et je ne l'acceptais pas."

Avec  l'humour, la verve qui caractérise sa plume, la tendresse - pudique - qui anime son esprit , Marie-Sabine Roger offre une nouvelle fois au lecteur un havre de fantaisie bienfaisante.  

Tout en sondant profondément le processus de l'imagination, de la relation d'un créateur avec ses protagonistes.

Ce n'est pas son moindre intérêt.

Une lecture que je vous recommande

Apolline Elter

Dans les prairies étoilées, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue, mai 2016, 304 pp

Billet … étoilé

AE : votre roman, Marie-Sabine Roger, nous fait entrer, dans le processus imaginatif et technique du scénario de BD. On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec vos propres constructions de romans, l’idée que vos protagonistes décident eux-mêmes des événements… Avez-vous déjà travaillé la bande dessinée ou êtes-vous tentée par cet art ?

Marie-Sabine Roger : 

Non, je n’ai jamais travaillé en BD, mais je ne crois pas que ce soit si différent du travail d’un auteur de roman, si ce n’est qu’il y a une sorte d’implication « physique » en plus, puisque le geste vient appuyer le mot, ou qu’il s’y substitue.

 

Dans mon roman, Merlin est à la fois scénariste et illustrateur, il est à la manoeuvre sur tous les fronts, c’est un artiste complet qui peut jongler entre deux univers, celui du verbe et celui du dessin. C’est un très vieux fantasme pour moi, je l’avoue, comme ça l’est probablement pour beaucoup d’autres « simples » auteurs ou illustrateurs qui n’ont qu’une petite corde solitaire à leur arc. Si j’avais eu le talent pour le faire, j’aurais adoré être auteur de BD, oui, et j’aurais même poussé le vice jusqu’à composer la bande-son ! (Car la bande-son manque parfois cruellement à la BD, comme aux romans, je trouve).

 

Je suppose que beaucoup de créateurs rêvent ainsi d’agrandir leur champ d’expérience, de repousser leurs propres barrières. D’aller brouter ailleurs l’herbe toujours plus verte qui pousse dans les prairies (étoilées) du voisin...

Et puis le dessin, comme la musique, sont magiques pour un auteur.

Pensez : pouvoir tout dire - et plus encore - sans un seul mot !

 

Ceci dit, je ne connais pas grand-chose en BD, je ne suis pas du tout spécialiste du genre, loin de là. J’en ai lu beaucoup lorsque j’étais jeune, (autant dire hier), mais je n’en lis presque plus aujourd’hui. Faute de temps, faute d’avoir évolué avec cette culture foisonnante, dans laquelle je n’ai plus de points de repères.

Mais je ne pense pas que mon manque de références en la matière change quoi que ce soit à l’histoire, puisqu’elle ne parle pas de moi mais de Merlin qui, lui, connaît bien son affaire.

 

D’une façon plus générale, ce qui m’intéressait surtout c’était de parler de la création, ce qui fédère tous les artistes quelle que soit l’expression de leur art.

Tenter de parler de ce profond mystère, de tout ce qui s’élabore doucement en cuisine, de tout ce qui mijote à feu doux sur le fourneau. D’où ça vient, et surtout : comment ? 

C’est une chose que je fais assez souvent - lorsque je suis amenée à rencontrer des lecteurs - et pourtant je me sens toujours aussi démunie, maladroite, misérablement floue, pour expliquer ce qui se passe dans la tête d’un auteur (en tout cas dans la mienne, qui est celle que je connais le mieux), lorsque le roman est en train de se construire.

 

Lorsque j’écris, je vis exactement ce que vit Merlin, cette invasion intempestive des personnages, ce sentiment de ne rien maîtriser, d’être – au mieux – leur complice, quand je ne suis pas seulement le témoin silencieux et surpris de leurs faits et dires.

Et puis, la création se tisse au jour le jour sur la trame de la vie. Elle se nourrit de ce qui nourrit l’artiste, elle fait écho, amplifie, rejoue différemment, ré-interprète.

L’anecdote du facteur régulièrement martyrisé dans la BD de Merlin, parce qu’il laisse des avis de passage sans jamais sonner au portail, montre bien les interactions entre la « vraie » vie et la vie inventée. Ce jeu d’aller-retour perpétuel, cette fusion intime entre fiction et réalité.

Il y a une résonnance particulière du réel pendant tout le processus de création.

Chez certains auteurs, c’est voulu, réfléchi, le réel est convoqué, cité à comparaître, mis en scène.

Chez d’autres, dont Merlin et moi faisons partie, l’irruption est totalement fortuite, ou ressentie comme telle.

 

Je suppose que pour un certain nombre d’illustrateurs BD le processus est le même, que les personnages évoluent, bougent, ont des expressions ou des attitudes qui n’étaient pas forcément prévues par l’artiste, lorsqu’il s’est mis à sa table de travail.

Choisir un illustrateur comme héros ne m’a pas posé de problème, bien au contraire, cela m’a permis de garder la petite distance nécessaire, la touche d’exotisme qui alimente l’inspiration.

Je me serais peut-être sentie moins libre si Merlin avait été un auteur, comme moi ?

Je ne sais pas.

 

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07 05 16

Cher inconnu

41Xy1LifYvL._SX339_BO1,204,203,200_.jpgPromu grand-père par l'adoption d'un garçonnet - sa fille s'est découverte stérile - le narrateur entreprend la rédaction d’une longue, très longue missive - elle couvre l'intégralité du roman - à ce "cher inconnu".

Bilan d'une vie de "brave gars", le récit explore séquentiellement , "par ordre d'apparition dans [sa] vie" les relations de l’épistolier avec tous les êtres qui ont compté pour lui  mère,  père (tôt décédé) soeur complice, grands-mères contrastées,  voisins, amis, profs, collègues, épouse, enfants, .. et événements marquants. 

Quelque peu mécanique, le procédé de galerie de portraits laisse progressivement le champ libre à l'expression d'émotions fortes, profondes, de celles qui vous arracheront des larmes si vous n'y prenez garde. Tels les portraits de MM. Arioso, Macé, de  Madame Marguerite,.... Un chapitre consacré à sa femme, véritable traité d'amour ... sur la durée,  résonne comme une déclaration aussi sobre qu'hautement flatteuse:

"Lorsque j'essaye de disséquer l'amour que j'ai pour ma femme, j'y trouve une connivence patinée par le temps, améliorée au jour le jour. C'est l'un des ciments de notre union. Cette alliance muette n'est pas spectaculaire. Elle se nourrit d'un rien, d'un regard et de petits gestes qui nous montrent combien nous nous comprenons."

Assez rare dans le chef d'un homme, cet épanchement introspectif humble et lucide,  se fait, tour à tour acte de sympathie, de bienveillance, de contrition. 

Une lecture recommandée.

Apolline Elter

Par ordre d'apparition, Thierry Bizot, roman, Ed. du Seuil, 6 mai 2016, 352 pp

Billet de ferveur

AE : La forme épistolaire adoptée pour la rédaction du roman accentue son côté « dépôt de bilan », lui confère une  indéniable allure testamentaire. Est-ce pour cela que vous l’avez choisie ?

Thierry Bizot : La forme d'une longue lettre, que ce vieil homme écrit à son petit fils sans l'avoir encore rencontré lui permet tout d'abord de la légèreté, un récit au fil de la plume, au gré des pensées vagabondes et des souvenirs souriants. Mais une lettre autorise aussi une certaine profondeur, car on n'écrit pas tout à fait comme on bavarde.

Oui, vous l'avez dit, cette lettre peut ressembler à un testament. Et cela m'a fait réfléchir à ce qu'on pouvait laisser comme trace à ses héritiers.

Notre parcours professionnel, qui pourtant nous accapare, nous anime, nous préoccupe, parfois nous glorifie, et pompe beaucoup de notre énergie... nous finissons toujours par l'oublier. Quand je me retourne sur mon passé en entreprise, je peux en dessiner les grands contours, me rappeler quelques dates marquantes... mais plus aucun souvenir émotionnel.

Il y aurait bien la somme de toutes les petites sagesses que nous avons accumulées tout au long de notre vie : en réalité elles ne servent qu'à nous-mêmes et nous serions bien incapables d'épargner à quiconque de faire ses propres erreurs, sa propre expérience...

Que reste-t-il de valable à donner alors ? Que reste-t-il, qui ait laissé une trace vivante, palpitante, dans notre vie ?

Il reste toutes les histoires d'amour et d'amitié, petites ou grandes, toutes ces chaleurs humaines partagées qui nous ont construit, révélé à nous-même et grandi."

 

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04 05 16

Programmation neurologique

 

téléchargement (9).jpg " Quand fond la neige où va le blanc? "

Ains'Incipit le nouveau roman de Pierre Assouline, sorte de thriller sur fond de traque, de jeu d'échecs - l'ombre de Zweig plane - et de programmation neurologique....

Accusé du meurtre de son épouse, Marie, Gustave Meyer fuit tant la police qu'Emma, sa fille, accablée d'inquiétude. 

Grand maître international d'échecs  - " (...) il possédait en mémoire environ cinquante mille positions et schémas de jeu " - Meyer découvre que Klapman, son neurochirurgien et ami, a trafiqué son cerveau, à son insu, lui implantant dans une zone saine une électrode destinée à accroître ses capacités de mémoire et de traitement des informations. Est-il devenu un "Golem" , avatar du héros mythique et de la légende née, au XVIIIe siècle, dans le Ghetto juif de Prague? 

" Alors seulement il prit conscience du monstre que son meilleur ami avait fait de lui."

Ca fait beaucoup pour un seul homme.

Et le romancier d'explorer les affres mentales  d'une errance, d'un conditionnement qui risque bien de faire basculer sa victime dans le pathologique...

Golem, Pierre Assouline, roman, Ed. Gallimard, janvier 2016, 260pp

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03 05 16

Tardive paternité

9782367621050-001-G.jpeg" Il faut vieillir un peu pour connaître la valeur du moment et savoir qu'il ne revient jamais." 

S'il est un leit-motiv, fil conducteur des romans de Gilles Legardinier, c'est celui d'une convivialité existentielle. Avec humour, tendresse pudique, l'écrivain, aime rapprocher les générations. Exit les cloisons, les êtres de bonne volonté sont destinés à vivre ensemble, à partager tranches de vie, de tracas, et plus... si affinités.

Son dernier-né - Quelqu'un pour qui trembler - ne fait pas exception au principe, qui aborde le thème de la tardive paternité. 

Médecin en mission en Inde, Thomas apprend, fortuitement, qu'il a une fille, Emma, âgée de 20 ans. Il rentre en France afin d'endosser, incognito, cette nouvelle donne, fascination, soucis, fierté,  petit copain compris...

" Je n'ai plus peur de la vie. Je me contente de trembler pour ceux que j'aime"

Pour ce faire, il reprend la direction d'une résidence pour seniors, établie dans une ancienne crèche, aux côtés d'une usine désaffectée.  Avec la complicité pétillante, de Pauline, l'infirmière, il apprend à gérer lubies, santé et  joyeuses incongruités des résidents...

Du Gilles Legardinier, pure facture.

Une lecture - audiolivresque, en ce qui me concerne - qui fait du bien

AE

Quelqu'un pour qui trembler, Gilles Legardinier, roman, Ed. Fleuve noir, oct. 2015, Audiolib, février 2016. Texte intégral lu par Fabien Briche, Durée: 11 h 23 min.

 

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30 04 16

Le monde d'hier,... aujourd'hui et demain

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L'essai ne date pas d'aujourd'hui; nous ne pouvons que célébrer de liesse la réédition qu'en opèrent les éditions Gallimard, en leur collection "Folio essais" et ce frileux avril.

D'édition posthume(1942), rédigé au Brésil, peu avant le suicide du célèbre écrivain viennois, Le Monde d'hier  consigne les Souvenirs d'un Européen, d'un être traumatisé par la barbarie de la guerre, la fracture d'un rêve d'Europe unie, qui lui était si cher. A large portée autobiographique, l'essai fait office de longue lettre testamentaire.

Nous en infuserons deux courts extraits représentatifs, aujourd'hui et demain (HIgh Tea de 17 h- blog du Pavillon de la Littérature): 

" Or c'est dans cet air étouffant et malsain, saturé de miasmes parfumés, que nous avons grandi. Cette morale hypocrite du silence et de la dissimulation, dénuée de toute psychologie, est celle qui a pesé tel un cauchemar sur nos jeunes années, et comme les documents authentiques sur la littérature et l'histoire de la civilisation font défaut du fait de cette technique du silence solidaire, il n'est sans doute pas facile de reconstruire ce qu'on a déjà du mal à croire."

Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Stefan Zweig, essai, Ed. (posthume 1942) , rééditions Gallimard dont La Pléiade (2013)  et Folio Essais, avril 2016, texte traduit de l'allemand par Dominique Tassel, avril 2016, 592 pp

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28 04 16

Co-living

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Veuve d'Augustin, militaire corse un rien volage, la narratrice, Line - 55 ans - se voit contrainte d'adhérer au co-living, entendez partager  L'Escale, sa chère maison, située près d'Angers, avec trois célibataires.  

 Sa bouillonnante fille Columba ne lui en laisse pas le choix: c'est cela ou vendre l'Escale en ce compris, Paul, l'arbre confident de tous ses émois.....

Elle n’y songe pas

 Reléguée de la sorte dans le "foutoir", ancien bureau de son mari, nanti d'une porte secrète.... "Mamounette " va  affronter le quotidien  de Priscille, adepte de l'othorexie, extrêmiste de la santé et de l'alimentation,  Claudette, éthologue, spécialiste du comportement des poissons et Yuan Po Po Sushima, réflexologie plantaire chinois.

 

" Comme tu as pu le constater, trois êtres à la fois hors du commun et parfaitement sociables, le but du co-living, conclut ma fille. "

 Et le lecteur de constater, descriptions drôles et loufoques à l'appui? que le co-living comporte certains écueils.

Si peu..

 Avec le style vivant qu'on lui connaît, Janine Boissard dresse un portrait alerte et sympathique d'une veuve quinquagénaire loin d'avoir baissé pavillon.

Apolline Elter
Voulez-vous partager ma maison? Janine Boissard, roman, Ed. Flammarion,  mars 2016, 298 pp

 

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26 04 16

Les romans de cuisine

9782714460691.jpgLe célèbre écrivain japonais a permis la réédition de son premier et court roman, Écoute le chant du vent, publié en 1972.  Ses aficionados célébreront les thèmes en germe dans cette primoécriture, tracée dans la cuisine . Assorti de Flipper 1973, qui forme une sorte de suite, d'écho à cette première semaille,  le duo constitue ce que l'auteur nomme lui-même ses "romans de cuisine"

Avec la publication du roman,  La course au mouton sauvage, qui consacre le vrai début de sa carrière, le duo forme "La trilogie du Rat" .

Vous saurez tout.

Intéressante est la démarche de ce premier jet

Ainsi qu'il l'explique dans le prologue,  Haruki Murakami a senti le besoin de passer par la langue anglaise, son économie verbale, pour se forger un style, un rythme, avant de se traduire en japonais. D'aucuns prétendent que l'écriture s'en ressent... Des spécialistes, assurément....

 De facture un peu décousue,  le texte relate une série de propos philosophiques - enfin plus ou moins -  de relations de souvenirs, de conquêtes féminines, ...imbibés de nombreuses consommations de bière, entre deux étudiants, l'un surnommé, "Le Rat", l'autre, le narrateur,  le tout sur une durée de 18 jours de l'été 1970, du 8 au 26 août. 

Un narrateur, passionné de l'œuvre de Derek Hartfield, qui nous offre, avec le texte, une percée sur son proche cheminement d'écriture

" C'est pourquoi nous ne naissons ni ne mourrons. Nous qui sommes le vent. 

 Ecoute le chant du vent, suivi de Flipper 1973,  Haruki Murakami, romans traduits du japonais par Hélène Morita, Ed. Belfond, janvier 2016, 300 pp

AE

 

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23 04 16

Royale introspection

charmer_s_egarer_et_mourir_01 (1).jpg" Marie-Antoinette, où es-tu?  Derrière les rideaux de son théâtre, elle semble attendre le rôle tragique, le seul qu'elle saura interpréter, qui donnera la mesure, non pas de l'actrice, mais de la vaillante héroïne que la Révolution française va débusquer."

 Tout est dit.

Une rencontre fortuite avec la célèbre reine de France, puis des Français, par la lecture de la  (merveilleuse) biographie que Zweig lui consacre fait entrer Marie-Antoinette dans la vie de la romancière, Christine Orban. 

L'intrusion n'est pas anodine qui risque  la confusion entre deux intimités, malgré les siècles qui séparent les deux femmes. 

 Mais il faut rendre justice à l'Autrichienne, cette femme-enfant, prisonnière de la cour de Versailles, d'une étiquette contraignante, humiliante, écrasante.  Une femme enviée, calomniée...   qui n'eut ni le feeling ni l'adresse de se rendre justice quand il était encore temps. Une femme éprise de liberté, notion bien incompatible avec celui de sa royale fonction.

 

Sondant de l'intérieur les éléments, événements que devra affronter la jeune archiduchesse, débarquée à 14 ans et demi de son Autriche natale pour épouser le Dauphin, futur Louis XVI, l'Inquisition matriarcale opérée par sa célèbre mère, l'impératrice Marie-Thérèse,  la très tardive consommation du mariage - après sept ans d'union - , l'exutoire, havre de liberté que constitua l'usage du Trianon et l'abolition, en ses murs,  de l'étiquette ... Christine Orban nous offre un portrait magistral d'une victime d'un système, certes enfantine et frivole - qui ne se réveillera, ne se révèlera à elle-même que dans l'adversité, la solitude de  la Conciergerie, puis de la prison du Temple. 

  " A quoi pensait-elle, seule dans sa chambre de la Conciergerie, le fil de laine enroulé autour de l'index, à planter ses aiguilles dans d'interminables écharpes ? Que la Révolution l'a sauvée d'elle-même pour la tuer en pleine conscience? "

 Mais encore:

"Déjà dans le premier isolement de sa vie, aux Tuileries, seule ou presque, elle commence à comprendre enfin. Rien ne lui aura été plus fatal que les facilités dont le destin l'a comblée, l'encourageant à la paresse dès la naissance "

 Et enfin :

" Marie-Antoinette a fui dans le batifolage et se retrouve dans la solitude. "

 Le travail d'investigation accompli par la romancière est colossal. Magistral. Il s'inscrit dans la digne lignée de celui accompli par Stefan Zweig,  ajoutant à l'introspection, à l'empathie cette fusion, cette révélation (habitation ?)  d'intimité que seule, je crois, une femme peut accomplir

Une lecture que je vous recommande haut et fort

Apolline Elter

Charmer, s'égarer et mourir, Christine Orban, roman, Ed. Albin Michel, avril 2016, 300 pp

 

Billet de ferveur :

  AE: Christine Orban, au-delà du portrait de Marie-Antoinette, c'est la dignité du couple royal que vous réhabilitez. Louis XVI avait la réputation d'un roi apathique, assez inconsistant...  Vous insistez sur sa tolérance, l'estime, l'affection qu'il porte à son épouse et le courage royal dont il fait montre au moment de monter sur l'échafaud.

 Christine Orban: Marie-Antoinette comme Louis XVI, n’ont pas su vivre, mais, ils sauront mourir. Ils n’ont pas compris leur temps. Ils n’ont pas su s’adapter… Si Louis XVI avait voulu rester au pouvoir il aurait d’emblée accepté la monarchie Constitutionnelle. Ils accèdent au trône à vingt ans,  aussitôt agenouillés ils demandent à dieu de les protéger «  nous sommes trop jeunes pour régner… » Louis XVI est un brave homme. Ils ne sauront pas vivre mais sauront mourir, avec une grande dignité. Ce mariage forcé, finira en mariage d’amour et d’estime. C’est à son mari que M.A pense, quand Fouquier-Tinville l’accuse d’avoir eu des relations sexuelles avec son fils de sept ans, elle « en appelle à toutes les mères… » . Louis avait demandé si il n’y avait pas de pères dans cette assemblée du tiers ? » alors que le dauphin venait de mourir et que le temps du deuil leur était refusé. 

Leurs testaments font preuve de leur grandeur d’âme. Je vous livre un extrait de celui de Louis XVI, pour qui aurait encore des doutes sur la relation qui la liait à Fersen… « Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher. »

  

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21 04 16

Voyage en âme nippone

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Quelle belle image que celle de l'éventail - surtout ne pensez pas que je suis de parti-pris -  pour déployer les richesses de la littérature japonaise à travers le temps, les siècles, genres, ..  ambivalences,  mystères, correspondances entre les auteurs. 

Le parcours est d'autant plus neuf  qu'à part Kawabata (Prix Nobel de littérature 1968), nous devons avouer rien n'y connaître en matière de classiques japonais. Mythologies, Théâtre Nô, analyses et anecdotes ponctuent ce riche voyage en âme nippone. 

Une enquête richement étayée de lectures  - Diane de Margerie maîtrise le sujet - guidée par le mantra "qu'il y a toujours un sens caché derrière les apparences."

Mon éventail japonais, Diane de Margerie, essai, Ed. Philippe Rey, mars 2016, 208 pp

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20 04 16

Vins de garde

 

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Je ne vous apprends rien: la course à la nouveauté éditoriale est édifiante.

Essoufflante

J'en suis la preuve vivante.

Alors oui, mille fois oui, il est bon de se pencher sur les "classiques", sur ces ouvrages  - et leurs auteurs- qui ont franchi le cap de la mode, des années , tels de bons vins de garde.

Collectif de critiques signées de nos confrères de La Libre Belgique, Eric de Bellefroid, Guy Duplat, Jacques Franck, Francis Matthys et Monique Verdussen, sous l'orchestration de Geneviève Simon, l'ouvrage vous propose un voyage à la rencontre de Louis Aragon, Honoré de Balzac, Fédor Dostoïevski,  Alexandre Dumas,  Marguerite Duras,  Nathaniel  Hawthorne, Molière, Oscar Wilde, ... et de textes majeurs de leurs plumes, à picorer au gré de vos envies, dissertations et centres d'intérêt.

Ainsi la correspondance des frères Van Gogh, Théo et Vincent - quelque 660 lettres d'un échange long de dix-huit ans - retient-elle toute notre attention

L'article est signé Geneviève Simon

Gageons que nous y reviendrons.

Apolline Elter

Lire et relire les classiques, collectif sous la direction de Geneviève Simon, Ed. Avant-Propos, février 2016, , 224 pp

 

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