15 10 14

Pacotille

" Seul dans son silence, Antoine ploie sous cette existence à reconstruire, sous le poids de ce qu'il doit accomplir pour retrouver l'ancrage qui était le sien dans la société, il ploie parce qu'il n'a pas envie. Pas envie de retrouver du travail, pas envie de tout recommencer, pas envie de courir encore après un prestige de pacotille. Pas envie. Le visage calé dans sa main droite, il considère ses erreurs de jugement, ses égarements, ses emportements, il soupèse dix ans, dix ans et le vide étourdissant."

 Cadre jeune, dynamique, Antoine perd son job et les repères d'une réussite insolente, par trop focalisée sur les aspects matériels , les poncifs d'une vie réglée d'avance.  Il décide peu à peu de rompre avec ce schéma existentiel et la vie de couple toute tracée qu'il mène aux côtés de Mélanie: 

" Empêtrée dans une vie professionnelle chronophage, conditionnée par un esprit revanchard, obsédée par un idéal de vie aussi médiocre que fantasmagorique, Mélanie s'absout de tout."

Subtile radioscopie d'un conformisme de vie, des réflexes qui l'emprisonnent et de l'insidieux effritement d'un couple, le roman de Jennifer Murzeau  - le deuxième de sa plume - affiche une vraie maîtrise d'écriture: il allie oralité, style indirect et celui de l'écrit en un cocktail savoureux, bien négocié, tragi-comique, délicieusement rythmé.

Une belle révélation.

 AE

Il bouge encore, Jennifer Murzeau, roman, Ed. Robert Laffont, août 2014, 256 pp

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14 10 14

Dromomanie

De séjour à New York durant l'été 2012, la narratrice se prend d'intérêt et de fascination pour le cas d' Albert Dadas (1860-1907) , un " fou fugueur", atteint, en d'autres termes, de "dromomanie", pathologie qui se manifeste par  des "poussées de marches", un constant, irrépressible besoin de se déplacer, de voyager. 

L'investigation la mène rapidement à évoquer son père, exilé du Vietnam à Paris, dans les années 60. Ingénieur informatique, père modèle et aimant,  il a vu périr, en son pays, sa proche famille, père, grand-père et même fratrie. Il a enfoui toutes ses images en lui, n'offrant aux siens que le silence dans lequel il veut enfermer ses souvenirs. De son métier, enregistreuse de sons, Line, la narratrice, tente de décoder le silence paternel, de le faire parler.

Reviennent à la surface des souvenirs de toute une vie, d'une jeunesse malmenée par les conflits incessants qui secouent le Vietnam de l'époque, depuis la fin de la domination française d'Indochine, jusqu'à la chute de Saïgon en 1975.

 Récit d'exils successifs et de la quête d'identité  et du "chez moi" corollaires,  le roman de  Minh Tran Huy résonne comme un vibrant hommage au destin de son propre père.

"L'impression née de ce premier voyage ne m'a jamais quittée: par la suite, je me suis demandé si mon père, enfant réfugié, parent pauvre, étudiant étranger, travailleur expatrié, touriste en son propre pays, s'était jamais senti à sa place quelque part."

Voyageur malgré lui, Minh Tran Huy, roman, Ed. Flammarion, août 2014, 240 pp

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11 10 14

Il est plus tôt que tu ne le crois

 

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Les romans de Marie-Sabine Roger ont un petit air de fête. On sait qu'on y trouvera ce cocktail délicieux d'humour, de tendresse et de fantaisie. Ce loufoque mâtiné de vraie convivialité humaine.  Réjouissez-vous chers visiteurs, vous ne serez pas déçus...

" Dans ma famille paternelle non seulement les garçons (un exemplaire unique à chaque génération) sont affligés d'une espérance de vie de serf pestiféré au coeur du Moyen Age, mais leurs prénoms commencent par "Mor", de la même façon que les prénoms de leurs soeurs , s'il y en a, commencent par "Vi"."

Tel est le  destin de Mortimer Decime, le narrateur: issu d'une lignée d'hommes tous morts à 11 heures, le jour de leur 36e anniversaire, il se prépare d'entrée de narration à cette funeste échéance. Pour ce faire, il a revêtu son plus beau costume, mis en ordre tous ses papiers, vidé son frigo et mis un terme à son bail d'appartement. Il est fin prêt à croiser... sa fin.

Analysant, avec une jubilation confondante, toutes les facettes d'un tel déterminisme  - si l'on connaît la date de son décès, on est forcément invincible, avant ! - la romancière nous régale. Elle pimente son propos de métaphores acrobatiques, images inédites et tellement éloquentes.

Un souffle d'air frais, espiègle et tendre.

On en redemande

Apolline Elter 

Trente-six chandelles, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue (coll. brune), août 2014, 288 pp

 Billet de faveur

AE: votre héros, le narrateur, est programmé pour mourir à 36 ans. Vous pensez que ce serait une bonne chose de connaître l'heure exact de notre trépas?

Marie-Sabine Roger: Je pense que ce serait une chose réjouissante si la date annoncée était très lointaine, mais que la situation tendrait à devenir de plus en plus inconfortable au fur et à mesure qu’on se rapprocherait de la date butoir! (Sans jeu de mots, ou bien avec - comme vous préférez). A moins, bien entendu, d’avoir une solide force morale, et une grande sérénité, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde.

Notre étrange condition d’humain boitille entre une certitude : nous allons mourir, et une ignorance : nous ne savons pas quand. 

En attendant le jour fatidique, nous avons à cœur de faire comme si de rien n’était. C'est légitime, car si le passé est passé, le futur, par définition, n’existe pas encore ... Ce qui fait de notre existence une succession d’instants présents, durant lesquels nous pouvons tout à fait nous prétendre immortels.

Vu sous cet angle là, mourir semble un peu plus vivable, non?  

 

AE: votre langue est vivante, votre style très imagé. Il est rythmé çà et là, d'alexandrins discrets.

Tel " Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. "  en qui résonnent les célèbres vers du « Sonnet des correspondances » :

"La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles"

Vous avez conscience de cet aspect étonnamment  "baudelérien" de votre plume? 

 Marie-Sabine Roger: "Baudelérien", comme vous y allez ! C’est un très bel hommage, en tout cas. Complètement immérité, sans aucun doute, mais j’en suis tout de même ravie.  

Lorsque j’étais jeune (hier, donc), j’ai commencé par écrire des poèmes, comme beaucoup d’adolescents. 

J’en ai gardé une tendance à travailler « à l’oreille », à jouer avec les rimes, les cadences, surtout dans mes albums jeunesse. Mais je glisse parfois sournoisement quelques alexandrins - ou des octosyllabes - dans mes romans et mes nouvelles, aussi. Mine de rien. 

Je ne recherche pas cette écriture, elle est naturelle. Il a même fallu que je me discipline, pour ne pas me laisser déborder constamment par cette musique qui, de légère, aurait fini par devenir omniprésente, lancinante, et peut-être un peu… somnifère? 

 

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09 10 14

70e anniversaire

_cfimg-3081288704452845291.jpg Paru à l'occasion du 70e anniversaire  de la Libération de la capitale belge, l'essai de Georges Lebouc, nous fait revivre, nourrie de nombreux témoignages et anecdotes - parfois drôles - le quotidien de ses habitants , selon une séquence thématique et chronologique, qui va de l'exode de mai 1940 à la Libération.

Rationnements  - plutôt que famine - phobie de la pénurie,  transformations de jardins en potagers, sentiments variés vis-à-vis de l'Occupant, faits de collaboration ou de résistance - telle la célèbre parution, le 9 novembre 1943 du faux Soir,  création du "Grand Bruxelles" englobant en son territoire 17 autres communes, dérivatifs et divertissements, ... sont présentés dans leurs contextes d'époque et de géographie.

"On raconte aussi que les Bruxellois s'amusaient à brûler à la cigarette les beaux (? ) uniformes des militaires allemands lorsque les trams étaient bondés. Ceci aurait incité les occupants à faire "tram à part", ce dont je n'ai pas eu confirmation"

nous révèle  Georges Lebouc, conscient de l'urgence qu'il y a à consigner ces récits de témoins vivants des événements.

Bruxelles occupée ou la vie quotidienne sous l'occupation allemande, Georges Lebouc, essai, 180° éditions, sept.2014, 236 pp

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02 10 14

Glocalité

Sans Plus Attendre«  Nous sommes aujourd’hui à la frontière entre deux mondes possibles : la renaissance ou le crash »

S'il n'est pas nouveau d'entendre des propos alarmistes sur la proche survie de notre planète, il est moins courant de leur voir proposer des solutions concrètes, réalistes, facteurs de dignité humaine et de solidarité.

Nanti d'un charisme et d'un optimisme radical-  face à l'apocalypse qui nous menace, nous n'avons d'autre choix que de changer nos modes de vie, d'agriculture, consommation énergétique, économie et fondamentalement d'éducation - Guibert del Marmol, économiste de formation, expose, force modèles de réalisations à l'appui, sa vision "glocale" - enracinement local à connexion planétaire - de la société.

Ce faisant, il rend ses lettres de noblesse à l'agriculture, réintroduit la campagne à la ville,  l'humain et la sagesse séculaire au coeur de la réflexion, du système sociétal, sans en négliger les acquis technologiques.

Un essai passionnant 

Nous vous invitons à découvrir l'interview de Guibert del Marmol en l'édition d'octobre du magazine L'Eventail.

Et à dévorer cet ouvrage remarquable

Apolline Elter 

Sans plus attendre, Guibert del Marmol, essai, Ker éditions, mai 2014, 238 p

Site web de l’auteur : http://www.guibertdelmarmol.com

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30 09 14

Sublime lecture

Lettre d'une inconnue, de Stefan Zweig, lu par Léa Drucker et Elsa Zylberstein 

" J'ai toujours été fascinée par la force de ce texte, par sa beauté désespérée, par sa profondeur et sa maturité" Elsa Zylberstein

 En effet.

Stefan Zweig aime sonder les sentiments jusque dans leurs plus intimes expressions. Il y excelle. 

Sûrement vous souvient-il de ce petit chef d'oeuvre d'amour à sens unique porté par une jeune fille (l"inconnue") à un fringant et affable écrivain, quadragenaire... aimé des femmes.

Alors qu'elle se meurt, anéantie  par le décès de son petit garçon, l'inconnue écrit une longue lettre à son amant d'un soir, amour de toujours. Elle lui explique la genèse de son sentiment, l'enfant qu'elle conçut de lui, l'envoi annuel et anonyme  de ce bouquet de roses à l'occasion de son anniversaire.

La sobriété presque factuelle du texte l'empêche de verser dans le pathos.

La lecture sublime qu'en opère Léa Drucker lui donne son juste relief. 

Saisissant

Je vous en recommande l'écoute

Apolline Elter

Lettre d'une inconnue, Stefan Zweig, 1922. Texte intégral traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac et révisé par Françoise Toraille. Audiolib, 2009. Lu par Léa Drucker, 2 CD -  durée 1h40- Préface écrite et lue par Elsa Zylberstein.

 

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27 09 14

Lumière de l'amitié

 

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"Loumia et moi avions failli devenir des amies. Mais l'histoire restait incomplète. Il me semblait que je devais repartir à sa rencontre, parcourir le chemin que nous ne ferions pas ensemble. Retracer sa courte existence comme une revanche sur le néant, sur le chaos, sur la terreur. Sur l'absurdité de sa mort. Combattre la violence par les mots, la seule arme que je veux connaître."

Michèle Fitoussi est à Pondichéry, dans le Sud-Est de l'Inde, le 26 novembre 2008. Elle s'apprête à rejoindre à Bombay,  Loumia Hiridjee, la fougueuse et  pétillante co-fondatrice de Princesse tam.tam, célèbre enseigne de lingerie féminine. Les événements en décident autrement: Loumia et son mari, Mourad Amarsy,  périssent ce soir-là, dans un des attentats qui mettent la ville à feu et à sang.

Répartis en cinq lieux mythiques de la cité bombayite, les luxueux hôtel Taj Mahal Palace et Oberoi, la Chhatrapati Shivaji Terminus plus communément appelée gare CST, le  très branché café Léopold  et l'accueillante Nariman House, ouverte -notamment- aux hôtes juifs, dix terroristes pakistanais issus de l'organisation Lashkar -e-Taiba (de la mouvance d'Al-Qaida) vont causer la mort- violente et barbare -  de 165 innocents, blesser plus de 300 personnes, suscitant  pagaille et déroute policière.

Investie d’ un devoir de mémoire, d'une amitié tragiquement avortée, la journaliste entame une longue quête auprès de la famille Hiridjee,  de Shama, la soeur complice, co-fondatrice de l'enseigne précitée, des amis et collaborateurs de Loumia, un pèlerinage parmi ses ports d’attache, pour restituer dans sa vérité, son éclat et sa contagieuse sympathie,  la personnalité d'une  femme aussi survoltée qu'attachante. Une épouse aimante, maman de trois jeunes enfants au moment des événements. En parallèle, Michèle Fitoussi opère une enquête méthodique pour connaître le vrai enjeu des attentats : le ressentiment meurtrier issu de la Partition délétère de l’Inde et du Pakistan lors de l'été 1947. 

Pétri de sobriété, d'intégrité intellectuelle et d'un sens aigu, bienveillant,  de l'introspection, le récit se lit d'une traite tant coule fluide la plume de l'écrivain.

 Le livre - événement de la rentrée.

Saisissant d'effroi, d’empathie,  d'amitié.

Apolline Elter

La nuit de Bombay, Michèle Fitoussi, récit, éditions Fayard/Versilio, sept.2014, 340 pp

Billet de ferveur

AE: Michèle Fitoussi, par ce récit vrai, sobre et vivant, vous opérez un poignant, merveilleux  hommage d'amitié à une femme enthousiaste, chaleureuse , que nous avons tous envie de rencontrer. Ses chers enfants, Naeem, Ilana et Rayane, tout jeunes au moment des événements ont aussitôt été adoptés  par leur tante Shama. Ont-ils lu La Nuit de Bombay ? Est-ce pour eux, en partie, que vous avez opéré ce devoir de mémoire? 

Michèle Fitoussi:  Dés 2010,  moment où j’ai conçu l’idée du projet et suis venue en parler à Shama , j’ai souvent rencontré  les enfants.

 Je les ai vus grandir, évoluer. 

Tout de suite Shama m’a dit,  et je la cite à la fin du livre, «  je voudrais ranger ce livre dans un coffre fort et le ressortir quand Rayane aura 18 ans, pour qu’il sache qui étaient ses parents »

Je n’ai pas écrit ce livre pour eux  mais je m’étais fixé une ligne de conduite : ne rien écrire qui  puisse les heurter ou les blesser. Ils étaient au courant de ce que je faisais, cela les intéressait beaucoup. Quand j’allais  chez eux discuter avec Shama ou avec ses fils, Michaël et Kevin, leurs cousins, ils venaient me parler. 

Je me suis tout de suite prise d’affection pour eux , ce sont des enfants sensibles, intelligents, très bien élevés. 

Quand j’ai fini la première version du livre, je l’ai fait lire à Shama et à ses fils.

 Naeem et Ilana, les ainés, ont alors manifesté le désir de me parler de leurs parents. Shama était d’accord, alors   je les ai vus tous les deux , séparément. Ils ont dix-sept ans et quinze ans et sont trés mûrs pour leur âge. C’était trés émouvant pour moi, même si aujourd’hui ils réussissent à mettre une certaine distance entre la tragédie et eux. 

Ils ont lu le livre et en sont trés touchés.  Pour eux, faire revivre leurs parents est un cadeau. 

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23 09 14

Machiavélique

Qui étais-je?  Pervers amnésique ou bouc émissaire piégé? "

N'oublier jamais, de Michel Bussi, lu par François Tavares

Parce qu'il tend la main à une beauté fatale, prête à s'élancer d'une falaise - et qui accomplit son dessein - Jamal, le narrateur, handicapé de la jambe, est saisi dans l'engrenage infernal d'une enquête policière: présumé coupable de viols et de meurtres exécutés selon un modus operandi similaire,   il se débat tant que s'enfonce la prothèse pour prouver son innocence.

Serré lui aussi dans l'étau implacable des révélations troublantes, le lecteur a du mal à lâcher prise. Il en perd son latin - c'est le but. 

Véritable maître du polar, Michel Bussi distille savamment les effets avec ce léger bémol qu'il complique un peu trop la résolution de l'énigme, rendant, à notre goût, les deux chapitres finaux superflus...

L'interprétation de François Tavares  génère à merveille l'atmosphère machiavélique et  haletante de la fiction

AE

N'oublier jamais, Michel Bussi, polar, Presses de la cité, mai 2014,  audiolib, mai 2014, durée 12h 23 (58 plages + 1 entretien avec l'auteur) 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Audio Livres, Thriller, Polar | Commentaires (0) |  Facebook | |

20 09 14

Sublime regard

 

  "Si l'on scrutait l'âme d'Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n'a pas compris que le temps passe pour de bon, et l'optimisme terrifiant qui jette les êtres par-dessus les balustrades"

C'est bien d'âme, de quête existentielle qu'il agit, dans ce nouveau roman de Geneviève Brisac. Un roman douloureux - " Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres " s'écriait la poétesse Rosa Ausländer- dense, cocasse et même féroce par moments, ample et magistral sur toute sa longueur.

"Tapie dans un coin de mon âme, j'écris ce journal pour me souvenir de tout

Réunies par un même élan altruiste,  communiste, communautaire, deux soeurs, Anna et Molly voient la vie - et leur mère, l'excentrique, délétère Mélini-  lézarder peu à peu l'édifice de leur affection.   Si Molly, la fille préférée, a choisi la médecine pour déployer, pragmatique, son altruisme, Anna a privilégié   la voie de l'écriture - et le pseudo de Deborah  Fox -   écho de ces carnets dans lesquels elle consignait événements et impressions. Proclamée pour un temps, écrivain à succès, elle a déserté  l'écriture.

"Et a coulé comme une brique"

 Hébergée par sa soeur, dévouée, Anna vit une sorte de dépression, dont elle émerge lentement en relisant ses carnets d'antan.  Elle revit l'idéal de sa jeunesse, ses amours, le séjour au Mexique qui se conclut sur l'emprisonnement de son compagnon, Marek Meursault, et quelques scènes cruelles et désopilantes aux côtés de sa mère.

Peu à peu se met en place le retour à l'écriture, celui d'un roman, "Dans les yeux des autres" ..

Apolline Elter

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac, roman, Editions de l'Olivier, août 2014, 306 pp

Billet de faveur

AE : Marek Meursault – patronyme camusien…-  le compagnon de jeunesse d’Anna, voit, dans l’enfermement carcéral la possibilité de se réaliser, de faire une œuvre existentielle ; il semblerait qu’Anna ne puisse sortir de sa propre prison mentale que par le biais de l’écriture. Une façon de réaliser la prophétie de Meursault ?

 Geneviève Brisac : La littérature se nourrit de sa mythologie, dont elle est indissociable. J'ai grandi baignée par la légende innombrable des humiliés et des offensés, de  Villon à Hugo, ou Apollinaire, Pavese ou Morante,   forcément du côté des perdants, des fragiles, des vulnérables.

  Pour en venir à Meursault, qui est aussi, à une lettre près, le nom du héros du Premier Homme de Camus, croyez-moi ou non, c'est une étiquette de Bourgogne qui m'a inspirée. Pourtant, la première pièce dans laquelle j'ai joué, c'était Les Justes, du même Camus, une histoire de révolutionnaires confrontés à des problèmes moraux. Ce fut donc un choix inconscient. Mais dès que j'ai écrit ce nom, j'ai su que c'était le bon.

 Vous évoquez la prison dont il parle beaucoup, mais tous les artistes, au cours des siècles passés, comme les humanistes, les rebelles, tous ceux et celles qui pensent qu'on n'est pas sur la terre pour rester les bras croisés à accepter l'inacceptable, ont su que la prison était un horizon vraisemblable. Et cela reste vrai sur les trois quarts de la planète.

 On écrit parce qu'on baigne dans le fleuve immense des livres. Et de même que Boulgakhov réécrit Faust ou Le Roman de Molière, de même que Vassili Grossman réécrit Guerre et Paix, que Cynthia  Ozick réécrit Henry James, Doris Lessing, quand elle écrit Le Carnet d'or, fait explicitement référence à Joyce en nommant ses deux héroïnes Anna et Molly. Je reprends le flambeau où elle l'a laissé.  Pourquoi?

Parce que cela s'impose à mes yeux: Dans Le Carnet d'or, Doris Lessing interroge la crise politique et la crise littéraire traversées par son héroïne et met en oeuvre sa reconstruction à travers la réécriture de son destin. Cela méritait d'être retenté.

Comme dit Virginia Woolf, une autre de ces artistes à qui je dois tant, Il nous faut des ainées qui nous tendent la main et nous donnent confiance. Cette confiance tellement essentielle à l'art.  

 Vous vous souvenez sans doute de ce film, Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana. Comme ce cinéaste, j'ai voulu raconter une époque que l'on a caricaturée, moquée, et j'ai voulu le faire à ma manière, celle d'une fille devenue femme. La révolution a toujours été racontée par ses héros masculins. Les femmes étaient là, elles se sont tues. Or, comme le dit encore Virginia Woolf, Il y a différentes manières d'appréhender les mêmes faits.

Cependant je ne parlerai pas de désillusion, plutôt de fidélité à des espoirs: espoir de justice, espoir de liberté, espoir de solidarité, espoir de gaité- la si belle riscossa-  sans cette fidélité à ce qu'elle a de meilleur, l'humanité régresse et s'abêtit. La barbarie n'est jamais très loin. Cela s'est vu.

Ca rate toujours? Certes, et alors? N'est ce pas le propre de l'humain de toujours reprendre l'ouvrage. C'est la vie même, et la civilisation. Y croire, mettre ses convictions et sa fierté au -dessus des conformismes ou des intérêts. Une nouvelle génération arrive, rebelle, joyeuse, insolente, solidaire.Vulnérable et consciente de l'être.   Et trouve, maints exemples en témoignent, comme Occupy wall street, que le monde est de plus en plus irrespirable, inhabitable, et que ce n'est pas une fatalité.

 

 

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18 09 14

Fil conducteur

Le manteau de Greta Garbo 

"Le manteau de Greta Garbo que j'avais acheté était large lui aussi. Surtout dans le dos, comme une cape. Une cape de super-héroïne, la cape de Fantômette, une cape comme un grande aile d'oiseau greffée au corps humain sur le dos et qui le métamorphosait en chimère. J'adorais porter le manteau de Garbo, j'avais toujours conscience qu'elle l'avait choisi, que ce manteau était le sien."

L'acquisition, en décembre 2012, du manteau rouge de la célèbre actrice hollywoodienne lors d'une vente publique de sa garde-robe - une façon  de la faire mourir une seconde fois -  invite la narratrice à se plonger dans la vie de Greta Garbo (1905-1990) , la complexité de son tempérament  et le mythe de la solitude érigé autour d'elle.

Accumulant les robes, qu'elle ne portait pas, leur préférant le pantalon,  Greta Garbo passe la seconde moitié de sa vie, avec pour seule ambition,  l'invisibilité. 

L'occasion pour Nelly Kaprièlan de s'interroger, façon Jean-Claude Kaufmann, sur la fonction du vêtement, la psychanalyse de son port, rempart d'une intimité qu'on oppose au monde.

Elle voulait en faire un essai, elle l'a changé en roman..  

Le propos est intéressant quoiqu'un peu ..décousu.

AE

 

Le manteau de Greta Garbo, Nelly Kaprièlan, roman, Ed. Grasset, sept. 2014, 286 p

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