15 11 12

La parole aux Congolais

url.jpgDoté du Médicis du l'essai - une récompense justifiée - l'ouvrage, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin (un label) trace de façon minutieuse, honnête et abordable,  le destin complexe  et souvent violent de notre ancienne colonie africaine.

"Quand j'ai envisagé il y a six ans d'écrire, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo, un livre sur l'histoire mouvementée du pays, non seulement à l'époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l'ère précoloniale, j'ai décidé que cela n'aurait de sens que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible."

Le propos est campé. Archéologue de formation, fils d'expatrié post-colonial,  David Van Reybrouck attache "une grande valeur aux informations non textuelles" , intégrant d'innombrables entretiens, sur place -avec des "témoins ordinaires "-  et la consultation de milliers  documents,  dans la perpective d'une histoire globale.

"La nouvelle de la traversée de Stanley fit en Europe l'effet d'une bombe. Le roi Léopold [II] comprit aussitôt que Stanley était l'homme qu'il lui fallait pour réaliser ses ambitions coloniales."

Focalisé sur un siècle et demi d'Histoire congolaise - en gros la période de 1870 à 2010 - l'essai autopsie celle-ci sous forme de  tranches, éclairées chacune d'une tonalité particulière. Dénué de tabous, exempt de concessions, il assied, de la sorte, les dirigeants  et missionnaires de tous bords, au banc d'un tribunal historique sobre et précis.

Le propos, de 600 pages, est assorti d'un index, utile et d'une justification des sources.

Un travail édifiant; une lecture qui ne l'est pas moins.

AE

Congo, une histoire, David Van Reybrouck, essai, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Actes Sud, sept.2012, 712 pp, 28 €

14 11 12

Yersinia pestis

 

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Comme nous tous, Yersin cherche le bonheur.

 

Sauf que lui, il le trouve.

Deuxième volet de notre survol des (grands) prix littéraires, nous nous penchons sur le roman à large portée historique de Patrick Deville, attributaire, notamment, du Prix Femina 2012 (proclamé, le lundi 5 novembre)

 " A la mort de Pasteur, la petite bande des apôtres laïcs essaime sur tous les continents et ouvre des Instituts, répand la science et la raison. Ils ne cessent de s'envoyer des courriers d'un bout à l'autre du monde au hasard des navires en partance. Des lettres écrites d'un jet à la plume, dans la langue positiviste de la Troisième République à la syntaxe impeccable. S'ils ne sont pas tous des Michelet au moins des Quinet. Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel"

Jeune prodige du cercle de Louis Pasteur, le Suisse Alexandre Yersin découvre en 1894  le bacille de la peste - yersinia pestis - et par la suite, le vaccin pour s'en prémunir.  Mais il est un électron libre, qui refuse de se fixer en France ou dans un quelconque institut, lui qui ne rêve que de voyages et d'explorations. C'est ainsi qu'il découvre Nha Trang, bourgade d'Indochine dont il fera son paradis terrestre.

" Dans n'importe quelle entreprise on l'accuserait d'inconstance. Il a derrière lui ses travaux sur la tuberculose et la diphtérie. Il est un savant adoubé par Pasteur, un excellent médecin de bord. Yersin a déjà gagné qu'on ne vienne pas trop l'emmerder."

Documenté aux sources de la correspondance que Yersin entretenait avec sa mère, Fanny  et sa soeur, Emilie et des archives de l'Institut Pasteur, le récit de Patrick Deville sort de l'ombre un être qui a soigné davantage de patients que sa mémoire...Il brosse sa vie à rebours, au départ de son dernier vol, en mai 40 qui lui fait quitter définitivement la France. L'emploi de l'indicatif présent imprime au récit une tonicité appréciable.

Roman remarqué de la rentrée littéraire - il était en lice pour plusieurs des grands prix -  mise en perspective des événements sur le ligne du temps, Peste & Choléra revêt, entre autres qualités, un réél intérêt historique.

AE

Peste & Choléra, Patrick Deville, roman, Ed. Seuil, août 2012, 225 pp, 18 €

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13 11 12

Qui a tué Nola Kellergan?

9782877068161.jpgSorte de roman-gigogne, de mise en perspective abyssale (pensez aux boîtes vache-qui-rit, qui présentent une vache qui rit, arborant à son oreille une boîte vache-qui-rit laquelle arbore une boîte vache-qui-rit, et se décline ainsi en  une suite infinie...) , le roman du jeune auteur genevois déroule le long  fil d'écriture d'un jeune romancier à succès - Marcus Goldman - en proie à une abyssale panne d'écriture...

Il s'en va retrouver Harry Quebert, son professeur d'Université, ami et maître à penser, qui lui inculque, en exergue de 31 chapitres numérotés à rebours, les précepts de l'écriture vraie.

 " Au fond, Harry, comment devient-on écrivain?

- En ne renonçant jamais"

" Les mots sont à tout le monde, jusqu'à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un vrai écrivain."

La quête se double d'un drame, trame d'un thriller ficelé de multiples rebondissements: Harry Quebert est tout bonnement soupçonné d'avoir tué, trente-trois ans auparavant, Nola Kellergan, une jeune fille de quinze ans, dont il était éperdument amoureux.

Pris au jeu d'une enquête et de retournements de situations habilement rythmés, Marcus Goldman entreprend de disculper son mentor, recouvrant de la sorte la fièvre d'écriture dont il avait été privé.

"Le danger des livres, mon cher Marcus, c'est que parfois vous pouvez en perdre le contrôle.  Publier, cela signifie que ce que vous avez écrit si solitairement vous échappe soudain des mains et s'en va disparaître dans l'espace public"

Affrontant les écueils d'une telle entreprise et de nombreux détracteurs,  le narrateur saisit le lecteur aux rets d'un imbroglio à traction capillaire légèrement excessive...Mais comment en vouloir à l'écrivain qui vous tient en haleine quelque 670 pages durant....

"Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé"

Ne boudons dès lors pas le plaisir d'une lecture plaisante même s'il ne répond pas d'emblée à notre conception des palmes académiques.

 La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker, roman, Editions des Fallois / L'Age d'Homme, août 2012, 670 pp, 23 €

 

11 11 12

Il faut tout un village pour élever un enfant...

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Dimanche, jour des familles ...et de présentation d'un recueil des plus sympathique.

Puisés de la littérature antique, classique, contemporaine, française et internationale, cent textes, magnifiques pour la plupart,  jalonnent un parcours thématique, centré sur les relations familiales, parents - enfants principalement,  et les souvenirs de jeunesse de grands écrivains.

Madame de Sévigné rejoint Calimity Jane, Scholastique Mukasonga, François Weyergans, Pierre Loti, Simone Weil, Colette, Flaubert et Marcel Proust, enveloppant la relation de la mère à ses enfants d'unbouquet de textes tendres et aimants.

"Tu seras un homme mon fils"

Le célèbre texte de Rudyard Kipling côtoie Les aventures de Pinocchio, les observations de Gad Elmaleh, Victor Hugo, Eric Fottorino, Jean-Louis Fournier, Franz Kafka, François-René de Chateaubriand, Pline le Jeune et Gabriel Garcia Marquez en un mâle florilège de textes finement choisis.

"Traite ton fils comme un prince pendant cinq ans, comme un esclave pendant dix ans, et comme un ami par la suite "  dit le Proverbe indien.

Ponctué de sentences, citations et proverbes issus de la sagesse ancestrale, le recueil se penche ensuite sur le cercle familial,  le rapport à la jeunesse et inter-générationnel, revendiquant, en filigranes de quelques textes humoristiques, la sécurité affective si nécessaire au développement harmonieux de l'intelligence enfantine.

"Il faut tout un village pour élever un enfant " dit le Proverbe africain.

Apolline Elter

Parents-enfants. 100 textes sur la famille et l'éducation - présentés par Pierre-Henri Tavoillot - préfacés de Catherine Dolto et de Daniel Marcelli, Le cherche midi Editeur, octobre 2012, 192 pp, 18,9 €

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10 11 12

Je vais vous faire une confidence...

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Tout un programme...

Arrêt sur image: Philippe Delerm aime prendre au pied de la lettre les expressions de notre langage courant et nous démontrer, pointe d'agacement à l'appui, que nous les utilisons à mauvais escient, quand ce n'est avec une patente mauvaise foi.

" Et puis, je vais vous faire une confidence:

(...) Une confidence...Cette promesse sucrée dans un monde de brutes ne me surprend pas - quand ils se croient en position définitivement victorieuse, les politiques finissent toujours par éprouver le besoin de faire une confidence. Est-ce bien le moment toutefois? Des millions de gens vont partager l'intimité de cet épanchement. On est loin de l'ombre fraîche du confessionnal; le soleil des projecteurs menace le maquillage."

Maladroites, naïves, vindicatives, parfois truculentes, toujours significatives, les expressions sont florilège - gageons que vous en retrouvez plus d'une- qui (tré)passent sous le scalpel analytique d'un Philippe Delerm pourfendeur de banalités langagières.

Et l'écrivain de concocter un chapitre d'anthologie, "Je vais relire Proust" qui d'une tendresse amusée met les pendules à l'heure d'une lecture proustienne visiblement lacunaire...

"Une grande oeuvre se définit par le manque"

Voilà qui devrait tempérer l'effet d'annonce du titre...

AE

Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, Philippe Delerm, essai, Seuil (I), septembre 2012,130 pp, 14,5 €

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06 11 12

Kaï - Kaï...

url (28).jpg"Durant la Seconde Guerre mondiale, les soldats nippons partaient à la guerre avec une boîte suspendue au cou destinée à recevoir leurs cendres après leur disparition au combat."

Susbstrat du nouveau thriller de Jean-Christophe Grangé, le Japon met en scène le couple de Naoko, "une féline que 2000 ans de bienséance nippone n'étaient pas parvenus à dompter" et Olivier Passan, un inspecteur de police parisien, sorte de samouraï un rien marginal, passionné par l'âme ancestrale d'un pays dont il tente de comprendre l'alphabet:

"En le découvrant, il s'était découvert lui-même. Son premier voyage avait instantanément remis de l'ordre dans son existence."

Le couple est sur le point de divorcer tandis que se poursuit une traque à l'Eventreur, un tueur en série qui a pour cible des jeunes femmes en fin de grossesse. Particulièrement abject , le modus operandi semble porter la signature d'un certain Patrick Guillard et menacer la propre famille de Passan....A moins que ne se greffe une autre intrigue, liée au code de l'honneur nippon...

"Pour un Japonais,  l'existence est comparable à un fragment de soie. Ce n'est pas sa longueur qui compte mais sa qualité. Peu importe d'en finir à vingt, trente ou soixante-dix ans: il faut que l'existence soit sans tache ni accroc."

Machiavélique, violente, truffée d'action et de rebondissements subtilement dosés, l'intrigue est soutenue d'un rythme narratif imparable, qui  vous mène de Paris à Nagasaki et ne vous laisse en paix, qu'une fois sa lecture achevée

Apolline Elter

Kaïken, Jean-Christophe Grangé, roman, Albin Michel, septembre 2012, 472 pp, 22,9 €

 

30 10 12

Kikénul en ortografe?

url (28).jpg" Le regard de l'autre qui juge. Que l'on ait douze ou quarante ans, avec ce poids sur le dos, on renonce à écrire des petits mots dans les livres d'or, même au mariage de son meilleur ami. On n'envoie pas non plus de cartes postales pendant les vacances. Ou alors, elles sont très différentes: on dessine un plongeoir ou un palmier plutôt que d'écrire un texte sur la couleur du ciel et la température de l'eau."

Forte d'une expérience - traumatisante - de sévère dysorthographie, Anne-Marie Gaignard se réveille à 36 ans, prête à combattre le mal qui lui pourrit la vie et partager les fruits d'une approche nouvelle, didactique et positive de la situation.

Abondamment décrites, les humiliations, inhibitions, souffrances, mal-être, ... qui jalonnèrent l'enfance timide et réservée de l'auteur, permettront à de nombreux lecteurs de se retrouver et d'émerger d'une solitude engendrée par la honte d'une mauvaise orhographe.

AE

La revanche des nuls en orthographe, Anne-Marie Gaignard, essai, Calmann-Lévy, 29 août 2012, 256 pp, 16,9 €

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24 10 12

Destins bricés

destins-brisés.jpg" Chez lui la passion l'emportera toujours sur la raison. Un matin, après une nuit blanche passée à cogiter, il se lève avec la solution. Il va demander à Luis Frosio, le patron de l'orchestre de doubler son cachet. [...] Imaginez qu'il ait dit oui. Peut-être n'aurions-nous jamais entendu parler de Claude François"

Passionné de rock et de chanson française - La Story - Nostalgie, c'est lui - Brice Depasse nous invite à traverser le destin subitement éteint de 50 stars de la musique entrées dans la légende ...bien trop tôt.

Avec le ton alerte, vif, précis et singulièrement présent qu'il imprime à ses récits, le chroniqueur [créateur et hôte de ce blog ] trace les portraits, envols et disparitions tragiques  - parfois suspectes - de géants tels Jimi Hendrix, Janis Joplin, Joe Dassin, Claude François, Alain Bashung, Serge Gainsbourg, Bob Marley, Daniel Balavoine, Michael Jackson, Pierre Rapsat, Freddie Mercury ...et tant - hélas - d'autres.

Il procède pour ce faire à un découpage thématique, ralliant les stars selon leur appartenance au "club des 27", qui recense quelque 45 victimes mortes à 27 ans,  à celui des géants, des stars, des maudits et au   rock'n'roll. Un découpage rythmé de chapitres courts qui permet tant la lecture intégrale séquentielle que l'aimable grignotage de chapitres ciblés.

Une lecture sidérante.. étayée d'une discographie et filmographie égoïstement indispensables et d'un gracieux lien qui invite à l'écoute des morceaux évoqués: www.nostalgie.be/destins

AE

Destins brisés. 50 stars de la musique entrés dans la légende. Brice Depasse, Ed.  Nostalgie / Renaissance du Livre, octobre 2012, 270 pp

Billet de faveur

AE: Brice , quand on découvre l'imposante bibliographie,  la filmographie et la discographie,  qui soutiennent le propos, on réalise que vous avez consacré beaucoup de temps à la rédaction de cet essai. Depuis quand l'ouvrage est-il en chantier?

Brice Depasse: Sans mentir, il a été écrit en six semaines au cours de l’été dernier . Mais j’en conviens, il y avait derrière dix ans de lectures et d’écritures de séquences La Story pour Nostalgie et presque quarante de fan de musique pop.

AE: Certaines émotions sont encore vives et palpables. Celle qui vous saisit  notamment à quinze jours de la mort d'Alain Bashung: " On a l'impression que le public tente de retenir un Bashung qui se tient comme un mort en sursis. Tous autant que nous sommes, nous ne voulons pas le perdre.". Certaines "brisures" vous semblent-elles particulièrement inacceptables ?  

Brice Depasse: Personnellement, en tant que fan, j’ai mal vécu celle de John Lennon, Elvis Presley et Bob Marley. J’avais entre quinze et dix-huit ans et je prenais pleinement la mesure qu’il n’y aurait plus jamais de nouvel album de chacun d’eux. Pire : les Beatles ne se reformeraient jamais et on ne verrait jamais Elvis en Europe. Plus tard, je me suis rendu compte que nous avions aussi perdu une énorme influence sur la production musicale des années 80 avec la disparition de Marley et Lennon.

AE: Avez-vous opéré une sélection drastique pour réduire … à 50 le nombre des destins brisés?

Brice Depasse: Non, leur point commun est d’être mort au faîte de leur gloire et de leur créativité. Le manuscrit prenait de telles proportions que nous avons décidés de le couper en deux. Il y aura donc une suite avec des gens comme Michel Berger, Jeff Buckley, Jacques Brel, 2Pac, Mike Brant, Ian Curtis, etc.

AE (facult) : Un autre ouvrage en chantier ?

Brice Depasse : Le précité et un troisième dont je ne peux dire mot pour ne pas inspirer une éventuelle concurrence.

AE: Avez-vous l'impression, a posteriori, que certains décès ont nourri la gloire de la star davantage que sa vie?

Brice Depasse:  La mort n’a apporté la gloire à aucun d’entre eux. Mais il est étonnant de constater que Marilyn Monroe a vendu des millions de disques car des producteurs ont compilé tous ses enregistrements. Elle est ainsi devenue une star de la chanson grâce à sa mort prématurée et au poids qu’elle pesait sur le monde du showbizness en termes de vente.

Autre étonnement : la survie dans lé mémoires d’artistes qui ont peu produit comme Ritchie Valens, Buddy Holly.

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Biographies, Musique, Portraits, Société | Commentaires (0) |  Facebook | |

23 10 12

Lettre ouverte

9782841115860.jpg" Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages. Pourtant je suis en train de te créer et à mon insu tu deviens mon personnage.

   Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas d'intrigue, simplement un mort au début."

A René Goscinny, le célèbre scénariste d'Astérix, père chéri et décédé,inopinément  à 51 ans, le 5 novembre 1977, au cours d'un examen cardiologique, Anne, sa fille unique, adresse une longue lettre ouverte, quête d'une relation avortée dont elle n'a pas encore fait le deuil.

" Maman est rentrée seule à la maison ce jour-là. Vous étiez partis tous les deux. Un seul trousseau de clefs jeté sur le meuble d'entrée. Tu étais mort. Mort. Voilà.

Une relation transférée sur différents hommes, Victor, le médecin de famille, Christian, André...censés l'aider à devenir adulte.

"Tu sais, papa, c'est dur de devenir adulte sans père. Je ressemblerai toujours à un vieil enfant. L'innocence en moins. Je suis tombée amoureuse quelques fois. Mais toujours avec une idée derrière la tête: te retrouver."

 Si elle n'a pas été immédiatement perçue dans sa matérialité - la jeune enfant avait bénéficié d'une grande protection maternelle - la mort de son père entravera nettement la maturité d'Anne Goscinny, l'amenant à faire "le deuil de celle que je serais devenue si tu n'étais pas mort"

Rejoignant la  belle collection épistolaire des "Affranchis" (Nil), l entrecoupée de quelques récits de souvenirs, la missive filiale  éclaire, à petites touches d'hommages répétés, d'apaisement escompté, l'intimité d'un homme, un grand, qui a su traduire de façon légère et comique, ce que l'existence porte de tragique.

" Cette lettre est la première et la dernière qui t'est destinée. Je t'ai mis en mots sans tricher. Sans inventer. Les souvenirs qui sont revenus sont maigres et peu nombreux mais ils constituent mon trésor le plus précieux. Maintenant, ils peuvent s'estomper, je les ai couchés, là.

Le bruit des clefs, Anne Goscinny, Lettre,  Ed. Nil, coll. "Les affranchisé", sept. 2012, 88 pp, 7,5 €

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

20 10 12

Compromissions

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" Mes choix étaient souvent dictés par le hasard des rencontres, la conjonction de ma destinée et des faits historiques. Mais je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter sans pour autant couler."

Echoué à Paris durant la seconde guerre, après avoir quitté l'île anglo-saxonne de Manderney que sa famille régente sur le mode féodal, Guillaume Berkeley se compromet avec les dignitaires allemands et les plus abjects milieux collaborationnistes.

"Depuis l'installation des Allemands à Paris, je vivais dans un confort délicieux et aveugle, attentif à ne jamais trop regarder, soucieux de conserver mes oeillères de jeune homme qui n'allait point dans le sens de l'histoire mais dans celui du moment."

Jusqu'au jour où, retrouvant, Pauline, un amour avorté, il décide d'endosser le manteau de la résistance et de cacher des familles juives en transit, dans l'appartement qu'il occupe au quai de Conti. Funambule d'un double jeu risqué, il lui faut rester dans l'oeil du cyclone, et s'afficher avec les factions notoirement antisémites.

L'après-guerre ne lui pardonnera pas ces ...fidélités successives,  qui le condamnera à la prison à vie.

Extrêmement documenté  sur cette noire période de la guerre, les  privations, les délires et dérives de la collaboration, le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves pousse à bout la lâche logique de l'antisémitisme, celle  du double jeu et de comportements machiavéliques.  L'écriture est belle, fluide, rythmée et maîtrisée qui fait de ce roman une des toutes belles parutions de la rentrée littéraire

Apolline Elter

Les fidélités successives , Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Albin Michel, août 2012, 718 pp, 23,9€ 

Billet de faveur

AE: Nicolas d'Estienne d'Orves, qu'est-ce qui vous a poussé à opérer cette plongée hallucinante dans le Paris de la Collaboration?

Nicolas d'Estienne d'Orves: je porte le nom d'un des pionniers de la Résistance, ce qui explique une partie de mon "pedigree" et de ma passion pour cette terrible période. Mais j'ai toujours aimé connaître l'autre côté des choses: c'est à dire leur part d'ombre, de mystère, de douleur. Voilà pourquoi l'attitude des collaborateurs français m'a toujours intrigué. J'ai fait des recherches universitaires sur les journalistes pendant l'occupation, et en particulier sur Rebatet. Cela m'a permis d'avoir accès à des archives inédites qui m'ont inspiré ce roman que je voulais avant tout comme une grande fresque romanesque.

AE: Picasso a-t-il vendu des croquis à des officiers SS ?

Nicolas d'Estienne d'Orves: pas que je sache. Mais il n'était pas à un paradoxe près...

AE: Certains scenarii sont à ce point machiavéliques qu'on en a le souffle coupé. Je pense spécialement au réseau Gabriel. Repose-t-il sur des faits réels?

Nicolas d'Estienne d'Orves: j'espère que non! Mais la période était si ambigüe, si complexe, que la fin justifiait parfois tous les moyens, fussent-ils les plus atroces!

AE: La longue confession que constitue le roman rend Guillaume, l'anti-héros, plutôt attachant, observateur d'un monde mauvais plutôt que vrai acteur. Un détachement qui semble faciliter la fluidité de la narration....

Nicolas d'Estienne d'Orves : il était pour moi essentiel de ne surtout pas écrire un roman ou thèse, encore moins moralisateur. J'ai pour maxime celle de Simenon: "comprendre et ne pas juger"J’'ai essayé de décrypter les mécanismes psychologiques de mes personnages, sans jamais leur donner une couleur morale. Sinon on sort du romanesque pur pour entrer dans la leçon d'histoire. Et je refuse de juger le passé avec les critères du présent...

 

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