29 08 12

Oh que oui!

9782268074085.jpgFidèle à sa vocation de l'éloge paradoxal, la collection dirigée par François Cérésa, s'ouvre d'un nouvel opus: L'Eloge du NON, prêtant tribune à l'écrivain et journaliste,  Jean-Claude Lamy et à Fabienne Deval.

Que oui, quand il se fait résistance, indignation, audace et liberté, le non est force positive, entraînant en un sillage notoire et historique, l'Appel du 18 juin, la "non"-candidature de Julien Gracq au prix Goncourt(Le Rivage des Syrtes - 1951), celle de Jean-Paul Sartre au prix Nobel, la désobéissance de Rosa Parks aux lois ségrégationnistes, l'appel de l'Abbé Pierre, au plus froid de l'hiver '54   ... et le célèbre Cancre de Jacques Prévert.

" Le dialogue passe par le non qui permet de prendre la parole, la forme la plus parfaite du langage"

Limpide, n'est-il pas ?

 

AE

Eloge du non, Jean-Claude Lamy avec Fabienne Deval, essai, Editions du Rocher, juin 2012, 120 pp, 12,90 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Philosophie | Commentaires (0) |  Facebook | |

25 08 12

Behrouz

url.gifIl est de ces romans qui, d'emblée, vous sont amis. Un climat s'installe d'entrée de pages qui vous procure bien-être et bien lire. Telle s'inscrit notre première découverte de la rentrée littéraire. La découverte d'un nouvel auteur, également, Yassaman Montazami, qui fera, à coup sûr parler d'elle. 

La mort de son père, Behrouz -  " le meilleur des jours", en persan - invite la narratrice à évoquer le parcours de sa vie. De sa naissance, prématurée, dans les années '40, au sein d'une famille bourgeoise de Téhéran à son décès à Paris, en 2006,  sa fille brosse le portrait d'un homme attachant, fantasque, cocasse, altruiste et généreux ... trimbalant en son cerveau constamment bouillonnant, l'idéologie marxiste de la première heure et le travail d'une thèse de doctorat qui jamais ne verra le jour.

" Quand il aurait achevé ses travaux, la cause originaire de l'inégalité entre les hommes serait enfin révélée. Le système qui l'avait engendrée serait mis à nu et s'effondrerait. Et le fossé qui sépare les riches et les pauvres, les possédants et les dépossédés, pourrait être comblé. Le monde deviendrait meilleur."

De cette France des années '70 où il emmène sa famille, Behrouz participe, à distance, aux événements qui secouent l'Iran-  renversement de la monarchie des Pahlavi, avènement de l'ayatolah Khomeiny.. - faisant de son salon parisien, le refuge de compatriotes exilés,  la plate-forme de discussions animées.

Oscillant entre la candeur du regard de l'enfance  et la compréhension bienveillante de l'adulte qu'elle est devenue, Samanou - Yassaman Montazami -  offre de ce père aimé, un portrait fascinant, drôle et poignant,...  singulièrement attachant.

Je vous en recommande la lecture

AE

Le meilleur des jours, Yassaman Montazami, roman, Ed. Sabine Wespieser,  août 2012, 138 pp, 15 €

Billet de faveur

AE :  Yassaman Montazami, vous rendez à Behrouz, votre père, un bel, un merveilleux hommage.  Celui qui  fait entrer le lecteur en sympathie immédiate avec un être hors norme.   Je ne peux m’empêcher d’évoquer Pascal Jardin, "le Zubial", en découvrant le caractère de Behrouz.  Ce serait intéressant de confronter, avec Alexandre Jardin, les personnalités de vos pères respectifs :

 

Yassaman Montazami : J’avais lu à l’époque avec beaucoup de curiosité le livre d’Alexandre Jardin à propos de son père, car, bien évidemment, celui-ci m’évoquait le mien par sa radicalité et ses excentricités. Le Zubial comme Behrouz avaient un besoin infini de séduire et d’être aimés. Leur premier public était leur enfant : c’est un public forcément acquis.

Je partage avec le narrateur du Zubial cette fascination inquiète qu’un enfant peut avoir pour un parent qui se met volontairement à l’écart des normes sociales. Je reconnais aussi  cet amour filial sans limite qui peut se refermer comme un piège sur celui qui l’éprouve – comment affirmer sa propre singularité face à un père si original ?

AE : Quel a été l’élément déclencheur de ce récit (auto)biographique ? La découverte du carton  contenant les notes de sa thèse inachevée ?

Yassaman Montazami : L’élément déclencheur a été la maladie de mon père. J’ai eu, comme je le dis dans le prologue du livre, le pressentiment de sa mort, quelques jours avant  les premiers symptômes de son cancer. Ce sont des expériences sidérantes qui peuvent arriver aux plus rationnels d’entre nous, dont je suis.

A partir de ce moment, j’ai éprouvé  un besoin vital de maintenir mon père en vie par n’importe quel moyen. L’écriture m’était le plus immédiatement accessible.  J’étais désespérée à l’idée qu’il allait disparaître d’un monde qui sans lui  serait  moins drôle, moins bon et plus convenu.  J’ai commencé à taper les premières  pages  comme on ferait un massage cardiaque acharné sur un cœur qui ne battra plus. 

AE : Dans un passage d’anthologie, vous décrivez la complicité, la filiation littéraire qui vous unit à votre père," cette sensation grisante que mon père et moi étions les uniques et privilégiés interlocuteurs desauteurs qui m'inspiraient le plus grand respect", lui devez-vous aussi cette naissance (très réussie) à l’écriture ?

 Yassaman Montazami : Je dois tout à mon père, notamment mon intérêt pour les livres et la littérature. Chez les Montazami, l’amour de la langue fait partie du patrimoine. Mon grand-père connaissait, comme beaucoup de personnes de sa génération, des poèmes entiers par cœur. Il les citait en exergue de chaque moment de notre vie. Mon père avait également pour habitude de comparer les gens de notre entourage à des personnages de romans. J’ai donc été accoutumée à ce que la réalité trouve un prolongement fictionnel ou métaphorique qui l’amplifie. C’est une bonne base pour avoir envie d’écrire. 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (1) |  Facebook | |

24 08 12

Un écrivain engagé

 url (19).jpg

 

" Je me suis battu pour préserver la qualité d'une lumière, bien plus encore que pour sauver la nourriture des corps. Je me suis battu pour le rayonnement particulier en quoi se transfigure le pain dans les maisons de chez moi" (Saint-Exupéry)

Centré sur la seconde guerre, les années d'exil d'Antoine de Saint-Exupéry à New York  et la publication conjointe et de Pilote de guerre, l'essai de François Gerber entend réhabiliter le célèbre écrivain-aviateur dans son engagement, rendre justice  à "une victime expiatoire de la vindicte gaulliste"

Restituant le contexte de la guerre, la chronologie des événements et les dissensions notoires entre les partisans du Général Giraud et ceux du Général de Gaulle - deux camps pourtant unis dans leur opposition au régime de Vichy -  François Gerber dénonce "l'ostracisme dont Saint-Exupéry, écrivain engagé, est l'objet depuis soixante-dix ans". Entendons par là qu'il n'est pas reconnu comme tel et souvent écarté du programme de l'Education nationale.  Il est vrai que le Général de Gaulle se méfiait grandement de l'écrivain, qui le lui rendait bien, voyant en son action politique la menace d'une future dictature pour la France.

Une France dont Saint-Exupéry voulait avant tout retrouver la saveur, privilégiant l'humanisme à la pensée politique.

A travers le portrait -tellement attachant - du grand homme, François Gerber nous présente aussi celui, précis, passionnant et parfois étonnant, des acteurs de la Libération.

Une lecture sur laquelle nous reviendrons, lorsque nous évoquerons la correspondance de Saint-Exupéry

AE

Saint-Exupéry, Ecrivain en guerre, François Gerber in essai, Ed. Jacob - Duvernet, juillet 2012 . 

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

23 08 12

Champagne

9782226242969.jpgIl n'est de champagne sans bulles, d'Univers sans Saturne, de rentrée littéraire ..sans Amélie Nothomb.

Rien de plus juste, partant, que d'amorcer le plateau des chroniques de la rentrée avec le nouvel opus de notre compatriote de génie. La célèbre écrivain n'a pas ménagé sa peine, qui offre à notre dégustation une fontaine de coupes (ma)thématiques, effervescentes comme ce champagne qui inonde les chapitres: amour, couleur, confiance,  fascination, folie, lumière, or, aristocratie et grandesse espagnole, haute couture, érotisme, religion, photographie, table, sacrifice, mort,  transgression ... sans oublier le thème  - majeur- de l'oeuf et de son cloître autistique.

" Je vous vois venir. Vous me considérez comme un fou qu'il faut mettre hors d'état de nuire.

- Le penser d'un homme qui a tué huit femmes pour des motifs chromatiques serait un jugement hâtif."

Admise comme colocataire de don Elemirio Nibal y Milcar, richissime grand d'Espagne, Saturnine tente de percer le mystère de ce personnage énigmatique, fascinant, volontairement cloisonné dans son luxueux appartement parisien.  Dotée d'un solide sens de la provocation et peut-être du sacrifice, elle entend épargner aux femmes, le sort des colocataires qui l'ont précédée: " Aussi longtemps que je suis là, il ne risque pas de zigouiller une nouvelle femme"

Bâti autour du célèbre conte de Barbe bleue et de la transgression d'un interdit - en l'occurrence, une chambre noire - le roman profile les ombres de Landru,  Henri VIII, des  docteur Petiot,  Petit Prince, Adam & Eve  et de... Pretty Woman. Les thèmes défilent plus fantas(ti)ques les uns que les autres, nourris avec brio de dialogues  vifs, toniques, pétillants.

Et le lecteur, saturnin,  de pénétrer cette chambre noire dans l'euphorie d'une irrépressible fascination.

AE

Barbe Bleue, Amélie Nothomb, roman, Albin Michel, août 2012, 170 pp, 16,5 €

 

 

02 08 12

De belles échappées...

 l'echappee_belle.jpgIl est des échappées qui ont la vie belle... Publié en 2001, le roman d'Anna Gavalda s'était octroyé un lifting , fin 2009, à la grande joie de ses lecteurs et d'une chronique parue sur notre blog, le 8 décembre 2009:

images.jpghttp://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2009/12/08/l-echappee-belle.html

Mais Anna Gavalda avait décidément décidé de ne pas en rester là et dote son frais roman d'un dernier (et ultime? ) chapitre.

Un chien débarque dans la vie de Garance, qui sème la pagaille et l'oblige à un grand ménage plutôt salutaire:

 "– Je t’adore, mais t’es dur quand même, hein ? T’es comme une boule de bowling… T’arrives dans ma vie et badaboum, le strike : tu fous tout par terre. Je n’ai plus envie de vivre chez moi, je suis tricarde avec ma concierge, je suis tricarde avec mes voisins, je n’ai plus de boulot, je n’ai plus de mec…Enfin, si j’en ai un autre, mais bon, il n’a pas l’air très motivé, celui-là…"

 La version complète du roman paraît conjointement (juillet 2012) aux Editions La Dilettante et J'ai lu.

L'Echappée belle, Anna Gavalda, roman, Le Dilettante & j'ai Lu, juillet 2012.

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (1) |  Facebook | |

31 07 12

Les secrets d'un bronzage intelligent

url (16).jpg"Quizz" littéraire idoine pour les bronzettes en bord de piscine, les apéros actifs, un mitan de vacances et de chroniques en roues libres, ce sympathique recueil de la collection  Folio 2 € chatouillera votre curiosité  d' Incipit de romans célèbres, des patronymes enfouis sous les pseudonymes de Yasmina Khadra, Stendhal, Molière... et surnoms aussi flatteurs que taureau triste, porc épique, vache bretonne de la littérature... quand vous ne cèderez au centon, procédé qui consiste à assembler des fragments littéraires célèbres pour générer un texte cohérent.

Les énigmes trouvent solutions fin du recueil, prêtes à combler les déficiences d'une mémoire au repos...

AE

Jouons avec les mots - Jeux littéraires - Edition de Julie Pujos - Gallimard - Folio 2 € - mai 2012- 144 pp

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

31 07 12

Annus horribilis

url (16).jpg"L'année 1671 s'ouvre sur le départ de Mme de Grignan en Provence et se clôt sur le retour de Mme de Sévigné à Paris, après un séjour de plusieurs mois aux Rochers, en Bretagne. Le mouvement est incessant: celui des lettres lancées sur les chemins et confiées à d'inlassables postillons, celui des épistolières dont les déplacements donnent lieu à des développements géographiques mêlant connaissances livresques, souvenirs, rêveries et imaginaire des lieux"

Extraite de l'édition de la Pléiade (vol. I) établie par le regretté Roger Duchêne et son épouse Jacqueline Duchêne, la correspondance de la marquise, en cette année 1671 est conçue comme une entité cohérente.  Les annotations sont offertes en fin de volume qui éclairent le contexte de chaque missive.

Nous ne pouvons qu'approuver ce découpage - nous qui travaillons précisément sur les années 1671-1672 qui consacrent la première séparation de la marquise et de sa fille, Françoise-Marguerite,  partie  rejoindre son époux, le comte François de Grignan, nommé Lieutenant général de Provence.

Une façon vivante  d'aborder notre chère marquise, dans le quotidien d'une année cruciale  qui célèbre de concert et  début février, ses 45 printemps, les 20 ans d'un veuvage bien assumé et le départ de sa fille chérie....plutôt mal perçu.

AE

Madame de Sévigné - Lettres de l'année 1671 - Edition de Roger Duchêne - Préface de Nathalie Freidel - Gallimard - Folio classique, mai 2012 - 550 pp

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

16 07 12

La plaidoirie de Galilée

url (7).jpgChoisies, traduites et adaptées par Cesare Capitani, six lettres de Galileo Galilei - le célèbre Galilée (1564-1642)  - dont une capitale adressée à Christine de Lorraine, petite-fille de Catherine de Médicis, éclairent non seulement la thèse héliocentrique de l'homme de science mais aussi sa position vis-à-vis de l'orthodoxie religieuse.

Par une plaidoirie respectueuse, construite et ..sublime, Galilée s'emploie à concilier les découvertes irréfutables de l'astronomie avec le respect des Saintes Ecritures, fustigeant élégamment l'invalidité de certaines  interprétations douteuses...

" Mon sentiment est qu'il est très pieux et très juste de soutenir que l'Ecriture ne peut jamais mentir, dès lors qu'on en a pénétré le sens vrai"

Et de renchérir que si la théologie est la reine de toutes les sciences, il ne lui incombe pas pour autant de traiter de celles qui lui sont subalternes..

"Ce serait comme si un prince absolu, avec tout son pouvoir, voulait aussi soigner les gens et bâtir les maisons. N'étant ni médecin ni architecte, il s'ensuivrait de grands dangers pour la santé des malades et la stabilité des bâtiments."

Et de conclure l' époustoufflante missive  adressée à la grande-duchesse de Toscane - Christine de Lorraine -  et ...ce merveilleux recueil des éditions Triatris,  d'un cri inouï, véritable ode à la liberté de penser:

" S'il suffisait, pour éradiquer une nouvelle théorie, de fermer la bouche à un seul homme, ce serait là chose facile. Mais en réalité, pour parvenir à cette fin, il faudrait interdire non seulement le livre de Copernic et tous les écrits des auteurs qui suivent sa doctrine, mais également la science astronomique entière. Bien plus: il faudrait interdire aux hommes de regarder le ciel!"

Une remarquable mise en perspective de l'époque, de la pensée et de l'avancée scientifique du célèbre Toscan.

AE

Galilée, le combat pour une pensée libre, Cesare Capitani, Choix, traduction et adaptation de lettres de Galilée, éd. Triartis - Scènes intempestives à Grignan, 38 pp, 4,9 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

15 07 12

C'est la première fois que je suis vieux

url (5).jpg" C'est peut-être la perspective de l'échéance qui pointe son museau, qui me donne envie de refaire le chemin à l'envers. Je dis ça comme ça, je n'en sais rien, je n'ai pas l'expérience.

C'est la première fois que je suis vieux."

Repêché d'une chute inexpliquée dans la Seine, Jean-Pierre, jeune vieillard solitaire et bougon...diantrement attachant, entreprend un séjour forcé à l'hôpital..

"On m'a vidé les bronches, plâtré ici et là. J'avais dû ricocher sur la pile du pont. Suicide raté, soirée trop arrosée, agression? On se perdait en conjonctures.

Moi, j'étais comateux, et donc sans opinion."

L'occasion rêvée - si l'on peut dire - pour  faire le point sur l'existence, la sienne et celle des autres, et promener le lecteur dans les méandres d'un passé délicieusement banal.

"La vie est un escroc sans scrupules: si on n'y prend pas garde, elle vous plume  à vif et vous laisse repartir avec les poches vides, comme un flambeur ruiné qui sort d'un casino"

L'assujettissement au milieu hospitalier et ses pratiques incongrues revêtent, sous la plume de Jean-Pierre, un comique irrésistible. D'un pinceau incisif, le narrateur brosse une galerie de portraits provocante de causticité et de ..tendresse inavouée.

Plume magistrale, nourrie de verve et de vraie humanité, saisie d'images rafraichissantes, l'auteur de La tête en friche, nous séduit hautement. Elle rejoint , en notre paradis littéraire, la prestigieuse lignée des Anna Gavalda, David Foenkinos et autres esprits de génie...

C'est dire comme je vous en recommande la lecture.

  AE

Bon rétablissement, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue, mars 2012, 206 pp, 18,5€

Le roman a été primé du Prix des lecteurs de l'Express 2012

Billet de faveur

 AE : Marie-Sabine Roger, vous plonger ainsi dans le corps d’un homme vieux et ... mal en point, relève du double, du triple exploit.  On a peine à croire que le roman a été écrit par une femme, jeune encore. L’observation de la dépendance physique est, elle aussi, magistralement observée.

Marie-Sabine Roger :

Ce n’est ni un choix de style, ni une approche délibérée, c’est plutôt de l’ordre de la rencontre fortuite. Je ne connaissais pas Jean-Pierre, je ne savais rien de lui, et, un beau matin, sans préavis, il s’est mis à me raconter sa vie, comme le font toujours les personnages de mes romans,  et nous avons commencé une cohabitation de près de deux ans, le temps de l’écriture du livre.

Je n’ai jamais vu Jean-Pierre comme le personnage de roman qu’il est, mais plutôt comme un homme réel, en qui j’aurais retrouvé d’une façon ou d’une autre un peu de tous les hommes qui ont partagé ma vie, de près ou de loin. (Et il se trouve que j’ai connu un certain nombre de râleurs…)

Dès la première page  j’ai eu le sentiment d’être, non pas l’auteur du livre, mais sa première lectrice, et la visiteuse quotidienne de Jean-Pierre, dans sa chambre d’hôpital. Assise à son chevet, partageant son plateau-repas, invitée - malgré moi – dans salle de bains, collée au radiateur pour laisser place aux infirmières, médecins, aides-soignantes et visiteurs de tous poils qui envahissaient sa chambre à heures irrégulières et repartaient toujours sans refermer la porte.

Je l’ai écouté parler, penser, bougonner, fulminer, je l’ai trouvé tout d’abord agaçant, puis de plus en plus attachant et je dois dire qu’il m’a souvent fait rire.

Pour le reste, je n’ai fait que retranscrire de la façon la plus fidèle possible ce que j’ai eu l’occasion « d’entendre » ou d’observer... Aucun mérite, donc !

Quant au fait d’être une femme et d’écrire à la place d’un homme, je ne crois pas non plus que ce soit un exploit : j’aime les hommes (ne vous méprenez pas !), j’ai eu un père, un frère, des compagnons de route, et sur mes trois enfants deux sont des garçons.

Cela ne suffit sans doute pour parler « à la place de », mais il me semble que toute femme attentive peut ressentir - dans une certaine mesure - ce qui se passe dans la tête d’un homme.

Et je crois que nous ne sommes pas à ce point différents, hommes, femmes, les mêmes émotions nous étreignent devant la naissance, la mort, l’amour, la peur de la vieillesse et de la maladie, l’échec ou le succès, et tout ce qui marque un tant soit peu nos existences.

 

En ce qui concerne l’observation de la déchéance physique, vous le dites vous-même joliment, je suis une femme « encore » jeune – ce qui signifie que je ne suis plus aussi jeune que ça, malgré tout...

De fait, j’aurai bientôt cinquante-cinq ans, me voici depuis quelques temps déjà sur cette pente descendante où le temps à venir se fait obligatoirement plus court que le temps écoulé. Une fois franchie cette ligne de partage des eaux le regard sur la vieillesse s’aiguise au fil des années, et si le mien s’affine de plus en plus c’est peut-être que je commence à me sentir de plus en plus… concernée ?

 

Jean-Pierre pose un regard un peu catastrophé (et drôle) sur les petites trahisons du corps qui deviennent visibles. Il râle, il peste contre cet organisme qui le lâche, et dont les contours se relâchent. Il dit tout haut ou dans sa tête, mais en tout cas toujours pour lui-même, ce que beaucoup d’homme ressentent mais ne savent pas ou n’osent pas exprimer. Je ne crois pas que la peur de la vieillesse soit l’apanage des femmes, je pense simplement que les hommes se donnent rarement le droit d’en parler ouvertement. Question de fierté ou de testostérone, allez savoir ? Un homme ne devient pas vieux, il prend de l’âge.  Mais dans son cœur, et dans le regard qu’il pose sur lui devant le miroir, je suppose qu’il doit y avoir parfois une légère trouille, certains matins.        

 

AE : Vous décrivez, dans un passage d’anthologie, la « palette » des douleurs  qui mène parfois à l’expropriation de soi.  D’où vous vient cette science ?

Marie-Sabine Roger :

Je ne reviens pas sur mon âge, inutile de retourner le couteau dans la plaie… Cela suffit pour comprendre que j’ai une certaine expérience de la vie, précisément liée au temps que j’ai passé à la vivre. Une expérience qui comporte les passages obligés de la douleur, du deuil, non seulement le deuil que la mort nous impose, mais celui de la vitalité, de la santé, ou de l’indépendance, que l’on peut malheureusement observer chez nos proches ou nous-mêmes, parfois.

Il m’est arrivé d’accompagner des proches à l’hôpital, pour des temps plus ou moins longs, et des résultats plus ou moins heureux. Cela m’a permis d’observer, de me remplir, et de me souvenir de tout ce qui fait ce monde hospitalier qui est tout, sauf « hospitalier », justement. J’en ai gardé quelques souvenirs marquants, qu’ils soient de l’ordre de la douleur à proprement parler ou de cette expropriation de soi qui peut se faire de maintes façons. Un, marquant, parmi d’autres : mon père, hospitalisé quelques mois après un AVC qui l’avait laissé hémiplégique et aphasique, c'est-à-dire paralysé du côté droit (il était droitier) et incapable de parler. J’allais le voir tous les jours. Le hasard me fait arriver un jour à l’heure du repas, l’aide-soignante venait de lui laisser son plateau-repas, sur lequel il y avait un steak dans une assiette à côté de laquelle se trouvaient un couteau et une fourchette… Je rappelle qu’il était paralysé du côté droit.

Erreur de chambre, je suppose, manque de personnel, sûrement, mais mon père, incapable de parler, n’avait pu signaler l’erreur. Si je n’étais pas venue, la dame aurait sans doute remporté le plateau en disant « Eh bien ? Il n’avait pas faim, aujourd’hui, ce monsieur ? ». Et bien entendu, il n’aurait pas pu lui dire le contraire. Ce jour-là mon père m’a montré le plateau de sa main valide, il a haussé les épaules, et nous avons réussi à en rire, de ce rire sain – et même salvateur - qui peut naître parfois des situations les plus absurdes. Lorsque je repense à cette scène, aujourd’hui, j’en souris encore. 

Ceci dit, je pense qu’il n’est pas indispensable d’aller chercher dans les grandes douleurs pour savoir ce que « douleur » veut dire. Une bonne petite rage de dents, une joyeuse migraine, une belle crise de foie… Je ne vais pas plus loin dans les détails, mais les trahisons des nerfs et des boyaux, tout le monde connaît, a vécu, ressenti, et d’ailleurs on parle souvent de ses souvenirs de maladies et de fractures comme d’un trekking à 8000 ou d’un raid en milieu hostile, dont on serait revenu plus ou moins sain et sauf.  

La douleur, les douleurs, le rapport aux soignants, l’infantilisation du malade aussitôt alité dans une chambre d’hôpital, les horaires improbables, pour ne pas dire imbéciles, la tristesse des plateaux repas et l’inconfort généré par la chaleur des chambres, les soins, la maladie elle-même, sans parler du corps qui renâcle et de la gêne de ceux qui viennent rendre visite, c’est tellement propre à nous tous que chacun s’y retrouve, malade, accidenté, ami, soignant, parent.   

 

AE : Avez-vous eu des réactions de lecteurs  « alités » ou de personnel  hospitalier, à la parution de ce roman ?

Marie-Sabine Roger :

Des réactions lues dans des blogs, quelques articles dans des journaux de professionnels de santé, très cordiaux à l’égard du livre. Quelques réactions de lecteurs que j’ai eu l’occasion de rencontrer, dont certains étaient médecins, infirmières, ou dans d’autres branches de la santé publique, et qui avaient ri, ce qui me touche et me rassure, car s’il y a une émotion entre toutes qu’il est bon de partager, c’est bien le rire, justement. Et, plus récemment, rapportés par des proches, deux témoignages d’hommes hospitalisés à qui l’entourage a eu la sournoise idée d’offrir mon livre (influencé par le titre, je suppose) et qui ont également dit avoir ri, et avoir dédramatisé leur séjour à l’hôpital. Et si c’est vrai, tant mieux si j’ai fait œuvre utile !

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter | Commentaires (0) |  Facebook | |

12 07 12

L'effet de l'amour sur les femmes intelligentes

url (4).jpg" Voilà l'effet de l'amour sur les femmes intellligentes. Elles ne savent plus écrire de lettres" déclare Anaïs Nin à son cher Henry Miller (juin 1932)

Que du contraire.

Sont-elles amoureuses, amantes, amies, soeurs, mères, filles, femmes d'engagement, de combat, d'influence, libres, voyageuses ou incarcérées, ... ces femmes dont Laure Adler* et Stefan Bollmann nous tracent les portraits, partagent à de degrés de conscience divers,  une conception commune de l'épistolaire : " ... la lettre est un apprentissage qui devient, imperceptiblement, un agrandissement de soi-même, une croyance en ses propres possibilités."

Les  lettres d'amour "revisitées" de George Sand  à Alfred de Musset , de  Sido à sa fille, Colette, la correspondance passionnée de Juliette Drouet à son amant poète Victor Hugo, le ton direct et cru des lettres de La Palatine, seconde épouse de Monsieur (frère de Louis XIV), l'argumentaire que la grande Mademoiselle adresse à son cousin Louis XIV pour qu'il lui accorde la main de Lauzun,  la tendresse lucide de la Dame de Nohant pour son jeune ami Flaubert, celle de Françoise Dolto pour son père,  l'admiration de Colette de Jouvenel pour Marcel Proust, l'amertume de Camille Claudel envers sa mère...traversent les pages d'un bel ouvrage, joliment illustré  et qui a le mérite majeur de situer chaque trait  de plume dans son contexte biographique précis.

Une mine !

Apolline Elter

Les plus belles lettres de femmes, Laure Adler & Stefan Bollmann, Ed. Flammarion, beau livre, mars 2012, 176 pp - 150 illustrations en couleur - 29,9 €

Journaliste, écrivain et historienne du féminisme aux XIXe et XXe siècle, Laure Adler nous a  déjà ravis d'une somptueuse biographie de Françoise Giroud (2011 - voir chronique sur ce blog). Elle a publié, chez Flammarion, Les femmes qui lisent sonr dangereuses et Les femmes qui écrivent vivent dangereusement.

 Elle était présente, vendredi 6 juillet passé au Festival de la correspondance de Grignan, pour tracer un portrait des femmes philosophes, Hannah Arendt et Simone Weil, en particulier.

AE

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Beaux Livres, Biographies | Commentaires (0) |  Facebook | |