24 11 12

La réponse est...

url.jpgThat's the question...

Atteint de questionnite  congénitale aiguë, Adam Hitch, le narrateur,  déroule le fil de sa vie, comptant, contant  en une facétieuse énumération, les  bienfaits et  méfaits  que pareille affection lui a valus.

"La fin du monde aura lieu le jour où ce qui restera historiquement comme la dernière réponse ne suscitera pas une nouvelle question.

Car la question c'est la vie"

Portant l'art du questionnement - conséquence d'un perpétuel étonnement -  à son essence philosophique, existentielle, Adam - un prénom qui fleure la Genèse - tente de justifier, avec une plaisante auto-dérision,  la quête de sa vie. Une quête qui fait de lui un fieffé casse-pied, un conjoint intenable, empêtré d'incessants conflits.

Le lecteur sera  dès lors éclairé  de déguster les chapitres et la plume confirmée de l'écrivain, par petites lampées  s'il veut éviter l'overdose de points d'interrogation.

S'il est patent que Bernard Pivot puise dans sa vie et sa propre tendance à ....l'apostrophe, les éléments de ce pétillant cocktail, il en pousse  la logique à tel  bout, qu'il est sage - et rassurant - d’y voir  aussi l’effet d’une imagination compensatoire.

Apolline Elter

Oui, mais quelle est la question? , Bernard Pivot, roman, Ed. NIL, oct 2012, 272 pp, 19 €

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21 11 12

Quand une maman perd le nord

url (31).jpgCe n'est pas la première fois qu'Eva Kavian aborde la question du handicap  - Pensons à La dernière Licorne - et chaque fois, elle le fait bien. Avec un réalisme filtré d'amour, de tendresse.

Samantha a dix-sept ans. Elle est enceinte et ne veut pas garder l'enfant.

Du moins dans un premier temps.

Et on la comprend.

Née d'une mère déboussolée, Betty, Samantha sera confiée, dès l'âge de six ans, à des familles d'accueil. Le système est précaire qui la voit ballotée de foyer en foyer sans possibilité de s'attacher:

"(...) les enfants abandonnés, placées en institution, ont tendance à s'accrocher affectivement, comme des sangsues à la première personne qui leur dit bonjour en souriant."

Cela aurait pu (très) mal tourner.

Ce serait compter sans l'amour d'une mère, le vrai, celui qui dépasse les clivages du handicap et de la société. Celui qui s'exprime par playmobils interposés..

Samantha retrouvera sa mère, qui vit dans une communauté encadrée  et la chaleur d'un foyer constitué de  joyeux pensionnaires.

" Il y avait dans cette ambiance quelque chose d'apaisant, d'éternel"

Polyphonique, le roman s'adresse tant aux adultes qu'aux (grands) adolescents et offre sur la maternité du parent handicapé un éclairage assez fabuleux

AE

Ma mère à l'Ouest, Eva Kavian, roman, Mijade, août 2012, 144 pp

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20 11 12

Roses Afghanes

En marge des prix littéraires et d'une actualité qui ..accélère, nous consacrons les trois chroniques de la semaine à la littérature - de qualité - pour adultes et ados

 

url (31).jpg" J'ai quinze ans et je suis jolie. Une rose afghane, disent mes amies! Mes grands yeux noirs attirent l'attention des hommes. Anwar voudrait que je les dissimule à l'ombre d'une burqa quand je sors"

Restituant avec une poésie qu'on jurerait tout droit issue de la tradition orientale, le quotidien de six jeunes Afghanes, Frank Andriat publie un recueil de nouvelles particulièrement attachant.

"Je ne suis pas Afghan, mais j'ai écrit chaque phrase comme une main qu'on tend vers l'invité", précise-t-il, renvoyant, en fin de propos,  à l'association de  Afghanistan libre - qu'il soutient,  notamment,  du versement intégral de ses  droits d'auteur.

Amour, amitié, guerre, violence, exil,  condition féminine, famille, bonheur .. sont ainsi vus par le prisme de jeunes filles, fraîches, chantantes, pétries de la mentalité ambiante et d'un réveil adolescent ..réaliste.

Un ouvrage fort qui alliera adultes et ados en une lecture poignante

A recommander

Apolline Elter

Rose afghane, Frank Andriat, Ed. Mijade, oct 2012, 144 pp, 7 €

 

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17 11 12

Prix femina du roman étranger

url.pngPrêtant sa plume à un collectif imaginaire de femmes,  la romancière américaine d'origine nippone,  évoque l'immigration, au début du vingtième siècle, de Japonaises promises à des compatriotes installés en Californie.

" Sur le bateau nous avions emporté dans nos malles tout ce dont nous aurions besoin dans notre nouvelle vie: un kimono de soie blanche pour notre nuit de noces, d'autres en coton coloré pour tous les jours, de plus discrets pour quand nous serions vieilles, et puis des pinceaux à calligraphie, d'épais bâtons d'encre noire, de fines feuilles de papier de riz afin d'écrire de longues lettres à notre famille, (...)la poupée avec laquelle nous dormions depuis que nous avions cinq ans, (...) le miroir d'argent donné par notre mère, dont les dernières paroles résonnaient encore à notre oreille. Tu verras: les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes."

La candeur, la naïveté des attentes et des questions qui tarabustent les jeunes femmes cèdera la place à la réalité parfois brutale et dure de leur nouvelle vie et des compagnons imposés.

"Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n'y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tort."

Réduites à un labeur de champs, de bonnes et même de prostitution, la plupart de ces femmes se résigneront avec une abnégation ethnique à cet esclavage implicite. La guerre viendra qui mettra la communauté au ban de la société et  parquera  les hommes dans la "sécurité"  de camps d'internement.

C'est sur cette note de silence que s'achève ce singulier - et poignant - récit d'un destin pluriel.

AE

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, trad. de l'américain par Carine Chichereau, Ed. Phébus, 144 pp, 15 €

 

15 11 12

La parole aux Congolais

url.jpgDoté du Médicis du l'essai - une récompense justifiée - l'ouvrage, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin (un label) trace de façon minutieuse, honnête et abordable,  le destin complexe  et souvent violent de notre ancienne colonie africaine.

"Quand j'ai envisagé il y a six ans d'écrire, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo, un livre sur l'histoire mouvementée du pays, non seulement à l'époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l'ère précoloniale, j'ai décidé que cela n'aurait de sens que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible."

Le propos est campé. Archéologue de formation, fils d'expatrié post-colonial,  David Van Reybrouck attache "une grande valeur aux informations non textuelles" , intégrant d'innombrables entretiens, sur place -avec des "témoins ordinaires "-  et la consultation de milliers  documents,  dans la perpective d'une histoire globale.

"La nouvelle de la traversée de Stanley fit en Europe l'effet d'une bombe. Le roi Léopold [II] comprit aussitôt que Stanley était l'homme qu'il lui fallait pour réaliser ses ambitions coloniales."

Focalisé sur un siècle et demi d'Histoire congolaise - en gros la période de 1870 à 2010 - l'essai autopsie celle-ci sous forme de  tranches, éclairées chacune d'une tonalité particulière. Dénué de tabous, exempt de concessions, il assied, de la sorte, les dirigeants  et missionnaires de tous bords, au banc d'un tribunal historique sobre et précis.

Le propos, de 600 pages, est assorti d'un index, utile et d'une justification des sources.

Un travail édifiant; une lecture qui ne l'est pas moins.

AE

Congo, une histoire, David Van Reybrouck, essai, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Actes Sud, sept.2012, 712 pp, 28 €

14 11 12

Yersinia pestis

 

url.jpg

 

Comme nous tous, Yersin cherche le bonheur.

 

Sauf que lui, il le trouve.

Deuxième volet de notre survol des (grands) prix littéraires, nous nous penchons sur le roman à large portée historique de Patrick Deville, attributaire, notamment, du Prix Femina 2012 (proclamé, le lundi 5 novembre)

 " A la mort de Pasteur, la petite bande des apôtres laïcs essaime sur tous les continents et ouvre des Instituts, répand la science et la raison. Ils ne cessent de s'envoyer des courriers d'un bout à l'autre du monde au hasard des navires en partance. Des lettres écrites d'un jet à la plume, dans la langue positiviste de la Troisième République à la syntaxe impeccable. S'ils ne sont pas tous des Michelet au moins des Quinet. Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel"

Jeune prodige du cercle de Louis Pasteur, le Suisse Alexandre Yersin découvre en 1894  le bacille de la peste - yersinia pestis - et par la suite, le vaccin pour s'en prémunir.  Mais il est un électron libre, qui refuse de se fixer en France ou dans un quelconque institut, lui qui ne rêve que de voyages et d'explorations. C'est ainsi qu'il découvre Nha Trang, bourgade d'Indochine dont il fera son paradis terrestre.

" Dans n'importe quelle entreprise on l'accuserait d'inconstance. Il a derrière lui ses travaux sur la tuberculose et la diphtérie. Il est un savant adoubé par Pasteur, un excellent médecin de bord. Yersin a déjà gagné qu'on ne vienne pas trop l'emmerder."

Documenté aux sources de la correspondance que Yersin entretenait avec sa mère, Fanny  et sa soeur, Emilie et des archives de l'Institut Pasteur, le récit de Patrick Deville sort de l'ombre un être qui a soigné davantage de patients que sa mémoire...Il brosse sa vie à rebours, au départ de son dernier vol, en mai 40 qui lui fait quitter définitivement la France. L'emploi de l'indicatif présent imprime au récit une tonicité appréciable.

Roman remarqué de la rentrée littéraire - il était en lice pour plusieurs des grands prix -  mise en perspective des événements sur le ligne du temps, Peste & Choléra revêt, entre autres qualités, un réél intérêt historique.

AE

Peste & Choléra, Patrick Deville, roman, Ed. Seuil, août 2012, 225 pp, 18 €

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13 11 12

Qui a tué Nola Kellergan?

9782877068161.jpgSorte de roman-gigogne, de mise en perspective abyssale (pensez aux boîtes vache-qui-rit, qui présentent une vache qui rit, arborant à son oreille une boîte vache-qui-rit laquelle arbore une boîte vache-qui-rit, et se décline ainsi en  une suite infinie...) , le roman du jeune auteur genevois déroule le long  fil d'écriture d'un jeune romancier à succès - Marcus Goldman - en proie à une abyssale panne d'écriture...

Il s'en va retrouver Harry Quebert, son professeur d'Université, ami et maître à penser, qui lui inculque, en exergue de 31 chapitres numérotés à rebours, les précepts de l'écriture vraie.

 " Au fond, Harry, comment devient-on écrivain?

- En ne renonçant jamais"

" Les mots sont à tout le monde, jusqu'à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un vrai écrivain."

La quête se double d'un drame, trame d'un thriller ficelé de multiples rebondissements: Harry Quebert est tout bonnement soupçonné d'avoir tué, trente-trois ans auparavant, Nola Kellergan, une jeune fille de quinze ans, dont il était éperdument amoureux.

Pris au jeu d'une enquête et de retournements de situations habilement rythmés, Marcus Goldman entreprend de disculper son mentor, recouvrant de la sorte la fièvre d'écriture dont il avait été privé.

"Le danger des livres, mon cher Marcus, c'est que parfois vous pouvez en perdre le contrôle.  Publier, cela signifie que ce que vous avez écrit si solitairement vous échappe soudain des mains et s'en va disparaître dans l'espace public"

Affrontant les écueils d'une telle entreprise et de nombreux détracteurs,  le narrateur saisit le lecteur aux rets d'un imbroglio à traction capillaire légèrement excessive...Mais comment en vouloir à l'écrivain qui vous tient en haleine quelque 670 pages durant....

"Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé"

Ne boudons dès lors pas le plaisir d'une lecture plaisante même s'il ne répond pas d'emblée à notre conception des palmes académiques.

 La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker, roman, Editions des Fallois / L'Age d'Homme, août 2012, 670 pp, 23 €

 

11 11 12

Il faut tout un village pour élever un enfant...

parent_enfant_01.jpg

Dimanche, jour des familles ...et de présentation d'un recueil des plus sympathique.

Puisés de la littérature antique, classique, contemporaine, française et internationale, cent textes, magnifiques pour la plupart,  jalonnent un parcours thématique, centré sur les relations familiales, parents - enfants principalement,  et les souvenirs de jeunesse de grands écrivains.

Madame de Sévigné rejoint Calimity Jane, Scholastique Mukasonga, François Weyergans, Pierre Loti, Simone Weil, Colette, Flaubert et Marcel Proust, enveloppant la relation de la mère à ses enfants d'unbouquet de textes tendres et aimants.

"Tu seras un homme mon fils"

Le célèbre texte de Rudyard Kipling côtoie Les aventures de Pinocchio, les observations de Gad Elmaleh, Victor Hugo, Eric Fottorino, Jean-Louis Fournier, Franz Kafka, François-René de Chateaubriand, Pline le Jeune et Gabriel Garcia Marquez en un mâle florilège de textes finement choisis.

"Traite ton fils comme un prince pendant cinq ans, comme un esclave pendant dix ans, et comme un ami par la suite "  dit le Proverbe indien.

Ponctué de sentences, citations et proverbes issus de la sagesse ancestrale, le recueil se penche ensuite sur le cercle familial,  le rapport à la jeunesse et inter-générationnel, revendiquant, en filigranes de quelques textes humoristiques, la sécurité affective si nécessaire au développement harmonieux de l'intelligence enfantine.

"Il faut tout un village pour élever un enfant " dit le Proverbe africain.

Apolline Elter

Parents-enfants. 100 textes sur la famille et l'éducation - présentés par Pierre-Henri Tavoillot - préfacés de Catherine Dolto et de Daniel Marcelli, Le cherche midi Editeur, octobre 2012, 192 pp, 18,9 €

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10 11 12

Je vais vous faire une confidence...

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Tout un programme...

Arrêt sur image: Philippe Delerm aime prendre au pied de la lettre les expressions de notre langage courant et nous démontrer, pointe d'agacement à l'appui, que nous les utilisons à mauvais escient, quand ce n'est avec une patente mauvaise foi.

" Et puis, je vais vous faire une confidence:

(...) Une confidence...Cette promesse sucrée dans un monde de brutes ne me surprend pas - quand ils se croient en position définitivement victorieuse, les politiques finissent toujours par éprouver le besoin de faire une confidence. Est-ce bien le moment toutefois? Des millions de gens vont partager l'intimité de cet épanchement. On est loin de l'ombre fraîche du confessionnal; le soleil des projecteurs menace le maquillage."

Maladroites, naïves, vindicatives, parfois truculentes, toujours significatives, les expressions sont florilège - gageons que vous en retrouvez plus d'une- qui (tré)passent sous le scalpel analytique d'un Philippe Delerm pourfendeur de banalités langagières.

Et l'écrivain de concocter un chapitre d'anthologie, "Je vais relire Proust" qui d'une tendresse amusée met les pendules à l'heure d'une lecture proustienne visiblement lacunaire...

"Une grande oeuvre se définit par le manque"

Voilà qui devrait tempérer l'effet d'annonce du titre...

AE

Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, Philippe Delerm, essai, Seuil (I), septembre 2012,130 pp, 14,5 €

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06 11 12

Kaï - Kaï...

url (28).jpg"Durant la Seconde Guerre mondiale, les soldats nippons partaient à la guerre avec une boîte suspendue au cou destinée à recevoir leurs cendres après leur disparition au combat."

Susbstrat du nouveau thriller de Jean-Christophe Grangé, le Japon met en scène le couple de Naoko, "une féline que 2000 ans de bienséance nippone n'étaient pas parvenus à dompter" et Olivier Passan, un inspecteur de police parisien, sorte de samouraï un rien marginal, passionné par l'âme ancestrale d'un pays dont il tente de comprendre l'alphabet:

"En le découvrant, il s'était découvert lui-même. Son premier voyage avait instantanément remis de l'ordre dans son existence."

Le couple est sur le point de divorcer tandis que se poursuit une traque à l'Eventreur, un tueur en série qui a pour cible des jeunes femmes en fin de grossesse. Particulièrement abject , le modus operandi semble porter la signature d'un certain Patrick Guillard et menacer la propre famille de Passan....A moins que ne se greffe une autre intrigue, liée au code de l'honneur nippon...

"Pour un Japonais,  l'existence est comparable à un fragment de soie. Ce n'est pas sa longueur qui compte mais sa qualité. Peu importe d'en finir à vingt, trente ou soixante-dix ans: il faut que l'existence soit sans tache ni accroc."

Machiavélique, violente, truffée d'action et de rebondissements subtilement dosés, l'intrigue est soutenue d'un rythme narratif imparable, qui  vous mène de Paris à Nagasaki et ne vous laisse en paix, qu'une fois sa lecture achevée

Apolline Elter

Kaïken, Jean-Christophe Grangé, roman, Albin Michel, septembre 2012, 472 pp, 22,9 €