30 10 12

Kikénul en ortografe?

url (28).jpg" Le regard de l'autre qui juge. Que l'on ait douze ou quarante ans, avec ce poids sur le dos, on renonce à écrire des petits mots dans les livres d'or, même au mariage de son meilleur ami. On n'envoie pas non plus de cartes postales pendant les vacances. Ou alors, elles sont très différentes: on dessine un plongeoir ou un palmier plutôt que d'écrire un texte sur la couleur du ciel et la température de l'eau."

Forte d'une expérience - traumatisante - de sévère dysorthographie, Anne-Marie Gaignard se réveille à 36 ans, prête à combattre le mal qui lui pourrit la vie et partager les fruits d'une approche nouvelle, didactique et positive de la situation.

Abondamment décrites, les humiliations, inhibitions, souffrances, mal-être, ... qui jalonnèrent l'enfance timide et réservée de l'auteur, permettront à de nombreux lecteurs de se retrouver et d'émerger d'une solitude engendrée par la honte d'une mauvaise orhographe.

AE

La revanche des nuls en orthographe, Anne-Marie Gaignard, essai, Calmann-Lévy, 29 août 2012, 256 pp, 16,9 €

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24 10 12

Destins bricés

destins-brisés.jpg" Chez lui la passion l'emportera toujours sur la raison. Un matin, après une nuit blanche passée à cogiter, il se lève avec la solution. Il va demander à Luis Frosio, le patron de l'orchestre de doubler son cachet. [...] Imaginez qu'il ait dit oui. Peut-être n'aurions-nous jamais entendu parler de Claude François"

Passionné de rock et de chanson française - La Story - Nostalgie, c'est lui - Brice Depasse nous invite à traverser le destin subitement éteint de 50 stars de la musique entrées dans la légende ...bien trop tôt.

Avec le ton alerte, vif, précis et singulièrement présent qu'il imprime à ses récits, le chroniqueur [créateur et hôte de ce blog ] trace les portraits, envols et disparitions tragiques  - parfois suspectes - de géants tels Jimi Hendrix, Janis Joplin, Joe Dassin, Claude François, Alain Bashung, Serge Gainsbourg, Bob Marley, Daniel Balavoine, Michael Jackson, Pierre Rapsat, Freddie Mercury ...et tant - hélas - d'autres.

Il procède pour ce faire à un découpage thématique, ralliant les stars selon leur appartenance au "club des 27", qui recense quelque 45 victimes mortes à 27 ans,  à celui des géants, des stars, des maudits et au   rock'n'roll. Un découpage rythmé de chapitres courts qui permet tant la lecture intégrale séquentielle que l'aimable grignotage de chapitres ciblés.

Une lecture sidérante.. étayée d'une discographie et filmographie égoïstement indispensables et d'un gracieux lien qui invite à l'écoute des morceaux évoqués: www.nostalgie.be/destins

AE

Destins brisés. 50 stars de la musique entrés dans la légende. Brice Depasse, Ed.  Nostalgie / Renaissance du Livre, octobre 2012, 270 pp

Billet de faveur

AE: Brice , quand on découvre l'imposante bibliographie,  la filmographie et la discographie,  qui soutiennent le propos, on réalise que vous avez consacré beaucoup de temps à la rédaction de cet essai. Depuis quand l'ouvrage est-il en chantier?

Brice Depasse: Sans mentir, il a été écrit en six semaines au cours de l’été dernier . Mais j’en conviens, il y avait derrière dix ans de lectures et d’écritures de séquences La Story pour Nostalgie et presque quarante de fan de musique pop.

AE: Certaines émotions sont encore vives et palpables. Celle qui vous saisit  notamment à quinze jours de la mort d'Alain Bashung: " On a l'impression que le public tente de retenir un Bashung qui se tient comme un mort en sursis. Tous autant que nous sommes, nous ne voulons pas le perdre.". Certaines "brisures" vous semblent-elles particulièrement inacceptables ?  

Brice Depasse: Personnellement, en tant que fan, j’ai mal vécu celle de John Lennon, Elvis Presley et Bob Marley. J’avais entre quinze et dix-huit ans et je prenais pleinement la mesure qu’il n’y aurait plus jamais de nouvel album de chacun d’eux. Pire : les Beatles ne se reformeraient jamais et on ne verrait jamais Elvis en Europe. Plus tard, je me suis rendu compte que nous avions aussi perdu une énorme influence sur la production musicale des années 80 avec la disparition de Marley et Lennon.

AE: Avez-vous opéré une sélection drastique pour réduire … à 50 le nombre des destins brisés?

Brice Depasse: Non, leur point commun est d’être mort au faîte de leur gloire et de leur créativité. Le manuscrit prenait de telles proportions que nous avons décidés de le couper en deux. Il y aura donc une suite avec des gens comme Michel Berger, Jeff Buckley, Jacques Brel, 2Pac, Mike Brant, Ian Curtis, etc.

AE (facult) : Un autre ouvrage en chantier ?

Brice Depasse : Le précité et un troisième dont je ne peux dire mot pour ne pas inspirer une éventuelle concurrence.

AE: Avez-vous l'impression, a posteriori, que certains décès ont nourri la gloire de la star davantage que sa vie?

Brice Depasse:  La mort n’a apporté la gloire à aucun d’entre eux. Mais il est étonnant de constater que Marilyn Monroe a vendu des millions de disques car des producteurs ont compilé tous ses enregistrements. Elle est ainsi devenue une star de la chanson grâce à sa mort prématurée et au poids qu’elle pesait sur le monde du showbizness en termes de vente.

Autre étonnement : la survie dans lé mémoires d’artistes qui ont peu produit comme Ritchie Valens, Buddy Holly.

 

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23 10 12

Lettre ouverte

9782841115860.jpg" Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages. Pourtant je suis en train de te créer et à mon insu tu deviens mon personnage.

   Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas d'intrigue, simplement un mort au début."

A René Goscinny, le célèbre scénariste d'Astérix, père chéri et décédé,inopinément  à 51 ans, le 5 novembre 1977, au cours d'un examen cardiologique, Anne, sa fille unique, adresse une longue lettre ouverte, quête d'une relation avortée dont elle n'a pas encore fait le deuil.

" Maman est rentrée seule à la maison ce jour-là. Vous étiez partis tous les deux. Un seul trousseau de clefs jeté sur le meuble d'entrée. Tu étais mort. Mort. Voilà.

Une relation transférée sur différents hommes, Victor, le médecin de famille, Christian, André...censés l'aider à devenir adulte.

"Tu sais, papa, c'est dur de devenir adulte sans père. Je ressemblerai toujours à un vieil enfant. L'innocence en moins. Je suis tombée amoureuse quelques fois. Mais toujours avec une idée derrière la tête: te retrouver."

 Si elle n'a pas été immédiatement perçue dans sa matérialité - la jeune enfant avait bénéficié d'une grande protection maternelle - la mort de son père entravera nettement la maturité d'Anne Goscinny, l'amenant à faire "le deuil de celle que je serais devenue si tu n'étais pas mort"

Rejoignant la  belle collection épistolaire des "Affranchis" (Nil), l entrecoupée de quelques récits de souvenirs, la missive filiale  éclaire, à petites touches d'hommages répétés, d'apaisement escompté, l'intimité d'un homme, un grand, qui a su traduire de façon légère et comique, ce que l'existence porte de tragique.

" Cette lettre est la première et la dernière qui t'est destinée. Je t'ai mis en mots sans tricher. Sans inventer. Les souvenirs qui sont revenus sont maigres et peu nombreux mais ils constituent mon trésor le plus précieux. Maintenant, ils peuvent s'estomper, je les ai couchés, là.

Le bruit des clefs, Anne Goscinny, Lettre,  Ed. Nil, coll. "Les affranchisé", sept. 2012, 88 pp, 7,5 €

 

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20 10 12

Compromissions

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" Mes choix étaient souvent dictés par le hasard des rencontres, la conjonction de ma destinée et des faits historiques. Mais je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter sans pour autant couler."

Echoué à Paris durant la seconde guerre, après avoir quitté l'île anglo-saxonne de Manderney que sa famille régente sur le mode féodal, Guillaume Berkeley se compromet avec les dignitaires allemands et les plus abjects milieux collaborationnistes.

"Depuis l'installation des Allemands à Paris, je vivais dans un confort délicieux et aveugle, attentif à ne jamais trop regarder, soucieux de conserver mes oeillères de jeune homme qui n'allait point dans le sens de l'histoire mais dans celui du moment."

Jusqu'au jour où, retrouvant, Pauline, un amour avorté, il décide d'endosser le manteau de la résistance et de cacher des familles juives en transit, dans l'appartement qu'il occupe au quai de Conti. Funambule d'un double jeu risqué, il lui faut rester dans l'oeil du cyclone, et s'afficher avec les factions notoirement antisémites.

L'après-guerre ne lui pardonnera pas ces ...fidélités successives,  qui le condamnera à la prison à vie.

Extrêmement documenté  sur cette noire période de la guerre, les  privations, les délires et dérives de la collaboration, le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves pousse à bout la lâche logique de l'antisémitisme, celle  du double jeu et de comportements machiavéliques.  L'écriture est belle, fluide, rythmée et maîtrisée qui fait de ce roman une des toutes belles parutions de la rentrée littéraire

Apolline Elter

Les fidélités successives , Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Albin Michel, août 2012, 718 pp, 23,9€ 

Billet de faveur

AE: Nicolas d'Estienne d'Orves, qu'est-ce qui vous a poussé à opérer cette plongée hallucinante dans le Paris de la Collaboration?

Nicolas d'Estienne d'Orves: je porte le nom d'un des pionniers de la Résistance, ce qui explique une partie de mon "pedigree" et de ma passion pour cette terrible période. Mais j'ai toujours aimé connaître l'autre côté des choses: c'est à dire leur part d'ombre, de mystère, de douleur. Voilà pourquoi l'attitude des collaborateurs français m'a toujours intrigué. J'ai fait des recherches universitaires sur les journalistes pendant l'occupation, et en particulier sur Rebatet. Cela m'a permis d'avoir accès à des archives inédites qui m'ont inspiré ce roman que je voulais avant tout comme une grande fresque romanesque.

AE: Picasso a-t-il vendu des croquis à des officiers SS ?

Nicolas d'Estienne d'Orves: pas que je sache. Mais il n'était pas à un paradoxe près...

AE: Certains scenarii sont à ce point machiavéliques qu'on en a le souffle coupé. Je pense spécialement au réseau Gabriel. Repose-t-il sur des faits réels?

Nicolas d'Estienne d'Orves: j'espère que non! Mais la période était si ambigüe, si complexe, que la fin justifiait parfois tous les moyens, fussent-ils les plus atroces!

AE: La longue confession que constitue le roman rend Guillaume, l'anti-héros, plutôt attachant, observateur d'un monde mauvais plutôt que vrai acteur. Un détachement qui semble faciliter la fluidité de la narration....

Nicolas d'Estienne d'Orves : il était pour moi essentiel de ne surtout pas écrire un roman ou thèse, encore moins moralisateur. J'ai pour maxime celle de Simenon: "comprendre et ne pas juger"J’'ai essayé de décrypter les mécanismes psychologiques de mes personnages, sans jamais leur donner une couleur morale. Sinon on sort du romanesque pur pour entrer dans la leçon d'histoire. Et je refuse de juger le passé avec les critères du présent...

 

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17 10 12

Pélisse historique

url (26).jpg"Ceci n'est pas un récit imaginaire. Tout ce que j'ai écrit s'est réellement passé, les personnages de cette histoire ont réellement existé. En la reconstituant, en lisant les documents, en approchant au plus près ceux qui l'ont vécue, j'ai découvert l'importance de l'infime, des objets sans valeur, des meubles d'un goût douteux, et même d'un vieux manteau élimé. Car les choses les plus communes peuvent révéler des scénarios de passion insoupçonnée."

Sauvée de la putréfaction par l'obstination d'un collectionneur, le parfumeur Jacques Guérin, la célèbre pelisse de Marcel Proust est désormais conservée, à l'abri des regards, dans une salle de l'hôtel Carnavalet.

Consciente de la symbolique majeure que revêt l'habit - Marcel Proust s'y enveloppait pour rédiger,de son lit, la Recherche - la journaliste Lorenza Foschini opère une enquête pour en tracer l'exacte dévolution. Focalisée sur la personne de Jacques Guérin, nez  de la compagnie française des parfums d'Orsay, amateur éclairé de manuscrits rares et précieux et ...  passionné de l'oeuvre de Proust, l'investigation retrace une épopée palpitante: la rencontre de Robert Proust, frère de Marcel, légataire des manuscrits du défunt et  la sauvegarde in extremis d'effets précieux, à la mort de Robert Proust. Dans son inculture - et sa patente mauvaise grâce  - Marthe Proust, sa veuve, n'a, en effet, rien de plus pressé que de vendre ou détruire  ce qui appartenait à son beau-frère. Elle cède ainsi le manteau élimé, à un certain Werner, son homme à tout faire , pour ses parties de pêche dans la Marne.

" Le parfumeur touche délicatement le manteau, effleure les boutonnières et les boutons qui ont été déplacés pour mettre le manteau croisé à la mesure du corps plus jeune et plus mince du brocanteur. Les noeuds de fil épais de l'ancien boutonnage sont encore visibles. Sa main glisse jusqu'à l'ourlet décousu, attaqué par l'eau de la Marne, puis il défait les boutons et tâte la fourrure de loutre noire, fanée à présent, et dont les poils clairsemés laissent voir l'envers du tissu en laine. En serrant entre ses doigts ces bouts d'étoffe râpée, il éprouve peut-être la même émotion qu'en feuilletant les pages d'un livre rare ou les papiers froissés d'un manuscrit miraculé. Quelque chose qui ne devait pas disparaître est venu à lui"

Comme est venu à nous le récit passionnant d'une précieuse...recherche.

Apolline Elter

Le manteau de Proust. Histoire d'une obsession littéraire,  Lorenza Foschini, essai, traduit de l'italien par Danièle Valin, Ed. Quai Voltaire, sept 2012, 160 pp, 15 € (+ illustrations)

 

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16 10 12

Un Gaudé ...millésimé

url (22).jpg" Je rentre dans la pièce. Tu es là, devant moi, gisant dans ta couche comme un souverain millénaire. J'ai attendu si longtemps qu'il nous soit donné de nous revoir."

Centré autour de la mort d'Alexandre le Grand et des querelles qu'engendre sa succession, le roman de Laurent Gaudé façonne et peaufine le mythe attaché au personnage.

Arrachée à sa clandestinité, sa belle-soeur, Dryptéis, fille de Darius, accompagne le cortège qui, des mois durant, conduira la dépouille mortelle, de Babylone à Tyr,mêlant sa voix à celles du narrateur et du défunt, en un roman polyphonique empreint de grâce, de majesté et d'une actualité singulière.

"Le cortège a repris sa marche. Les femmes se sont mises à pleurer à nouveau de leur voix fatiguée mais elles ne le font plus pour Alexandre, elles pleurent désormais leurs soeurs qui sont mortes dans l'attaque. Elles pleurent sur la folie des hommes et leur sauvagerie. Où vont-elles? Nul ne le sait. La marche a repris mais elles sont prisonnières dorénavant."

Scènes et plans se succèdent en une grandiose orchestration cinématographique, soutenue d'une écriture magistrale.

Du Laurent Gaudé ..millésimé.

AE

Pour seul cortège, Laurent Gaudé, roman, Actes Sud, août 2012, 192 pp, 18 €

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13 10 12

L'aube après la nuit

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" Je suis le Docteur Théophane Debbané. Exilé volontaire sur une île du Dodécanèse depuis trois ans."

Tout est dit.

Ou plutôt rien: plaquant sa vie parisienne  et une brillante carrière de chirurgien cardiaque, Théophane, quarante-deux ans, s'exile sur l'île grecque de  Patmos, nanti de l'unique compagnie de son fils, Taymour, un ado qu'il enchaîne à son destin.

Amenées par un subtil jeu de flashbacks, des images obsessionnelles le hantent, fatales Erinyes qui le ramènent à sa dernière opération chirurgicale, ratée par le méfait de l'orgueil, d'un sentiment de toute-puissance déplacé.

"Ce qui fit sa force et son assurance s'était fracassé un jour de juin 1983, comme un vulgaire jouet d'enfant, entre des mains barbares."

Redevenu généraliste, l'exilé égyptien rencontre et s'éprend d'Antonia,  une jeune femme de vingt ans sa cadette, naufragée - comme lui ...- d'un handicap mal assumé: une polio la prive de l'usage de ses jambes; elle supporte douloureusement le regard que lui renvoie la société.

Au-delà du romantisme imprimé à un scénario brillamment maîtrisé, l'essence du roman est un message de force: se poser en victime, revient à s'enchaîner à la vie; retourner la situation, se convaincre qu'on a des devoirs envers la société plutôt que des droits est la voie de (re)conquête du bonheur.

Protagoniste de cette conversion: Jehol, un cheval, qui sera l'acteur d'une hippothérapie rédemptrice.

Si le lecteur retrouve le souffle narratif, le style vif, imagé, un chwia oriental de Gilbert Sinoué et les flashbacks qui le ramènent  à l'Egypte de Nasser, il découvre  avec émotion ce supplément d'âme, cette part intime que l'écrivain dévoile à travers Théophane.

"Jamais, autant qu'aujourd'hui, ne le tourmentait si violemment le sentiment du temps qui fuit, l'inquiétude de la lampe qui se consume, du corps qui se fane, de toutes ces innombrables choses qui se corrompent et périssent. [...] Comme toujours, pareil aux agonisants, il revoyait passer des figures d'enfance, des scènes lointaines, l'apparition éthérée du visage de ses parents, de sa chambre au Caire, des souvenirs cléments et tristes qui l'appelaient. Ils lui parlaient dans des champs d'ombre, des champs infinis."

AE

L'homme qui regardait la nuit, Gilbert Sinoué, roman, Flammarion, septembre 2012, 354 pp, 19,9 €

Billet de faveur

AE: Gilbert Sinoué, le remords qui empoisonne la vie de Théophane, le côté sombre de sa personnalité ne sont -  heureusement - pas irrémédiables.  C'est la rencontre d'une solitude jumelle, pareillement animée d'une pulsion de mort qui ranime la flamme de leurs vies conjointes. Votre message est, en fait, positif, frappé de sollicitude et d'amour, seuls remèdes à l'isolement que vous taxez d'enfer. C'est votre credo?

Gilbert Sinoué : La vie m’a enseigné que le seul vrai remède à nos propres douleurs et à l’isolement qu’elles entraînent, réside dans le partage de la souffrance de l’autre. Ce partage, nous oblige à détourner notre  regard de notre insignifiance et nous contraint à nous « déplier » plutôt que de rester claquemuré dans nos propres douleurs, passés ou présentes.

AE: En arrière-fond, sorte de voix de la conscience, il y a le personnage de Taymour, le fils de Théophane, qui subit, malgré lui, le choix de vie de son père. Est-ce une forme de mort que son père lui impose?

Gilbert Sinoué: Il ne lui impose pas la mort, mais – sans révéler la fin de l’ouvrage où tout se joue – Théophane ne parvient pas à libérer son fils de l’amour immense qu’il lui porte. Il le tient enfermé dans la vie. Égoïstement. Comme ces parents qui continuent à s’accrocher à leurs enfants, et les empêchent de prendre leur envol. Ce faisant, ces parents oublient qu’ils sont l’arc, et leur enfant la flèche. Sans  l’impulsion la flèche ne filera jamais vers le ciel.

AE: Votre vue sur le handicap -  l'invalidité d'Antonia -  renverse la vapeur,  en lui donnant le statut d'acteur plutôt que d'assisté. Lui imposant des devoirs plutôt que des droits. Ce message est tonique. Il est très beau. Mais.. il faut être fort – ou deux…-  pour accéder à cette vision mentale:

Gilbert Sinoué: Bien sûr, il faut être deux. C’est uniquement grâce à des forces conjuguées que la rédemption devient possible. Il faut aussi que la confiance soit absolue, inexorable. D’ailleurs, à un moment donné, Antonia le dit parfaitement à Théophane : «Si je n’avais plus confiance en toi, nous ne serions plus à égalité. La peur et le doute des premiers instants seront revenus, puisque tu me les auras communiqués. »

 

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10 10 12

Foudroyant

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"Aujourd'hui, elle est sur le deuxième versant de sa vie, celui qui descend. Sa vie aurait pu s'arrêter là. En vérité, elle s'est arrêtée. Les démarches actuelles sont du luxe, de l'habillage. Un luxe de femme enfoncée dans une solitude qui ne datait pas de ces dernières semaines. Elle avait espéré que cette solitude cesserait, que Thomas changerait la donne. Qu'avait-elle attendu de lui? Que voulait-il? Elle retournait ces questions dans sa tête; De quelque part viendrait bien une lumière"

Si vous n'êtes pas trop frileux en matière de sexualité, majeur et, je l'espère, non vacciné, vous pliongerez dans le Gers, l'été,  la passion troublante d'un couple improbable et l'intrigue rondement menée d'une quête obsessionnelle: désireux de donner à ses nombreuses liaisons une dimension existentielle, Thomas, jeune homme doté d'un pouvoir de séduction magnétique, capture l'âme de Lola, 38 ans,  tandis qu'il prend possession de son corps.

Un coup de foudre - réel-  aura raison de sa vie ; Lola ne pourra se libérer de l'emprise posthume de Thomas.

Inspectant, avec une précision chirurgicale, les méandres des affects, de l'âme, Macha Méril navigue  avec brio, au coeur de l'introspection féminine.

AE

Ce qu'il voulait, Macha Méril, roman, septembre 2012, 264 pp, 19 €

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03 10 12

Le roman du roman

url (22).jpg" L'achèvement du Grand Meaulnes a signifié pour lui un immense soulagement, une libération, mieux une joie profonde, comme s'il avait percé le mystère de la création littéraire. Ce roman si labourieusement et si douloureusement mûri a représenté plus qu'une aventure  littéraire - bellle et et exaltante , comme toute oeuvre artistique arrivée à  éclosion. Il l'a fait progresser dans la recherche, la compréhension et l'accomplissement de soi-même, l'aidant à éclairer l'ombre de ses tourments intérieurs"

S'il est un roman directement lié à la vie de son auteur, c'est bien Le Grand Meaulnes.  Le chef d'oeuvre d'Alain Fournier (1913)  as Henri (Fournier) puise dans la vie de ce dernier l'étoffe de ses principaux personnages.

La rencontre d'Yvonne Toussaint de Quievrecourt scellera le frémissement de la grâce,  l'impérieuse quête de pureté, l'évidence d'une passion qui ne le quittera ,sa vie durant. Il ne la reverra que quelques années plus tard, mariée, maman de deux enfants ..réactivant pour l'occasion  "l'ineffable nostalgie d'un amour impossible" 

Périple en Angleterre, souvenirs de jeunesse, amitiés, liaisons féminines contraintes, premiers pas professionnels  et voyage au coeur de son intériorité sont les axes d'un roman de roman... très documenté.

Une nouvelle lecture du Grand Meaulnes s'impose,  qui nous permettra de savoureur le travail de Jean-Christian Petitfils à sa juste valeur.

AE

Le frémissement de la grâce. Le roman du Grand Meaulnes, Jean-Christian Petitfils, essai, Fayard,  septembre 2012, 264 pp, 18 €

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02 10 12

Fraise des bois

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"Je comprends qu'il arrive au grondement de la salle parce que, comme d'habitude, on ne le voit pas au milieu du bordel ou alors un bout de crâne, un éclair de lunettes, une main qui dépasse pour serrer d'autres mains. François Hollande, alias Flanby, Fraise des bois, Gauche molle, Guimauve le Conquérant, Babar, fend la foule en liesse. Tout le monde veut le toucher, tout le monde crie son prénom"

L'ouvrage avait été frappé d'embargo qui devait nous mener, sous la plume de Laurent Binet, à décrypter le journal des campagnes - l'interne, menée au sein du PS, et la campagne présidentielle - de François Hollande.

Introduit dès juin 2011 dans le cercle du candidat, le primo-romancier primé du Goncourt 2010 s'offre un exercice d'un style neuf, promenant  ses observations de néophyte en une récréation verbale assez libre, non dénuée d'humour.

 il m'intimide, ce con! Pourtant il est souriant, comme d'habitude, mais il y a un truc qui me met mal à l'aise"

Revendiquant son appartenance politique à la gauche, une affection pour Jean-Luc Mélanchon et son soutien au candidat socialiste, quel qu'il soit, Laurent Binet garde un recul, une vigilance dans sa sympathie et une honnêteté intellectuelle qui lui  permettent des rencontres vraies et intéressantes, dans les coulisses de cette mouvance,  et garantissent, partant, l'intérêt de la mission.

Un journal qui s'achève avec la victoire du 6 mai,  conservant dans le chef conjoint de l'écrivain et du lecteur, cette part d'énigme attachée à la personnalité du nouveau président.

AE

Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet, essai, Grasset, août 2012, 307 pp, 17 €

 

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