04 12 16

Une bien belle chronique...

_marguerite et léon.jpgCe court récit de vie, je l'ai lu il y a une semaine et il me reste encore en mémoire. C'est qu'il touche, c'est qu'il est écrit d'une manière belle et efficace. Lorsque j'ai rencontré son auteure, Nelly Hostelaert, elle m'a avoué son admiration pour les livres de René Hénoumont (« Un oiseau pour le chat », par exemple), que j'ai eu la chance de croiser à la rédaction du Pourquoi Pas ? et dont j'appréciais également la plume.

On retrouve dans « Marguerite et Léon » cette façon vivante de raconter ; et souvent le passé est au présent, ce qui le rend palpable. C'est une chronique de famille, de quelques générations qui se suivent depuis le début du XXe siècle à Baudour, en Belgique.

Outre le texte, des photos, des articles de presse, des documents illustrent le propos. On retrouve les colombophiles, le tir à l'arc, les guinguettes...

On découvre avec l'écrivaine les premiers congés payés à Coxyde au « Lys Rouge », le meurtre dans le village, oeuvre d'un ancien bagnard, mais aussi les deux grandes guerres, la résistance et le travail obligatoire, la situation de la femme.

C'est tout un siècle qui est balayé ici en quelques pages, mais vu de l'intérieur, à hauteur humaine. Depuis l'époque des servantes au château de Baudour, où l'on prenait les eaux chez la princesse de Ligne, jusqu'aux noces d'or fêtées au début du XXIe siècle ! Ce que j'apprécie aussi dans l'ouvrage c'est la vérité, celle des faits, celle des noms aussi.

Si vous avez envie de plonger dans ce passé récent, mais qui s'enfuit de plus en plus vite aujourd'hui, je vous conseille « Marguerite et Léon »...

 

Jacques MERCIER

 

« Marguerite et Léon », Nelly Hostelaert, récit, 118 pp, 15 euros. franz.nelly@yahoo.fr

 

 

22 11 16

Rivière, recueil de poèmes

_marotta.jpgComment mieux vous donner l'envie de lire les poèmes de Frédéric Marotta qu'en vous en recopiant quelques extraits de son dernier ouvrage « Rivière » (Eveil du soleil).

A coups de marteaux / Se parlent / Les bâtisseurs / Des cités / Repoussant / Dans le vide / Les astres / Qui éclairent / Les déserts arides / Et qui dénouent / Les lourdes cordes / D'un monde prisonnier / Désirant voir / L'éclosion / Des âmes nouvelles / Descendues des comètes / Fendant les ciels amers / Et obsolètes / Déposant / Dans tous les yeux / Les éclats de vérités / Révélées / Depuis les sources absolues de la voie lactée

ou

Et si l'on écrivait / Une page blanche / Avec les doigts / D'une fée née / Du mystère / Et l'écriture / Invisible / D'une encre Transparente / Par le fil d'argent

ou enfin

Nuits d'hiver / Qui traversent voiles / Transparents et sacrés / Gorgées / De mondes extraordinaires / Qui unissent / Et qui lient les êtres / Au-delà / Des échelles humaines / Et mentales qui jugent / Dans l'opacité du discours  

Dans ma préface, j'écris : Il n'est pas anodin que le premier mot soit « silence » et que les deux derniers vers révèlent que : « L'ange déploie/ Délié/ ses ailes dorées ».

« La dimension cosmique et sacrée est omniprésente. Elle est évoquée avec des mots purs, innocents et simples. »

« La poésie nous aide à renaître (un verbe qui revient souvent) et à ne plus se retrouver seul, même s'il faut « traverser les larmes ». »

Jacques MERCIER

« Rivière », Eveil du soleil, poèmes, Frédéric Marotta, Edilivre, 56 pp. www.edilivre.com 10, 50 euros.

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15 08 16

Riquet à la houppe, le nouveau roman d'Amélie Nothomb

 

 

amelie-riquet-houppe.jpgVoici le 25e roman d'Amélie Nothomb : « Riquet à la houppe » ; et voici donc 25 ans que nous nous connaissons ! Entre autres, en étant chaque année une invitée exceptionnelle du « Jeu des Dictionnaires ». On connaît mon enthousiasme pour ses écrits, mais j'ajoute que je n'ai jamais été déçu par eux. Cette re-création du conte de Charles Perrault (paru en 1697!) se joue sur le thème de la laideur et de la beauté ; un thème qui apparaît si souvent dans les romans d'Amélie.

« Le très laid suscite parfois un peu de compassion ; le très beau irrite sans pitié. La clef du succès réside dans la vague joliesse qui ne dérange personne. »

« Elle savait d'expérience combien le monde haïssait la beauté et ne demandait qu'à la traduire en sottise. »

Et de citer Barbey d'Aurevilly : « Le profil est l'écueil de la beauté ou son attestation la plus éclatante.»

 

Il s'agit de l'histoire parallèle de deux enfants, un laid : Déodat et une beauté : Trémière.

 

Et bien sûr voici les caractéristiques habituelles des romans de Nothomb : Le choix des prénoms tout d'abord.

« La mère de Rose s'appelait Passerose, autre nom de la rose trémière. »

« Pour qui aime, découvrir que l'aimée porte un prénom admirable équivaut à un adoubement. »

 

On découvre aussi quelques mots inusités, que l'auteure parsème toujours dans ses livres :

« Sardanapalesque », digne de Sardanapale par le caractère luxueux et débauché.

« Des chausse-trapes » (avec un seul p, comme se doit de l'écrire toute bonne académicienne !)

« Le tadorne de Belon », le plus grand des canards en France.

Et le retour des gossettes, de l'enfançon et de la déréliction, ce sentiment de solitude et d'abandon, que l'on retrouve souvent sous sa plume.

En passant, on saura tout sur les roses, sur l'arrivée du langage dans le cerveau (« Toute intelligence est aussi faculté d'adaptation. »), sur sa lecture récente de tous les volumes de la Comédie humaine de Balzac, sur l'amitié («L'amitié n'apparaît pas pour combler un appétit. Elle surgit quand on rencontre l'être qui rend possible cette relation sublime. »)...

 

J'aime aussi ses réflexions sur les oiseaux :

« Pourquoi inventer la figure de l'ange alors que l'oiseau existe ? »

« Il y aurait une thèse à écrire sur le besoin qu'a éprouvé le français de ridiculiser ces animaux splendides. (Dinde – en anglais turkey ; canard – en japonais kamo ; grue, en japonais tsuru) »

« De tous les animaux sauvages, l'oiseau était le seul que l'on côtoyait au quotidien, chaque jour de l'année. »

 

J'aime aussi son avis éclairé sur la télévision :

« (Devant le téléviseur) Il suffisait de se laisser emporter par ce tapis volant de lumière et de son, on était embarqué dans un monde peuplé de personnages fabuleux, dont les péripéties étaient racontées à une vitesse supersonique, avec des onomatopées étranges et des refrains au goût de bonbon. Au nom de quoi le privait-on de cet enchantement ? »

« Et il n'exclut pas que l'omniprésence de la télévision ait joué un rôle dans cette affaire. Non que les programmes soient forcément en cause. C'était comme si l'appareil lui-même avait capturé la volonté d'Axel. »

 

Enfin, cette phrase, pour clore ces quelques lignes destinées à vous inciter à la lecture de ce nouveau roman :

« Il détestait se sentir orphelin de livres, comme si aucun bouquin n'avait voulu de lui : il demeurait persuadé que c'était les ouvrages qui adoptaient leurs lecteurs et non le contraire. »

 

Jacques MERCIER

 

« Riquet à la houppe », Roman, Amélie Nothomb, Albin Michel, 190 pp, 16,90 euros.

 

 

22 07 16

Au-delà des apparences !

 

 

 

 

delaby photos.pngVoilà un livre, dans lequel j'ai écrit quelques lignes à la demande de son auteure*, la photographe, qui est d'une rare beauté intelligente ! Un « beau » livre ! Un livre à garder et à regarder. Au fond, vous retranscrire la préface est encore le mieux que je puisse faire pour vous le présenter. Virginie Delaby y explique sa démarche : (Cette Hulpoise a quitté son métier dans une grande entreprise pour se consacrer entièrement à sa passion de la photographie)

 

L'histoire a commencé lors d'un voyage en 2014.


Mon mari et moi avions fait la découverte de cette jolie chambre d'hôtes dans laquelle, hasard ou non, un magnifique livre des photographies d'Edward Steichen était mis à notre disposition. Je suis vraiment admirative de ce grand photographe des années '20 et '30.
Et je ne pouvais détacher mes yeux de ce livre...


La question vient alors immédiatement illuminer mon esprit:
"Et si je faisais un livre photos ?"


On aurait pu en rester là, tellement la phrase semblait (presque) anodine.
Au contraire, elle n'a jamais quitté mon esprit et y pris une place des plus importantes.


En faisant ce livre, j'ai souhaité mettre à l'honneur quatre-vingt femmes, trentenaires et plus, de tous horizons, sans aucun critère physique particulier.

En leur demandant de choisir un thème qui serait le fil conducteur de leur séance photo, ma volonté était de les mettre à l'aise et en confiance dans un exercice qui était, pour la plupart, une première expérience.


Un livre de femmes photographiées par une femme qui n'est pas celle que vous croyez !


Parce que toutes les femmes sont belles, je vous laisse admirer la beauté non retouchée, non photoshopée, non dissimulée.


La beauté, l'élégance que toutes les femmes portent en elles...

 

Oui, le terme « élégance » est également de mise ! Bonne vision.

 

(Une partie de la vente de mon livre sera versée à l'association "La Villa indigo" à Bruxelles. Cette jeune association tient beaucoup à coeur à Virginie Delaby qui s'implique depuis le début pour cette association. La maison de répit "Villa Indigo", est un havre de paix accueillant pour de courts séjours, les enfants atteints de maladies qui demandent une prise en charge importante et dont le pronostic est souvent réservé.)

 

*

Aussi François De Brigode, Pascal Vrebos, Alain Raviart, Grandgeorge, Hugues Hausman, Stefan Cuvelier, Laurent D’Elia, Olivier Leborgne, Marc De Roy, Richard Ruben, Alex Vizorek, Barbara Abel, Carlos Vaquera, Jean-Charles Della Faille, Olivier Arnould, Christophe Bourdon, Frédéric Maltesse, Brice Depasse, Vincent Maréchal, Eric Lamiroy …

 

 

Jacques MERCIER

 

« Mais voyons, Monsieur ! Je ne suis pas celle que vous croyez », Photographies de Virginie Delaby, éditions Le Chat Ailé, www.chataile.com , 40 euros.

 

 

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20 05 16

Excellent roman : Autoroute du soleil !

_polet.jpgGrégoire Polet (sur fond de la Fantaisie Op.17 de Schumann) nous emmène avec lui sur l'autoroute du soleil. C'est vif, court, poignant, vrai, et fort bien écrit. Le héros veut s'évader, comme tout le monde : « Vivre libre, c'est s'évader, s'évader, s'évader. On n'arrive pas au bout, mais on s'évade. Vivre libre et mourir en chemin dans un tunnel, avec, dit-on, une lumière au bout ? »

C'est aussi rempli de connotations originales, comme cette remarque au sujet de la fille : « Katherine, avec un K, agressif et agaçant, au lieu d'un C plus tranquille. »

Ou comme cette remarque, que nous avons tous faite en passant près de la Bourse : «  Je me souviens des frères ennemis, Falstaff et Cirio, de part et d'autre de la Bourse : l'un, sombre, démissionnaire, rempli de touristes ; et l'autre lumineux, plus inquiétant encore, rempli de vieilles rombières et capitonné comme un cercueil. »

(Même si le terme « vieille rombière » est outrancier ! J'y fus invité un jour par Annie Cordy, entourée de dizaines de fans âgées...

Bien sûr, de l'érotisme, avec l'image des tourterelles renouvelée : « Ton corps nu sur le lit blanc d'un hôtel, et tes seins seront deux tourterelles envolées dans l'oubli, et nous aurons l'amour des anges, la paix des nuages, le bonheur du silence, les douceurs de la neige et le vertige d'avoir tant vécu. »

Un voyage raconté de l'intérieur. Un voyage qui décrit, comme ses larmes : « le cœur pressé comme le raisin des vignobles traversés ».

« Il y a peu d'objets aussi poétiques dans la vie moderne et quotidienne qu’une autoroute » déclare Grégoire Polet, avec raison.

J'adore la séquence de conduite les yeux fermés.

J'adore l'arrivée au Portugal et la couleur verte de la porte...

Un court roman, un voyage magnifique, une vraie lecture d'été !

 

Jacques MERCIER

 

« Autoroute du soleil », Grégoire Polet, roman, édition OnLit 2016. 12,19cm – 48 pages. 6 euros.

 

 

 

 

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12 05 16

De désirables nouvelles

_sandron nouvelles.jpgEmmanuèle Sandron possède un style personnel et terriblement attachant. Elle a aussi le talent d'écrire des nouvelles originales, ce qui n'est pas si courant ! Peut-être que son activité de traductrice littéraire l'a mise en contact avec des auteurs importants dans ce secteur ? On se nourrit de ses admirations. Dans « Je ne te mangerai pas tout de suite », elle propose sept récits plus insolites les uns que les autres ; et je vous en laisse la surprise.

Le premier texte est intitulé « Je m'interdis » et tout en énumérant ce qu'elle s'interdit (cela commence par la mousse au chocolat!), elle révèle en positif tout ce qu'elle est, dans le réel et dans le fantasme.

Le deuxième texte est le cheminement de la pensée, mais dans quel décor !

Ensuite, l'idée de « tomber » quand le personnage de Sarane s'en va est magnifique. Un grand moment, toujours ponctué par la pensée de celle qui raconte.

L'écriture d'Emmanuèle Sandron nous enveloppe, nous envoûte comme une sorte d'incantation littéraire. C'est idéal pour découvrir les thèmes du recueil : le désir, la transgression, la volupté, l'interdit...

 

Jacques MERCIER

 

Je ne te mangerai pas tout de suite, Nouvelles, Edition Luce Wilquin, 126 pages, 12 euros.

 

 

 

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21 04 16

Montmartre est triste sans toi

_marianne levaux.jpgMarianne Levaux nous plonge corps et âme dans une histoire d'aujourd'hui, qui pourtant a des résonances de toujours. Excellent roman que "Montmartre est triste ce soir" !

La disposition des phrases est particulière – comme une respiration, un halètement - et nous aide à mieux suivre le cours du récit et des réflexions.

Elle a du style et s'y entend pour décrire : « On discernait l'haleine mouillée d'un jardin en contrebas » ou ce trait : « Nathan disait toujours en riant que le pire n'est jamais décevant ».

Les phrases mises en exergue devant chaque chapitre jettent à chaque fois une lumière, une teinte, une intensité différentes sur le décor où l'on va pénétrer. Comme cette citation « Notre défiance justifie la tromperie d'autrui » de La Rochefoucauld.

Laissez-vous prendre par la main, découvrez Eve, peintre, Fernand, le fils du concierge, Juan, le voisin entreprenant, Andréï, le voyeur, Bianca, la galeriste... Des personnages qu'on semble déjà connaître après quelques jours – car l'histoire se déroule entre mars et septembre – et qui vont nous entraîner dans le mystère et la création de Marianne.

Enfin, un dernier mot : j'adore le titre ! « Montmartre est triste sans toi » est une trouvaille. Le roman en recèle bien d'autres.

Jacques MERCIER

"Montmartre est triste sans toi", roman, Marianne Levaux, Edilivre, 240 pp. 19 euros.

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31 03 16

Commet je M'appelle ?

_costermans.jpgLe livre Comment je M'appelle de Dominique Costermans est intelligent et plein d'humour, sérieux et agréable à la fois. Ce sont des mini-récits de vie autour du prénom, de celui qu'on nous a imposé, de celui qu'on a renié ou modifié. Le prénom nous « inscrit dans l'ordre familial, social et symbolique » explique l'auteure.

Dominique Costermans est une nouvelliste et une vulgarisatrice scientifique, voilà pourquoi ce livre plaît tant !

En exergue, une citation de Jacques Lacan : « Ce langage dans lequel vous avez crû et grandi, que vous avez reçu chacun dans vos familles, n'est pas quelque chose qui vous a été transmis sans vous véhiculer en même temps toute une réalité vacillante et frémissante faite du désir de vos parents ».

Dans l'avant-propos, Dominique explique : « J'ai toujours été fascinée par l'origine des prénoms et par leur signification. Petite, je lisais et relisais l'almanach de mes parents, un petit Marabout des années 1960 où les Valérie, les Nathalie, les Vincent et les Olivier commençaient à ravir la vedette aux Nicole, aux Jacques, aux Martine et aux Françoise. Les Véronique et les Michel étaient en perte de vitesse, les Andrée et les Simone n'avaient plus du tout la cote, les Virginie et les Émilie dataient d'un autre siècle. On n'imaginait pas que reviendraient un jour les Amandine et les Chloé, ou que débarqueraient les Kévin et les Kimberley ».

J'adore ! Toute notre histoire surgit ainsi...

L'enquête qu'a menée l'auteure a porté sur 814 personnes, dont 463 ont répondu. Son parti-pris a été de ne contacter que des gens qu'elle connaissait de près ou de loin. Ce choix méthodique est une des clés du succès de l'enquête.

Entre les prénoms classés par ordre alphabétique, on trouve de très intéressantes pages sur l'administration, sur les prénoms refusés, le prénom marqueur social, le prénom est une musique, etc.

Une précision importante, il ne s'agit bien sûr pas d'un ènième livre sur l'origine étymologique du prénom, mais bien sur le sens de l'avoir attribué et des réactions que cela entraîne dans nos vies.

Un ouvrage passionnant, que l'on ouvre à n'importe quelle page au hasard des prénoms de nos proches ou d'autres...

 

Jacques Mercier

 

« Comment je M'appelle », (Porter un prénom, du déterminisme à la liberté) Dominique Costermans, Editions Academia, 262 pp, 22 euros. www.editions-academia.be

 

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25 03 16

« Ce n’est pas les oiseaux qui sont les plus beaux plumes qui chantent le meilleur ! »

Le mariage de Mlle Beulemans .jpgFrantz Fonson (1870-1924) est acteur et directeur du Théâtre des Galeries à Bruxelles quand il rédige avec le journaliste Fernand Wicheler (1874-1935) Le Mariage de Mlle Beulemans, une comédie en 3 actes créée au théâtre de l'Olympia de Bruxelles le 18 mars 1910 et reprise à Paris, au théâtre de la Renaissance, le 7 juin 1910, une œuvre impayable mêlant le français au dialecte brusseleer et à la zwanze, dont le texte vient de reparaître aux Impressions nouvelles dans la célèbre collection « Espace Nord ».

On connaît l’argument :

Le jeune parisien Albert Delpierre est épris de Suzanne, la fille d'un brasseur bruxellois, M. Beulemans, chez qui il est en stage. Mais les obstacles se multiplient : Suzanne est déjà fiancée à Séraphin Meulemeester dont on apprendra qu’il a un enfant d'une jeune ouvrière ; Mlle Beulemans entreprendra alors de rompre ses fiançailles avec Séraphin et de le convaincre de retourner auprès de celle qu'il aime et de son fils. Parallèlement, elle se rapprochera d’Albert, mais Beulemans, exaspéré par les manières délicates et le « beau » français du nouveau prétendant, proclame qu'il « n'aime pas ce garçon » et voit grandir sa mauvaise humeur en apprenant qu'il est évincé de la présidence d'honneur de la Société des Brasseries.

Le succès fut immense et demeura pérenne, notamment dans la mise en scène pour la télévision de 1967 dans laquelle jouèrent Christiane Lenain, Jacques Lippe ainsi que Leonil Mc Cormick, et la pièce fut montée ensuite en 1978, 1998, 2004 et 2014, avec d’autres troupes, mais toujours le même triomphe.

Plus fort encore, dans un message dédié en 1960 au public bruxellois pour le cinquantenaire de la pièce, Marcel Pagnol raconta lui-même la genèse sa Trilogie marseillaise :

« Vers 1925, parce que je me sentais exilé à Paris, je m’aperçus que j’aimais Marseille et je voulus exprimer cette amitié en écrivant une pièce marseillaise.

Des amis et des aînés m’en dissuadèrent : ils me dirent qu’un ouvrage aussi local, qui mettait en scène des personnages affublés d’un accent aussi particulier, ne serait certainement pas compris hors des Bouches-du-Rhône, et qu’à Marseille même, il serait considéré comme un travail d’amateur. Ces raisons me parurent fortes et je renonçai à mon projet : mais en 1926, je vis jouer Le Mariage de Mlle Beulemans ; ce chef-d’œuvre avait déjà 16 ans et son succès avait fait le tour du monde.

Ce soir-là, j’ai compris qu’une œuvre locale, mais profondément sincère et authentique pouvait parfois prendre place dans le patrimoine littéraire d’un pays et plaire dans le monde entier.

J’ai donc essayé de faire pour Marseille ce que Fonson et Wicheler avaient fait pour Bruxelles, et c’est ainsi qu’un brasseur belge est devenu le père de César et que la charmante mademoiselle Beulemans, à l’âge de 17 ans, mit au monde Marius.

Il y a aussi un autre personnage qui doit la vie à la comédie bruxelloise : c’est M. Brun qui est assez paradoxalement le fils naturel du parisien Albert Delpierre. J’avais en effet remarqué que son accent faisait un plaisant contraste avec celui de la famille Beulemans et qu’il mettait en valeur la couleur bruxelloise de la pièce. C’est pourquoi, dans le bar marseillais de César, j’ai mis en scène un Lyonnais. »

Sans le moindre ostracisme

Bernard DELCORD

Le mariage de Mlle Beulemans – Comédie en 3 actes par Frantz Fonson et Fernand Wicheler, préface et postface de Paul Emond, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, collection « Espace Nord », septembre 2015, 235 pp. en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 8,50 €

Écrit par Brice dans Belge, Bernard Delcord, Théâtre | Commentaires (0) |  Facebook | |

15 03 16

Chroniques passionnantes

_crickillon.jpgUne des spécialités littéraires de notre pays est l'imaginaire. Elle se décline sous une série de formes intéressantes, comme le fantastique, la science-fiction ou le heroic fantasy. Jacques Crickillon a eu l'excellente idée de tenir entre 1988 et 2013 des chroniques à ce sujet. L'édition Samsa et l'Académie royale de langue et de littérature françaises éditent ces chroniques sous le titre de « Compagnons d'aventure ».

Arnaud de la Croix dans l'introduction resitue le propos : « Un quart de siècle au rythme d'une chronique bimestrielle dans la revue Lectures, destinée en priorité aux bibliothécaires de la Communauté française de Belgique, le romancier et poète Jacques Crickillon, dont l’œuvre a été consacrée par différents prix, parmi lesquels le prestigieux Prix Rossel en 1980, s'est attaché à recenser et critiquer les parutions nouvelles dans plusieurs domaines de la littérature dite de genre. » Plus loin : « Son jugement est sans appel. A l'aube du XXIe siècle, il indique par exemple « le caractère prophétique de la SF de haut niveau ». Et de préciser, que l'auteur stigmatise avec un singulier et salutaire franc-parler : "Ce genre méprisé par les peigne-culs de la pseudo-culture véhicule depuis plus d'un demi-siècle les seules interrogations qui comptent, celles de la morale et de la métaphysique : Qui suis-je ? Et qu'est-ce qu'un humain ? »

Jacques Crickillon dans sa préface écrit des choses magnifiques, par exemple : « Sans l'imagination, l'écrivain n'est qu'une fourmi laborieuse. »

Il nous embarque ensuite dans un incroyable état des lieux. Il met en avant ses découvertes et ses avis, nous fait découvrir et redécouvrir.

Voici le début de sa première chronique en 1988 : « Et si l'on parlait des livres dont on en parle jamais ? Cette littérature d'aventure, classée paralittérature en francophonie, comme si de raconter n'était pas le propos du roman, comme si un bon romancier devait être avant tout philosophe et moraliste ! Si Jean Ray avait écrit en anglais, il serait considéré comme un classique aux côtés de Stevenson et de Fenimore Cooper.(...) Ces derniers temps, bien des livres d'aventure m'ont séduit et j'ai la faiblesse d'aimer faire partager mes découvertes. » Le style et le ton de Crickillon sont originaux : « Lisez et relisez d'abord Le Seigneur des anneaux. Lecture lente, attentive. Ça n'est pas du surgelé, que diable ! Lecture qui réclame l'environnement de la nature sauvage... »

Quelques endroit picorés dans ce merveilleux livre de découvertes. Il parle de Sternberg : « Dans les Contes à régler, on retrouve l'humour noir, le froid ricanement, la déception cachée sous le sarcasme de celui qui, dans Les Pensées, écrivait : « Il n'est pas nécessaire de réussir pour désespérer. » ou « Il y a deux sortes de ruminants : les bovidés qui ruminent de l'herbe et les humains qui ruminent du verbe ».

Plus loin, il fustige la Francophonie qui a dédaigné des écrivains comme Lewis Carroll « rejeté jusqu'il y a peu au rayon des petites histoires pour mouflets » ou Paul Féval « utilisé comme réserve à navets cinématographiques » ou enfin l'Italien Collodi « totalement effacé par son enfant de bois Pinocchio, avec même son œuvre édulcorée par Walt Disney et qui a été totalement purgée de sa pensée anarchisante ».

En 1993, Jacques Crickillon parle du Liégeois Alain Dartevelle : « Comme il arrive le plus souvent à nos écrivains de talent, Dartevelle traite son genre littéraire d'élection avec la liberté d'invention qui fleurit, vénéneuse et pulsante, dans notre marge nordique de la francophonie ».

L'auteur nous donne à aimer ces genres marginalisés, nous les explique, nous les définit. Il évoque Thomas Owen, Jean Muno, et au passage la collection dont je fus un temps le directeur littéraire « Les Maîtres de l'Imaginaire », ce qui me vaut d'être cité dans l'index avec mes années de naissance... et de mort en 2008 (Erreur sans doute par rapport à mon départ de la RTBF cette année-là... J'en souris, car c'est une première et forcément ça arrivera... avec une autre année!).

Encore, pour conclure, ce paragraphe génial : « Notre monde est-il à ce point insupportable (comme s'exclamait Joris-Karl Huysmans quand il avait égaré ses pantoufles) que depuis ses origines l'Humanité ne cesse d'en imaginer d'autres, sur Terre ou dans un improbable ailleurs ? C’est que la mort guette, que la perfection n'est pas de ce monde. Alors, rêvons ! »

 

Jacques Mercier

 

Compagnons d'aventure (Chroniques de Science-fiction, fantasy et fantastique (1988-2013), Jacques Crickillon, Éditions Samsa, Bruxelles. 280 pp. 22 euros.