26 09 17

Mardi-tes-moi, Charles

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 Nous évoquions, le 31 août dernier, les 150 ans du décès de Charles Baudelaire ( 1821-1867) (voir billet sur ce blog) 

L'anniversaire est prétexte à la publication d'une biographie aussi intéressante, que fouillée et instructive, sous la plume vivante de Marie-Christine Natta, spécialiste du dandysme.

Dandy, le poète l'était, dans son habillement, son comportement, sa quête du Beau.  Atteint de "déménagite" aiguë  -  pour échapper à ses créanciers - Baudelaire fut un prolixe épistolier. L'angle d'approche de la biographie fait généreuse part à sa correspondance pour la grande joie de notre blog. Les lettres à sa Maman, veuve en deuxièmes noces du Général Aupick, sont une source sûre et passionnante d'accès à l'âme d'un être complexe, souvent inquiet, toujours désargenté.

Précieux  et assez inédit aussi - je pense - ce focus sur l'amitié qui lie le poète à son éditeur,  Auguste Poulet - Malassis et le merveilleux dévouement de ce dernier à la cause de l'auteur controversé des Fleurs du Mal.

C'est dit, ce sera fait, nous plaçons l'étude de la correspondance du poète, critique d'art, et grand ami ..des Belges, au programme d'une prochaine année de cours épistolaires.

Soyez remerciée, Marie-Christina Natta, pour ce travail d'investigation colossal

Nous vous reviendrons

Apolline Elter

Baudelaire, Marie-Christine Natta, biographie, Ed. Perrin, août 2017, 896 pp

 

 

 

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23 09 17

Opé-rats

"Ainsi Degas franchit-il, avec cette sculpture, une double frontière symbolique: celle de la bienséance et celle des règles académiques de l'art. Il accomplit une révolution à la fois morale et esthétique, il brise les tabous."

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Bronze posthume d'Edgar Degas (1834-1917) - entendez par là que la statuette végétait à l'état de cire en son atelier,  que c'est Albert Bartholomé, son fidèle sculpteur qui en tira les bronzes -  La petite danseuse de quatorze ans a d'emblée diffusé un parfum de scandale et fait couler des rivières d'encre.

Sa première exposition date d'avril 1881, au Salon des Indépendants.  Le visage disgracieux de la fillette  - une certaine Marie Geneviève Van Goethem - le port d'un tutu de gaze et de tulle et d'une chevelure - de poupée - spécialement commandée pour l'occasion, la nudité crue habillée,  l'aura de misère qui se dégage de l'oeuvre... offusquent la bienséance .. tant que l'hypocrisie ambiantes.

Car sous le mythe du " gracieux petit rat de l'opéra " se révèle une réalité glauque de libertinage, pédophilie,  imposés à des enfants issus de milieux misérables.

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Fascinée par le bronze dont on peut admirer un exemplaire au musée d'Orsay, la romancière Camille Laurens a mené un travail d'investigation de longue haleine - deux années - et de grand intérêt, pour comprendre les motivations de l'artiste : Edgar Degas voulait-il provoquer le public, le sensibiliser à une réalité choquante, dénaturant de la sorte sciemment le vrai visage de son modèle? 

Cette enquête au coeur de la création permet de mieux cerner la place de Degas au sein du mouvement impressionniste. En imposant ainsi une réalité crue et sans filtre, le sculpteur offre à sa réalisation une place à part , qui tient davantage de l'oeuvre naturaliste.

Elle permet au lecteur d'approcher une réalité sociale perverse - la statut de petit rat -  et l'épreuve que constituent les séances de pose, sous le regard clinique quand il n'est cruel de l'artiste un peu ermite, grandement énigmatique qu'est Degas.

 Une approche ..fascinante

Apolline Elter

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, essai, Ed. Stock, août 2017, 176 pp

 

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20 09 17

Un certain questionnaire

9782234075696-001-T.jpeg "  Je  n'oublie pas qu'à l'origine de mon projet il y a cette interrogation: le «question- 
naire de Proust» est toujours présenté et analysé seul. Qu'en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères? Est-il vraiment si exceptionnel? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux?" 

C'est à une démarche inédite,  partant, primordiale, que se livre Evelyne Bloch-Dano, biographe chère à notre blog: analyser les réponses de Marcel Proust à ce "fameux" questionnaire -  qui portera son nom même si l'écrivain n'en est pas le concepteur - dans le contexte exact de sa rédaction et d'une datation portée au 4 septembre 1887. Marcel Proust avait seize ans quand il remplit aimablement l'album " Confessions" que lui tendait sa jeune amie, Antoinette  fille de Félix Faure, futur Président français. Les questions étaient rédigées en anglais -  souvenez-vous, nous l'avons évoqué:  Camille Claudel se prêtera elle-même, avec facétie,  au jeu de questions que lui soumet son amie anglaise Florence Jeans, fin des années '80.  Marcel Proust y répond en français avec une maturité qui d'emblée le distingue des camarades de son âge  et de leurs questionnaires passés sous la loupe vigilante de la biographe.

L'enjeu de l'enquête, longue et minutieuse, est donc de taille qui nous permet de discerner la singularité qu'affiche l'adolescent Proust et les germes de thèmes que nous retrouverons dans La Recherche.  C"'est certain, ces réponses sont formulées à une période-clef, capitale,  de son évolution: celle d'un adolescent bousculé par ses condisciples et les questions identitaires, sexuelles qui le taraudent.  Nous devons à André Berge,  fils d'Antoinette Faure, la découverte providentielle, en 1924,  de l'album de sa mère et la confirmation par cette dernière de l'auteur du questionnaire.

Quelques années plus tard, Marcel Proust répondra à un second questionnaire qui paraîtra sous la forme de Confidences de salon. Le fac similé en est reproduit en fin d'essai.

Nous associant à une démarche - et ses tâtonnements- empreinte de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, Evelyne Bloch-Dano nous ouvre une voie d'accès fondamentale à la jeunesse de Marcel Proust.

Apolline Elter

Une jeunesse de Marcel Proust- Enquête sur le questionnaire,  Evelyne Bloch-Dano, essai, Ed. Stock, septembre 2017, 288 pp

 

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07 09 17

Revanche concentrationnaire

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 Récemment révélée au grand public par l'attribution, fin 2016,  du prix Femina de l'essai à sa biographe, Ghislaine Dunant ( Charlotte Delbo, La vie retrouvée, Ed. Grasset, août 2016, 608 pp) Charlotte Delbo (1913-1985)  résistante communiste, internée aux camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  avait très peu de chance de survivre, du moins moralement, à l'enfer concentrationnaire.  Elle perd son mari, Georges Dudach, fusillé fin mai 1942, quelques semaines après leur arrestation conjointe, le 2 mars 1942,  et connaît, au sortir des camps,  quelques épisodes de dépression.

Mais elle choisit de se tourner vers la vie,  de s'offrir d"éclatantes revanches " comme elle le promet dans une lettre adressée à Louis Jouvet, peu après sa libération. Elle le fait, construit une oeuvre rare,  puissante, singulière, cathartique, englobant en cette sorte de testament littéraire, ses pairs, compagnons de l'enfer.

Quitter Auschwitz par l'écriture

Entrée en contact avec l'écrivain lors de la rédaction de son suffocant  Kinderzimmer (roman, Ed. Actes-Sud, 2013), Valentine Goby est saisie par la puissance verbale de son écriture, d'un travail sur la langue qui tente de nommer l'indicible, de s'en affranchir, de témoigner pour ses compagnes non "Revenue[s] d'entre les morts'.

"Auschwitz y surgit en textes souvent courts, scènes tantôt hallucinées, tantôt d'une sidérante acuité, sensations vives, poèmes, récits du retour déclinés à la façon d'une litanie. C'est une mosaïque de visions stroboscopiques, de sons sans raccords, qui en dépit de la monotonie du décor, la boue, la neige à l'infini, ne forment jamais complètement paysage. La glace. Le ruisseau. La civière, les mortes tête pendante. L'appel. La tulipe à la fenêtre d'une maison isolée. Le block. La soif. La terre au fond des tabliers. Un râle, la nuit. Auschwitz est une expérience du fracas restituée tesson après tesson, et l'écriture une entreprise d'ordre archéologique." 

L'essayiste, romancière, balise sa démarche, le processus de sa quête - c'est par la non-juive Charlotte Delbo que la non-juive et partant, peut-être moins "autorisée",  Valentine Goby a accès à Auschwitz - et d'une révélation sidérante de solidarité:

"C'est mon voyage et non le sien. Je ne détiens aucune clé, j'ignore bien des motifs souterrains, des intentions silencieuses, conscientes ou inconscientes de Charlotte Delbo, j'émets seulement des hypothèses. Je cherche des clés moins en elle qu'en moi. Ce que j'écris, c'est un regard. Une tentative de décryptage du processus intime à l'œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre, l'une à l'autre; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie."

Une solidarité qu'on retrouve -  du moins, je le crois, en infusant les extraits présentés - dans l'écriture même de cet hommage,  de cette rencontre d'âmes.

Qui en saisit les paradoxes, les côtés dérangeants:

"Jusqu'à la lecture de Charlotte Delbo, ces heures passées sous les néons de la bibliothèque Clignancourt, j'aurais juré aussi qu'un déporté était toujours mort à lui-même, en dépit de toute volonté. C'est une des raisons pour lesquelles l'écriture de Charlotte Delbo dérange: par sa grâce, elle peut refuser de vivre en victime."

Apolline Elter

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

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31 08 17

Pauvre ...Baudelaire

Baudelaire au pays des singes.jpgLes singes, ce sont les Belges, c'est nous.

Voilà qui augure d'une belle approche de notre culture.

 Il est de notoriété publique que le célèbre auteur des Fleurs du Mal n'a pas aimé notre patrie, s'est vengé d'un accueil qui ne fut pas à la hauteur de ses espérances, dans un recueil de publication posthume, Pauvre Belgique.

 Biographe du poète ( Gallimard, collection Folio biographies, 2006), Jean-Baptiste Baronian nous trace la séquence des événements qui ont conduit l'écrivain à ce peu amène sentiment, en un essai alerte, vivant, en tous points passionnant.

 S'il quitte la France pour débarquer en Belgique, le 24 avril 1864, c'est parce que Charles Baudelaire a pris "Paris et la France en horreur"  ainsi qu'il l'écrit à sa mère, Caroline Aupick,  en lettre du 1O août 1863.  Son génie n'y est  pas reconnu à sa juste valeur et la condamnation  des Fleurs du Mal ne lui a pas valu la publicité conférée au Madame Bovary de son contemporain Gustave Flaubert.

 L'artiste incompris se fait donc inviter en notre plat pays pour rencontrer, à Bruxelles,  des éditeurs dynamiques, donner des conférences au Cercle artistique et littéraire, ancêtre du  "Gaulois"  et collaborer, de sa plume, au quotidien L'indépendance belge.

 Las, le succès n'est d'aucun rendez-vous.   Ses conférences sont des  fours -  il s'acharne,  en dispense gracieusement mais il n'est guère bon orateur - les éditeurs ne se pressent au portillon de son édition et L'indépendance belge entend bien se passer de ses services.

 De là à prendre la Belgique en aversion, il n'y a qu'un pas, que le génie aigri franchit allègrement.

Il prend des notes, se moque, fustige les moeurs, l'imbécillité des Belges, leur cuisine infecte - rédige même un pamphlet pour célébrer, à sa façon, le décès de leur Roi Léopold Ier.

 Que diable reste-t-il deux ans dans cette galère, dans un pays à ce point haïssable qu'il le  rend "sage par l'impossibilité de (se) satisfaire"  ?

 Parce qu'il veut rentrer en France la tête haute et.. les finances quelque peu rétablies.

 Ce ne sera pas le cas. 

 Il réintègre  son pays, en juillet 1866,  dans un état physique et cérébral pitoyable, pour y mourir un an plus tard, le 31 août 1867.

 Un triste anniversaire, dont nous célébrons, ce jour, les 150 ans

 Mais attention, tout n'est pas  sombre dans ce pénible séjour en La Grotesque Belgique: par le biais de son éditeur, Auguste Poulet-Malassis, Charles Baudelaire a rencontré l'artiste namurois,  Félicien Rops, un vrai ami. Nous reviendrons plus tard et longuement sur cette féconde amitié.  Arthur Stevens, frère d'Alfred et de Joseph,  le célèbre photographe Nadar, Théophile Gautier .. font partie de ces intimes qui rendront le séjour parmi  les singes, un peu moins pénible, moins mortellement ennuyeux. Victor Hugo l'accueille un temps dans son clan..

 Une lecture engageante, spirituelle,  que je vous recommande haut et fort

 Apolline Elter

 Baudelaire au pays des singes, Jean-Baptiste Baronian, essai, Ed  Pierre-Guillaume de Roux,  mai 2017, 160 pp

 

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Jean-Baptiste Baronian était l'invité, le dimanche 16 juillet, d'une sympathique balade littéraire fluviale,  joyeusement animée par Rony Demaeseneer et Roel Jacob, à l'initiative conjointe de Bruxelles-les-Bains et de la Bibliothèque des Riches-Claires

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21 08 17

Coup d'envoi de la rentrée

L'heure de la rentrée (littéraire) a sonné et avec elle, celle de nos chroniques, coups de coeurs, billets de ferveur.

Saluons la parution, ce jour, du troisième roman de Gaëlle Nohant, portrait saisissant,  parce que vécu de l'intérieur, du poète surréaliste Robert Desnos, né en 1900 - la même année qu'Antoine de Saint-Exupéry - décédé le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt (ancienne Tchécoslovaquie) , d'un typhus contracté, alors même que le camp venait d'être libéré de l'Occupant nazi...

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Centré sur les Années folles, la vie parisienne, amicale, amoureuse, littéraire .. de l'enfant du quartier des Halles, le focus ne quitte pas le protagoniste. Il est omniprésent, tant il habite l'esprit et le coeur de la romancière.

S'il côtoie un temps André Breton,  Robert Desnos rompt rapidement avec l'ombrageux père du surréalisme, Qu'importe, ses amis sont légion,  Man Ray, Alejo Carpentier, Paul Eluard,  Jacques Prévert,  Théodore Fraenkel,  Antonin Artaud, André Masson, Jean-Louis Barrault, Kiki, Fredrico Garcia Lorca,  Hemingway….

ils se rejoignent au café  (les Deux-Magots, la Coupole), refont le monde,  consolident leurs liens, leurs voies d'expression.

Côté amour, le cœur du poète bat intensément: accablé par la mort d'Yvonne George, Robert restera fidèle à son second amour, Youki Foujita.

Sa veine d'écriture laisse part large à l'expression "surréaliste"  de l'inconscient ; elle se décline en poèmes, bien sûr, mais aussi en scénarii de cinéma, de publicité, chroniques radiophoniques et même en chansons, telle la célèbre Complainte de Fantomas, écrite sur une musique de Kurt Weill, pour les besoins du film Fantomas, de Pierre Souvestre et Marcel Allain (1933)

Mais la guerre approche et l'antisémitisme oeuvre à sa sale besogne.

Engagé dans la résistance,  Robert Desnos est arrêté par la Gestapo,  le 22 février 1944, en son appartement de la rue Mazerine, sous les yeux de Youki, qui devient narratrice du récit (quatrième partie)

Usant d'humour et d'optimisme comme derniers remparts contre la barbarie,  Robert succombe à sa libération..

Sans tes lunettes, la nuit tu es aveugle. Dans la grange opaque où on vous a parqués, tu es désorienté. Tu t'égares dans le clan des Soviétiques. Depuis le début, les Russes, déshérités parmi les déshérités, forment contre vous un bloc hostile. À Flôha tu en plaisantais, imitant les prières de ton ami Rödel: « Mon Dieu, délivrez-nous des Russes. Les Allemands, on s'en chargera nous-mêmes. »

 Il est enterré au cimetière Montparnasse à Paris

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, roman, Ed. Héloïse d'Ormesson, 17 août 2017,  540 pp

Apolline Elter

 Billet de faveur

AE : Gaëlle Nohant, on vous sent totalement imprégnée de Robert Desnos. Vous lui rendez la vie, en quelque sorte. Qu’est-ce qui vous a menée à lui ?

Gaëlle Nohant :

Robert Desnos m’accompagne depuis l’âge de 16 ans, j’ai eu la chance d’avoir un professeur qui l’aimait beaucoup et nous a fait découvrir un large choix de ses poèmes. Sa poésie a été une révélation pour moi et ne m’a plus quittée. Au fil du temps, j’y ai puisé de l’énergie, une forme de consolation, de quoi raffermir ma vocation littéraire dans les périodes de doutes… C’est le poète qui me touche le plus. En 2015, je me suis dit qu’il était temps de lui rendre un peu de ce qu’il m’avait donné. C’était le 70ème anniversaire de sa mort, mais il était passé à peu près inaperçu. J’ai réalisé qu’il n’avait pas la postérité qu’il méritait en tant que poète et en tant qu’homme, et j’ai eu envie de le faire rencontrer aux lecteurs. Pour cela, le faire revivre avec ses amis, ses amours, ses combats, dans le Paris de l’époque m’a  paru la meilleure forme, et le plus bel hommage. Contrairement à la biographie, le roman me permettait de m’approcher tout près de lui, jusqu’à entendre battre son cœur. Le détour par la fiction est le meilleur moyen, me semble-t-il, de rejoindre un forme de vérité profonde de l’être. Ici, comme tous les personnages de ce roman ont existé, l’exercice tenait du numéro de funambule, il fallait tout inventer « entre les clous », en respectant la personnalité et la vérité de chacun, c’était difficile mais passionnant. La vie de Desnos est un roman, et lui-même est un vrai héros incroyablement vivant et attachant. Quand on fait sa connaissance, comment ne pas l’aimer ? J’espère que les lecteurs seront nombreux à s’attacher à lui et à aller le découvrir ensuite à travers son œuvre.

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21 08 17

Colette fait des siennes

Les vacances ont ceci de bon qu'elles vous permettent de rectifier quelque tir, quelque retard de lecture, tel cet angle d'approche majeur d'une écrivain chère à notre blog.
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    Quand on découvre la biographie que l'Académicienne Dominique Bona consacre à la célèbre romancière et ses amitiés féminines - et plus quand affinités - on se dit qu'on est loin d'en avoir tout dit sur Colette, d'en avoir tout su.

             Colette gourmande, Colette éternelle amoureuse, Colette est aussi une amie au coeur pétri de générosité.

             L' angle d'approche est - à mon sens - inédit, qui saisit Gabrielle Sidonie ... Colette au début de la Grande Guerre -  elle a 41 ans - au coeur du vieux chalet en bois, sis au numéro 57 de la rue Cortambert (Paris - XVIe) qu'elle partage avec  trois beautés brunes, Annie de Pène, journaliste, écrivain, son "alter égale", son annie d'enfance, Musidora, as " petit Musi", une artiste polymorphe, future vamp incontestée du cinéma muet, et Marguerite Moreno, actrice également . Henry de Jouvenel est parti au front et avant de le rejoindre à Verdun, en toute discrétion, Colette meuble d'un quatuor de grande amitié cette solitude qu'elle ne peut supporter. Les quatre femmes ont quasiment le même âge, à l'exception de Musidora, la jeunette du phalanstère.

             Quatre femmes aux cheveux courts  -  elles font fi des codes capillaires - qui se la jouent garçonnes en ce temps où Paris, livré aux femmes, ressemble à un gynécée.

            Quatre femmes qui se partagent les tâches domestiques, à la guerre comme à la guerre, leurs ressources et secrets intimes. Quatre femmes qui font de leur amitié et de cette liberté inédite,  une force.

  " Quatre gourmandes que les restrictions alimentaires dues à la guerre mettent alors à rude épreuve. "

          Prétexte à une nouvelle et passionnante approche d'une femme pour qui l'amour, sous toutes ses formes, est le credo de vie, la biographie aborde avec allant ,  ses deux mariages, avec Willy puis avec Henry de Jouvenel, sa liaison avec Missy - marquise Mathilde de Morny - Bertrand de Jouvenel   de trente ans son cadet, mais aussi - et cela donne envie de creuser le sujet - le sentiment maternel qu'elle a porté à d'autres heureuses élues que Bel-Gazou, sa propre fille.

              Si son allure semble rustique, si ce n'est excentrique,  à bien des Parisiens et à l'aimable abbé Mugnier, Colette révèle, sous l'extraordinaire richesse de sa plume, un tempérament d'une sensibilité, d'une complexité abyssales.

Colette  et les siennes, Dominique Bona, biographie, Ed. Grasset, mars 2017,  432 pp

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11 08 17

Quoi de neuf ? André Gide

gide folio.jpgUne lecture de fin d'été ? Le « Journal » d'André Gide. Il s'agit de la pièce maîtresse de son oeuvre. Il abordait (ici une anthologie de Peter Schnyder) entre 1899 et 1949 des sujets transgressifs sur la sexualité, la religion, la morale.

En voici quelques extraits pour vous en donner une petite idée. Pour ma part, j'ai de nombreuses pages remplies de ses phrases. Un grand bonheur de lecture et de réflexion ! (Je l'ai lu en numérique!)

 

Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire

Il faut de l’esprit pour bien parler, de l’intelligence suffit pour bien écouter.

Les trois quarts de la vie se passent à préparer le bonheur ; mais il ne faut pas croire que pour cela le dernier quart se passe à en jouir.

On ne crée rien sans une patience divine.

Que m’importent les dons, chez qui ne sait pas les mûrir ?

Comme il est tard déjà ! dans la journée et dans ma vie…

Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse.

Résumons : pour être poète, il faut croire à son génie ; pour devenir artiste, il faut le mettre en doute. L’homme vraiment fort est celui chez qui ceci augmente cela.

Plus un humoriste est intelligent, moins il a besoin de déformer la réalité pour la rendre signifiante.

Je préfère l’amitié, l’estime et l’admiration d’un honnête homme, à celle de cent journalistes.

Me répéter chaque matin que le plus important reste à dire, et qu’il est grand temps.

Je ne crois pas que la mort soit particulièrement difficile à ceux-là qui précisément auront le plus aimé la vie. Au contraire.

Je laisserai mes livres choisir patiemment leurs lecteurs ; le petit nombre d’aujourd’hui fera l’opinion de demain.

On a dit que je cours après ma jeunesse. Il est vrai. Et pas seulement après la mienne.

« Avoir raison »… Qui donc y tient encore !… Quelques sots.

Le plus grand bonheur, après que d’aimer, c’est de confesser son amour.

Quel petit nombre d’heures, d’instants, chaque jour, sont vraiment occupés à vivre ! Pour quelques triomphantes oasis, quels immenses déserts à traverser !

Non s’efforcer vers le plaisir mais trouver son plaisir dans l’effort même, c’est le secret de mon bonheur.

Conquérir sa joie vaut mieux que de s’abandonner à la tristesse.

Un esprit incapable de révolte et d’indignation est un esprit sans valeur.

Aucun progrès de l’humanité n’est possible, que celle-ci ne secoue le joug de l’autorité et de la tradition.

Ceux qui n’ont jamais été malades sont incapables de vraie sympathie pour une quantité de misères.

Ah ! l’heureux temps où je n’étais pas écouté ! Et que l’on parle bien, tant qu’on parle dans le désert ! Certes, c’est bien pour être entendu que je parlais ; mais entendu pas tout de suite.

Si les autres écrivaient moins, j’aurais plus de plaisir à écrire.

Je crois qu’il est plus difficile encore d’être juste envers soi-même qu’envers autrui.

N’assoiffez pas qui vous voulez retenir de boire.

Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Sans eux, c’en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu.

 

Jacques MERCIER

 

« Le Journal » André Gide, Gallimard, Folio, 464 pp, 9,30 euros.

 

 

 

07 06 17

Bon anniversaire, Madame

Hébard.jpg Le jour de ses quatre-vingts ans, Frédérique Hébrard fait le serment , à Anne Franck  à "toutes ses espérances massacrées" d'écrire un livre de souvenirs  et d'hommages à ces nombreuses  et admirables femmes qu'elle a côtoyées depuis sa tendre enfance.

La fille de l'académicien André Chamson, épouse de Louis Velle, romancière à succès - On lui doit La Demoiselle d'Avignon, Le château des Oliviers, - fête, ce 7 juin, ses 90 printemps, promesse accomplie.

Guerre de 40-45,  début sur les planches, rencontres avec l'homme de sa vie - son mari- et avec des personnalités solaires et généreuses, telles les actrices Michèle Morgan, Brigitte Fossey, Eva Darlan...glaciales,  telle Simone de Beauvoir ou violentes..., maternités, souci de santé.. jalonnent le récit d'une vie heureuse et bien remplie,  empreinte d'une fondamentale bienveillance et de l'idée thucydidienne que " Les choses n'arrivent qu'à ceux qui peuvent les raconter." 

Bon anniversaire, Madame

 Apolline Elter

  Elle était une fois, Frédérique Hébrard, souvenirs, Ed Flammarion, mars 2017, 382 pp

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01 06 17

Minimalisme vous avez dit?

Certaines biographies vous subjuguent tant elles ciblent l'essence de leur sujet, 

Tel le portrait, par Laurence  Benaïm,  du décorateur Jean-Michel FRANK ( 1895- 1941)  pape du minimalisme et de la période des Arts déco.

Je vous reviens, à son sujet, à la rentrée, mais je ne peux vous  laisser passer été sans toucher mot de cette découverte. Le nombre de post-it fleurissant sur la tranche de l'ouvrage est, pour le moins, .éloquent

Jugez-en:

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Né à Paris, le 28 février 1895, au sein d'une famille juive aisée, Jean-Michel doit à son teint bistre, sa petite taille, sa démarche ..insolite, la conscience immédiate d'être différent. L'affaire Dreyfus qui sévit, dès sa naissance, fait grand obstacle à la volonté d'intégration des Frank à la France.

Nés sur le sol français, les frères aînés de Jean-Michel meurent en 1915 sous les drapeaux - français - de la Grande Guerre tandis que leur père se voit refuser la nationalité française, sous prétexte d'origines allemandes; il  ne s'en remet pas, se suicide, le 11 novembre 1915 à 11 heures, tandis que son épouse tombe progressivement en grave dépression..  Jean-Michel a 20 ans. Le destin familial va le poursuivre toute sa vie, semer le germe de son propre suicide, à New York, le 8 mars 1941.

Entre-temps, il a connu le monde, exprimé son angoisse existentielle, à travers une série de chantiers de décoration intérieure, qui en raison de la fortune, de la notoriété des commanditaires, signeront sa gloire. Il aménage - et dépouille de la sorte -  les intérieurs de Colette et Pierre Drieu de la Rochelle,  Marie-Laure et Charles de Noailles, .. de François Mauriac, Elsa Schiaparelli,  Nelson Rockfeller.. faisant du vide, de l'absence, du silence mais aussi du jeu de la lumière, sa marque de fabrique.  Les tons sont sobres, d'une palette qui va du blanc au brun, en passant par le beige; les matériaux rares, luxueux et communs, s'associent en une mixité bien d'avant-garde, les revêtements en galuchat, côtoyant ceux faits de simple paille. Notamment...

Une ascèse qui invite à la méditation et préfigure par de nombreux points notre esthétique contemporaine.

Un récit flamboyant

A suivre, assurément.

Apolline Elter

Jean-Michel Frank, Le chercheur de silence, Laurence Benaïm, biographie, Ed. Flammarion, avril 2017, 342 pp

 

 

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