15 03 11

L’affaire est dans le sac !

Le sac.gif« Le sac est à la femme ce que la coquille est à l’escargot. »

 

Considérant le sac « comme un formidable laboratoire ambulant, dont l’étude approfondie, aussi étonnant que cela puisse paraître, pourrait faire progresser la recherche fondamentale sur des questions extrêmement complexes, comme le rapport entre corps et pensées », Jean-Claude Kaufmann livre dans Le sac paru chez JC Lattès à Paris, les résultats d’une enquête, menée auprès d’un corpus féminin.

 

Après La Trame conjugale, analyse du couple par son linge (Nathan, 1992) Casseroles, amour et crises. Ce que cuisiner veut dire (Armand Colin, 2005) et Familles à table, (Armand Colin, 2007), le sociologue scrute, une nouvelle fois, les significations de gestes enfouis dans notre quotidien le plus élémentaire.

 

Tour à tour considéré sous son angle fonctionnel – celui du contenu – et son aspect extérieur – le look qu’il confère – le sac est passé également à la loupe de son port – épaule, mains, coude et même poignet – de son volume – les gros sacs auraient une fonction protectrice – de son histoire et des usages détournés qui en sont faits.

 

Parfois objet d’un coup de foudre et d’un véritable discours amoureux, le sac distingue le groupe des monogames  – femmes fidèles à un sac unique – de celui des polygames – femmes qui distillent dans l’exhibition de sacs différents des facettes d’identité plurielle. Revêtant, pour les deux groupes, une fonction identitaire essentielle, prolongement fonctionnel et/ou extérieur de sa détentrice.

 

Si l’ordre qui y règne semble révélateur de la personnalité – méticuleuse, organisée à l’extrême – de sa propriétaire, on ne peut conclure la même chose du désordre, inhérent à sa structure. En point de mire, les téléphones portables et les clefs qui répondent rarement présents à l’urgence de leur utilisation, échappant par leurs poids et structure lisse à une hiérarchie d’ordonnance haut/bas strictement rationnelle.

 

Bonne nouvelle, Mesdames : vous n’êtes donc vraiment pas la seule à vous agacer de la sonnerie de votre portable, rouge et confuse de ne le produire illico….

 

Atout de taille : le format de l’ouvrage de Jean-Claude Kaufmann a été spécialement conçu pour tenir dans votre… sac.

 

Apolline ELTER

 

Le sac. Un petit monde d’amour par Jean-Claude Kaufmann, Paris, Éditions JCLattès, mars 2011, 252 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 17,50 € (prix France)

28 02 11

Cours de surf

WEB enjeux de confiance.gifOmniprésente, l’information sur Internet pose le problème de sa fiabilité : ce que l’on y trouve est-il exact, vérifié et recoupé ? Dans bien des cas, la réponse est négative. Mais des processus de validation ont été mis en place progressivement et s’avèrent de plus en plus pertinents.

C’est ce que montre avec beaucoup de clarté un passionnant petit ouvrage intitulé WEB : enjeux de confiance paru tout récemment aux Éditions De Boeck à Louvain-la-Neuve sous la plume de trois spécialistes éminents, Pierre-Jean Benghozi (CNRS et École Polytechnique à Paris), Michelle Bergadaà (Université de Genève) et Erwan Burkhart École romande d’arts et communication, Lausanne).

Dans cet essai enlevé, on trouve un aperçu des dispositifs de création de confiance qui se développent dans la société virtuelle et fournissent différents types de repères : blogs, réseaux sociaux, journalisme citoyen, notations par les utilisateurs, modèles de prescription, de recommandation et de construction de la confiance…

Ces dispositifs sont aussi le support d´enjeux économiques et financiers de plus en plus considérables et se transforment en repères de réflexion et d´action pour les internautes. C´est par exemple le cas des business model des sites d´information, du rôle central des intermédiaires-prescripteurs (comme Google), du poids grandissant des sites d´agrégation de contenus, des nouvelles modalités de protection et de rémunération de la propriété intellectuelle.

Dans ce vade-mecum de l’internaute d’aujourd’hui, les auteurs se penchent aussi avec sagacité sur les problématiques de la réputation (essentielle en matière d’e-business notamment, mais également pour les particuliers quand ils fréquentent des sites comme Facebook), de la cybercriminalité, du phishing, du e-commerce, des comparateurs de prix, des banques en ligne ou du e-voting…

 

Bernard DELCORD

 

WEB : enjeux de confiance par Pierre-Jean Benghozi, Michelle Bergadaà & Erwan Burkhart, Louvain-la-Neuve, Éditions De Boeck, collection « Le point sur… », février 2011, 180 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 12 €

15 02 11

Un beau combat en faveur du beau

Les musées aiment-ils le public.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 12/02/2011 sur le site du magazine satirique belge en ligne SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Dans son quatrième livre sous-titré Carnets de route d’un visiteur, Bernard Hennebert, fort d’une expérience de 25 années de déambulations muséales en Belgique et à l’étranger et de visites d’expositions prestigieuses (Van Gogh à Amsterdam, Toulouse-Lautrec à Paris, Magritte à Bruxelles, Giacometti à Seneffe, Bosch à Rotterdam, L’Art Déco à Londres, Chagall à Martigny ou Kahlo à Bruxelles), pose une question existentielle pour le monde culturel de Ce Pays et de Ce Continent : Les musées aiment-ils le public ?

 

Et sa réponse est bien évidemment globalement négative, tant la course au profit, ce nouveau concept culturel inspiré du libéralisme bling-bling en vogue de nos jours, est devenue un frein à la diffusion du beau autant qu’un prétexte aux arnaques en tout genre : hausse importante des prix d’entrée, présentation incomplète de la tarification, gratuités supprimées, interdiction de photographier, œuvres annoncées mais retirées, préventes obligatoires et de plus en plus hâtives.

 

Face à cette mainmise du fric sur l’intelligence, Bernard Hennebert propose de rassembler les usagers intéressés pour organiser un contre-pouvoir capable de neutraliser les évolutions mercantiles qui appauvrissent l’esprit des gens tout en enrichissant les institutions ou les créateurs d’événements (ce qui n’est pas illégitime en soi) au détriment des plus pauvres ou des plus faibles acteurs de la société (ce qui est un scandale). L’auteur montre que des avancées concrètes existent, mais qui ne sont guère médiatisées. Il s’emploie donc à les faire connaître dans la dernière partie de son livre, celui d’un authentique militant des droits de l’homme cultivé.

 

La préface est signée Bernard Hasquenoph, du nom d’un visiteur parisien qui mène de son côté des actions revendicatives vis-à-vis du musée du Louvre, du château de Versailles ou du musée d’Orsay (voir son site : http://www.louvrepourtous.fr).

 

PÉTRONE

 

Les musées aiment-ils le public ? par Bernard Hennebert, préface de Bernard Hasquenoph, Charleroi, Éditions Couleur Livres, janvier 2011, 176 pp. en noir et blanc au format 15 22 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 18 € 

13 02 11

Où il y a de la gêne, y a-t-il du plaisir ?

Pudeurs féminines.gifHistorien et professeur d'iconologie médiévale (ICART – Paris), Jean-Claude Bologne analyse dans Pudeurs féminines. Voilées, dévoilées, révélées, paru aux Éditions du Seuil à Paris, les manifestations de la pudeur –disposition plus ou moins marquée à dissimuler ce que nous ressentons comme une fragilité ou un caractère essentiel de notre personnalité– via la femme et l'Histoire occidentale, de l'Antiquité à nos jours. Une analyse qui se base sur quatre critères : la relativité, la sexuation de la pudeur, son lien avec le regard de l'autre et la honte.

 

L'essai conforte et confronte les réflexions inscrites dans L'Histoire de la pudeur que l'écrivain avait publiée en 1986.

 

« La pudeur d'une femme est en effet fonction de sa place dans la société. L'impudeur ne se limite pas à l'exposition de sa nudité mais s'étend à son comportement, aux lieux qu'elle fréquente, aux actes qu'elle s'autorise. »

 

Soulignant le danger d'analyser des comportements passés à la lueur de la mentalité actuelle, Jean-Claude Bologne propose une mise en perspective historique de la nudité, du regard porté sur elle et de la pudeur corollaire, sorte de voile immatériel. La dichotomie entre les parties inférieures et supérieures du corps, l'investissement sexuel du pied, la fonction des vêtements, les fantasmes associés... s'inscrivent dans un contexte historique brillamment exposé.

 

Bain, toilette, lit … et même rire, ivresse, fonctions éliminatoires et flatulences défient la pudeur, définie comme un sentiment préalable à la honte.

 

S'il reconnaît que d'un point de vue historique, la pudeur « a surtout été une affaire de femmes », l'écrivain se prend à souhaiter « une nouvelle conception de la pudeur [qui] puisse mettre fin à cette sexuation qui a le plus souvent contribué à une mutilation de la personnalité des femmes ».

 

Un opus véritablement magistral.

 

Apolline ELTER

 

Pudeurs féminines. Voilées, dévoilées, révélées par Jean-Claude Bologne, Paris, Seuil, collection « L’Univers historique », septembre 2010, 402 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22 € (prix France)

 

Foire du Livre 2011 (logo).png

 

Jean-Claude Bologne sera, avec Élisa Brune (Le secret des femmes, Voyage au pays du plaisir et de la jouissance (Odile Jacob) et Rony Demaeseneer, l'invité du débat qui se déroulera au Cafffé, vendredi 18 février 2011 à 12 heures.

07 02 11

Un survol du show-biz

pascal negre.jpgPour tous ceux qui veulent comprendre, de l'intérieur, le phénomène du disque, de la production, du show et du business à la fois, du spectacle, du prix, du téléchargement, etc. Pascal Nègre propose un très bel exposé dans "Sans contrefaçon". Comme il l'explique, il est pour certains celui qui remet le prix au vainqueur de la Star Academy, pour d'autres celui qui lutte contre les téléchargements pirates ou le PDG d'Universal Music, l'ami des stars. Cependant, Pascal Nègre est avant tout un producteur. Le producteur dans une maison de disques est la personne qui verse des avances aux artistes afin qu'ils puissent écrire leurs chansons, qui choisit les musiciens et les studios, qui propose enfin les oeuvres au grand public. Le producteur doit créer un climat de confiance pour que l'artiste puisse s'exprimer au mieux. Pascal Nègre nous livre ici sa profession de foi dans son métier, son amour véritable de la musique, de cette forme de culture. C'est convaincant ! J'ai trouvé dans le livre bien des réponses aux questions que tout le monde se pose un jour. Qu'elles concernent le show et les caprices des artistes, les pourcentages sur les disques, la téléréalité et qui se cache derrière tout ça, les buzz sur Internet et les indépendants, etc. On s'attache à Pascal Nègre dès qu'il raconte son enfance, ses débuts, ses passions. On le comprend, on le suit, du bas jusqu'en haut de l'échelle, avec l'enthousiasme et l'intelligence comme compagnons. Il parle sans détours, par exemple, de l'affaire Hallyday, de la crise, de la star'Ac ! Oui, il cite des noms, oui, il donne des chiffres, oui, il juge et donne son avis personnel. Si Pascal Nègre est relativement optimiste tout au long de l'ouvrage, il termine par un coup de gueule ! "Toute une génération semble avoir perdu l'oreille. Elle passe son temps à écouter sur ordinateur des chansons compressées, décompressées et recompressées, sans paraître le moins du monde s'en trouver scandalisée. Or, c'est un désastre artistique. Que l'on puisse se satisfaire de deux minuscules haut-parleurs d'ordinateur pour écouter une oeuvre qu'un artiste a passé des semaines à travailler, à peaufiner, à perfectionner avec des musiciens, des réalisateurs et des ingénieurs du son, pour qu'elle soit offerte au public avec toute la palette de couleurs qu'il a imanginées, oui, cela me révolte ! C'est du saccage pur et simple !"

Jacques MERCIER

Sans contrefaçon, par Pascal Nègre. Edition Fayard, collection Document, 2010. 290 pages. 19 euros.

27 01 11

Un témoignage terrible !

opus dei.jpgLe terrifiant témoignage de Véronique Duborgel vient de paraître dans la collection "J'ai Lu" : "Dans l'enfer de l'Opus Dei". L'auteure a passé treize ans dans l'"Oeuvre" et on a l'impression de vivre un très mauvais film, de tout ce qu'on pouvait craindre à propos des sectes, avec le goût du secret, l'obéissance à tout prix, l'humiliation, la dissimulation. Le plus triste est sans doute que tout est organisé pour le "paraître", alors que la religion même souhaite "l'être". Est-ce ce que voulait réellement le fondateur idôlatré, Mgr Escriva de Balaguer (Mort en 75, canonisé en 2002) ? Ses écrits (dont on retrouve des extraits significatifs ici) semblent y répondre par l'affirmative. Le plus étonnant est sans doute la présence qu'on y donne à Satan et à ses oeuvres. Et puis, les codes, les termes, les secrets, j'y reviens, comme une franc-maçonnerie dévoyée et devenue religieuse. "Siffler" est faire acte de candidature, par exemple. Le plus rétrograde est sans doute la séparation totale des sexes tout au long de la vie quotidienne ou en communauté, avec délation et "corrections fraternelles" ! Au fond, on décrit une organisation totalitaire, dont on sort très difficilement et dont on ne se remet jamais. Parfois, il faut écrire, témoigner, crier pour s'en sortir. Il faut le courage de Véronique ! "J'ai confié au lecteur des bribes de ma vie, un peu en désordre" conclut-elle "j'ai écrit comme l'on renverse une boîte de puzzle. Des pièces éparses, des morceaux de vie éparpillés. Un travail de souvenir auquel ma mémoire se refusait parfois. Chercher au fond de moi, tout au fond, ce qui avaité été enfoui dans le but d'être oublié, toutes ces choses que j'ai occultées, effacées dans le vouloir."

Jacques MERCIER

 

Dans l'enfer de l'Opus Dei, par Véronique Duborgel. Edition J'ai lu, 2010. 155 pages. 4,80 euros.

27 01 11

Vivre est un art !

petit traité.jpgLes livres (des manuels de vie) de Frédéric Lenoir sont tous et longtemps classés dans les listes des meilleures ventes. C'est normal dans cette existence qui est au XXIe siècle plus incohérente que jamais et à la recherche permanente de sens. Que faisons-nous ici ? Qui sommes-nous ? L'auteur nous explique le propos en deux phrases : "Exister est un fait, vivre est un art. Tout le chemin de la vie, c'est passer de l'ignorance à la connaissance, de la peur à l'amour." Le livre s'intitule Petit traité de vie intérieure et il s'agit bien de ça : de la philosophie, de la spiritualité (doit-on encore dissocier nécessairement les deux ?) pour tout le monde. La recette comporte six points. 1 : S'aimer, accepter ce qui est inéluctable, n'agir que sur ce qui est transformable. 2 : Avoir foi en la vie, et donc pouvoir aussi lâcher-prise. 3 : Etre responsable de sa vie. 4 : Avoir du temps libre, ne pas tout le temps s'occuper, être léger, futile parfois. 5 : Etre parfois dans le silence, la méditation. Et 6 : Faire confiance en son intuition, connaissance et discernement... Pour mieux nous expliquer, l'auteur s'appuie sur la pensée des êtres exceptionnels : de Jésus à Spinoza, de Conficius à Lévinas. Ne manquez surtout pas l'addendum, un dialogue entre Socrate et Jacques Séguéla autour de la "vie réussie" et de sa définition, qui vaut son pesant de sourires. Où l'on parle évidemment de la montre du publicitaire ! Ne manquez pas non plus l'apologie de l'Abbé Pierre, superbe ! Et pour les pessimistes voici une phrase parmi des dizaines d'autres aussi encourageantes : "Toute action en faveur de la vie, aussi minime soit-elle, est une manière de nous relier au monde et de signifier notre refus de la violence et de la desctruction. Plus nous serons nombreux à agir ainsi, plus le monde aura des chances de changer."

Jacques MERCIER

 

Petit traité de vie intérieure, par Frédéric Lenoir. Edition Plon, 2010. 200 pages. 18 euros.

06 01 11

Les conseillers ne sont pas les payeurs…

L'entrevue de Saint-Cloud.gif« Deux mondes se font face: le passé et l'avenir, l'histoire ancienne et l'histoire en marche, la monarchie et la Révolution. »

 

Spécialiste d'Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau –il lui a consacré une thèse et un essai– Harold Cobert imagine, dans L'Entrevue de Saint-Cloud, sur le ton d'un dialogue contemporain, la rencontre historique du tribun avec la reine Marie-Antoinette. Il la situe le 3 juillet 1790, dans le jardin du Château de Saint-Cloud et... la plus grande discrétion.

 

- (...) La couronne est encore sur nos têtes.

- Mais le trône se dérobe sous vos pieds.

 

Défenseur secret de la monarchie, l'« Orateur du peuple », aussi laid et repoussant que subtil et brillant, parviendra-t-il à convaincre sa royale interlocutrice du bien-fondé d'un plan machiavélique ?

 

« J'ai aidé à allumer un feu que j'espérais purificateur, un feu qui aurait fait renaître la monarchie de ses cendres...Mais le vent de la liberté attise toujours les braises de l'ambition et du fanatisme... »

 

Si le dénouement tragique de l'histoire est de notoriété publique, le roman en distille certains faits méconnus. Et l'image de la reine, étonnamment courageuse et lucide, en est quelque peu réhabilitée.

 

Apolline ELTER

 

L'Entrevue de Saint-Cloud par Harold Cobert, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, août 2010, 142 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,7 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 15 € (prix France)

 

***********

Billet de faveur

 

 

AE : Dans le roman, Harold Cobert, Mirabeau fait figure de « coach » : il explique à Marie-Antoinette, et par son truchement à l'indolent Louis XVI, la façon de reconsidérer leur fonction. Cela s'est-il vraiment produit ainsi ?

 

Harold Cobert : Oui, car Mirabeau était vraiment conseiller secret du roi. Il lui adressait des notes secrètes pour le conseiller dans sa manière d’agir, quel projet de loi soutenir, etc. À travers ses notes, il parlait également, et même surtout, à la reine : il savait qu’elle seule avait pouvoir sur le bonhomme, qu’elle seule pouvait agir sur la versatilité du roi. Il savait qu’elle lisait ses lettres par-dessus l’épaule de Louis XVI. La phrase « Le roi n’a qu’un homme, c’est sa femme » est authentique et extraite de cette correspondance. Et tous les conseils qu’il lui donne oralement lors de cette entrevue sont exactement ceux qu’il lui écrivait.

 

AE : L'arrivée de Marie-Antoinette en France –elle vient d'Autriche et s'apprête à épouser Louis XVI– et son départ, par le biais de l'échafaud, donnent lieu à deux scènes humiliantes où elle doit se dévêtir en public. Ces scènes ne symbolisent-elles pas l'incompréhension mutuelle qui semble avoir toujours existé entre la jeune femme et la France ?

 

Harold Cobert : C’est très juste, et, d’ailleurs, j’avoue que je n’avais pas fait le rapprochement entre ces deux épisodes ! L’incompréhension a en effet été le terreau tragique des rapports de Marie-Antoinette et du peuple français. Tous deux ont eu une fausse image l’un de l’autre : la reine voyait le peuple comme son pire ennemi et réciproquement. Pourtant, il aurait suffi d’un rien pour que Marie-Antoinette revienne dans les bonnes grâces de l’opinion. Il aurait suffi qu’elle écoute et mette en pratique les conseils de Mirabeau et vraiment, vraiment, sa destinée et notre histoire en auraient été profondément bouleversées. Par exemple, Mirabeau avait prévu un plan de fuite dans l’Ouest du pays, déconseillant de toutes ses forces une fuite à l’Est. Mirabeau meurt le 2 avril 1791. À peine trois mois et demi plus tard, le 20 juin 1791, c’est la fuite de Varennes, à l’Est, c’est-à-dire tout le contraire de ce que lui avait conseillé Mirabeau…

25 12 10

Philo pour jeunes !

Ferry philosophie.jpgTu es jeune ? Tu veux aimer la philo ? Lis-moi ! C'est à peu près le message de Luc Ferry dans cet ouvrage "Apprendre à vivre" et sous-titré "Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations", qui vient d'être réédité en collection de poche. Ancien ministre de l'Education nationale française, le philosophe a un sens admirable de la pédagogie. Il nous conduit ici, en nous tutoyant, à travers toutes les grandes écoles philosophiques. C'est une introduction remarquable à une étude plus poussée, une synthèse magnifique ! Pourquoi ce livre ? Luc Ferry s'en explique dans l'avant-propos : "D'abord, égoïstement, parce que le spectacle le plus sublime peut devenir une souffrance si l'on n'a pas la chance d'avoir à ses côtés quelqu'un pour le partager". C'est donc au partage de ses connaissances que nous invite l'auteur. Il nous explique en termes simples le parcours en trois étapes de la philosophie : la théorie, la morale et l'éthique et finalement la conquête de la sagesse. Au passage, on glane des phrases de philosophes évidemment. De Sénèque, au hasard : "Il faut retrancher ces deux choses : la crainte de l'avenir, le souvenir de maux anciens. Ceux-ci ne me concernent plus et l'avenir ne me concerne pas encore". Et ceci "Tandis qu'on attend de vivre, la vie passe." Au moment de parler de Jean-Jacques Rousseau, on lit le statut de l'homme par rapport à l'animal : "Au contraire, l'homme va se définir à la fois par sa liberté, par sa capacité de s'arracher au programme de l'instinct naturel et, du coup aussi, par sa faculté d'avoir une histoire dont l'évolution est a priori indéfinie." Kant, Descartes, ils défilent tous avec leurs idées transcrites simplement. Il s'attarde avec raison sur "le cas Nietzsche", dont il dit : "On peut ne pas partager ses idées, on peut même les détester, mais on ne peut plus penser après lui comme avant. Là est le signe incontestable du génie." Une idée parmi d'autres dans sa philosophie : "Dans le conflit entre la raison et les passions, ne pas choisir les secondes au détriment de la première, sous peine de sombrer dans la pure et simple "bêtise"." L'idée actuelle de Luc Ferry est optimiste, remplie d'espoir (voir son livre "la révolution de l'amour") et elle s'annonçait déjà dans ce livre-ci : "L'urgence n'est certes plus de s'en prendre à des "pouvoirs" désormais introuvables tant le cours de l'histoire est devenu mécanique et anonyme, mais au contraire, de faire surgir de nouvelles idées, voire de nouveaux idéaux, afin de retrouver un minimum de pouvoir sur le cours du monde." Et de terminer par l'idée maîtresse du respect d'autrui !

Jacques MERCIER

 

Apprendre à vivre, par Luc Ferry. Edition J'ai lu, 2010 (édition orig. Plon 2006). Format de poche. 314 pages. 7 euros.

20 12 10

Mécanique d’un génie

Saint Genêt comédien et martyr.gif

Paru en 1952, le Saint Genet comédien et martyr de Jean-Paul Sartre a été réédité par les Éditions Gallimard à Paris à l’occasion du centenaire de la naissance de l’auteur du Condamné à mort (1942), de Notre-Dames-des-Fleurs (1944), Les Bonnes (1947), Querelle de Brest (1947), Pompes funèbres (1947), Journal du voleur (1949), Le Balcon (1956), Les Nègres (1958) et Les Paravents (1961) ainsi que de nombreux articles de presse, des écrits qui tous ébranlèrent l’ordre établi par leur mise en exergue d’une recherche de la pureté et même de la sainteté au travers de personnages odieux évoluant dans un monde pervers où le mal et le sexe sont omniprésents.

Jean Genet (1910-1986), né de père inconnu et abandonné par sa mère à la naissance, enfant de l’Assistance publique placé dans une famille aimable du Morvan, commettra son premier vol à 10 ans (pour exister, explique Sartre), fuguera, aboutira dans une colonie pénitentiaire où il découvrira son homosexualité aux accents masochistes, s’engagera dans la Légion étrangère, croupira à Fresnes pour divers larcins, publiera des livres, subira les foudres de la censure, se fera traiter d’écrivain excrémentiel par François Mauriac, recevra les éloges de Cocteau, de Beauvoir, de Giacometti, de Brassaï, de Matisse, triomphera au théâtre, s’engagera dans divers combats politiques, verra son compagnon se suicider, se droguera aux barbituriques et mourra accidentellement après une vie d’errance dans des hôtels borgnes.

Sartre lui trouvait du génie et son Saint Genet comédien et martyr aurait dû être la préface des Œuvres complètes de l’écrivain tôlard. Mais la perspicacité du philosophe existentialiste fut extraordinaire et l’ouvrage prit une ampleur considérable (près de 700 pages en petits caractères) avec une ambition bien précise : « Montrer les limites de l'interprétation psychanalytique et de l'explication marxiste et que seulement la liberté peut rendre compte d'une personne en sa totalité, faire voir cette liberté aux prises avec le destin d'abord écrasée par ses fatalités puis se retournant sur elle : pour les digérer peu à peu, prouver que le génie n'est pas un don mais l'issue qu'on invente dans les cas désespérés, retrouver le choix qu'un écrivain fait de lui-même, de sa vie et du sens de l'univers jusque dans les caractères formels de son style et de sa composition jusque dans la structure de ses images, et dans la particularité de se goûts, retracer en détail l'histoire d'une libération. »

La mise à nu des ressorts de son œuvre fut telle que Genet ne s’en remit pas et qu’il lui fut impossible d’écrire durant de nombreuses années. Cependant que le texte de Sartre, incontestablement éblouissant et novateur, la pérennisait…

 

Bernard DELCORD

 

Saint Genêt comédien et martyr par Jean-Paul Sartre, Paris, Éditions Gallimard, collection « Tel », octobre 2010, 692 pp. en noir et blanc au format 13 x 19 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 11,50 € (prix France)