24 04 13

Papabile

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Qui n'a tenté, dans la liesse de l'élection papale du 13 mars, de connaître davantage Jorge Mario Bergoglio, Cardinal de Buenos Aires, nouveau Pape François. 

Ce fut mon cas, je l'avoue.

Et salue avec intérêt le recueil d'homélies récentes et de discours... cardinaux  - dont celui prononcé Place Saint-Pierre, le soir d'élection pontificale - que publient les Editions du Rocher 

" Les passages qui me plaisent le plus sont ceux qui montrent ce que le peuple qu'il rencontre dans la ville suscite en Jésus."  affirmait le cardinal argentin lors d'un congrès de 2011 à Buenos Aires.

Ancrées dans la réalité de la mégapole sud-américaine et les nombreux écueils de sa  croissance exponentielle, les homélies du (futur) Saint-Père se focalisent sur la solidarité inter-générationnelle, l'indispensable rencontre et écoute du prochain et notre responsabilité citoyenne vis-à-vis des générations à venir. Elles réhabilitent la perception de la vieillesse dans une société qui en est embarrassée.

S'il fustige les supercheries d'une société contemporaine en panne de repères, le cardinal argentin a la diplomatie de s'inclure dans les reproches:

"Nous sommes poussés par l'appétit insatiable de pouvoir, le consumérisme et la fausse éternelle jeunesse qui rejettent les plus faibles comme une matière méprisable d'une société devenue hypocrite, occupée à assouvir son désir de vivre" comme il nous plaît" (comme si c'était possible) et guidée uniquement par la satisfaction de caprices adolescents."

Adepte du parler franco, des formules fortes et parrhésies,  le cardinal-pasteur compte sur le soutien et la prière du peuple de Dieu, étendu désormais à l'échelle planétaire.

" Les Hérode de notre temps ont bien des visage, mais la réalité demeure inchangée."

 Nul doute que l'ingénieur chimiste, philosophe, jésuite, créé cardinal par Jean-Paul II en 2001, papabile depuis 2005, imprimera à son pontificat un style neuf, clair, pragmatique  et direct sans rompre nécessairement,  avec la doctrine de ses prédecesseurs. 

AE

Jorge Mario Bergoglio, Pape François. Seul l'amour nous sauvera, recueil de discours et homélies, Editions du Rocher. Coll. Paroles et Silence, mars 2013,  10 pp, 15 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Documents, récits, essais | Commentaires (1) |  Facebook | |

16 04 13

L'effacement de Dieu !

 

ringlet.jpgAlors qu'on ne parle que de richesse et de finances, quelle excellente idée que de mettre en avant ceux qui s'effacent du monde : les moines et mieux encore, puisque la poésie est gratuite, les moines-poètes ! C'est ce que nous propose Gabriel Ringlet dans "Effacement de Dieu". En refermant le livre, on se rend compte à quel point le moine est actuel. Mais nous trouvons bien des choses dans ce livre, comme toujours dans l’œuvre remarquable de cet auteur, théologien, écrivain, ancien vice-recteur de l'Université de Louvain et prêtre. Par exemple, comme il est écrit sur la quatrième de couverture : "Que Dieu est sensuel et caché, inachevé et toujours en quête de l'homme." Gabriel Ringlet nous offre d'abord une petite histoire de poésie monastique et mystique. Je relève : "Être de chez soi pour être du monde" ! Quelle belle formule de la tradition des moines irlandais. En nous évoquant François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé, on découvre cette réflexion superbe sur Dieu : "Dieu n'aime pas que l'on parle officiellement de lui : il préfère qu'on le suggère, qu'on l'évoque, qu'on l'éveille dans les choses et les êtres où il se cache, "sous le pommier où il dort" ! Superbe ! Et ces deux vers : "Un ange passe entre les pages / son aile te sert de signet." Et plus loin encore, une phrase que j'aimerai mettre un matin sur mes pages Net : "Donner à chaque jour son prix". Pour présenter un autre moine, Gilles Baudry, de Landévennec, Gabriel Ringlet commence ainsi son chapitre, et vous comprenez pourquoi c'est un grand écrivain, qui nous accroche, nous intéresse, nous interpelle : "Quand on voit le jour en Loire-Atlantique dans une petite localité appelée Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, je me dis que les mots d'une géographie natale invitent déjà à sauter dans la barque de l'écriture." De ce moine, ces vers : "Les mouettes, une à une, volent en éclats de rire." et "La mort, tu la croyais nocturne : elle t'éblouit." et encore "Faut-il / que les temps soient / si incertains / que les anges aient recours / à des échafaudages?" Encore un détour par Catherine-Marie de la Trinité, une moniale cette fois, qui écrit : "L'ornière est sans beauté ? / Elle reflète le ciel." Je vous invite à découvrir tous ces moines-poètes, vraiment ! Mais la fin du livre nous donne une autre surprise. Cette fois, c'est un lieu et un architecte que l'auteur nous offre. Pierre Thibault, architecte de l'abbaye Val Notre-Dame à Saint-Jean-de-Matha, au Québec, où l'auteur a passé quelques jours lors d'un colloque. De cet architecte inspiré, tout est magnifique, mais je retiens cette déclaration : "Une grande partie de ma vie, c'est d'amener les gens à ralentir ! Je commence parfois certains projets que je dois arrêter parce que les gens veulent aller trop vite." Si nous ne devions retenir que cette idée, ce serait déjà fabuleux ! Un livre attachant, étonnant, poétique et rassurant, comme on peut être rassuré par un poème, un sourire ou un reflet du ciel.

 

"L'effacement de Dieu" (La voie des moines-poètes" par Gabriel Ringlet, édition Albin Michel 2013. 300 pages. 19 euros.

06 04 13

Écrits du pot de chambre...

Derrière le miroir.jpgLe texte ci-joint a été inséré dans la livraison du 6 avril 2013 de l'édition belge de l'hebdomadaire MARIANNE :

Après avoir lu la traduction d'articles de Bart De Wever (donnés naguère aux journaux De Morgen et De Standaard) parue récemment aux Éditions Le Cri à Bruxelles sous le titre Derrière le miroir, un factum dans lequel l'auteur s'en prend à ses adversaires en termes scatologiques [1], nous nous sommes demandé s'il était séant de lui répliquer sur le même ton.

Toutefois, réflexion faite et parce que nous sommes bien élevé, nous avons décidé de demeurer poli.

Nous n'écririons donc pas que ce pensum est une diarrhée de mots sur une constipation d'idées.

Nous feindrons d'ignorer que, bien qu'imprimé sur un papier quelque peu glissant, l'ouvrage devrait mettre du baume sur les hémorroïdes de ses lecteurs.

Nous ne relèverons pas que pour ceux qui, comme nous, ne souffrent pas de cette infirmité, le contact avec la « pensée » du leider flamingant aura, au contraire, semblé rugueux, bien que nous ne l'ayons décryptée que d'un derrière distrait.

Nous ne nous exclamerons pas en paraphrasant l'humoriste français Jacques Bodoin : « Quand je vis arriver tout cela, je crus que c'était de la merde, et quand je l'eus lu, je regrettai que cela n'en fût pas ».

Nous ne proférerons pas envers l'auteur l'anathème que Léon Degrelle, un autre grand démocrate, jeta à la tête d'un ministre catholique d'avant-guerre : « Taisez-vous donc, excrément vivant ! ».

Nous ne ferons rien de tout cela, donc.

Quoique...

Bernard DELCORD

Derrière le miroir par Bart De Wever, traduction et annotations de Cécile Préaux, préface de Christian Laporte, Bruxelles, Éditions Le Cri, collection « Essais politiques », février 2013, 261 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 €



[1] Exemples : L'écrivain Benno Barnard, à qui il n'a pas eu l'heur de plaire, pas davantage d'ailleurs  que l'historien Marc Reynebeau, est « un perroquet qui piaillait des insultes mémorisées. Les pirates [comme Reynebeau] aiment ce genre de perroquet (...) même s'ils savent que leurs déjections publiques atterrissent partiellement sur leur épaule ». (p. 147). Quant aux artistes modernes, quand ils n' n'adoptent pas ses convictions politiques, ils « ne donnent plus d'expression à la beauté de l'Homme, mais à sa laideur. (...) L'œuvre Cloaca, que Wim Delvoye présenta en 2000 – une machine qui imite la digestion en transformant la nourriture en fausse merde, qui fut ensuite vendue au public, crotte par crotte – peut servir de cas d'école ici ». ( pp. 107-108). « Personne ne se refuse une petite soirée de masturbation idéologique avec nos prétendus thuriféraires du KVS [le Théâtre royal flamand de Bruxelles]. » (p. 195), etc., etc.

13 02 13

À la guerre comme à la guerre...

 

Penser la guerre Clausewitz, volume 1.gifAprès avoir participé à la campagne de Waterloo en tant que chef d'état-major du 3e corps d'armée prussien du général Thielmann, le stratège prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), dans son essai De la guerre rédigé entre 1816 et 1830 (un texte fortement inspiré par les idées hégéliennes compilé puis publié par son épouse en 1832 après sa mort), a donné une définition novatrice des conflits armés, qu'il compare à un duel : « La guerre est un acte de violence dont l'objectif est de contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté ». Cette thèse une fois posée, il analyse son antithèse selon la méthode dialectique, en écrivant : « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens ».

L'interprétation qui a été faite en France de cet ouvrage, notamment par Ferdinand Foch, a conduit à la stratégie de l'offensive à outrance en 1914, mais d'autres guerriers du XXe siècle s'en sont inspirés, notamment le général nord-vietnamien Giap qui n'était pas militaire mais historien et infligea aux États-Unis –et de quelle manière – la seule défaite de leur histoire...

Le texte de Clausewitz fit l'objet d'une étude monumentale par Raymond Aron (1905-1983) parue en 1976 sous le titre Penser la guerre, Clausewitz, dont les Éditions Gallimard à Paris ont ressorti en 2009, dans la fameuse collection « Tel », les deux volumes magistraux (L'âge européen et L'âge planétaire) toujours disponibles en librairie.

Disciple (à l'École normale supérieure) de Jean-Paul Sartre dont il fut l'exégète très averti et très critique, Raymond Aron qui était philosophe, sociologue, politologue et journaliste français (dans les colonnes du Figaro pendant trente ans, puis à L'Express), fut autant un chantre du libéralisme qu'un spécialiste incontesté de l'œuvre de Karl Marx et d'Alexandre Kojève, et ses cours au Collège de France attiraient les foules autant qu'elles déchaînaient les passions.

Penser la guerre Clausewitz, volume 2.gifSous la plume de Raymond Aron, la pensée de Clausewitz retrouve sa dimension essentielle : être une théorie en devenir, qui jamais ne trouva sa forme définitive. Dans le premier volume, l'auteur reconstruit, avec une rigueur exemplaire, le système intellectuel de celui qui voulut mettre à jour l'esprit, c'est-à-dire la nature et l'essence, de la guerre. Formation du système, tendances divergentes, synthèse finale, équivoque irréductible, rapports à Montesquieu, à Kant ou à Hegel – sur tous ces sujets, Aron formule des analyses qu'il confronte aux jugements des critiques allemands.

Le second volume prend l'exacte mesure de la place de Clausewitz dans le monde contemporain. Les grandes écoles d'état-major l'enseignent, Moltke comme Foch, Lénine comme Mao Tsé Toung l'ont lu, étudié ou appliqué. Qui d'entre tous s'y montre le plus fidèle ? Clausewitz peut-il lui-même être tenu pour responsable des massacres militaires et civils de la Première Guerre mondiale ou bien pour le plus farouche procureur contre la guerre d'anéantissement menée par Hitler ? Grâce à son échec dans l'action (il est mort du choléra et n'a pas pu appliquer ses théories), Clausewitz, tel Machiavel, a trouvé le loisir et la résolution d'achever au niveau de la conscience claire la théorie d'un art qu'il a imparfaitement pratiqué. Son héritage consiste en deux idées maîtresses : le principe d'anéantissement et la suprématie de l'intelligence politique sur l'instrument militaire. Pour Aron, l'arme nucléaire confirme la deuxième et modifie le sens de la première.

Du concentré d'intelligence, applicable aujourd'hui à la compréhension de la guerre d'Afghanistan et peut-être demain de celle du Mali...

Bernard DELCORD

Penser la guerre, Clausewitz (L'âge européen et L'âge planétaire) par Raymond Aron, Paris, Éditions Gallimard, collection « Tel », novembre 2009, 472 + 365 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 9,15 € et 8,15 € (prix France)

11 01 13

Nos origines

 

origines.jpgNotre univers remonte à quelque 14 milliards d'années. Toutes les sciences, de l'astronomie à la neurobiologie, de la physique à la chimie, mais aussi l'anthropologie, la primatologie, la géologie, tentent d'élaborer notre histoire. Trinh Xuan Thuan nous raconte le plus simplement possible cette grande fresque magnifique. On passe de la double hélice de l'ADN aux nébuleuses bariolées. Cela concerne l'homme, bien sûr, on se souvenant de ce que 50 milliards est le nombre total d'individus à avoir jamais vécu sur Terre depuis l'aube de l'humanité. On doit aussi savoir qu'une cellule vivante est une communauté élaborée et fonctionnelle de grosses molécules appelées protéines. Il y a plus de molécules dans une cellule que d'humains sur la Terre. Et si l'on reste dans les nombres « astronomiques », il faut savoir que dans notre corps, organisme d'une complexité inouïe et résultat de l'union de 10.000 milliards de cellules (cent fois plus que le nombre d'étoiles dans une galaxie !)... Sachons aussi que la biologie moléculaire nous dit sans équivoque que tous les êtres vivants sur Terre – humains, animaux, insectes, plantes ou fleurs – descendent d'un seul et même ancêtre. « Comment les premiers acides aminés sont-ils apparus sur Terre ? Sont-ils nés sur place ou tombés du ciel, voilà qui reste un mystère. Il existe vingt types différents d'acides aminés : ils sont les mêmes partout, aussi bien chez l'être humain que chez la bactérie, le dauphin, la libellule ou la rose» écrit l'auteur. J'aime aussi cette comparaison musicale que je ne lis que pour la première fois chez un scientifique : « La nature est comme le joueur de jazz : une fois un thème principal établi – ici la mise en place, dans les organismes, de mécanismes permettant de se reproduire et d'échanger de l'oxygène, de la nourriture et des déchets avec le milieu extérieur -, elle brode à l'infini sur ce thème pour inventer la nouveauté. » Bref, vous l'aurez compris : un livre complet et passionnant qui nous permet d'être et de réfléchir à ce qu'est « être » ! Une réflexion qui ne peut que rendre toute chose relative et même... nous rendre optimiste !

 

 

Jacques MERCIER

 

 

 

« Origines », « La nostalgie des commencements », Trinh Xuan Thuan, Ed Folio, essais. 546 pp. Édition 2010 mise à jour.

 

30 12 12

Actes de foi...

Port-Royal.gifSpécialiste du XVIIsiècle, Laurence Plazenet est maître de conférences en littérature française à l'université Paris-Sorbonne. Elle a fait paraître récemment aux Éditions Flammarion une anthologie en tout point remarquable intitulée Port-Royal, dans laquelle sont rassemblés de nombreux textes emblématiques de ce que fut l'une des plus grandes entreprises de la pensée en Occident.

Écoutons l'auteure :

« Port-Royal est un biais privilégié pour comprendre l'histoire politique, religieuse et intellectuelle du Grand Siècle. Comment un petit couvent sans éclat, perdu dans la vallée de Chevreuse, a-t-il pu s'imposer, en quelques années, comme le centre spirituel, culturel et moral de la France ? Fleuron de la réforme catholique, au cœur de la plus importante querelle théologique d'alors – celle du jansénisme –, le monastère de Port-Royal, auquel furent liés, de près ou de loin, les plus grands écrivains (Pascal, La Rochefoucauld, Racine, Mme de Sévigné...), irradia la société de son temps.

C'est en 1608, sous l'impulsion de la mère Angélique, que commence la réforme de Port-Royal : la jeune femme décide de mettre en œuvre au monastère la "règle de stricte observance". S'imposant dès lors comme un modèle de rigueur et d'austérité, Port-Royal commence son irrésistible ascension. L'abbé de Saint-Cyran y prêche, diffusant la doctrine de son ami Jansénius, imprégnée d'augustinisme. Il y fonde les Petites Écoles, qui révolutionnent l'enseignement – alors monopole des jésuites.

Port-Royal attire de nouvelles vocations, mais aussi des femmes du monde, qui viennent s'y retirer, ou encore les "Solitaires" – ces hommes désireux de mener une vie tournée vers Dieu sans pour autant entrer dans les ordres et qui, pour ne pas déroger à l'exigence de labeur, s'illustreront par des travaux remarquables, parmi lesquels la première traduction en français moderne de la Bible. Promouvant l'exigence spirituelle contre le faste et l'ostentation des biens de ce monde, Port-Royal ne pouvait que s'attirer les foudres de Louis XIV, dont le règne était marqué par le culte du moi et du divertissement : après avoir brillé au milieu des persécutions, l'abbaye fut finalement rasée en 1712, sur ordre du roi, qui souhaitait qu'il n'en demeurât pas un seul vestige.

Comprendre à quoi tient la puissance singulière de cette poignée de femmes et d'hommes dévoués à Dieu, scruter les plis de leurs vies, traquer leurs voix au plus juste de ce qu'elles furent... Voilà ce que propose cette anthologie, qui rassemble des textes d'auteurs célèbres (Pascal, Racine, Saint-Cyran, Lemaistre de Sacy, etc.) comme de religieuses anonymes. On y découvrira l'histoire de l'abbaye, de sa fondation à sa destruction ; la description des lieux et des activités quotidiennes ; les Vies des principales personnalités de Port-Royal ; des écrits spirituels ; des récits de captivité de religieuses...

Formant un fabuleux gisement narratif, cet ensemble de textes d'époque, d'une qualité littéraire remarquable, fait renaître tout un pan de l'âge classique. »

Une référence absolue sur un sujet véritablement passionnant à propos duquel le grand philosophe marxiste Lucien Goldmann (1913-1970) écrivit dans Le Dieu caché (1955) que « la révolution, c'est l’engagement des individus dans une action qui comporte le risque, le danger d’échec, l’espoir de réussite, mais dans laquelle on joue sa vie ».

Bernard DELCORD

Port-Royal, anthologie présentée par Laurence Plazenet, Éditions Flammarion, collection « Mille et une pages », octobre 2012, 1323 pp. en noir et blanc au format 14 x 20 cm sous couverture brochée en couleurs, 29 € (prix France)

26 12 12

« Quid novi sub sole ? Nihil... » (Quoi de neuf sous le soleil ? Rien...)

Lettre à mon frère pour réussir en politique.jpgNé à Arpinum, à 100 km au sud-est de Rome, Quintus Tullius Cicero (103/2-43 av. J.-C.) est le frère cadet de Marcus, le fameux avocat Cicéron. Ayant reçu à l'instar de aîné une solide formation intellectuelle en droit, rhétorique et philosophie, il gravit le cursus honorum (questure, édilité) et devient légat de Pompée en Sardaigne (57) puis de César en Gaule (54).

En 64, il avait rédigé une Lettre à mon frère pour réussir en politique (parue dans sa traduction française aux Éditions Les Belles Lettres à Paris), un petit manuel de campagne électorale (Commentariolum petitionis) dans lequel il expose 58 astuces pour être élu à Marcus qui prépare alors sa candidature au consulat (Cicéron sera d'ailleurs brillamment élu l'année suivante à la magistrature suprême).

Les conseils qu'il y dispense demeurent d'une actualité brûlante et l'on ne peut qu'être grandement admiratif à leur lecture tant l'auteur a fait preuve de clairvoyance, d'intelligence, de subtilité – et de pérennité.

Qu'on en juge par ces mots : « ... il faut parler de cette autre part de l'activité d'un candidat qui consiste à s'assurer la faveur du peuple. Cela exige que l'on connaisse les électeurs par leur nom, qu'on sache les flatter, qu'on soit assidu, qu'on soit généreux, qu'on excite l'opinion, qu'on éveille des espérances politiques. D'abord, le soin que tu prends de bien connaître les citoyens, fais-le paraître à tous les yeux, et perfectionne cette connaissance chaque jour. Je crois qu'il n'y a rien qui rende plus populaire et dont on vous sache plus gré. Ensuite, dis-toi bien que ce qui n'est pas dans ta nature, tu dois savoir feindre assez pour avoir l'air de le faire naturellement. Par exemple, l'aménité, celle qui convient à un homme bon et aimable, ne te fait pas défaut, mais cela ne suffit pas, la flatterie s'impose : elle a beau être mauvaise et avilissante dans la vie ordinaire, elle n'en est pas moins, quand on est candidat, une nécessité. Elle est coupable, en effet, quand elle corrompt l'homme à qui elle s'adresse ; quand elle le rend plus bienveillant, elle est moins à blâmer, et elle constitue vraiment une nécessité pour le candidat dont l'air, la physionomie, le langage doivent être changeants et s'adapter aux façons de penser et de sentir de tous ceux qu'il aborde ».

Cela ne vous fait penser à personne ?

À la mort de César, le triumvirat (Lépide, Marc-Antoine et Octavien) décide la proscription des deux frères et Quintus est assassiné sur la route qui le mène de Tusculum à Arpinum, à la fin novembre ou au début décembre 43.

Ce qui n'arrive plus guère, convenons-en, à nos élus.

Vous avez dit : « Dommage... » ?

Bernard DELCORD

Lettre à mon frère pour réussir en politique par Quintus Cicéron, traduction de L. A. Constans, Paris, Éditions Les Belles Lettres, janvier 2012, 101 pp. en noir et blanc au format 8 x 11 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 2,80 € (prix France)

24 12 12

Les James Bond de l'Hexagone...

Dans les archives inédites des services secrets.gifBourré d'illustrations photographiques remarquables et rédigé sous la direction de Bruno Fuligni, l'ouvrage intitulé Dans les archives inédites des services secrets : un siècle d'histoire et d'espionnage français (1870-1989), paru aux Éditions de l'Iconoclaste en 2010 mais toujours disponible en librairie et en version club chez France Loisirs, a été réalisé à partir des principaux fonds d'archives du renseignement français : le Service historique de la Défense (SHD) qui conserve les dossiers secrets des quatre armes – Terre, Marine, Air, Gendarmerie –, ainsi que les fonds issus de la Résistance et du 2e Bureau que le général de Gaulle constitua en exil à Londres et qui devint le BCRA (Bureau central de Renseignement et d'Action) ; la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) et la Direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI), qui ne possèdent pas moins de quatre « musées secrets », véritables salles de trophées abritant la mémoire du renseignement français (faux papiers, prises de guerre, prototypes d'émetteurs clandestins, appareils photo miniatures, matériel réformé d'écoute ou de détection, rapports déclassifiés...) ; les archives de la Préfecture de police (APP) avec nombre de dossiers sur les personnalités les plus diverses, avant comme après la création des Renseignements généraux en 1907 ; et les Archives nationales (AN) qui conservent le fichier de la Haute-Commission interalliée en Rhénanie ainsi que les dossiers de l'ancienne cour de Sûreté de l'État, qui jugea les affaires d'espionnage de 1963 à 1981.

Fermées jusqu'alors, ces archives ont été ouvertes pour la première fois à un éditeur qui a travaillé en toute indépendance, choisi les sujets, les documents et les auteurs. Plus encore, des dérogations exceptionnelles ont été obtenues sur des affaires contemporaines, au-delà des dates habituelles de communication des archives.

Deux années durant, une équipe de 42 chercheurs [1] a exhumé des centaines de cartons d'archives, consulté des milliers de documents et d'images, photographié des dizaines d'objets et prises de guerre, souvent difficiles d'accès. Au total, ce sont plus de 800 trésors qui ont été sélectionnés et reproduits dans cet ouvrage. Autant de pièces inédites qui donnent aux événements un nouvel éclairage historique.

De la défaite de 1870 à la fin de la Guerre froide, ces pages retracent les grandes heures de l'espionnage et du contre-espionnage français. La naissance des services, l'évolution de leurs techniques, mais aussi leur rôle décisif dans la grande Histoire : l'affaire Dreyfus, la révolution bolchevik, la montée du nazisme, le stalinisme, la France libre à Londres, les préparatifs du Débarquement, la guerre d'Algérie, l'opération de Kolwezi, l'affaire Farewell.

On y croise de grandes figures d'espions – le capitaine d'Amade, le colonel Pellé, Bolo Pacha, Fantômas, Otto Skorzeny, le colonel Passy, Georges Pâques –et des séductrices de légende comme La Païva, Mistinguett, Mata Hari ou Joséphine Baker, sans oublier les gadgets comme les pigeons équipés d'un appareil photographique à déclenchement automatique utilisés durant la Première Guerre mondiale ou les foulards en soie sur lesquels étaient imprimés des codes lisibles à l'aide d'une mini-loupe par les opérateurs radio de la Résistance entre 1940 et 1944.

Un livre qui donne presque raison à Woody Allen qui assurait : « J'aurais voulu être espion, mais il fallait avaler des microfilms et mon médecin me l'a interdit »...

Bernard DELCORD

Dans les archives inédites des services secrets : un siècle d'histoire et d'espionnage français (1870-1989), ouvrage collectif sous la direction de Bruno Fuligni, Paris, Éditions de l'Iconoclaste, collection « Mémoires », octobre 2010, 351 pp. en quadrichromie au format 27 x 32,7 cm sous couverture brochée (cartonnée en version club chez France Loisirs) en couleurs, 69 € (prix France)


[1] Sébastien Albertelli, David Alliot, Chantal Antier, Pierre Assouline, Grégory Auda, Serge Berstein, Michaël Bourlet, Emmanuelle Braud, François Cathala, Gérard Chaliand, Alexandre Courban, Pierre fournié, Bruno Fuligni, Jean Garrigues, Frédéric Guelton, Jean-Claude Guillebaud, Gabrielle Houbre, Anne-Aurore inquembert, Jean-Noël Jeanneney, Christian Kessler, Jean Lacouture, Denis Lefebvre, Tagdual Le Guen, Stéphane Longuet, Laure Mandeville, Jean-Jacques Marie, Bernard Marrey, Jean Martinant du Préneuf, Jean-Dominique Merchet, Dominique Missika, Alain Pagès, Frédéric Pagès, Vincent Prévi, Jean-Pierre Rioux, Orlando De Rudder, Alexandre Sheldon-Duplaix, Gérard Siary, Dominique Soulier, Benjamin Stora, Samuël Tomei, Marie-Catherine Villatoux & Thomas Wieder.

13 12 12

Soyons heureux et joyeux !

 

bonheur misrahi.jpgC'est un livre court, mais à la fois touffu et clair. L'auteur est un philosophe actuel qui prône le bonheur ! Rien que pour cela on doit le saluer. Mais il nous apporte bien plus encore : une explication intelligente de cet optimisme qui guide certains d'entre nous et qui est justifié. Il commence par faire référence à Spinoza : « Le désir est, pour Spinoza, l'essence de l'homme, et il est désir de la joie. Seul le désir de la joie peut motiver le travail de la raison. » Robert Misrahi pose encore quelques constats : « L'histoire est créée, non pas les dogmes et les idéologies figées, mais par les utopies rêvées et mises en œuvre par les individus. » ou « Il n'y a pas en l'esprit humain d'autre réalité fondamentale que le désir : il est l'origine et la source en même temps que le but et le terme. Il est la vie et le mouvement, mais aussi le terme et la destination. » Le philosophe décrit alors le mouvement de la création dans lequel se trouve notre bonheur. Il englobe beaucoup de choses rencontrées dans notre vie quotidienne : « C'est ce libre mouvement créateur de sens, poursuivant une joie sensible, qu'on peut observer aussi bien dans la recherche d'un emploi que dans la préparation d'un voyage, dans la fabrication culinaire que dans la création des jardins, dans l'amour d'un autre que dans la composition musicale. » Pour ma part, au fil des pages, j'y découvre des idées rencontrées dans la lecture d'autres philosophes et qui semblent rassemblées ici dans une vue cohérente de notre vie. La notion que nous sommes à la fois la vie et le temps. La notion que notre existence est tissée d'états d'âme et d'instants fulgurants de bonheur, qui s'intègrent dans notre personnalité, l'enrichissent, la transforment. Robert Misrahi l'explique clairement : « C'est ainsi que les « instants parfaits », les moments bouleversants de grande exaltation (tels le choc esthétique d'un paysage solaire fulgurant et rouge sous les tropiques, ou le ravissement fugitif d'un marché coloré dans un village, ou l'adéquation soudaine d'une rencontre), loin d'être des moments nostalgiques nécessairement appelés à disparaître, sont bien plutôt les nourritures affectives et esthétiques qui fondent et qui tissent notre personnalité, nourritures spirituelles qui elles-mêmes ne livrent leurs vertus que sur la base d'une personnalité et d'une culture qui en sont les conditions de possibilité. » L'auteur insiste sur la joie de découvrir par la philosophie le sens de la vie, mais aussi sur l'essentielle nécessité d'aimer. Car ainsi on s'ouvre à des plaisirs neufs qui enrichissent l'existence. Bref, un petit manuel du mieux vivre ! Par les temps de crise, de pessimisme, c'est une lecture vraiment enthousiasmante !

 

Jacques MERCIER

 

« Le Bonheur » Essai sur la joie, par Robert Misrahi. Éditions Cécile Defaut 2012. 146 pp. Format poche. 14 euros.

30 09 12

Le sublime Sollers !

 

sollers sublime.jpgDans ce livre de poche, l'éditeur reprend un texte et trois entretiens inédits de Philippe Sollers et Aliocha Wald Lasowski sous le titre « L'art du sublime »; un titre qui convient si bien au monde de Philippe Sollers ! J'y ai trouvé comme toujours des références, des citations à d'autres qui sont de petits diamants. Par exemple ces deux citations de Van Gogh : « La résignation est ma bête noire » et « Ce qui va rester en moi, c'est la poésie austère de la bruyère et de l'herbe » ! Superbes réflexions. Parcourons les pages et je recopie ce que j'ai marqué : « Au lieu de dire tout le temps que le temps passe, il nous faudrait pouvoir dire qu'il surgit. ». Un peu plus loin, une remarque que j'ai transmise à Amélie Nothomb lors de notre rencontre et qui n'a pu qu'approuver mille fois : « En somme, l'écrivain n'a d'identité qu'intermittente » ! Et aussi ceci « L'artiste regagne, d'année en année, l'innocence enfantine du simple et du profond. » ainsi que « Dans une œuvre d'art digne de ce nom, vous avez à boire, à manger, à toucher, à voir, à écouter, etc. Vous avez les cinq sens. Si vous en supprimez un, si vous vous fixez simplement à l'œil, au piège optique, de nombreuses dimensions culturelles ne sont pas relayées, sauf de façon élémentaire, par une parole vraiment inspirée. » Ainsi au fil de ces entretiens, nous retrouvons tout ce qui fait le talent de Sollers et force notre admiration. « Je ne vis pas à l'ombre des jeunes filles en fleurs, je vis au soleil des femmes qui sont des fleurs ». Et puis comme une sorte de conclusion cette réflexion pêchée cette fois dans la préface écrite par Sollers lui-même pour le livre d'Italo Calvino « Pourquoi lire les classiques ? » : « L'infini de la littérature, malgré la nature et la mort, continue de surplomber l'existence. » Comment ne pas aimer cette idée !

 

Jacques MERCIER

 

« L'art du sublime » essai, Philippe Sollers, suivi de trois entretiens inédits de Aliocha Wald Lasowski avec Philippe Sollers; Édition Agora-Pocket, 2012. 192 pp. Disponible en numérique www.pocket.fr