17 07 11

Les mots de chez nous…

 

Façons belges de parler.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 13/07/2011 sur le site des guides gastronomiques belges DELTA (www.deltaweb.be) :

 

Professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, secrétaire perpétuel (1996-2001) de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, président du Conseil international de la langue française (depuis 1991), continuateur depuis 1986 du Bon usage de Maurice Grevisse dont il était le gendre, André Goosse est sans contredit l’un des plus gros calibres de la linguistique française contemporaine.

 

Il a en outre publié dans le quotidien belge La Libre Belgique, entre 1966 et 1990, plusieurs centaines de chroniques de langage intitulées « Façons de parler », qui ont séduit un large public tant en raison de la richesse de leur documentation que de la précision de leurs raisonnements, mais surtout parce qu’elles étaient rédigées dans un style simple et souriant, accessible à tous.

 

Bien que devenus inaccessibles (sauf aux chercheurs et aux rats de bibliothèque), ces textes n’ont pas pris une ride, et ils demeurent largement pertinents.

 

C’est pourquoi deux membres belges du Conseil international de la langue française[1], Christian Delcourt (à qui l’on doit le Dictionnaire du français de Belgique) et Michèle Lenoble-Pinson (co-auteure, avec six autres linguistes – dont André Goosse…– de Belgicismes. Inventaire des particularités lexicales du français en Belgique), en ont rassemblé la quintessence dans un recueil intitulé Façons belges de parler paru récemment aux Éditions Le Cri à Bruxelles.

 

À titre « exemplatif », on y apprend tout sur les verbes « prester », « stater » et « gréer », sur les origines du mot « estaminet », d’où viennent les « flamingants » (sans que cela empêche pour autant les gens d’« aller promener » « à la côte »), ce que sont une « aubette », un « abribus », un « bac » – éventuellement « à schnick » –, des « crolles », une « dringuelle », un « parastatal », une « plate buse », une « loque », une « clicotte », un « djok », « l’amigo », un « façadeclacher », une « potale », une « chaire de vérité », une « macrale », un « auditoire », une « buse », des « valves », le « régendat » ou un « doctorand », l’origine et l’usage de « septante » et de « nonante », les particularités du parler de Comines et Warneton, les raisons pour lesquelles nous consommons « à la bonne flanquette » (et parfois comme des « goulafs ») des « chiques », des « pralines », des « pistolets », des « « cougnous », de la « maquée », des « vitoulets », du « ramonach » et des « bouquettes » parfois arrosés de « péquet » ou de « faro », quand sonne l’heure du souper ou encore comment nous mélangeons artistement l’usage des verbes « savoir », « pouvoir » et « devoir »…

 

« Qué n’affaire ! À Lidje et amon nos autes… »

 

Bernard DELCORD

 

Façons belges de parler par André Goosse, Bruxelles, Éditions Le Cri, collection « Langue et linguistique », mars 2011, 658 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 25 €

 

Pour vous, nous avons recopié dans cet ouvrage plaisamment érudit l’explication suivante :

 

À la bonne franquette

 

J’ouvre une parenthèse à l’intention d’un lecteur de Jette qui m’interroge sur l’origine de la locution à la bonne franquette. Celle-ci n’est pas dans la liste des régionalismes. Pourtant la question n’est pas si éloignée des observations que nous venons de faire.

 

Les dictionnaires présentent à la bonne franquette (attesté depuis 1741) comme issu de la formule synonyme à la franquette (depuis 1650 environ), elle-même dérivée de l’adjectif franc « sincère ». À la réflexion, cela n’est pas si évident : pourquoi qu et non ch, puisque les autres dérivés de franc sont, outre franche, franchement et franchise ? Franquette ne viendrait-il pas de régions où le k est normal, soit du Midi, soit de Normandie ou de Picardie ?

 

À la bonne franquette a une variante à la bonne flanquette (attestée en 1808), que Wartburg considère comme une altération de la première, sous l’influence de flanquer. Mais n’est-il pas surprenant que dans toutes les mentions dialectales (sauf dans la vallée d’Yères, dans la Seine-Maritime), en Picardie, à Nantes, à Langres, dans les Ardennes, en Lorraine, en Franche-Comté ou en Savoie, on ait des formes avec fl- ou fi ? Si l’on ne tient compte que de la géographie, on a l’impression que flanquette est la forme « normale », non pas du point de vue de la correction, naturellement, mais quant à l’origine.

 

J’espère que mon correspondant ne sera pas choqué que je réponde à sa question par des points d’interrogation. N’est-il pas utile de montrer que les étymologies reçues ne sont pas pour cela hors de conteste ?



[1] Christian Delcourt est l’auteur du Dictionnaire du français de Belgique (Éditions Le Cri). Michèle Lenoble-Pinson est, avec six autres linguistes (dont André Goosse lui-même), l’auteur de Belgicismes. Inventaire des particularités lexicales du français en Belgique (Éditions Duculot/CILF). Ils ont édité en 2006 un volume d’hommage à André Goosse : Le point sur la langue française (Revue belge de philologie et d’histoire/Le Livre Timperman).

 

05 07 11

Hommage au pois chiche !

 

pois chiches.jpgPierre-Brice Lebrun est un gourmet, un journaliste gourmet. Il partage avec les autres ses passions culinaires. On se souvient du « Petit traité de la boulette », rempli d'humour, qui lui a valu le Prix Cerise sur le gâteau 2009 du Festival des littératures gourmandes. Cette fois, cet auteur liégeois s'attache au pois chiche, sympathique légumineuse millénaire, injustement cantonnée à la couscoussière, capable pourtant de briller de l'entrée au déssert. Et l'auteur en fait une brillante démonstration. On apprend tout sur son origine, son exode, son déracinement : une belle aventure culinaire ! On apprend même à bien cultiver le pois chiche ! Et comme l'auteur gourmand manie aussi l'humour, il a parsemé (c'est le cas de le dire) son ouvrage de quelques calembours délicieux !

Jacques MERCIER

 

Petit traité du pois chiche, par Pierre-Brice Lebrun, Edition Le Sureau, 160 pp, cartonné, illustrations de Mireille Gayet, 19,50 euros.

24 06 11

Appel à la guerre saine…

 

Blasphème.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 24/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Victime de l’obscurantisme qui règne encore aujourd’hui – et même de plus en plus, semble-t-il – en maître au Pakistan, la jeune Asia Bibi explique dans Blasphème, un témoignage recueilli au fond de sa prison par Anne-Isabelle Tollet et publié à Paris chez Oh Éditions, comment elle a été arrêtée au Pendjab le 14 juin 2009 puis condamnée un an plus tard à être pendue pour avoir bu de l’eau dans un puits durant son travail aux champs…

 

Car cette paysanne, mère de cinq enfants, est chrétienne alors que le Pakistan est musulman, et elle s’est vue par conséquent accusée de blasphème pour avoir « souillé l’eau des femmes musulmanes »…

 

Une accusation grotesque proférée par des gens qui ne le sont pas moins ?

 

Une tragédie, plutôt : depuis lors, Asia Bibi croupit dans une geôle sans fenêtre tandis que les deux seules personnes qui ont volé à son secours, le gouverneur du Pendjab et le ministre des Minorités, un musulman et un chrétien, ont été assassinés sauvagement.

 

Sa famille a par ailleurs dû fuir le village où elle vivotait suite aux menaces qu’elle a subies en provenance d’intégristes crétins (ce qui, il est vrai et quelle que soit la religion qu’ils prétendent défendre, est un pléonasme...).

 

Et Asia Bibi est devenue une icône pour tous ceux qui luttent, au Pakistan et dans le monde, contre les violences faites au nom des religions, particulièrement à l’encontre des femmes.

 

Un combat dans lequel nous invitons ardemment les grandes voix et les hautes consciences musulmanes, notamment en Occident, à s’engager avec courage et détermination, par exemple en prenant publiquement leurs distances avec les barbares impies et blasphémateurs qui, au sein même de l’Islam, dévoient les préceptes du Prophète.

 

Le respect par tous – à commencer par ces personnalités elles-mêmes – et la pérennité de leurs convictions sont à ce prix !

 

PÉTRONE

 

Blasphème par Asia Bibi avec Anne-Isabelle Tollet, Paris, Oh Éditions, mai 2011, 185 pp en noir et blanc au format 14,5 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 16,90 € (prix France)

15 06 11

Aux sources de la sagesse

 

Textes sacrés d’Afrique Noire.gifLe texte ci-dessous a paru dans la livraison de juin 2011 de la revue des Belges d’Afrique EBENE :

 

 

Les Éditions Gallimard à Paris ont sorti en version de poche dans leur collection « Folio essais » le fameux recueil des Textes sacrés d’Afrique Noire choisis et présentés par Germaine Dieterlen, un ouvrage paru pour la première fois en 1965 dans la « Collection UNESCO d’œuvres représentatives, section africaine » et qui n’était disponible qu’en version quelque peu onéreuse.

 

Cette nouvelle ravira donc l’africaniste qui sommeille en tout honnête homme d’aujourd’hui, qui pourra ainsi se régaler de récits développant une profonde sagesse empirique venue de temps immémoriaux, mais aussi se délecter d’une passionnante préface du grand écrivain et ethnologue malien d’origine peule Amadou Hampâté Bâ (1900 ou 1901-1991).

 

Voici comment le Prix Nobel 2008 de littérature J.M.G. Le Clézio présente ce bel ouvrage :

 

« Comme l'écrit justement Amadou Hampâté Bâ dans sa préface à ce livre admirable, l'Afrique est avant tout la terre de la religion.

 

Non pas d'une religion mystique et abstraite vouée aux grandes questions de la métaphysique, mais d'une religion terrienne, liée à la nature, qui s'exprime à chaque instant de la vie, qui inspire aux hommes et aux femmes chaque geste, chaque parole. Tel est le sens de ce livre, collection de mythes, de chants, d'offrandes, de prières recueillis dans le vaste pays qu'on appelait naguère le Soudan, de l'arabe As-souad, le “pays noir”.

 

Songhay, Peul, Dogon, Mossi, Bambara, Fân, Yoruba de l'Ouest africain, Korona, Bantou, Nuer, Chagga, Hottentots de l'Afrique du Sud et de l'Est, leur parole saisie par de grands voyageurs et amoureux de l'Afrique tels que Germaine Dieterlen, qui collabora avec Amadou Hampâté Bâ et Marcel Griaule, Jean Rouch, le cinéaste de La chasse au lion à l'arc, ou Sir Edward Evans-Pritchard, découvre à nos yeux un pan ignoré de la culture universelle.

 

Elle nous montre la vigueur des mythes, mais aussi l'humour, la poésie, l'imagination des peuples africains, aussi divers dans leur culture que dans leur histoire. Telles les formules magiques songhay “pour s'enfuir à travers les murs”, l'incantation des forgerons peul, la prière des Tutshiokwe du Katanga pour venir en aide aux femmes lors d'un accouchement difficile, le culte de Fa et des Orisa qui se mêle au vaudou des Amériques, l'éloge à Amma, le dieu des Dogon, ou à Mbedzi, le grand prêtre kalanga du dieu Mwali, “l'étang d'eau tourbillonnante”.

 

Puissent ces parcelles étincelantes initier le lecteur d'aujourd'hui au trésor spirituel de l'Afrique, le continent trop longtemps oublié. »

 

On ne saurait mieux dire !

 

Bernard DELCORD

 

Textes sacrés d’Afrique Noire choisis et présentés par Germaine Dieterlen, préface d’Amadou Ampâté Bâ, Paris, Éditions Gallimard, collection « Folio essais », mai 2011, 389 pp. en noir et blanc au format 10,8 x 18 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 8,90 € (prix France)

13 06 11

Un roi à éclipses…

 

Amours de Louis XIV.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 13/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

L’élégante collection « À s’offrir en partage » publiée par l’éditeur bruxellois André Versaille s’est enrichie récemment d’un nouveau petit bijou proposé cette fois par Jean Lacouture. Il s’intitule Amours de Louis XIV et rassemble quelques extraits savoureusement vachards des Mémoires (en 43 volumes !) que Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755) rédigea quant à la vie à la Cour du Roi-Soleil (1638-1715) puis à celle du Régent Philippe d’Orléans (1674-1723), neveu de l’astre.

 

Dans cette petite compilation, le duc de Saint-Simon, styliste remarquable qui marqua la postérité littéraire, en particulier chez Stendhal et Proust, éreinte joyeusement et en termes choisis le château de Versailles et ses jardins auxquels il préfère Paris, le caractère du roi qu’il estime faible et quelque peu vulgaire (outre son despotisme, son orgueil, sa munificence, ses liaisons scandaleuses, sa magnificence, son – mauvais – goût des fêtes et sa façon grotesque de distribuer les honneurs ridicules, il reproche surtout au monarque de s’appuyer sur des bourgeois pour gouverner la France et de s’adresser plus souvent à la valetaille qu’aux gens bien nés…) et il moque d’une phrase bien affutée son choix de la marquise de Montespan (1640-1707) en guise de maîtresse, « cette femme adroite et experte au métier… »

 

À quel métier, au fait ?

 

PÉTRONE

 

Amours de Louis XIV par le duc de Saint-Simon, proposé par Jean Lacouture, Bruxelles, André Versaille éditeur, collection « À s’offrir en partage », avril 2011, 87 pp. en couleurs au format 10,5 x 15 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 5 €

07 06 11

Sous la botte boche…

Apocalypse en Belgique 1940-1945 destins singuliers.jpg

Le texte ci-dessous a été mis en ligne le 06/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

En 2009, France Télévisions diffusait la remarquable série documentaire Apocalypse, réalisée par Isabelle Clarke et Daniel Costelle, consacrée aux combats qui ont émaillé la Seconde Guerre mondiale. Il y était présenté par le biais de documents souvent peu connus, voire inédits, un panorama intelligemment construit de l’évolution du conflit et de ses diverses retombées sur les populations des deux camps.

 

Dans la foulée de la sortie du DVD de la série et de sa diffusion sur les antennes rtbéennes, les Éditions Racine avaient déjà fait paraître un premier opus passionnant écrit par les journalistes maison Bruno Deblander (un ancien du Soir, qui enseigne aussi à l’ULB) et Louise Monaux (par ailleurs historienne de formation), replaçant le focus du documentaire sur le sort de nos compatriotes durant cette guerre [1].

 

La parution du deuxième volet, dû aux mêmes auteurs et paru récemment chez le même éditeur, est ainsi à saluer, car il n’a rien à envier au précédent. Il s’agit à nouveau de voir quelle fut la vie de ceux qui vécurent dans une Belgique sous la botte (entendez, celle des nazis). L’ouvrage présente ainsi au lecteur une galerie de portraits hétéroclites d’une certaine « Belgique d’en bas », grâce aux témoignages, souvent touchants, que les auteurs ont pu recueillir de ces anonymes ou auprès de leurs descendants et de ceux qui les ont connus sous l’Occupation.

 

Nous retrouvons dès lors la Campagne des Dix Huit Jours relatée par le soldat Vantrogh dans son journal et la route de l’exil du mois de mai 1940 qu’emprunte la jeune Georgette Stulens pour la Grande-Bretagne avant de s’engager dans les forces britanniques. Nous prenons le chemin du travail obligatoire en Allemagne où nous croisons la future gloire du cyclisme belge Pino Cerami, envoyé à dix-huit ans du pays de Charleroi vers la région d’Erfurt pour y travailler dans une usine d’armements, ou celui de Dachau où fut envoyé l’abbé Jean Cassart, principal du Collège de Chimay. Nous apprenons aussi le destin tragique de la famille Callant, des Montois expatriés en Chine et prisonniers des Japs au camp de Lunghwa, d’où leurs fils cadet, âgé de onze ans à l’époque, mourut à son retour en Belgique.

 

À côté des soldats engagés sous les drapeaux alliés et des résistants de tous bords qui connurent le feu des armes, nous lisons aussi le témoignage ému que Georgette V. (souhaitant garder l’anonymat) a livré l’hiver dernier sur son père. Celui-ci, séduit autant par un certain appât du gain (mêlé aussi d’une trouille certaine) que par le chant lointain de sirènes de l’Ordre Nouveau, fournit ses vils services aux Allemands dans leurs traques contre la Résistance.

 

Ce livre invite donc le lecteur à entrer dans l’intimité d’un foyer, où sont racontés au coin du feu les exploits ou les histoires honteuses de « bon-papa et bonne-maman », dans un travail de mémoire très intéressant qui ne manque pas d’interpeller.

 

Car, héros ou gredins, les Belges qui composent cette galerie ne furent-ils pas, somme toute, des victimes du drame de la guerre ?

 

EUTROPE

 

Apocalypse en Belgique 1940-1945 : destins singuliers par Bruno Deblander & Louise Monaux, Bruxelles, Éditions Racine/RTBF, avril 2011, 208 pp. en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,95 €



[1] Apocalypse en Belgique, 1940-1945. Témoignages inédits par Bruno Deblander & Louise Monaux, Bruxelles, Éditions Racine/RTBF, avril 2010, 192 pp. en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,95 €

06 06 11

Le credo d’un militant…

 

Essais sceptiques.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 06/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Le comte Bertrand Russell (1872-1870) est le plus éminent philosophe britannique du XXsiècle, doublé d’un mathématicien et d’un moraliste, qui apporta des contributions décisives dans les domaines de la logique et de l'épistémologie. Son ouvrage majeur, écrit avec Alfred North Whitehead, a pour titre Principia Mathematica. Par ailleurs, ses principes éthiques, qu’il incarna à travers ses engagements politiques et ses prises de position tranchées, lui valurent deux fois la prison.

 

On peut se forger une opinion claire de la morale russellienne dans ses Essais sceptiques que Jean-Claude Zylberstein a eu l’heur d’intégrer à la collection « Le goût des idées » qu’il dirige aux Éditions Les Belles Lettres à Paris.

 

Écoutons-le :

 

« “Ces propositions pourront paraître légères, mais, si elles étaient suivies, elles révolutionneraient totalement l'existence humaine.” C’est avec ces mots que Bertrand Russell ouvre ce qui est en effet un livre révolutionnaire. Prenant pour point de départ l’irrationalité du monde, il offre par contraste un point de vue “violemment paradoxal et subversif” : la croyance en la capacité de la raison à déterminer les actions humaines. Parce qu’ils pressentirent les horreurs qui résultèrent, dans les années suivant leur première publication en 1928, des passions irrationnelles issues des convictions religieuses et politiques, ces Essais sceptiques furent constamment réimprimés. Aujourd’hui, harcelés que nous sommes par les assauts violents du capitalisme, la défense russellienne du scepticisme et de l’indépendance d’esprit est plus que jamais d’actualité. Par sa prose engagée, Russel nous guide à travers les problèmes philosophiques fondamentaux qui concernent notre vie quotidienne – la liberté, le bonheur, les émotions, l’éthique et les croyances – et nous offre des conseils avisés. “Quels pourraient être les effets, demande-t-il ironiquement à ses lecteurs, d’une extension du rationalisme sceptique ?” »

 

On n’ose l’imaginer, en ces temps de « politiquement correct » !

 

PÉTRONE

 

Essais sceptiques par Bertrand Russel, Paris, Éditions Les Belles Lettres, collection « Le goût des idées » dirigée par Jean-Claude Zylberstein, 2011, 280 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 13 € (prix France)

01 06 11

Onafhankelijkheid cha-cha-cha

 

Grandeur et misère de l’idée nationale.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 01/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Paul Magnette incarne la volonté de changement au Parti Socialiste, décidée par Elio Di Rupo : opérations mani pulite à Charleroi et à Huy, mise au placard de Papa. En effet, le docteur (House pour les intimes) en politologie peut non seulement s’acquitter d’un débat en néerlandais sans rougir [1], mais en outre il n’est pas associé aux nombreuses affaires du PS et il jouit d’une popularité sans pareille en Wallonie où il a obtenu plus de 264 000 voix de préférence en 2010.

 

C’est fort de cette aura qu’il publie en français [2] aux éditions Luc Pire, sous le titre Grandeur et misère de l’idée nationale, ses entretiens sur le sujet avec l’ancien chroniqueur du Vif/l'Express Jean Sloover.

 

En quatre chapitres, le ministre de l’Énergie et du Climat y expose les théories de ses maîtres à penser (Hobsbawm, Gramsci, Bibó…[3]) quant à la question nationale. Par un jeu de questions et de réponses, l’histoire de l’idée nationale est retracée d’abord de manière globale, puis en Belgique, en Flandre et en Wallonie. Le dernier chapitre, intitulé « Le nouveau nationalisme est-il soluble dans la démocratie ? », expose la vision de Paul Magnette quant au blocage actuel des négociations gouvernementales et ses pistes intellectuelles, jamais concrètes, pour parvenir à un accord. L’une d’elles serait la mise en marche d’une « wallonisation » dont il semblait déjà vouloir se faire le porte-drapeau lors d’un débat à la maison flamando-néerlandaise deBuren (« les Voisins ») [4].

 

Bien que très intéressants, les quatre chapitres de ce livre ne constituent pas le cœur de l’ouvrage. En effet, malgré de nombreuses réflexions attrayantes sur le mouvement wallon, les erreurs passées des dirigeants francophones, les approximations historiques débitées en Flandre et entendues comme des vérités… les principaux attraits de cet essai résident dans la préface de Johan Vande Lanotte et dans l’introduction de l’auteur.

 

Dans sa préface, Vande Lanotte exprime le malaise des socialistes flamands, mais aussi des Flamands tout court face aux facilités linguistiques et au chômage structurel, voire culturel, de la Wallonie alors que la Flandre manque de bras[5]. Malgré lui, Johan Vande Lanotte y manifeste aussi l’aveuglement dont fait preuve la Flandre face à son amour propre : « […] nous aimons Clouseau, rions avec Eddy Wally, regardons l’émission Man bijt hond, nous avons le sens de l’autodérision, nous ne sommes guère chauvins ». S’ils ne sont guère chauvins, les Flamands adorent toutefois se regarder l’ombilic.

 

Dans son introduction, Paul Magnette dénonce la N-VA et les mythes qu’elle véhicule sur les Wallons et sur la Flandre. Il exprime aussi ce qu’il estime être le nœud du problème communautaire : « Il n’y aura pas d’apaisement tant que les uns craindront la "tache d’huile" francophone menaçant l’intégrité territoriale de la Flandre, et les autres la flamandisation rampante de Bruxelles. […] Tant que l’État fédéral sera perçu au sud et au centre du pays comme le dernier rempart contre l’égoïsme flamand, et au nord comme l’instrument des francophones entravant l’autonomie flamande, on ne pourra construire un cadre fédéral impartial ».

 

Mais, comme le disait Albert Einstein, « il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome ».

 

ÉLIOGABALE

 

Grandeur et misère de l’idée nationale par Paul Magnette & Jean Sloover, Liège, Éditions Luc Pire, avril 2011, 116 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 18 €



[1] Il signe d’ailleurs une carte blanche tous les quinze jours dans De Standaard.

[2] Luc Pire n'a trouvé aucun éditeur flamand pour publier la version néerlandaise qui existe pourtant (Heil en Onheil van het nationalistische GedachteGoed). Elle ne sera disponible que sur Internet, téléchargeable moyennant payement de 13,79 $ sur le site d’Amazon.com à l’adresse suivante :

http://www.amazon.com/Onheil-nationalistische-GedachteGoe...

Une version électronique en français est par ailleurs disponible au même prix sur le site d’Amazon.com (http://www.amazon.com/Grandeur-Nationale-Entretiens-Sloov... ).

[3] Bruno De Wever et Marc Reynebeau, historiens et « slechte Vlamingen », en sont absents. Leurs analyses sont pourtant les seules à recueillir l’attention de Bart De Wever et de l’opinion publique flamande.

[4] Lors du débat du 19 avril 2011 qui a suivi la projection du documentaire Terre Promise/Arm Wallonië.

[5] L’exemple du Borinage, terre d’Elio Di Rupo, qui compte plus de 30% de chômeurs, et de Roulers, à 20 km de là et qui peine à trouver des travailleurs, est particulièrement emblématique.

 

 

Carte Belgique.jpg


21 05 11

Sagas des racin(é)es…

 

L’immigration maghrébine dans la littérature française.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 21/05/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Luc Collès est professeur ordinaire à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve où il enseigne la didactique du français langue seconde et de l’interculturel et il a fait paraître tout récemment aux Éditions Modulaires Européennes à Fernelmont (Belgique) une passionnante compilation intitulée L’immigration maghrébine dans la littérature française, anthologie France-Belgique (1953-2010) dans laquelle il a rassemblé des textes exemplaires d’auteurs d’origine algérienne, marocaine, tunisienne, turque, française et belge présentant, sur le thème du déracinement, tout un éventail de récits (ainsi que deux études et un essai), depuis la fiction la plus pure et la mise en scène littéraire d’un fait divers authentique, jusqu’aux récits les plus explicitement autobiographiques.

 

Il les présente dans l’ordre chronologique, à partir de 1953, le temps de Feraoun où les expatriés partaient seuls et pour une période limitée, jusqu’à 2010 où leurs fils et leurs filles sont définitivement installés en Europe.

 

Si les premiers textes traitent souvent de la solitude affective de l’immigré séparé des siens, les derniers évoquent quant à eux les relations amoureuses entre jeunes maghrébines et jeunes français, tandis qu’un des sujets les plus fréquemment évoqués tient à l’expérience souvent désenchantée du retour ou d’une visite au Maghreb. Plus rare est la description du départ du pays et de l’arrivée (ou du retour) en France. On y trouve aussi d’autres préoccupations telles que l’alphabétisation, les conflits mari-femme et parents-enfants, les éducateurs, les fugues, la libération de la femme, les mariages mixtes, les nouveaux arrivés, les Pieds-noirs, les pratiques religieuses, le racisme, la vie associative traditionnelle, la violence.

 

Insistons au passage sur la grande qualité littéraire de bon nombre de ces témoignages, en plus de ceux des écrivains français et belges « de souche », preuve s’il en était besoin – mais par les temps qui courent, de résurrection de la bête immonde, c’est encore mieux en le disant – des indéniables qualités intellectuelles, morales et humaines de celles et ceux qui les ont produits…

 

PÉTRONE

 

L’immigration maghrébine dans la littérature française, anthologie France-Belgique (1953-2010) par Luc Collès, Fernelmont, Éditions Modulaires Européennes, collection « Proximités », avril 2011, 168 pp. en noir et blanc au format 14 x 21 cm sous couverture brochée en couleurs, 18 €

 

Liste des auteurs et des œuvres dont proviennent les extraits :

Mouloud Feraoun, La Terre et le sang (1953, 2010)

Driss Chraïbi, Les Boucs (1955, 1976, 1989)

Mouloud Feraoun, Les Chemins qui montent (1957, 1976)

Michel Grimaud, Le Paradis des autres (1973, 1983)

Bernard Barokas, La révolte d'Ayachi (1975)

Rachid Boudjedra, Topographie idéale (1975)

Tahar Ben Jelloun, La réclusion solitaire (1976)

Émile Ajar, La vie devant soi (1975, 1977)

Tahar Ben Jelloun, La Plus Haute des solitudes (1977, 1997)

Marie Féraud, Anne ici, Sélima là-bas (1978, 1993)

Ali Ghalem, Une femme pour mon fils (1979)

Mohand Khellil, L'exil kabyle (1980)

J.M.G. Le Clézio, Désert (1980)

Slaheddine Bhiri, L'espoir était pour demain (1982)

Leïla Sebbar, Shérazade (1982, 2010)

Mehdi Charef, Le thé au harem d'Archi Ahmed (1983)

Leïla Sebbar, Parle mon fils, parle à ta mère (1984, 2005)

Akli Tadjer, Les ANI du Tassili (1984)

Hélé Béji, L'œil du jour (1985)

Leïla Houari, Zeida de nulle part (1985)

Marie Féraud, Histoires maghrébines (1985)

Nacer Kettane, Le sourire de Brahim (1985)

Michel Tournier, La Goutte d'or (1985)

Ahmed Kalouaz, Point kilométrique 190 (1986)

Azouz Begag, Le Gone du Chaâba (1986, 2005)

Mehdi Lallaoui, Les Beurs de Seine (1986)

Mustapha Raïth, Palpitations intra muros (1986)

Frank Andriat, Journal de Jamila (1986, 1992, 2008)

Sakinna Boukhedenna, Journal « Nationalité: immigré(e) » (1987)

Antoinette Ben Kerroum-Covlet, Gardien du seuil (1988)

Azouz Begag, Béni ou le paradis privé (1989, 2005)

Tassadit Imache, Une fille sans histoire (1989)

Aicha Benaïssa, Née en France, histoire d’une jeune beur (1990)

Djura, Le voile du silence (1990)

Ferrudja Kessas, Beur's Story (1990)

Slaheddine Bhiri, De nulle part (1993)

Soraya Nini, Ils disent que je suis une Beurette (1993)

Malika Mokeddem, L'interdite (1993)

Muharrem Türkôz, Moutons sans bergers (1993)

Mounsi, Territoire d'outre-ville (1995)

Malika Madi, Nuit d'encre pour Farah (2000)

Saber Assal, À l'Ombre des Gouttes (2000)

Mina Oualdlhadj, Ti t'appelles Aïcha, pas Jouzifine (2008)

21 05 11

Paradoxalement positif

 

Éloge du contraire.gifUn éloge du contraire ? Pourquoi pas ?

 

Philosophe – le contraire eût été étonnant – ami du paradoxe, de la marquise (de Sévigné – voilà qui ne peut que nous plaire) et de sa concierge – elle ne se prénomme point Renée – François Bott a, à son actif, une trentaine de publications, romans, récits, essais, carnets et portraits (Autobiographie d'un autre, Éloge de l'égotisme, Le cousin de la Marquise…)

 

Pour la collection des Éloges, dirigée par François Cérésa, l'écrivain se fait ici l'apôtre d'une certaine modestie. Une modestie qui fustige les donneurs de leçons, « l'arrogance des opinions et des certitudes. » : (...) toute vérité porte en elle son contraire, comme nous l'enseignent la marquise et Paul Valéry ; c'est pourquoi la vérité (sans majuscule) est forcément paradoxale ».

 

Sublime marquise qui déclara : « Je ne suis pas toujours de mon avis », dénonçant avec la verve délicieuse que nous lui connaissons, l'insoutenable grossièreté des avis tranchés.

 

Un Éloge du contraire, brillant et... paradoxalement positif.

 

Apolline ELTER

 

Éloge du contraire par François Bott, Paris, Éditions du Rocher, mai 2011, 106 pp. en noir et blanc au format 11 x 21 cm sous couverture brochée en couleurs, 12,90 € (prix France). Signalons la parution conjointe, chez le même éditeur, d'un Éloge de la vulgarité, signé Claude Cabanes.