13 07 12

Feux de nuit...

Les Phares (1).gif« De l'exceptionnelle tour de Cordouan, allumée en 1611 dans l'estuaire de la Gironde, aux mythiques feux de la mer d'Iroise – Armen, Kéréon, la Jument –, pas moins de cent cinquante grands phares jalonnent le littoral français.

En pierre, en béton, en métal, dressés sur des récifs battus par les flots ou construits à terre, ils témoignent du vaste programme d'éclairage des côtes, décidé après l'invention, au début du XIXe siècle, de la lentille de Fresnel.

Forte de cette découverte qui démultiplie la portée des feux, la France impose au monde sa technologie et sa production industrielle. Face à la mer, parfois dans des conditions extrêmes, des hommes veillent alors à l'allumage quotidien de chaque feu. L'automatisation des derniers phares, à partir des années 1990, a fait disparaître le métier. Pourtant, les phares et leurs gardiens n'ont cessé de nourrir notre imaginaire. »

Dans Les Phares Gardiens des côtes de France paru aux Éditions Gallimard à Paris, Vincent Guigueno (qui est ingénieur de l'École polytechnique et de l'École des Ponts et  Chaussées mais aussi docteur en Histoire de l'Université Paris I) retrace cette prodigieuse aventure technologique et humaine et fait partager au lecteur sa passion pour un patrimoine à découvrir et à protéger.

Chargé de recherches et responsable du patrimoine « phares et balises » à la Direction française des Affaires maritimes, cet auteur est également commissaire de l'exposition sur les phares  qui se tient au musée national de la Marine à Paris jusqu'au 4 novembre 2012.

N'hésitez pas à faire coup double, vous aussi !

Bernard DELCORD

Les Phares Gardiens des côtes de France par Vincent Guigueno, Paris, Éditions Gallimard, collection « Découvertes Gallimard », série « Sciences et techniques », janvier 2012, 128 pp. en quadrichromie au format 12,5 x 17,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 13,60 € (prix France)

 Pour vous, nous avons recopié de ce livre passionnant la belle présentation suivante :

 En pierre, en béton, en métal, dressé sur un récif au milieu des flots, ou plus souvent construit à terre, sur un cap, une pointe, à l’entrée d’un port, le phare est un élément incontournable du paysage maritime. Vestige d’une époque révolue depuis l’avènement du radioguidage et du GPS, il témoigne d’une aventure technologique et humaine hors du commun. L’histoire des phares de France commence à la fin du XVIe siècle avec la construction dans l’estuaire de la Gironde du phare de Cordouan.

 Aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’autres tours sont construites, sur les îles de Ré, d’Oléron ou encore d’Ouessant, tant pour assurer la signalisation des côtes que pour garantir la défense du littoral. Malgré les améliorations techniques telles que le remplacement des foyers à bois ou à charbon par des lampes à huile et la mise au point du réflecteur rotatif pour éclairer tout l’horizon, l’efficacité des phares demeure limitée et leur entretien problématique.

 Tout change au début du XIXe siècle avec l’entrée en lice des ingénieurs des Ponts et Chaussées, responsables désormais du balisage et de l’éclairage des côtes françaises. L’un d’eux, Auguste Fresnel, fait un pas de géant en inventant un appareil lenticulaire révolutionnaire mis en place pour la première fois à Cordouan en 1823. Plus économe, il permet d’augmenter considérablement la portée du signal lumineux.

 La France peut désormais se lancer dans un programme ambitieux: la création, sur l’ensemble de ses côtes, d’une « ceinture lumineuse » où chaque phare « étoile » sera identifiable par sa portée et son signal. En 1800, la France comptait une quinzaine de phares; soixante-dix ans plus tard, on en dénombre 291, édifiés sur la côte mais aussi en pleine mer, tel Ar-Men dont la construction, à l’extrémité de la chaussée de Sein, durera 14 ans, de 1867 à 1881.

 À cette date, Paris est devenue la capitale industrielle des phares et sa production illumine le monde. C’est le temps des gardiens et de la veille du feu, mais également celui des baliseurs, où marins et ouvriers embarquent pour entretenir l’ensemble des « aides à la navigation » : tourelles, bouées, balises, amers. La vie au phare est celle d’un bateau de pierre : le rythme du quart, l’autonomie en vivres et en matériel, le bruit des machines – un groupe électrogène, une sirène de brume –, l’odeur tenace d’huile… Chacun maîtrise le temps comme il peut.

 Dans les phares en mer, les conditions de vie sont plus contraignantes encore et l’isolement presque carcéral. Certains ont baptisé ces phares les « enfers », par opposition aux phares à terre (les « paradis ») ou dans les îles (les « purgatoires »). Cette dénomination a contribué au mythe des phares et inspiré poètes, romanciers et cinéastes.

Les Phares (2).jpg

 

Informations pratiques :

Adresse et accès :

17 place du Trocadéro 75116 Paris

Téléphone : 00 33 1 53 65 69 69

Mail : reservation@musee-marine.fr

Métro : Trocadéro (lignes 6 et 9)

Bus : 22, 30, 32, 63, 72, 82

Batobus : Tour Eiffel

 

Horaires :

Du lundi au vendredi : 11h-18h

Samedi et dimanche : 11h- 19h

Fermeture des caisses 45 minutes avant

Fermé le mardi

 

Tarif :

9 € (audioguide inclus)

08 07 12

L'amour, toujours l'amour !

comte.jpgLe titre s'inspire de La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. ». André Comte-Sponville a donné ce titre « Le sexe ni la mort » à ce recueil de trois essais qui portent sur l'amour et la sexualité. Deux conférences, relues et corrigées et un essai publié en 2005 dans un ouvrage collectif. Pour la première partie, « L'amour », c'est en quelque sorte une prolongation du dernier chapitre du « Traité des grandes vertus ». Il n'est pas étonnant d'y trouver cette citation de Nietzsche : « Ce qui est fait par amour s'accomplit toujours par-delà le bien et le mal. » J'aime cette idée : « On comprend pourquoi » écrit Comte-Sponville « toutes les vertus morales ressemblent en quelque chose à l'amour : parce qu'elles l'imitent, en son absence, parce qu'elles en viennent (par l'éducation) ou y tendent (par imitation, fidélité ou gratitude. » Ensuite l'auteur détaille les formes d'amour : « Eros ou l'amour passion », « Philia ou la joie d'aimer », cette phase délicate qui fait durer la passion en autre chose : « Se réjouir de l'existence de l'autre, de sa présence, prendre plaisir à partager sa vie et son lit, ce n'est pas moins d'amour, c'est plus d'amour. » Et de définir un couple heureux comme celui où chacun des deux connaît très bien l'autre et l'aime quand même ! L'amour vrai est celui qui aime la vérité de l'autre. Enfin il y a « Agapè ou l'amour sans rivage », soit la charité. Dans la conclusion de cette première partie, je note : « La grâce d'être aimé précède la grâce d'aimer, et la rend possible ». La seconde partie s'intitule « Le sexe ni la mort » (Philosophie de la sexualité) et définit, par exemple, en quoi l'érotisme est culturel. Si l'âme et le corps ne sont qu'une même chose, il est vrai que l'âme ne cesse de s'étonner, d'être gênée, de la sexualité du corps. Il n'y a pas que la religion qui nous a souvent inculqué cette honte du corps. Il est troublant de retrouver en l'homme l'animal qu'il n'a jamais cessé d'être ! Quant à l'érotisme, Comte-Sponville explique que seuls les humains s'interrogent sur les problèmes que mortalité et sexualité leur imposent. De là, les religions et la morale, la métaphysique et l'érotisme. « L'homme est un animal transgressif : le seul qui jouisse de son animalité en s'en distanciant, voire, raffinement suprême, en se le reprochant ! » La dernière partie de ce passionnant essai s'intitule « Entre passion et vertu » (Sur l'amitié et le couple). On y parle encore d'amour, de désir et de durée. « Le dur désir de durer », disait Paul Eluard.

Jacques MERCIER

 

« Le sexe ni la mort », par André Comte-Sponville. Edition Albin Michel. 410 pp. 21, 50 euros.

26 06 12

Wallonie, terre d'accueil

Migrants flamands en Wallonie.jpgNous ne saurions trop recommander la lecture ô combien instructive d'un remarquable essai traduit du néerlandais et intitulé Migrants flamands en Wallonie, 1850-2000. Il a paru aux Éditions Racine à Bruxelles à l'occasion de l'exposition éponyme conçue par le KADOC (Centre de documentation et de recherche : religion - culture - société de la KU Leuven), placée sous la houlette des historiens Idesbald Goddeeris et Roeland Hermans et présentée au Grand-Hornu Images du 18 mars au 27 mai 2012, à la demande du Président et des membres du Collège de la Province du Hainaut.

La version originale de l'ouvrage constitue quant à elle le numéro 26 de la série « Bijdragen Museum van de Vlaamse Sociale Strijd » de la Province de Flandre-Orientale, publié à l'occasion de l'exposition « Vlaamse migranten in Wallonië, 1850-2000 » organisée par le même KADOC-KU Leuven au Provinciaal Cultuurcentrum Caermersklooster de Gand entre avril et juin 2011.

On y apprend qu'au cours des cent cinquante dernières années, poussés par la pauvreté voire la misère, des centaines de milliers de Flamands ont émigré en Wallonie et y ont fait souche.

C'étaient des agriculteurs, des mineurs ou des ouvriers... Si certains rentraient chaque semaine chez eux et si d'autres séjournaient en Wallonie pour la saison des récoltes, beaucoup se sont établis définitivement – et souvent avec bien des difficultés – dans la partie méridionale de la Belgique.

Écoutons Claude Durieux, actuel gouverneur de la Province du Hainaut :

« Les traces laissées depuis la moitié du XIXe siècle par l'immigration flamande en Wallonie sont si nombreuses que nous ne les relevons même plus. Elles se sont fondues dans le paysage et ont coloré nos patronymes. De la même manière, nous avons tendance à oublier les réalités – souvent douloureuses – auxquelles elles renvoient. Si nous avons encore conscience du quotidien pénible, par exemple, des milliers d'immigrés italiens ou polonais qui fuirent la misère pour grossir les contingents d'hommes et de femmes engagés dans l'industrie alors prospère du sud de notre pays, il est peut-être judicieux de nous rappeler que nos voisins du nord connurent parfois un destin semblable. À l'heure où la Belgique traverse l'un des moments les plus difficiles de son histoire, la Province de Hainaut, en collaboration avec la Province de Flandre-Orientale, a choisi de faire œuvre de mémoire et d'éclairer ce temps où les Flamands quittaient les campagnes du plat pays, non pour rechercher la richesse, mais pour échapper à la pauvreté.

Ayant travaillé au fond des mines, dans la métallurgie, l'industrie verrière et l'agriculture, ils ont participé à la vie culturelle et associative wallonne, ont créé des associations, de petits commerces et ont formé de véritables quartiers au sein de communes telles que La Louvière, Liège ou Gilly. Certains sont repartis, d'autres sont restés, ont fondé une famille. Leurs descendants ne se souviennent pas toujours du destin hors du commun de leurs aïeux, des sacrifices auxquels ils ont consenti et de leur apport à la fois tangible et symbolique au cœur de la réalité wallonne. »

Dans cet ouvrage, des historiens et des spécialistes comme Guido Fonteyn, Henk Byls, Franck Caestecker, Luc Vandeweyer, Mathias Cheyns, Yves Segers, Koen Verbruggen, Yves Quairiaux ou Anne Morelli, entre autres, se sont penchés sur ce phénomène, ont déchiffré les mouvements migratoires et analysé les processus d'établissement. Ils ont étudié le rôle mobilisateur de l'Église et du mouvement flamand ou encore envisagé la migration flamande en Wallonie dans un contexte plus large. Outre des analyses scientifiques, le livre présente des témoignages d'émigrés flamands et l'ensemble est illustré par de nombreuses photographies inédites.

Un livre à méditer longuement, de part et d'autre de la frontière linguistique !

Bernard DELCORD

Migrants flamands en Wallonie 1850-2000 sous la direction d'Idesbald Goodderis & Roeland Hermans, photographies de Layla Aerts, Bruxelles, Éditions Racine, collection « Campus », mars 2012, 248 pp. en quadrichromie au format 21 x 26 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 29,99 €

10 06 12

Récit de survie...

book_lesdisparus1200.jpgMai 1945, le Gremlin Special s'écrase en plein coeur de la jungle, dans une zone de la Nouvelle Guinée encore inexplorée... A son bord, une vingtaine de passagers, membres de l'armée américaine. Sur les 24 voyageurs, seuls trois survivront... Commence alors le défi de survivre dans cette végétation luxuriante, inconnue et impossible à localiser! Blessés par l'accident, nos trois survivants vont aller au-delà de leurs faiblesses, de leurs douleurs pour tenter de survivre. Ils seront également confrontés aux tribus indigènes tant rédoutées et pourtant...

C'est ce récit de survie que Mitchell Zuckoff a tenu à raconter dans son roman "Les disparus de Shangri-La". Roman qui n'en est pas vraiment un... Au fil des pages, l'on découvre des photos, des témoignages, des extraits de journaux, pour nous rappeler que cette histoire est bien réelle... Un document exceptionnel, le résultat d'une enquête minutieuse menée par l'auteur sur cette facette de la Seconde Guerre Mondiale dont on parle peu.

"Les disparus de Shangri-La", un livre haletant, bouleversant, curieux... On tremble avec les passagers, on s'inquiète avec les autorités, on rit des rencontres avec les indigènes, on souffre avec les rescapés. Bref, on (sur)vit.  

 

"Les disparus de Shangri-La", Mitchell Zuckoff, éd. Flammarion, avril 2012, 384 pp, 22€. 

Écrit par Gwendoline Fusillier dans Documents, récits, essais, Société | Commentaires (1) |  Facebook | |

29 05 12

Où vous dégustez, Messieurs !

Le goût des femmes à table.gifDans son ouvrage aux accents de pamphlet féministe paru aux Presses universitaires de France à Paris sous le titre Le goût des femmes à table, la journaliste Vanessa Postec  répond aux questions qu'elle se pose : « Et si la transmission, l'apprentissage du goût étaient affaires de femmes ? Et si les préférences gustatives étaient sexuées ? Et si les femmes, à l'origine de tout ou presque, étaient aussi à l'origine de la cuisine ? » dans un essai qui se veut « un panorama historique, sociologique et culturel d'un XXe siècle assez mouvementé pour assister à la libération des ménagères, voir les femmes devenir des "as de la débrouille" et faire fleurir une poignée de "cheffes" sous un ciel étoilé. Un billet d'humeur au long cours, pensé pour dénouer les liens tissés serrés entre les femmes et la gastronomie... quand les hommes ne leur compliquent pas la tâche à plaisir ! »

Si le ton est donné et bien que les arguments ne soient pas toujours très étayés (par exemple, à propos de la production littéraire de Georges Simenon, l'auteure affirme –avec Wikipédia–que l'écrivain liégeois a rédigé 75 romans et 28 nouvelles ayant le commissaire Maigret pour personnage principal, alors que les Éditions Omnibus à Paris, qui ont rassemblé l'intégrale de son œuvre, ont fait paraître 118 enquêtes de l'homme à la pipe, soit 15 de plus qu'annoncé...), la lecture de ce petit essai s'avère souvent plaisante et les anecdotes relatées ne manquent généralement pas de sel.

Vive les femmes, donc !

Bernard DELCORD

Le goût des femmes à table par Vanessa Postec, Paris, Presses universitaires de France, collection « Le manger vrai », mars 2012, 142 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en bichromie, 14 € (prix France)

Pour vous, nous avons recopié dans cet ouvrage enflammé les quelques lignes suivantes :

LES GOÛTS CULINAIRES DU COMMISSAIRE MAIGRET

En vrac et dans le désordre, parmi les vingt-cinq recettes imputables directement à Mme Maigret et citées par Courtine [1], on sélectionnera, à la manière d'un inventaire sans Prévert, ces quelques plats de haute tradition : « la soupe aux tomates » « la quiche lorraine », « l'omelette aux fines herbes », « les maquereaux au four », « le canard à 1'orange », « le coq au vin blanc », « le sauté de lapin de garenne », « les rognons d'agneau au madère », « le foie de veau en papillotes », « le fricandeau à l'oseille », « la choucroute » et « le cassoulet », « la blanquette de veau », « le haricot de mouton », « la tarte aux abricots et à la frangipane », « la crème au citron » ou sa petite sœur « au caramel ».

À ces immarcescibles recettes que l'on pourra rechercher dans les soixante-quinze romans et vingt-huit nouvelles où la répartition traditionnelle des rôles est parfaitement respectée (la femme cuisine, initie au goût, quand l'homme cherche à deviner au fumet qui s'échappe des casseroles, le menu du dîner), Jacques Sacré, dans son Bon appétit, commissaire Maigret [2]. en ajoute onze, que nous livrons en partie à votre sagacité gourmande : « la raie au beurre noir », péché mignon de Jules, « la tanche à la poulette », « le pot-au-feu », « le foie de veau à la bourgeoise » que le commissaire se défend d'aimer, « le macaroni au gratin », ou « le ragoût de mouton aux asperges nouvelles ».

Plats de ménage, plats de famille et plats oubliés sur le coin du feu pour longtemps mijoter, plats simples et pourtant si goûteux, préparés à partir du marché du jour (après avoir bouté hors de la cuisine conserves et surgelés), plats de racines – Mme Maigret est alsacienne et la choucroute son grand œuvre –, plats de brasserie, abats et consorts pour ne pas grever le budget. Du sûr, du solide, du classique : la cuisine est celle de qui a le temps, beaucoup d'amour à donner et envie de le partager.

Le partage, justement, encore un truc de femmes et les secrets de s'échanger autour de la table ou des marmites, comme autant de petits détails qui font la différence et qui changent tout.

Les rendez-vous mensuels pour dîner avec le docteur Pardon et madame, ce couple d'amis des Maigret, est une vraie aubaine en la matière : « C'était l'occasion, pour les deux femmes, de se livrer à un amical concours de cuisine mijotée ». [3] Et d'échanger recettes, trucs, astuces et tours de main comme ce fameux coq au vin servi par Mme Maigret, dont le léger arrière-goût intrigue tant son amie : un petit verre de cognac ou d'armagnac en fin de cuisson, peut-être ? À moins que Louise l'Alsacienne ne soit partie chercher l'inspiration sur ses terres d'origine... et ne remplace l'alcool du Sud-Ouest par une lampée de prunelle.

Pour illustrer ce qu'une femme, un peu d'amour, un zeste de technique, de bons produits et du temps peuvent produire de merveilles, une recette de coq au vin (blanc !) – le choix aurait indifféremment pu se porter sur un navarin d'agneau, par exemple, à faire longuement mijoter en relisant les aventures de Jules – made in Louise Maigret, que même les internautes de la nouvelle génération n'hésitent pas à s'échanger sous le manteau, à commenter et à amender : découper à cru un coq (ou mieux encore, s'acoquiner avec son volailler). En faire rissoler les morceaux dans un mélange d'huile et de beurre, et les retirer une fois colorés. Faire revenir deux carottes émincées, quelques échalotes hachées, deux gousses d'ail écrasées, puis les découpes de volaille. Fariner légèrement. Faire brunir et flamber à l'eau-de-vie (de prunelle, évidemment) avant de mouiller avec du bouillon de volaille et du riesling à parts égales. Adjoindre à la préparation un bouquet garni, du sel, du poivre et de la muscade râpée. Porter à ébullition. Poursuivre la cuisson une quarantaine de minutes à couvert et à feu doux. Retirer les morceaux, passer le bouillon au chinois, le lier avec un jaune d'œuf et de la crème fraîche, chauffer sans faire bouillir, ajouter un jus de citron. Plonger les morceaux de coq dans cette sauce et les réchauffer au bain-marie

La lampée finale de prunelle fera toute la différence, mais cela, vous le savez déjà.


[1] Robert Julien Courtine (1910-1998), journaliste gastronomique et écrivain français.

[2] Jacques Sacré, Bon appétit, commissaire Maigret, Éditions du Céfal, 2004, Liège.

[3] Georges Simenon, Maigret se défend, Le Livre de poche, 2007, Paris.

23 05 12

Il faut tout réinventer !

Serres poucette.jpgMichel Serres expose, une fois de plus, l'état des lieux de notre civilisation avec lucidité, avec générosité et aussi avec poésie. Jusque dans le titre : "Petite Poucette" faisant allusion au conte mais aussi aux pouces utilisés avec tant de virtuosité par les jeunes utilisateurs des iPhones et autres liseuses ! "Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970." C'est la troisième grand révolution de la société occidentale que nous vivons en ce moment : après le passage de l'oral à l'écrit, celui de l'écrit à l'imprimerie, nous en sommes à celui de l'imprimerie à l'immatériel. Une nouvelle époque où tous nous avons voix au chapitre ! Michel Serres reprend point par point ce qui bouleverse la société actuelle : Par exemple, la connaissance "Pour le temps d'écoute et de vision, la séduction et l'importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d'enseignement."... avec une description des lieux qu'il connaît bien, comme professeur à Stanford University : "Les étudiants bavardent, dans un brouhaha, parce que tout le monde a déjà le savoir annoncé. En entier. A disposition. Accessible par Web, Wikipédia, portable, par n'importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d'erreurs que dans les meilleures encyclopédies. Nul n'a plus besoin des porte-voix d'antan, sauf si l'un, original et rare, invente" et d'expliquer que tout le savoir est à portée de chacun. "Le seul acte intellectuel authentique, c'est l'invention. Préférons donc le labyrinthe des puces électroniques"! Retenons encore deux choses, pour nous qui sommes abreuvés d'informations et qui sur-consommons de la politique : "Concentrée dans les médias, l'offre politique meurt; bien qu'elle ne sache ni ne puisse encore s'exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix vote en permanence." Et enfin cette superbe image : "Les grandes institutions, dont le volume occupe encore tout le décor et le rideau de ce que nous appelons encore notre société, alors qu'elle se réduit à une scène qui perd tous les jours quelque plausible densité, en ne prenant même plus la peine de renouveler le spectacle et en écrasant de médiocrité un peuple finaud, ces grandes institutions, j'aime le redire, ressemblent aux étoiles dont nous recevons la lumière, mais dont l'astrophysique calcule qu'elles moururent voici longtemps." Quel magnifique destin que celui de ce philosophe, un Michel Serres qui parvient à mettre en mots, en phrases compréhensibles ce malaise que nous ressentons tous face à l'accélération des moyens de communication, de la mondialisation, de la perte des repères ! Merci.

Jacques MERCIER

"Petite Poucette" par Michel Serres, Edition le Pommier, 2012. 84 pp. 9,50 euros.

22 03 12

Dans les cuisines d'un mandat présidentiel

9782847243857.jpgBilan pour le moins documenté du quinquennat présidentiel, l'essai de Bruno Dive met en exergue les maladresses et les faux pas qui ont émaillé le mandat sans mettre en doute la sincérité, le courage  et la franchise..impulsive de "l'hyper-président".

Savoureux "zoom" de la cuisine interne du pouvoir, de relations, tensions, formules, bons mots et  anecdotes croustillantes, La métamorphose de Sarkozy, traque les constantes du  caractère - bouillant - de Nicolas Sarkozy en même temps que les révolutions internes que l'expérience lui impose: le mariage avec Carla Bruni l'attire vers une vie plus calme, des soirées retirées à regarder des DVD en leur home-cinéma, la cohabitation avec François Fillon l'amène à enfin conférer un semblant de place à ce dernier tandis que les relations avec  la chancelière allemande Angela Merkel virent au beau fixe, après une incompréhension initiale assez nébuleuse.

"Fillon a découvert que, quand on est loyal, on peut tout dire à Sarkozy explique un conseiller élyséen."

Kafkaïen en son titre, légèrement infantilisant en son portrait du président, l'ouvrage de Bruno Dive dissèque les faits, paroles et gestes d'un personnage attachant et marquant, que les Français se plaisent tellement à critiquer, qu'ils ne pourraient peut-être pas s'en passer.

Apolline Elter

La métamorphose de Sarkozy, Bruno Dive, essai, Editions Jacob-Duvernet, janvier 2012, 262 pp, 18,9 e

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29 01 12

Comment échapper à la "sélection naturelle" !

jesus darwin.jpgComme il n'y a pas de hasard, il était logique qu'après avoir lu "Jésus" de Petitfils (Voir dans les rubriques précédentes), je suive avec intérêt la présentation du livre "De Jésus à Jésus en passant par Darwin" du professeur Christian de Duve, prix Nobel de médecine. Dans cet essai, relativement court, l'éminent scientifique nous raconte le cheminement de sa croyance depuis le Jésus de son enfance jusqu'aux plus récentes réflexions scientifiques. "Tous ces enseignements étaient présentés dans un contexte religieux que je ne songeais pas à mettre en doute, d'autant plus qu'il répondait sentimentalement à une disposition qui me portait naturellement vers la ferveur." écrit-il. Beaucoup se reconnaîtront ! Et puis : "Il y eut néanmoins un prix à payer : les convictions religieuses qui avaient inspiré mes premières années ne résistèrent pas aux impératifs de raisonnement scientifique, au souci d'une perpétuelle remise en question et au refus des affirmations sans preuve." Et d'expliquer sa vue actuelle de l'évolution de l'espèce humaine. L'auteur raconte la sélection naturelle et notre seul espoir qui est l'épigénétique, le seul espoir de s'opposer à cette loi naturelle. Pour cela, il faut éduquer, avoir des éducateurs et c'est dans ce contexte qu'il présente les maîtres, les guides, les sages et donc Jésus. "Ce que Jésus enseigne, c'est exactement le comportement qu'il faut pour contrecarrer les méfaits de la sélection naturelle et sauver l'humanité de la perte à laquelle ses gènes la condamnent." Christian de Duve nous parle encore de cette notion de "l'ultime réalité", qui englobe l'ensemble de tout ce qui existe; un monde étrange qui pourrait sans doute un jour nous être accessible. Les poètes peuvent parfois y parvenir, par leur capacité émotive. Et de conclure sur le mot "Amour" ! (Une fois encore, j'ai pu immédiatement acheter, télécharger le livre en numérique et le lire... Je ne me lasse pas de cette facilité dans la transmission de l'art !)

Jacques MERCIER

 

"De Jésus à Jésus, en passant par Darwin", par Christian de Duve, Edition Odile Jacob, 2011. 91 pages. Broché: 8,55 euros. Numérique : 6,99 euros sur Kindle.

Écrit par Jacques Mercier dans Documents, récits, essais, Jacques Mercier | Commentaires (0) |  Facebook | |

26 01 12

Jésus a existé !

Jésus petitfils.jpgC'est un travail remarquable de synthèse historique qu'a réalisé dans "Jésus" Jean-Christian Petitfils ! Se plaçant volontairement en dehors du champ religieux, il a confronté toutes les sources fiables, celles de ses confrères archéologues, ethnologues, etc. et bien entendu celles des textes, s'appuyant en particulier sur l'Evangile de Jean, le témoin privilégié. On apprend, par exemple, que l'expression "fils de Dieu" était largement utilisée avant l'avènement du Christ : "Dans les anciens royaumes d'Israël et de Juda, les rois étaient considérés comme "fils de Dieu"... L'auteur fait la part des choses entre la symbolique, les allégories et ce qui semble la vérité. Ce qui reste est l'essentiel, de toutes façons : "Dieu est amour" écrit dans sa première épître Jean l'évangéliste qui a le mieux compris son message. Sa bonté est infinie. Elle va au-delà de toute représentation." On y apprend aussi (avant la religion) ce qu'est la morale de Jésus : "Jésus vise l'intention qui renferme déjà en elle le mal. C'est dans la haine du prochain, plus encore dans la colère, la rancune, l'animosité que réside la racine du meurtre. C'est cette racine qui doit être éradiquée. D'où la nécessité d'une réconciliation des hommes entre eux, préalables à toute prière." On parle évidemment aussi de l'expression ambigüe "le fils de l'homme", des femmes, de la vie future. Un livre passionnant que j'ai lu (est-ce un détail) avec attention en version numérique ! Cela dit, a-t-on un message, aujourd'hui plus que njamais, plus vital que "Aimons-nous les uns les autres..." ?

Jacques MERCIER

"Jésus", par Jean-Christian Petitfils, Edition Fayard, 2011, 690 pages en version brochée, 23,75 euros.- en version kindle 18,99 euros.

31 12 11

L'au revoir à 2011

La nostalgie n'est pas la vocation de notre blog; l'hommage, oui. Ce dernier jour de l'an saluera une lecture marquante de 2011. Une lecture qui laisse des traces en l'esprit et un sentiment de reconnaissance.  David Servan-Schreiber est décédé le 24 juillet de cette année, vaincu par la rechute d'une tumeur cérébrale qu'il avait maîtrisée depuis bientôt vingt ans.

 "Le livre Anticancer  se terminait sur l'aveu que je ne savais pas combien de temps j'allais vivre encore. Mais que, quoi qu'il arrive, j'aurais été heureux d'avoir choisi le chemin qui consiste à cultiver au maximum toutes les dimensions de ma santé, car ce choix m'avait déjà permis de vivre une vie bien plus heureuse. Je réitère aujourd'hon-peut-se-dire-au-revoir.jpgui cette affirmation: il faut nourrir sa santé, nourrir  son équilibre psychique, nourrir ses relations aux autres, nourrir la planète autour de nous. C'est l'ensemble de ces efforts qui contribue à nous protéger, individuellement et collectivement du cancer, même si nous n'obtenons jamais de garantie à 100 %"

Confronté à la perspective inéluctable de son proche décès, le neuropsychiâtre repasse sa méthode au crible d'une analyse sans concession: avait-il tout faux quand il dispensait ses conseils anticancer, fruits de son expérience personnelle?

 Certainement pas: loin de l'aveu d'échec, l'auteur propose une nouvelle pondération des éléments et surtout, il constate que la principale erreur, en son chef, a été de ne pas respecter les rythmes que la Nature lui imposait. Le succès de ses ouvrages, les conférences et les besoins de la promotion à travers plusieurs continents  ont eu raison du rythme biologique qu'il aurait dû conserver.

 Le bilan se mue en credo et DSS d'affirmer, en une analyse lucide, honnête et personnelle, la nécessité d'être humble face à la maladie, celle de veiller à l'équilibre de son corps mais aussi de son environnement Partant, il propose une méthode d'approche des malades, simple et respectueuse.

 "Me découvrir fragile, mortel, souffrant, effrayé m'a ouvert les yeux sur l'infini trésor de la vie et de l'amour. Toutes mes priorités en ont été bouleversées, jusqu'à la tonalité émotionnelle de mon existence. Le fait est que je me suis senti beaucoup plus heureux après  qu'avant, ce qui est tout de même inattendu."

Un essai qui converse, convertit et conserve, au-delà du décès de David Servan-Schreiber, une extraordinaire force de vie.

 Apolline Elter

 On peut se dire au revoir plusieurs fois, David Servan-Schreiber, essai, Robert Laffont, juin 2011, 160 pp, 14 €

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