30 11 10

Merci, Charlemagne !

Chère école de notre enfance.gifCet article  a aussi été mis en ligne sur le site des guides gastronomiques DELTA (www.deltaweb.be) :


Les Éditions des Presses de la Cité à Paris ont fait paraître durant l’été 2010 un recueil tout à la fois charmant et passionnant intitulé Chère école de notre enfance. Préfacé par Claude Duneton (le célèbre auteur de La puce à l'oreille et de l’Anti-manuel de français à l’usage des classes du second degré), il rassemble des documents photographiques et textuels qui (re)plongent le lecteur dans l’institution scolaire française (et belge : les différences n’étaient pas si grandes) telle qu’elle a fonctionné entre 1875 et 1960.

On y retrouve les grands thèmes de l'école : la rentrée scolaire et ses préparatifs, la salle de classe, la cantine, le pensionnat, la cour de récré, le maître et la maîtresse, les copains, les jeux d’enfants, l’école buissonnière, les punitions, les mots d’excuse, la photo de classe, la fête de fin d’année, la remise des prix, mais aussi les leçons de choses, les cours de lecture et d’écriture (les pleins et les déliés…), de français (les exercices de conjugaison, les poèmes à savoir par cœur, les rédactions, la dictée de Mérimée…), de calcul (les tables de multiplication, la preuve par neuf…), d’histoire (« Nos ancêtres les Gaulois »…), de géographie, de dessin, de morale ou de gymnastique ainsi qu’une typologie des professeurs (le « bon maître », Monsieur le Directeur…) et des écoliers (le nouveau, le bon et le mauvais élève, l’élève douée, le retardataire, le souffre-douleur...), racontés par des écrivains français contemporains comme Jean Anglade, Marie-Paul Armand, Henriette Bernier, Georges Coulonges, Yves Jacob, Jean Siccardi, mais aussi à travers des plumes célèbres, parmi lesquelles celles de Colette, de Gustave Flaubert, de Louis Pergaud, de Jules Renard, de Jules Vallès ou d’Émile Zola...

Des photos, des gravures et des dessins jalonnent cet album à la fois nostalgique et joyeux qui rappellera à nombre de ses lecteurs les moments forts et inoubliables des années passées sur les bancs de l'école, et qui surprendra sans doute les autres...

 

Bernard DELCORD

 

Chère école de notre enfance, ouvrage collectif, préface de Claude Duneton, Paris, Presses de la Cité, août 2010, 180 pp. en quadrichromie au format 19 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs, 23 € (prix France) 

08 11 10

Vertigineux !

Univers.jpg Voici donc les dernières perspectives vertigineuses que nous offre la cosmologie contemporaine ! Embarquement immédiat, attachons nos ceintures ! C'est passionnant ! Notre guide, Etienne Klein, dirige le laboratoire de recherche sur les sciences de la matière au Commissariat à l'énergie atomique. Bien des réflexions et des recherches commencent avec Galilée... "C'est parce qu'il est l'un des rares à intriquer ces deux questions - Comment l'univers est-il apparu et pourquoi est-il apparu ? - que le problème de l'origine nous oblige à sonder les capacités ultimes de la science." Avant d'entrer dans cette exposition des thèses en présence et donc de nous faire une idée, si possible, l'auteur nous demande d'avoir à l'esprit trois choses essentielles : Un : L'univers, dans son idée moderne, est lié à une unité et à des lois (les mathématiques). Deux : L'univers peut être objet de science (la science ne s'occupe que des choses dont l'existence physique ou matérielle est avérée). Une idée jeune de moins d'un siècle, grâce à Einstein, à Hubble, etc. Trois : L'univers a une histoire, qui ne se réduit pas qu'à ses constituants (depuis Lemaître). On parle donc du Big Bang, qui ne serait donc plus une explosion initiale, mais un épisode traversé par l'univers... etc. J'aime ces repères tel celui-ci : "Un constat s'impose. Les lois physiques sont "hors du temps", au sens où elles ne changent pas au cours du temps : elles étaient les mêmes dans l'univers primordial qu'aujourd'hui. L'univers, lui, a changé. Plus précisément, les conditions physiques au sein de l'univers n'ont cessé d'évoluer." Cette évolution, on a peu l'habitude d'en tenir compte dans le monde occidental, alors qu'en Chine, par exemple : "La vie et le monde sont en transition continue et ne peuvent être dits que sous l'angle d'un perpétuel devenir." A vous de découvrir ce livre passionnant. Sachez encore que l'horizon que visent les scientifiques aujourd'hui est la découverte d'une "théorie du tout" (le mariage de la physique quantique et de la relativité générale)... Vertigineux, je vous le disais !

Jacques MERCIER

 

Discours sur l'origine de l'univers, par Etienne Klein, Edition Flammarion/NBS, 182 pages. 17 euros (prix France)

01 11 10

Le grand n'importe quoi

06 10 10

Les gueules de l’emploi

Visages d'avocats.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 6 octobre 2010 sur le site du magazine satirique Satiricon.be (www.satiricon.be) :

 

Photographe et avocat, Benoît Feron a fait paraître aux Éditions de la Renaissance du Livre à Bruxelles un ouvrage imposant intitulé Visages d’avocats dans lequel il s’est proposé, à l'initiative de l'Ordre des Avocats de Bruxelles, de réaliser une série de 250 portraits des hommes et des femmes qui officient dans les prétoires, à travers leur visage mais aussi dans leur travail et dans leur vie de tous les jours.

Du vétéran Jean Stévenart (67 ans de carrière !) au théâtral Hippolyte Wouters en passant la pugnace Fernande Motte-de Raedt, le footeux Dany Spreutels (administrateur du Royal Sporting Club Anderlecht), la pin-up Céline Mandelblat, le bâtonnier Yves Oschinsky, le ténor Roger Lallemand (président du CA du Théâtre de la Monnaie), la cordiale Delphine Paci, la sémillante Samira Bouyid, le Robin des Bois Georges de Kerchove (président d’ATD Quart-Monde), la médiatique Nabela Benaissa, le cinéphile Bruno Dayez, la sérieuse Anne Mariaule, le « saxy » Xavier Magnée, le toujours entre deux eaux Pierre Chomé, le Noiraud Jean-Pierre Buyle, le très littéraire Alain Berenboom, le très gauchiste Georges-Henri Beauthier, le très catholique Emmanuel Cornu, le très libéral Alain Zenner, le très belgicain Armand De Decker, le très discutable Michel Graindorge, le très branquignol Mischaël Modrikamen et le très fumeux autant que très désintéressé Marc Uyttendaele, c’est tout un microcosme qui se dévoile, celui, plaidant en français dans la capitale de l’Europe, de tous les « bêcheurs, babillards, basochards, bavards, baveux, blanchisseurs, cravateurs, marchands de paroles, menteurs, pingouins, plaidaillons, rats de prison » (comme les appelait Louis-Ferdinand Céline, un bon client des prétoires, un peu visionnaire puisqu’il affirma aussi, cinquante ans avant les plaidoyers en faveur de Marc Dutroux, que « la merde a de l'avenir, vous verrez qu'un jour on en fera des discours »)…

PÉTRONE

 

Visages d’avocats par Benoît Feron, préface d’Éric-Emmanuel Schmitt, Bruxelles, La Renaissance du Livre, septembre 2010, 264 pp. en quadrichromie au format 24 x 27 cm sous couverture brochée en couleur, 39 €

06 10 10

Un doigt d’honneur à la main invisible

Petit manuel de contre-propagande économique.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 6 octobre 2010 sur le site du magazine satirique Satiricon.be (www.satiricon.be) :

 

Journaliste au Groupe de recherches pour une Stratégie économique alternative (Gresea, www.gresea.be), économiste membre fondateur d’Éconosphères (www.econospheres.be) et grand pourfendeur du néo-libéralisme, Erik Rydberg, dans un petit essai très didactique intitulé Petit manuel de contre-propagande économique paru aux Éditions Couleur livres à Bruxelles, a commis un bien joli crime contre la pensée unique et son crédo économique appelé TINA (‘There Is No Alternative’) en remettant en cause quelques unes des fables que l’on se plaît à faire accroire en Occident aux cochons de payeurs du système et de ses crises, c’est-à-dire nous : la fable des réformes « modernisantes », celle de l’indispensable adaptation aux contraintes du marché, celle de la nécessité du juste prix, celle de la productivité salvatrice, celle du nombre d’emplois créés par la compétition économique ainsi que celle des bienfaits de la mondialisation et du libre-échange à tout berzingue, ces bobards embobinants qui justifient l’injustifiable, à savoir la recherche effrénée du profit, la goinfrerie au passage des dirigeants d’entreprises, la malhonnêteté persistante de la Bourse, la crédulité des boursicoteurs, la duplicité des banques, l’exploitation éhontée des faibles et l’appauvrissement continu des classes moyennes par des vautours pas si anonymes qu’on le prétend. Un livre indispensable pour ne pas mourir idiot… et complètement plumé ! 

 PÉTRONE

 

Petit manuel de contre-propagande économique par Erik Rydberg, Bruxelles, Éditions Couleur livres, collection « L’autre économie », avril 2010, 86 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 €

29 09 10

Un ouvrage « révélateur »

Le printemps des sayanim.jpgL’article ci-dessous a été mis en ligne le 29 septembre 2010 sur le site du magazine satirique belge on-line Satiricon.be (www.satiricon.be) :

Intitulé Le printemps des sayanim, le récit que le professeur (de droit) Jacob Cohen publie ces-jours-ci à Paris aux Éditions de L’Harmattan stupéfie autant par son objectif que par son étayement : quoique mêlant réalité et fiction, il se propose de mettre à nu un système qu’il affirme bien réel, celui des sayanim –informateurs en hébreu– constitué de Juifs de la diaspora qui, par « patriotisme » assure l’auteur qui les désapprouve, acceptent de collaborer ponctuellement avec le Mossad (les services secrets israéliens) ou avec d’autres institutions sionistes, leur apportant l’aide nécessaire dans le domaine de leurs compétences afin de mener une guerre psychologique pour défendre la « sacralité » d’Israël. En France, leur nombre se situerait autour des trois mille, principalement au sein du Bnaï Brit (une association internationale) ainsi que de quelques autres organisations nationales.

Juif lui-même, l’auteur ne cache pas son jeu, puisqu’il dédie son ouvrage « à tous ceux qui se battent pour la Justice en Palestine », et il est donc hors de doute que son texte a fait grincer bien des dents au sein de la communauté.

Car une chose est certaine, le soutien à l’État d’Israël n’est plus ce qu’il était, même dans la diaspora. Certes, le discours –et les actes– des terroristes du Hamas qui veulent rayer l’État Juif de la carte continuent à souder tout le monde ou presque contre eux, comme du temps de l’OLP avant son aggiornamento, mais on est cependant loin de l’enthousiasme qui, en 1968 par exemple, souleva même les goyim à l’occasion des vingt ans de la fondation d’Israël… C’est que bien des événements se sont produits –et continuent, hélas, de se produire– qui ont entraîné la désaffection, quand ce n’est pas la condamnation ou le mépris, d’un grand nombre de ceux-là mêmes qui étaient convaincus de la justesse de la cause sioniste initiale.

Faut-il pour autant voir le mal partout ? Et soutenir un peuple, son peuple en danger, est-il constitutif d’un crime ? S’agit-il d’un comportement illégitime ? Certes non !

Rappelons toutefois que c’est bien entendu valable aussi pour les tenants, en Europe ou ailleurs, d’une Palestine libre, démocratique et indépendante…

PÉTRONE

 

Le printemps des sayanim par Jacob Cohen, Paris, L’Harmattan, juillet 2010, 172 pp. en noir et banc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 16,50 €

02 09 10

« Vive la France, et les joueurs d’accordéon… »

La France que j'aime.jpgPierre Bonte aime la France et, à mon sens, elle le lui rend bien. La France rurale, celle du terroir et des rencontres avec des personnalités pittoresques, authentiques, en un mot, attachantes.

« Tous les lieux que je vais évoquer sont beaux. Mais il y a tant de jolis coins en France que c'en est presque banal. Ils sont beaux mais pas seulement... Les miens ont quelque chose en plus qui les rend uniques. » 

Sur le mode du Petit Prince voire de Jean Ferrat, Pierre Bonte, dans La France que j’aime qui paraît aujourd’hui à Paris aux Éditions Albin Michel, nous mène du Nord au Sud, de la côte d'Albâtre à Castigniccia (Haute-Corse), nous offrant pour escales Camembert, Chavignol, le village d'Astérix... et une étape en Drôme provençale (Grignan, Valaurie...) qui ne pouvait me laisser insensible. Et l'auteur de faire un juste écho au festival de la correspondance et aux initiatives du maire de Grignan, Bruno Durieux, en matière de modernité. Une virée à Richerenches – Enclave des Papes – nous livre quelques secrets de derrière les truffes et une description intéressante du célèbre marché qui s’y tient chaque année, de novembre à mars.

Les chapitres se concluent de quelques adresses soigneusement choisies où je gagerais que l'on peut se rendre les yeux fermés...

Apolline ELTER

 

La France que j'aime par Pierre Bonte, Paris, Éditions Albin Michel, 2 septembre 2010, 266 pp en noir et blanc sous couverture brochée en quadrichromie, 18 €

 

06 08 10

Itinéraire de Gand à Jérusalem

À pied à Jérusalem.jpg« L'une des leçons que me donne le grand chemin est qu’il aide à se défaire des avis préconçus et des préjugés. Le chemin ouvre sur un inconnu toujours plus beau, toujours plus prometteur. Les accueils se succèdent mais ne se ressemblent pas. On m'offre tantôt une chambre dans un hôtel de passe, tantôt un canapé dans un home de vieillards ou un lit dans l'orphelinat de Zranjedin, une ville industrielle située au nord du pays. »

Enlisé dans la trame d'une vie par trop convenue, Sébastien de Fooz quitte sa ville de Gand, le dimanche – pascal –27 mars 2005, direction Jérusalem. Une distance de 5 920 km qu'il effectuera à pied, armé d'un sac à dos, d'un billet de 50 € et d'un manche à balai... en guise de bâton de pèlerin. Une expérience de vie forte, dure et enivrante à la fois, qu'il consigne dans un ouvrage et par le biais de conférences passionnants : outre qu'il a le verbe facile, Sébastien ménage des effets d'humour et de surprise qui rendent le propos captivant.

Un périple de 184 jours qui le verra traverser la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Croatie, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie, la Turquie, le Haut-Plateau d'Anatolie, la Syrie, le Liban et la Jordanie pour brandir, le 2 octobre, le manche à balai devant la porte de Jaffa (Jérusalem). 184 jours qui signeront tant de rencontres avec ces inconnus qui lui ouvrent, presque chaque soir, porte et table garnie. Si l'enjeu du départ semble la quête d'une paix et donc d'une liberté intérieures, les destins tragiques et les souffrances rencontrées chargeront le sac de Sébastien de Fooz d'une mission ajoutée : les porter jusqu'à Jérusalem.

« Je saisis à cet instant précis que, au fur et à mesure des rencontres et de l'évolution du voyage, ma marche se charge de sens. »

Sébastien de Fooz a pour puissant viatique la foi chrétienne, il offre également au lecteur une réflexion existentielle sur la dimension intérieure d'un pèlerinage : « Une avancée de quelques millimètres sur la distance qui sépare la tête du cœur ». Une lecture hautement recommandée !

Apolline ELTER


À pied à Jérusalem, 184 jours, 184 visages par Sébastien de Fooz, Bruxelles, Éditions Racine, mai 2007, 262 pp en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22, 95 €


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Billet de faveur


Sébastien de Fooz.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sébastien de Fooz: (photo Donatienne Dierckx)


Apolline Elter : Sébastien de Fooz, la question qui me taraude est celle du retour : comment revenir les pieds sur terre, quand ces mêmes pieds l'ont tant foulée ? Comment avez-vous réintégré "notre" vie par la suite ?


Sébastien de Fooz : Ce voyage était comme un rêve que je vivais avec les yeux ouverts. Chaque pas posé me rapprochait un peu plus de mon objectif. Mais une fois arrivé à la destination que je m’étais fixée, je me suis rendu compte que cela allait me mener vers autre chose, quelque chose de bien plus passionnant que l’aventure en solo : le partage. À quoi bon vivre l’extraordinaire intensité de l’instant présent si on ne peut le partager ? Depuis mon retour, j’ai l’impression d’avoir entamé un nouveau pèlerinage à une époque passionnante mais parsemée de doutes...


Apolline Elter : Ce pèlerinage ne peut être une fin en soi. Qu'a-t-il changé dans votre façon de voir la vie ? Nourrissez-vous de nouveaux projets?


Sébastien de Fooz : J’ai confiance en l’homme, en sa capacité de rebondir, sa faculté de se remettre en question. Si on se confronte à la différence avec humilité et ouverture, on entre dans cet espace de liberté qu’est le dialogue. C’est ce que mon dernier pèlerinage m’a appris. Maintenant, je travaille avec une équipe de 5 personnes à un nouveau projet fabuleux : ouvrir une voie de dialogue qui traverse l’Europe et le Proche-Orient par une marche relais faite par des citoyens qui ont le désir de traverser les différences en se laissant pétrir par les bienfaits de la marche.


Apolline Elter : Cette pierre que vous prélevez à Dachau et déposez dans le Mur des Lamentations, ce manche à balai qui ne vous quitte d'un pouce, balisent la quête d'une forte portée symbolique. Par contre, le billet de sécurité de 50 € vous brûle les doigts, vous l'abandonnez quelquefois, avec soulagement, et il renaît de ses cendres par le (bien)fait de vos proches. Était-il finalement un parasite dans votre rencontre avec l'inconnu ?


Sébastien de Fooz : Étonnamment, je me suis rendu compte que plus j’étais dans le détachement, plus les choses dont j’avais substantiellement besoin venaient à moi. Ainsi, au début, lorsqu’on me proposait de l’argent, cela me mettait mal à l’aise. Finalement, je me suis dit que l’argent qu’on me proposait était également une occasion pour mon bienfaiteur de participer à mon pèlerinage. Lorsqu’on vit cette lente déconstruction qui s’opère dans l’homme qui marche à une époque numérique, on intègre une autre économie, non quantifiable par l’échange monétaire, mais quantifiable par l’aptitude à donner sans compter. Lorsqu’on goûté à cela, on entre dans une économie audacieuse où le grand perdant est l’égo.


Apolline Elter : Nos billets de faveur évoquent chaque fois les madeleines (de Proust) des auteurs. Des crêpes, dans votre cas ?


Sébastien de Fooz : Oh la la ! Vous me prenez par les sentiments ! Oui, j’ai un grand faible pour les crêpes ! Lorsque je suis arrivé en Syrie après 160 jours de marche, dans le monastère de Deir Maryakub à Qâra, une des sœurs m’a fait des crêpes. Je n’ai plus su repartir et j’y suis resté dix jours ! Si vous allez en Syrie, allez voir sœur Claire-Marie dans le fabuleux monastère fortifié de Deir Maryakub de Qâra, et demandez-lui de vous faire des crêpes. C’est à vous faire fondre les derniers remparts de l’a priori…

 

04 07 10

Un régal épistolier

MADEMOISELLE RACHELJ'ai deux fils que j'adore. J'ai trente-deux ans sur mon acte de naissance, j'en ai cinquante sur ma figure, je ne dirai pas combien a le reste. Dix-huit ans de tirades passionnées sur le théâtre, des courses folles au bout de tous les mondes, des hivers de Moscou, des trahisons de Waterloo, la mer perfide, la terre ingrate; voilà qui vieillit vite un pauvre petit bout de bonne femme comme moi!
(Rachel à Jules Lecomte, 11 mars 1856)
Assemblés à l'heureuse et libre initiative d'Agnès Akérib, ces fragments de correspondances, mémoires et chroniques,  dédiés à Elisabeth Rachel Felix  (1821-1858) forment un petit bijou. 
Les missives de l'étoile filante succèdent à  celles de ses correspondants, révélant ainsi, pan par pan, des épisodes de la vie de la célèbre comédienne. Adulée pour son rôle de Phèdre dans la pièce éponyme de Racine, l'actrice se consumera en quelques années, au service de son métier. Elle décède, à 37 ans, de la tuberculose.
Amis, admirateurs, poètes, princes et ..amants graviteront autour d'elle,  qui lui décocheront des tirades passionnées, des flèches désabusées. Elle jouera de la plume et des registres comme d'une scène épistolaire  parfaitement maîtrisée: les considérations quotidiennes alternant avec l'émotion, les soufflets et le persifflage, subtil et ...hilarant.
Je savais qu'avec les sots il faut peser ses moindres paroles. J'ignorais qu'il y eut des hommes d'esprit avec qui les mêmes précautions fussent nécessaires.
(Rachel à Alexandre Dumas, Lyon, 16 juillet 1843)
Apolline Elter 

Mademoiselle Rachel, étoile filante, Agnès Akérib, Triartis, Scènes Intempestives à Grignan, mai 2010, 74 pp, 10 €

03 07 10

Michel Tournier voyageur

TOURNIERUn nouveau recueil, très dense, de la collection "Voyager avec..." que dirige Maurice Nadeau.
À en croire le grand éditeur et critique Maurice Nadeau, qui incarne « le » découvreur des littératures contemporaines en France, de Malcolm Lowry à Michel Houellebecq, en passant par J.M. Coetze et tant d’autres, l’écrivain voyagerait autrement que le commun des mortels, touriste conditionné ou bourlingueur à tout va. Parce qu’il serait supérieur à ses semblables ? Nullement. « Par vocation, par habitude, par métier, il regarde. Il ressent, il rêve, il médite. Il se réjouit ou il regrette, il approuve ou il dénonce, comme nous tous ». Nuance pourtant : « À la différence de nous tous, il exprime. »
C’est ainsi pour ce qu’expriment les écrivains en voyage, parfois sur commande, comme un Cendrars ou un Simenon en reportage, parfois pour raison de santé ou d’exil, parfois encore simplement pour voir le monde que la très remarquable collection « Voyager avec… » a été conçue par Maurice Nadeau à la double enseigne de Louis Vuitton et de la Quinzaine littéraire.
Le vingt-deuxième titre de ladite collection est consacré aux voyages de Michel Tournier aux quatre coins de la planète. L’auteur du Roi des Aulnes enrichit donc la liste des écrivains accueillis jusque-là, qui représente à elle seule un formidable programme de lecture-exploration à travers la littérature du XXe siècle. On y croise ainsi, pour citer deux grands classiques anglo-saxons, les routes au long cours d’un Joseph revenu de toutes les tempêtes avec un esprit d’analyse d’une pénétration sans pareille, ou d’un Henry James jetant des passerelles entre Europe et Amérique. Dans la foulée, nous voyons à quel point ces « vieilles barbes » ont pressenti, devant l’effondrement des empires, les mutations que nous vivons aujourd’hui. De la même façon, c’est à travers ses voyages à Berlin, à Paris, en Amérique ou au Mexique, que nous comprenons le rapprochement prémonitoire que le poète soviétique Vladimir Maïakovski établit entre le gigantisme des puissances technologiques rivales, tout en vivant un déchirement qui le conduira au suicide.
Trois grands écrivains femmes, dans la même collection « Voyager avec… », à savoir Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir, illustrent, chacune à sa façon, une façon de voyager où le thème de l’émancipation se trouve modulé, qu’il soit à caractère affectif et existentiel ou fondé sur des composantes sociales ou politiques. Dans les trois cas, en tout cas, l’élément sensuel traluit avec plus d’intensité au fil de journaux intimes ou d’écrits épistolaires. La correspondance est d’ailleurs, pour tous les écrivains en voyage, une base littéraire récurrente, comme l’illustrent évidemment les Lettre à une compagne de voyage de Rilke. Quant à l’écrivain de science fiction Philip K. Dick, présenté comme un « zappeur de mondes », il rebondit pour sa part dans un voyage initiatique et psychédélique où « dérailler est peut-être la meilleure façon d’arriver ».
Et chacun, de Le Corbusier à François Maspero, ou de Walter Banjamin à D.H. Lawrence, de parcourir et d’exprimer un labyrinthe à sa ressemblance. Ainsi, décriant toute vie intérieure, Michel Tournier célébrera-t-il le voyage « extime »…
Tournier le géophile
Michel Tournier a beaucoup voyagé au cours de sa longue vie. Or, c’est un autre voyage à travers la vie et l’œuvre de l’écrivain que nous propose ce très substantiel recueil de textes choisis et commentés par Arlette Boulaumié, spécialiste de l’auteur.
Convaincu qu’un écrivain est marqué à vie par les lieux d’élection de son enfance, comme il le fut lui-même par ses vacances en Bourgogne, Tournier consacre de belles pages à cette terre première, puis à l’Ouest normand, à sa bohème parisienne en lÎle Saint-Louis et à la Provence, avant de s’attarder à l’Allemagne dont il parle, germaniste distingué, avec une connaissance approfondie.Pour le reste du monde, d’Afrique en Israël ou d’Islande au Japon – où il dit qu’il pourrait vivre -, via le Canada, l’Inde ou le Brésil, l’écrivain affirme qu’il a aimé tous ses pays en préférant, toutefois, le « repaysement » au dépaysement…Au fil des évocations, la constante mise en relation des observations de l’écrivain en voyage et de leur impact dans son œuvre de romancier, ou dans ses essais, double l’intérêt de l’ouvrage, encore enrichi par le contrepoint des photographies d’Edouard Boubat, complie ce longue date.
Il en résulte un livre des plus éclairants pour qui s’intéresse à Michel Tournier et à son œuvre, illustrant son goût pour la géographie en tous ses états.
Jean-Louis KUFFER

Voyages et paysages, Michel Tournier et Edouard Boubat (photos), La Quinzaine littéraire, mai 2010, 335p., 26€00.