06 10 10

Un doigt d’honneur à la main invisible

Petit manuel de contre-propagande économique.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 6 octobre 2010 sur le site du magazine satirique Satiricon.be (www.satiricon.be) :

 

Journaliste au Groupe de recherches pour une Stratégie économique alternative (Gresea, www.gresea.be), économiste membre fondateur d’Éconosphères (www.econospheres.be) et grand pourfendeur du néo-libéralisme, Erik Rydberg, dans un petit essai très didactique intitulé Petit manuel de contre-propagande économique paru aux Éditions Couleur livres à Bruxelles, a commis un bien joli crime contre la pensée unique et son crédo économique appelé TINA (‘There Is No Alternative’) en remettant en cause quelques unes des fables que l’on se plaît à faire accroire en Occident aux cochons de payeurs du système et de ses crises, c’est-à-dire nous : la fable des réformes « modernisantes », celle de l’indispensable adaptation aux contraintes du marché, celle de la nécessité du juste prix, celle de la productivité salvatrice, celle du nombre d’emplois créés par la compétition économique ainsi que celle des bienfaits de la mondialisation et du libre-échange à tout berzingue, ces bobards embobinants qui justifient l’injustifiable, à savoir la recherche effrénée du profit, la goinfrerie au passage des dirigeants d’entreprises, la malhonnêteté persistante de la Bourse, la crédulité des boursicoteurs, la duplicité des banques, l’exploitation éhontée des faibles et l’appauvrissement continu des classes moyennes par des vautours pas si anonymes qu’on le prétend. Un livre indispensable pour ne pas mourir idiot… et complètement plumé ! 

 PÉTRONE

 

Petit manuel de contre-propagande économique par Erik Rydberg, Bruxelles, Éditions Couleur livres, collection « L’autre économie », avril 2010, 86 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 €

29 09 10

Un ouvrage « révélateur »

Le printemps des sayanim.jpgL’article ci-dessous a été mis en ligne le 29 septembre 2010 sur le site du magazine satirique belge on-line Satiricon.be (www.satiricon.be) :

Intitulé Le printemps des sayanim, le récit que le professeur (de droit) Jacob Cohen publie ces-jours-ci à Paris aux Éditions de L’Harmattan stupéfie autant par son objectif que par son étayement : quoique mêlant réalité et fiction, il se propose de mettre à nu un système qu’il affirme bien réel, celui des sayanim –informateurs en hébreu– constitué de Juifs de la diaspora qui, par « patriotisme » assure l’auteur qui les désapprouve, acceptent de collaborer ponctuellement avec le Mossad (les services secrets israéliens) ou avec d’autres institutions sionistes, leur apportant l’aide nécessaire dans le domaine de leurs compétences afin de mener une guerre psychologique pour défendre la « sacralité » d’Israël. En France, leur nombre se situerait autour des trois mille, principalement au sein du Bnaï Brit (une association internationale) ainsi que de quelques autres organisations nationales.

Juif lui-même, l’auteur ne cache pas son jeu, puisqu’il dédie son ouvrage « à tous ceux qui se battent pour la Justice en Palestine », et il est donc hors de doute que son texte a fait grincer bien des dents au sein de la communauté.

Car une chose est certaine, le soutien à l’État d’Israël n’est plus ce qu’il était, même dans la diaspora. Certes, le discours –et les actes– des terroristes du Hamas qui veulent rayer l’État Juif de la carte continuent à souder tout le monde ou presque contre eux, comme du temps de l’OLP avant son aggiornamento, mais on est cependant loin de l’enthousiasme qui, en 1968 par exemple, souleva même les goyim à l’occasion des vingt ans de la fondation d’Israël… C’est que bien des événements se sont produits –et continuent, hélas, de se produire– qui ont entraîné la désaffection, quand ce n’est pas la condamnation ou le mépris, d’un grand nombre de ceux-là mêmes qui étaient convaincus de la justesse de la cause sioniste initiale.

Faut-il pour autant voir le mal partout ? Et soutenir un peuple, son peuple en danger, est-il constitutif d’un crime ? S’agit-il d’un comportement illégitime ? Certes non !

Rappelons toutefois que c’est bien entendu valable aussi pour les tenants, en Europe ou ailleurs, d’une Palestine libre, démocratique et indépendante…

PÉTRONE

 

Le printemps des sayanim par Jacob Cohen, Paris, L’Harmattan, juillet 2010, 172 pp. en noir et banc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 16,50 €

02 09 10

« Vive la France, et les joueurs d’accordéon… »

La France que j'aime.jpgPierre Bonte aime la France et, à mon sens, elle le lui rend bien. La France rurale, celle du terroir et des rencontres avec des personnalités pittoresques, authentiques, en un mot, attachantes.

« Tous les lieux que je vais évoquer sont beaux. Mais il y a tant de jolis coins en France que c'en est presque banal. Ils sont beaux mais pas seulement... Les miens ont quelque chose en plus qui les rend uniques. » 

Sur le mode du Petit Prince voire de Jean Ferrat, Pierre Bonte, dans La France que j’aime qui paraît aujourd’hui à Paris aux Éditions Albin Michel, nous mène du Nord au Sud, de la côte d'Albâtre à Castigniccia (Haute-Corse), nous offrant pour escales Camembert, Chavignol, le village d'Astérix... et une étape en Drôme provençale (Grignan, Valaurie...) qui ne pouvait me laisser insensible. Et l'auteur de faire un juste écho au festival de la correspondance et aux initiatives du maire de Grignan, Bruno Durieux, en matière de modernité. Une virée à Richerenches – Enclave des Papes – nous livre quelques secrets de derrière les truffes et une description intéressante du célèbre marché qui s’y tient chaque année, de novembre à mars.

Les chapitres se concluent de quelques adresses soigneusement choisies où je gagerais que l'on peut se rendre les yeux fermés...

Apolline ELTER

 

La France que j'aime par Pierre Bonte, Paris, Éditions Albin Michel, 2 septembre 2010, 266 pp en noir et blanc sous couverture brochée en quadrichromie, 18 €

 

06 08 10

Itinéraire de Gand à Jérusalem

À pied à Jérusalem.jpg« L'une des leçons que me donne le grand chemin est qu’il aide à se défaire des avis préconçus et des préjugés. Le chemin ouvre sur un inconnu toujours plus beau, toujours plus prometteur. Les accueils se succèdent mais ne se ressemblent pas. On m'offre tantôt une chambre dans un hôtel de passe, tantôt un canapé dans un home de vieillards ou un lit dans l'orphelinat de Zranjedin, une ville industrielle située au nord du pays. »

Enlisé dans la trame d'une vie par trop convenue, Sébastien de Fooz quitte sa ville de Gand, le dimanche – pascal –27 mars 2005, direction Jérusalem. Une distance de 5 920 km qu'il effectuera à pied, armé d'un sac à dos, d'un billet de 50 € et d'un manche à balai... en guise de bâton de pèlerin. Une expérience de vie forte, dure et enivrante à la fois, qu'il consigne dans un ouvrage et par le biais de conférences passionnants : outre qu'il a le verbe facile, Sébastien ménage des effets d'humour et de surprise qui rendent le propos captivant.

Un périple de 184 jours qui le verra traverser la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Croatie, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie, la Turquie, le Haut-Plateau d'Anatolie, la Syrie, le Liban et la Jordanie pour brandir, le 2 octobre, le manche à balai devant la porte de Jaffa (Jérusalem). 184 jours qui signeront tant de rencontres avec ces inconnus qui lui ouvrent, presque chaque soir, porte et table garnie. Si l'enjeu du départ semble la quête d'une paix et donc d'une liberté intérieures, les destins tragiques et les souffrances rencontrées chargeront le sac de Sébastien de Fooz d'une mission ajoutée : les porter jusqu'à Jérusalem.

« Je saisis à cet instant précis que, au fur et à mesure des rencontres et de l'évolution du voyage, ma marche se charge de sens. »

Sébastien de Fooz a pour puissant viatique la foi chrétienne, il offre également au lecteur une réflexion existentielle sur la dimension intérieure d'un pèlerinage : « Une avancée de quelques millimètres sur la distance qui sépare la tête du cœur ». Une lecture hautement recommandée !

Apolline ELTER


À pied à Jérusalem, 184 jours, 184 visages par Sébastien de Fooz, Bruxelles, Éditions Racine, mai 2007, 262 pp en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22, 95 €


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Billet de faveur


Sébastien de Fooz.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sébastien de Fooz: (photo Donatienne Dierckx)


Apolline Elter : Sébastien de Fooz, la question qui me taraude est celle du retour : comment revenir les pieds sur terre, quand ces mêmes pieds l'ont tant foulée ? Comment avez-vous réintégré "notre" vie par la suite ?


Sébastien de Fooz : Ce voyage était comme un rêve que je vivais avec les yeux ouverts. Chaque pas posé me rapprochait un peu plus de mon objectif. Mais une fois arrivé à la destination que je m’étais fixée, je me suis rendu compte que cela allait me mener vers autre chose, quelque chose de bien plus passionnant que l’aventure en solo : le partage. À quoi bon vivre l’extraordinaire intensité de l’instant présent si on ne peut le partager ? Depuis mon retour, j’ai l’impression d’avoir entamé un nouveau pèlerinage à une époque passionnante mais parsemée de doutes...


Apolline Elter : Ce pèlerinage ne peut être une fin en soi. Qu'a-t-il changé dans votre façon de voir la vie ? Nourrissez-vous de nouveaux projets?


Sébastien de Fooz : J’ai confiance en l’homme, en sa capacité de rebondir, sa faculté de se remettre en question. Si on se confronte à la différence avec humilité et ouverture, on entre dans cet espace de liberté qu’est le dialogue. C’est ce que mon dernier pèlerinage m’a appris. Maintenant, je travaille avec une équipe de 5 personnes à un nouveau projet fabuleux : ouvrir une voie de dialogue qui traverse l’Europe et le Proche-Orient par une marche relais faite par des citoyens qui ont le désir de traverser les différences en se laissant pétrir par les bienfaits de la marche.


Apolline Elter : Cette pierre que vous prélevez à Dachau et déposez dans le Mur des Lamentations, ce manche à balai qui ne vous quitte d'un pouce, balisent la quête d'une forte portée symbolique. Par contre, le billet de sécurité de 50 € vous brûle les doigts, vous l'abandonnez quelquefois, avec soulagement, et il renaît de ses cendres par le (bien)fait de vos proches. Était-il finalement un parasite dans votre rencontre avec l'inconnu ?


Sébastien de Fooz : Étonnamment, je me suis rendu compte que plus j’étais dans le détachement, plus les choses dont j’avais substantiellement besoin venaient à moi. Ainsi, au début, lorsqu’on me proposait de l’argent, cela me mettait mal à l’aise. Finalement, je me suis dit que l’argent qu’on me proposait était également une occasion pour mon bienfaiteur de participer à mon pèlerinage. Lorsqu’on vit cette lente déconstruction qui s’opère dans l’homme qui marche à une époque numérique, on intègre une autre économie, non quantifiable par l’échange monétaire, mais quantifiable par l’aptitude à donner sans compter. Lorsqu’on goûté à cela, on entre dans une économie audacieuse où le grand perdant est l’égo.


Apolline Elter : Nos billets de faveur évoquent chaque fois les madeleines (de Proust) des auteurs. Des crêpes, dans votre cas ?


Sébastien de Fooz : Oh la la ! Vous me prenez par les sentiments ! Oui, j’ai un grand faible pour les crêpes ! Lorsque je suis arrivé en Syrie après 160 jours de marche, dans le monastère de Deir Maryakub à Qâra, une des sœurs m’a fait des crêpes. Je n’ai plus su repartir et j’y suis resté dix jours ! Si vous allez en Syrie, allez voir sœur Claire-Marie dans le fabuleux monastère fortifié de Deir Maryakub de Qâra, et demandez-lui de vous faire des crêpes. C’est à vous faire fondre les derniers remparts de l’a priori…

 

04 07 10

Un régal épistolier

MADEMOISELLE RACHELJ'ai deux fils que j'adore. J'ai trente-deux ans sur mon acte de naissance, j'en ai cinquante sur ma figure, je ne dirai pas combien a le reste. Dix-huit ans de tirades passionnées sur le théâtre, des courses folles au bout de tous les mondes, des hivers de Moscou, des trahisons de Waterloo, la mer perfide, la terre ingrate; voilà qui vieillit vite un pauvre petit bout de bonne femme comme moi!
(Rachel à Jules Lecomte, 11 mars 1856)
Assemblés à l'heureuse et libre initiative d'Agnès Akérib, ces fragments de correspondances, mémoires et chroniques,  dédiés à Elisabeth Rachel Felix  (1821-1858) forment un petit bijou. 
Les missives de l'étoile filante succèdent à  celles de ses correspondants, révélant ainsi, pan par pan, des épisodes de la vie de la célèbre comédienne. Adulée pour son rôle de Phèdre dans la pièce éponyme de Racine, l'actrice se consumera en quelques années, au service de son métier. Elle décède, à 37 ans, de la tuberculose.
Amis, admirateurs, poètes, princes et ..amants graviteront autour d'elle,  qui lui décocheront des tirades passionnées, des flèches désabusées. Elle jouera de la plume et des registres comme d'une scène épistolaire  parfaitement maîtrisée: les considérations quotidiennes alternant avec l'émotion, les soufflets et le persifflage, subtil et ...hilarant.
Je savais qu'avec les sots il faut peser ses moindres paroles. J'ignorais qu'il y eut des hommes d'esprit avec qui les mêmes précautions fussent nécessaires.
(Rachel à Alexandre Dumas, Lyon, 16 juillet 1843)
Apolline Elter 

Mademoiselle Rachel, étoile filante, Agnès Akérib, Triartis, Scènes Intempestives à Grignan, mai 2010, 74 pp, 10 €

03 07 10

Michel Tournier voyageur

TOURNIERUn nouveau recueil, très dense, de la collection "Voyager avec..." que dirige Maurice Nadeau.
À en croire le grand éditeur et critique Maurice Nadeau, qui incarne « le » découvreur des littératures contemporaines en France, de Malcolm Lowry à Michel Houellebecq, en passant par J.M. Coetze et tant d’autres, l’écrivain voyagerait autrement que le commun des mortels, touriste conditionné ou bourlingueur à tout va. Parce qu’il serait supérieur à ses semblables ? Nullement. « Par vocation, par habitude, par métier, il regarde. Il ressent, il rêve, il médite. Il se réjouit ou il regrette, il approuve ou il dénonce, comme nous tous ». Nuance pourtant : « À la différence de nous tous, il exprime. »
C’est ainsi pour ce qu’expriment les écrivains en voyage, parfois sur commande, comme un Cendrars ou un Simenon en reportage, parfois pour raison de santé ou d’exil, parfois encore simplement pour voir le monde que la très remarquable collection « Voyager avec… » a été conçue par Maurice Nadeau à la double enseigne de Louis Vuitton et de la Quinzaine littéraire.
Le vingt-deuxième titre de ladite collection est consacré aux voyages de Michel Tournier aux quatre coins de la planète. L’auteur du Roi des Aulnes enrichit donc la liste des écrivains accueillis jusque-là, qui représente à elle seule un formidable programme de lecture-exploration à travers la littérature du XXe siècle. On y croise ainsi, pour citer deux grands classiques anglo-saxons, les routes au long cours d’un Joseph revenu de toutes les tempêtes avec un esprit d’analyse d’une pénétration sans pareille, ou d’un Henry James jetant des passerelles entre Europe et Amérique. Dans la foulée, nous voyons à quel point ces « vieilles barbes » ont pressenti, devant l’effondrement des empires, les mutations que nous vivons aujourd’hui. De la même façon, c’est à travers ses voyages à Berlin, à Paris, en Amérique ou au Mexique, que nous comprenons le rapprochement prémonitoire que le poète soviétique Vladimir Maïakovski établit entre le gigantisme des puissances technologiques rivales, tout en vivant un déchirement qui le conduira au suicide.
Trois grands écrivains femmes, dans la même collection « Voyager avec… », à savoir Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir, illustrent, chacune à sa façon, une façon de voyager où le thème de l’émancipation se trouve modulé, qu’il soit à caractère affectif et existentiel ou fondé sur des composantes sociales ou politiques. Dans les trois cas, en tout cas, l’élément sensuel traluit avec plus d’intensité au fil de journaux intimes ou d’écrits épistolaires. La correspondance est d’ailleurs, pour tous les écrivains en voyage, une base littéraire récurrente, comme l’illustrent évidemment les Lettre à une compagne de voyage de Rilke. Quant à l’écrivain de science fiction Philip K. Dick, présenté comme un « zappeur de mondes », il rebondit pour sa part dans un voyage initiatique et psychédélique où « dérailler est peut-être la meilleure façon d’arriver ».
Et chacun, de Le Corbusier à François Maspero, ou de Walter Banjamin à D.H. Lawrence, de parcourir et d’exprimer un labyrinthe à sa ressemblance. Ainsi, décriant toute vie intérieure, Michel Tournier célébrera-t-il le voyage « extime »…
Tournier le géophile
Michel Tournier a beaucoup voyagé au cours de sa longue vie. Or, c’est un autre voyage à travers la vie et l’œuvre de l’écrivain que nous propose ce très substantiel recueil de textes choisis et commentés par Arlette Boulaumié, spécialiste de l’auteur.
Convaincu qu’un écrivain est marqué à vie par les lieux d’élection de son enfance, comme il le fut lui-même par ses vacances en Bourgogne, Tournier consacre de belles pages à cette terre première, puis à l’Ouest normand, à sa bohème parisienne en lÎle Saint-Louis et à la Provence, avant de s’attarder à l’Allemagne dont il parle, germaniste distingué, avec une connaissance approfondie.Pour le reste du monde, d’Afrique en Israël ou d’Islande au Japon – où il dit qu’il pourrait vivre -, via le Canada, l’Inde ou le Brésil, l’écrivain affirme qu’il a aimé tous ses pays en préférant, toutefois, le « repaysement » au dépaysement…Au fil des évocations, la constante mise en relation des observations de l’écrivain en voyage et de leur impact dans son œuvre de romancier, ou dans ses essais, double l’intérêt de l’ouvrage, encore enrichi par le contrepoint des photographies d’Edouard Boubat, complie ce longue date.
Il en résulte un livre des plus éclairants pour qui s’intéresse à Michel Tournier et à son œuvre, illustrant son goût pour la géographie en tous ses états.
Jean-Louis KUFFER

Voyages et paysages, Michel Tournier et Edouard Boubat (photos), La Quinzaine littéraire, mai 2010, 335p., 26€00.

16 06 10

Requiescat in pace...

Le GIEC est mort, vive la scienceFondateur de l'Institut Hayek à Bruxelles (un « think tank » paneuropéen d'inspiration libérale et atlantiste), le Belge Drieu Godefridi, né en 1972, est docteur en philosophie (Paris IV-Sorbonne) tout en étant titulaire de masters en droit et philosophie (Université Catholique de Louvain) et d'un DEA en droit fiscal (Université Libre de Bruxelles). Il a fait paraître ces jours-ci un petit essai roboratif intitulé Le GIEC est mort, vive la science ! (Louvain-la-Neuve, Éditions Texquis), dans lequel, avec un brio incontestable et sous le regard approbateur de quelques pointures de son bord politique (l’économiste Henri Lepage qui a été professeur associé à l'Université Paris-Dauphine et travaille maintenant au Parlement européen, l’essayiste Guy Sorman qui fut l'un des co-fondateurs en 1979 de l'organisation non gouvernementale Action Internationale contre la faim, l’ancien Premier ministre belge Mark Eyskens qui enseigna l’économie à la Katholieke Universiteit Leuven ou le biologiste et philosophe Henri Atlan qui dirige le centre de recherche en biologie humaine de l'hôpital universitaire d'Hadassah à Jérusalem et qui est aussi directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales [EHESS, Paris], par exemple), il dénonce avec fougue « l’imposture » du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat accusé de présenter comme scientifique (alors qu’il ne l’est pas, ou guère…) un projet essentiellement politique… Et il faut bien reconnaître que la charge est rude, qui met grandement en évidence l’instrumentalisation du GIEC et les collusions d’intérêt entre celui-ci et les universités, les entreprises, les gouvernements, les ONG, les médias, les instituts et les partis politiques.
En ce qui concerne les universités, il nous semble d’ailleurs que les faits donnent raison à l’auteur, puisqu’on a même vu en avril 2010, après la parution d’un ouvrage tapageur du géographe climato-sceptique Claude Allègre, circuler une pétition de 410 chercheurs et climatologues français demandant à leur ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pecresse, de réaffirmer sa confiance « vis-à-vis de leur intégrité et du sérieux de leurs travaux », preuve évidente qu’ils ne se sentent pas droits dans leurs bottes (il est vrai que les subsides en provenance de l’étranger étaient en jeu, ceci expliquant cela, c’est-à-dire l’appel affolé à ce qu’il faut bien appeler un retour de la censure et de l’Inquisition…).
En tout cas, au-delà de certaines prises de position très personnelles de l’auteur, le texte polémique et solidement argumenté de Drieu Godefridi donne au passage une belle leçon de rigueur morale et technique administrée par la philosophie à la science, ce qui n’était plus arrivé depuis bien longtemps.
Rien que pour cela, la lecture de ce brûlot rafraîchissant l’atmosphère du « politiquement correct », ce pollueur de débat, s’avère indispensable, démocratique et salutaire !
Bernard DELCORD
Le GIEC est mort, vive la science ! par Drieu Godefridi, préface de Henri Lepage, [Louvain-la-Neuve], Éditions Texquis, mai 2010, 123 pp. en noir et blanc au format
15,2 x 22,8 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 16 €

23 05 10

« Ayez de la chance, vous aurez le reste ! » (Victor Hugo)

Le Geôlier de la ChanceCharles de Trazegnies est un conteur de talent et trop peu prolixe, à qui l’on doit un remarquable recueil intitulé Le Grand Inventeur du Temps, paru en 2003.
Il remet enfin le couvert en faisant paraître aux Éditions Le roseau vert à Bruxelles Le Geôlier de la Chance, une compilation de quatorze textes courts d’une belle habileté et d’un esprit caustique indéniable. Dans celui qui donne son titre à l’ouvrage, un dénommé Roch Ocarina fait un rêve qui lui permettra de capturer la chance à son profit, avant de découvrir que l’argent a bel et bien une odeur fétide. Dans un autre conte, le président de Plomatie, Sigur Kartach, veut connaître personnellement chacun de ses nombreux concitoyens, mais la tâche s’avèrera vite surhumaine. Dans un autre encore, la petite Garonne rêve qu’elle est une rivière et décide de changer de lit. Ailleurs, la princesse Clavère, transformée en limace, passe littéralement à la casserole pour survivre dans les beaux yeux d’Ernest, un quadragénaire sans importance dont elle est tombée amoureuse...
Autant d’histoires drolatiques dont la morale, à chaque fois, surprend le lecteur lorsqu’elle s’abat sur ces divers Candide que n’eût pas désavoués Voltaire !
Bernard DELCORD

Le Geôlier de la Chance par Charles de Trazegnies, Bruxelles, Éditions Le roseau vert, novembre 2009, 165 pp. en noir et blanc au format 14 x 21 cm sous couverture brochée en quadrichromie,
16 €

23 05 10

Homo homini lupus…

Les assassins et leurs mobilesDans Les assassins et leurs mobiles qu’il a fait paraître aux Éditions Racine à Bruxelles, l’avocat pénaliste flamand Jef Vermassen qui officie dans les prétoires depuis plus de trois décennies soutient la thèse que dans chaque être humain se cache un assassin potentiel.
Pour ce faire, il part du constat que seuls les humains et certains primates sont capables de cet acte bestial qu’est le meurtre, et que « plus on s’apparente à l’homme, plus on est violent ». Il y voit une corrélation avec la maîtrise du langage, et donc la capacité de conceptualisation et de préméditation. Il établit ensuite une typologie des meurtres isolés (du conjoint, d’un membre de la famille, d’un voisin ou d’une connaissance, commis par vengeance, pour faciliter le vol ou pour rendre service à une tierce personne, en ce compris ceux perpétrés par des tueurs en série ou de masse) et des attentats collectifs à la vie (consécutifs de la recherche de boucs émissaires ou provoqués par la haine raciale et des peuples, dont l’Holocauste constitue l’un des exemples les plus effarants), avant de conclure par quelques « conseils pour une société plus sûre ».
Émaillée de nombreux exemples, cette démonstration philosophico-judiciaire ne manque ni d’intérêt ni de souffle (plus de 650 pages de texte serré) et ouvre sur un abîme de réflexions sur celui dans lequel notre monde est en train de sombrer…
Bernard DELCORD
Les assassins et leurs mobiles par Jef Vermassen, Bruxelles, Éditions Racine, novembre 2009,
656 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleur, 29,95 € (prix Belgique)

13 05 10

Ce plat pays qui est le nôtre…

outers...jour après jour, chacun dans notre langue, nous tissons un lien de part et d'autre de la frontière linguistique pendant que la Belgique se détricote sous nos yeux.
Intéressant propos que celui de la correspondance échangée, de mars 2008 à juillet 2009, entre deux écrivains de rôle linguistique différent : Jean-Luc Outers (FR) et Kristien Hemmerechts (NL). Chacun écrit dans sa langue - les lettres de Kristien Hemmerechts sont traduites en français - et tente, à renforts d'interrogations, de considérations politiques, littéraires, de voyages  et agenda de définir son identité nationale. Une Belgique en sursis ? Une Belgique prête à en découdre ? Saturée de compromis et de "rondeur molle" à l'instar de notre souverain ?
Les propos désabusés de Jean-Luc Outers semblent - heureusement - contredits par l'aimable connivence des échanges épistolaires : Maar het zou goed zijn als elke Vlaming zijn "ami francophone" had en elke "francophone" zijn Vlaamse vriend (Il serait bon que chaque Flamand ait son ami francophone et que chaque francophone ait son ami flamand).
Des funérailles d'Hugo Claus, chute de Fortis, péripéties du gouvernement Leterme... aux particularités sociologiques des "lode" (détenteurs de loden), les correspondants échangent leurs points de vue, sans langue de bois, osant même un frisson de dispute aussitôt étouffé par l'évidente consensualité de leur amitié. Et si l'essence de notre identité n'était autre que cette résignation  (gelatenheid) à vivre en notre plat pays ?
Conviant le lecteur à s'immiscer dans une conversation d'ordre privé, Kristien Hemmerechts et Jean-Luc Outers amorcent un dialogue qui ne demande qu'à être poursuivi.
Apolline ELTER

Lettres du plat pays, Kristien Hemmerechts  et/en Jean-Luc Outers, éditions de la Différence, mars 2010, 220 pp,  18€00