13 05 09

Cannes cancans

decorationC’est aujourd’hui que s’ouvre le Festival de Cannes, l’occasion toute trouvée de parler du livre de souvenirs de son « boss » (depuis trente ans), Gilles Jacob, qui les a joliment intitulés La vie passera comme un rêve. Il y raconte tout de son enfance marquante (d’origine juive, il trouvera refuge dans un séminaire de pères assomptionnistes durant la Seconde Guerre mondiale), de sa jeunesse trépidante, de sa carrière d’industriel et de critique (il œuvra aux Nouvelles littéraires et à L’Express), mais surtout de son cinéma à lui, celui de la Croisette, où il a côtoyé les grands parmi les grands, français, américains, britanniques, italiens et tutti quanti. Le récit, alerte et bien troussé, enfile les anecdotes avec beaucoup de bonne humeur et livre à travers celles-ci des portraits instantanés d’Alfred Hitchcock, de Federico Fellini, d’Orson Welles, de Woody Allen, d’Alain Delon, de Stanley Kubrick, de Catherine Deneuve, d’Ettore Scola, d’Isabelle Adjani, de Jeanne Moreau, de Gérard Depardieu, de Jane Fonda, d’Isabelle Huppert, de Sharon Stone, de Clint Eastwood… Et gageons que le récit de la rencontre de ce dernier en 1994 à Hollywood, interrompue par un tremblement de terre qui le laissa de marbre, fera briller encore davantage au Panthéon des héros du septième art l’auréole du réalisateur de Sur la route de Madison !
Bernard DELCORD

La vie passera comme un rêve par Gilles Jacob, Paris, Éditions Robert Laffont, mars 2009, 385 pp. en noir et blanc sous jaquette en quadrichromie, accompagnées d’un cahier photo, 21 €

12 05 09

Vox populi…

marianne« Au début de la Révolution française », explique Bruno Fuligni dans La parlotte de Marianne, l’excellent petit dictionnaire sous-titré “1000 mots d’argot politique” qu’il vient de faire paraître chez Horay à Paris, « on appelait du surnom hautement dépréciatif de ‘culocratie’ l’Assemblée nationale parce que ses membres votaient par assis et lever », tandis que la « ‘canaillarchie’ désignait chez les aristocrates l’Assemblée nationale dominée par les roturiers ». Par ailleurs, sous la Ve République, on nommait « députettes » les premières élues au sein de l’Hémicycle après les lois de 1944 et
« connarium » le bureau vitré de la questure du Parlement « où se trouvaient affectés les fonctionnaires jugés incompétents ou tombés en disgrâce ».On le voit, l’humour, parfois sardonique, n’est pas loin. Ainsi en est-il aussi pour les « travaux de mastication » désignant un banquet maçonnique, pour le « crachat » arboré sur le côté droit de leur poitrine par les grands-officiers de la Légion d’honneur ou pour le « bouffe-galette » qu’est un député aux yeux des antiparlementaires (synonyme : « tout-à-l’œil »). Mais n’oublions pas « l’argent-braguette », alias les allocations familiales, les listes « chabada » où les hommes et les femmes sont à parité complète et alternée (un candidat, une candidate), les « francoquins » partisans du Caudillo espagnol, ni l’Europanto, mot-valise créé à partir d’Europe et d’esperanto pour désigner la langue communautaire nouvelle inventée en 1996 par le traducteur italien Diego Marani. Bruno Fuligny précise que ce sabir moderne est un joyeux mélange des principales langues en usage dans les États-membres, qui « wannt nicht informe aber amuse », et il reproduit dans son ouvrage très joyeusement illustré notamment par Cabu les paroles de La Marseillaise en Europanto. Un beau cadeau de fête des pères pour Yves Leterme…
Bernard DELCORD

La parlotte de Marianne par Bruno Fuligni, Paris, Éditions Horay, mars 2009, 272 pp. en noir et blanc au format 16 x 16 cm sous couverture souple à rabats, 18 €.

12 05 09

L'art de décaler les sons

contrepeterieJeux de mots gaillards et réjouissants obtenus par la permutation de lettres ou de sons, les contrepèteries sont un plaisir subtil pour qui les manie avec brio, à l’instar de Joël Martin, un normalien français, physicien au Commissariat à l’Énergie Atomique, qui tient depuis 1984 dans les colonnes du Canard enchaîné la fameuse chronique « L’Album de la Comtesse ». Il vient de faire paraître aux Presses Universitaires de France, dans la collection « Que sais-je ? » et sous le titre de La contrepèterie, une nouvelle édition du petit ouvrage désopilant qu’il leur avait consacré en 2005 et qui avait remporté tous les suffrages des amateurs du genre.
Didactique avant tout, l’auteur établit par exemple un distinguo entre les échanges de consonnes (« Des luttes sans pardon »), les échanges de voyelles (« Que font les PUF dans ces
cas-là ? », « Maman caresse les bajoues de Papy »), les échanges de syllabes (« Sarkozy veut purifier les tes ») et les échanges de fractions de mots « Cette Croisette sent le maquis »)…
Partant de là, on peut aller très loin : tandis qu’« une copine tricote », « le monde est parcouru par des millions de cars », « les marquises dansent en calèche » et « il y a des types qui puent » ! Mais qui veut voyager loin devant ménager sa monture, nous avons gardé pour la fin ce doublé mémorable : « Les mutins passèrent la berge du ravin ». How shocking !
Bernard DELCORD

La contrepèterie par Joël Martin, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 2e édition, mars 2009, 126 pp., 9 €

09 05 09

Les mots du livre

100La célébrissime collection « Que sais-je ? » des Presses Universitaires de France à Paris a subi avec succès un lifting tout à son avantage. Car ce vénérable instrument de référence universel, qui a toujours su rester « dans le coup », se retrouve une nouvelle fois au diapason de son public sans cesse renouvelé de lycéens, de bacheliers, d’étudiants, d’enseignants, de professeurs de faculté, de professionnels, d’érudits et de curieux. Les couvertures sont désormais en quadrichromie, illustrées dans le goût actuel et mentionnent clairement la discipline dans laquelle s’insère l’ouvrage. Parmi les nouveautés, épinglons le remarquable petit essai intitulé Les 100 mots de l’édition dans lequel Serge Eyrolles, le patron de la célèbre maison éponyme et qui est aussi le président du Syndicat français de l’édition, fait bénéficier le lecteur de sa large expérience dans un domaine qui, pour fascinant qu’il soit, est avant tout un métier complexe et changeant dans un monde mouvant et incertain. Fin connaisseur de la chaîne du livre, l’auteur, de l’ADELC (Association pour le développement de la librairie de création) aux ventes couplées, en passant par les notions d’à-valoir, de contrat d’édition, de domaine public, de formation aux métiers de l’édition, de manuscrit, de lecture ou de TVA, mais aussi d’ISBN, d’e-book, d’e-paper, d’e-reader, d’e-ink, de packager ou de directeur de collection, fait le tour de la première industrie culturelle en France et en Belgique et met en lumière les pratiques et les enjeux du vecteur le plus efficace et le moins cher de la transmission du savoir et du moyen le plus universel de divertissement intelligent.

Bernard DELCORD

Les 100 mots de l’édition par Serge Eyrolles, Paris, Presses Universitaires de France, mars 2009, collection « Que sais-je ? », 128 pp., 9 €

01 05 09

Des agapes doublement mémorables

couvertureLe 12 décembre 1557, le prince-évêque de Liège Robert de Berghes faisait sa joyeuse entrée dans la capitale principautaire et ce fut une belle occasion de grands ris et de vastes ripailles concoctées par le fameux maître queux Lancelot de Casteau, celui-là même qui ferait paraître quelques années plus tard une célèbre Ouverture de cuisine, le premier livre de recettes gastronomiques de l’histoire de France, ouvrant ainsi de nouvelles portes à la civilisation.
Le banquet orchestré ce jour-là par le chef hennuyer fut si mémorable et fit si grande impression qu’il a été décidé récemment d’en organiser une réplique, les 10 et 11 avril derniers, dans le cadre somptueux du château de Harzé, tout en faisant paraître, rédigé par une belle brochette de spécialistes universitaires sous la houlette de l’historien de la gastronomie Pierre Leclercq, un livre en deux parties qui retrace, pour la première, la journée festive elle-même en s’attardant sur le décor, les sons, les rituels et le banquet qui la clôtura en apothéose, et, pour la deuxième, la vie et l’œuvre de Lancelot de Casteau, examinées sous toutes les coutures. Cela donne de fort bonnes pages, où l’érudition ne gâche ni les plaisirs de la table ni ceux de l’œil (les illustrations sont du plus bel intérêt), tout en plongeant de la meilleure manière qui soit le lecteur au cœur de la civilisation de la Renaissance.
« Quelle affaire à Liège ! », pourrait-on s’exclamer (en wallon) devant tant de munificence…
Bernard DELCORD

La joyeuse entrée du prince-évêque de Liège Robert de Berghes, Bruxelles, Éditions du Livre Timperman, avril 2009, 134 pp. illustrées en quadrichromie sous couverture souple à rabats, 22 €

Cliquez sur la couverture pour découvrir ce fameux menu en quatre services.

01 05 09

Le (mauvais) temps des cerises

JUPPE« J’aurai accumulé dans ma vie bien des expériences La plupart heureuses ! J’ai eu beaucoup de chance J’en rends grâce à ceux qui me l’ont généreusement dispensée, qu’ils soient de ce monde ou de l’autre.
J’ai connu quelques épreuves, aussi. Aucune ne me laisse de véritable amertume. Une seule a failli me briser (…) Parce qu’elle mettait en cause ce qui, dans l’idée que je me fais de moi-même, m’est le plus cher : l’estime de soi,…
»
C’est évidemment au procès dit des emplois fictifs, source de financement du RPR qu’Alain Juppé fait allusion, dans cette rétrospective cathartique de ses vie privée, action politique, exil canadien et engagement philosophique, Je ne mangerai plus de cerises en hiver…
L’ouvrage opte pour le ton de la sincérité, dénuée d’amertume. Le politicien tente de faire un bilan équitable de ses erreurs et de ses réussites, préférant , à la rancune, afficher sa reconnaissance envers ceux qui l’ont aidé, Jacques Chirac, notamment.
Défi écologique, urgence économique, amour nécessaire de l’Europe, …sont les chevaux de bataille qu’enfourche désormais ce « gaulliste européen convaincu » dont l’enthousiasme politique semble ne pas avoir faibli.
« Prélude amoureux », la préface du livre, signe, de la plume d’Isabelle Juppé, le journal du procès :
« Elle (ndlr : la présidente du Tribunal) vient de poser fugitivement sa main droite sur sa joue. Puis elle a doucement penché la tête, pour la reposer sur cette main, dévoilant au passage un tout petit bout de pull rose pâle sous la robe noire, comme un aveu de douceur dans un monde de brutes. »
Apolline Elter

Je ne mangerai plus de cerises en hiver…, Alain Juppé, Plon, mars 2009, 244pp, 18,90 €

Ndlr : Alain Juppé sera bientôt notre invité.

19 04 09

Une fameuse histoire !

ISLAMOn le sait, l’islam fait souvent peur en Occident, où il est par ailleurs largement méconnu des autochtones, alors qu’il est par exemple devenu la deuxième religion en France, en Allemagne et en Belgique. Cette ignorance est à l’origine de nombre des jugements hâtifs et péremptoires prononcés à l’encontre de cette foi, aussi bien dans les médias que par l’homme de la rue, préjugés et craintes qui nourrissent l’incompréhension et la mortification de ses adeptes sincères et qui favorisent largement la diffusion d’un intégrisme violent auprès de la jeunesse désoeuvrée et volontiers rebelle des quartiers populaires, où ce « nouveau fascisme » recrute (et convertit) en abondance. Il était donc indispensable que des explications claires, à l’usage de tous, soient rendues accessibles au plus grand nombre de nos compatriotes,
« de souche » comme « d’importation ». C’est chose faite en langue française avec le remarquable petit essai de deux directeurs d’études à l’École Pratique des Hautes Études à Paris, Mohammad Ali Amir-Moezzi et Pierre Lory. Intitulé Petite histoire de l’islam, leur ouvrage revient sur les origines et sur l'histoire de l'islam jusqu'à ses expressions contemporaines, c’est-à-dire de la naissance du prophète Muhammad au « télécoraniste » 'Amr Khaled, tout en exposant les différences entre sunnisme et chiisme, en expliquant ce qu’est un imam et en détaillant la manière dont se compose le Coran. Un ouvrage salutaire…

Bernard DELCORD

Petite histoire de l’islam
par Mohammad Ali Amir-Moezzi et Pierre Lory, Paris, Éditions Librio, 1997, collection « Mémo », 96 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture en quadrichromie et pelliculée, 3 €

15 04 09

Un monument de la critique

PROUSTL’auteur d’À la recherche du temps perdu, on le sait, réfutait l’explication des œuvres littéraires par la biographie de leurs auteurs et son Contre Sainte-Beuve sonna le glas d’une manière convenue d’exposer et de lire les classiques et les contemporains, tout en ouvrant la boîte de Pandore de la « Nouvelle critique » et, pire encore, du structuralisme de migraineuse mémoire des lettres. Car si l’approche intrinsèquement littéraire défendue par Proust présente l’avantage de mieux cerner le fait artistique, ce qu’en ont fait ses exégètes, à la suite de Georges Poulet, Gérard Genette (qui publie actuellement ses… mémoires !), Gilles Deleuze ou Serge Doubrovsky notamment, a de quoi laisser profondément perplexe.
Or, il y a tout juste 50 ans paraissait en anglais le magistral Marcel Proust (1871-1922) de George Duncan Painter (1914-2005), dont la traduction française suivit en 1966 et qui fut régulièrement réédité jusqu’en 1992. Infligeant un démenti élégamment cinglant aux théories de celui qu’il étudie sous la loupe, l’auteur, qui fut conservateur adjoint au British Museum, a consacré 18 années de sa vie à la recherche minutieuse du temps que vécut le neveu par alliance du philosophe Henri Bergson, dans ce qui est aujourd’hui unanimement loué comme un classique absolu de l’histoire littéraire. Les Éditions Tallandier à Paris ont pris l’année dernière l’excellente initiative de le ressortir en poche, et nous en recommandons vivement la (re)découverte aux amateurs de grande littérature. Incollable sur chaque instant, chaque rencontre et chaque texte de Proust, cet ouvrage monumental autant que passionnant est « un chef-d’œuvre avec un je-ne-sais-quoi de thé au jasmin accompagné d’un presque rien de madeleine, qui lui fait rejoindre son modèle », comme l’écrit joliment Pierre Assouline cité par l’éditeur. Une chose est en tout cas certaine : quand vous en aurez commencé la lecture, vous ne vous coucherez plus de bonne heure avant de l’avoir terminée !

Bernard DELCORD

Marcel Proust (1871-1922)
par George Duncan Painter, Paris, Éditions Tallandier, collection
« Texto » dirigée par Jean-Claude Zylbertstein, mars 2008, 956 pp. en noir et blanc au format
10 x 18 cm, 16 €

13 04 09

De naissance en renaissance

FLEMCurieux et touchant livre que celui-ci. Lydia Flem raconte le moment où une mère voit ses enfants partir, devenir adultes. L’occasion de revenir sur la vingtaine d’années passées, les liens tissés, les réussites, les erreurs. Cette grande banalité des rapports parents-enfants, à chacun unique.Entre récit et essai, elle touche à tous les aspects de cette relation et de cet événement particulier qu’est la séparation. Le cas particulier s’estompe : c’est nous tous qui sommes concernés. Nous qui avons été enfants, sommes devenus parents. Cessons, par la mort de nos parents, d’être enfants, à peu près au moment où nos enfants deviennent adultes. Sans rien cacher des difficultés, Lydia Flem insiste cependant sur le merveilleux mystère qui nourrit ces relations privilégiées. Sa fréquentation de la psychanalyse ne la conduit pas à dépister des traumatismes partout, mais des étapes qui construisent les personnalités. Lesquelles trouvent toujours dans l’amour de quoi se fortifier. Et c’est bien l’amour qui prime ici, un amour lucide et tendre.

Vincent ENGEL

Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Lydia Flem, Seuil, février 2009. 171 p. (La librairie du XXIe siècle). 14€00.

09 04 09

Une langue bien pendue...

REYLe grand lexicographe Alain Rey a fait paraître récemment chez Gallimard dans la collection
« Découvertes » un petit essai intitulé Le français, une langue qui défie les siècles, d’une grande clarté et richement illustré, dans lequel il entreprend de raconter l’histoire de notre langue. Il rappelle qu’issue du latin qui élimina le celtique parlé en Gaule, la langue d’oïl pratiquée en Île-de-France a connu dans l’hexagone dix siècles d’invasions, d’influences, de métissages et de révolutions permanentes tout en faisant florès jusque par-delà les océans. En six chapitres limpides, le père des dictionnaires célèbres que sont Le Petit Robert et Le Grand Robert expose comment la langue des Gaulois fut progressivement éliminée par celle des Romains, comment le « roman », un dialecte gallo-romain issu du latin, s’est développé sous des formes multiples, comment celle de Paris a été imposée en France par le pouvoir royal, comment cet idiome devint adulte au XVIe siècle et comment il a été doté au XVIIe, en 1634, d’une gardienne de la norme, l’Académie française, comment la Révolution de 1789 a fait du français un ciment de l’unité nationale par un mouvement qui s’est prolongé jusqu’en 1914, comment cette langue a franchi les mers aux XIXe et XXe siècles, au gré des expansions de l’Empire, du Royaume et de la République, comment elle s’en est trouvée et s’en trouve encore fortement enrichie, comment elle est aujourd’hui menacée par l’anglais et comment elle évolue à l’oral et à l’écrit, sous l’influence de la mondialisation, des nouvelles technologies et des nouveaux médias notamment. Un ouvrage passionnant !
Bernard DELCORD

Le français, une langue qui défie les siècles par Alain Rey, Paris, Éditions Gallimard, 2008, 160 pp. au format 12,5 x 17,8 cm illustrées en quadrichromie, 14,50 €