18 05 08

Indispensable

GRYNBERGAvec Vers la terre d’Israël qui vient de reparaître dans une version actualisée (l’édition princeps date de 1998), l’universitaire Anne Grynberg, par ailleurs grande spécialiste de l’histoire de la Shoah, fait œuvre utile en rendant accessible au grand public celle, si complexe, du sionisme dans ses diverses composantes. Elle décrit avec objectivité et sans passions partisanes les différentes phases du retour organisé des Juifs en Palestine : au XIXe siècle, la fondation de quelques villages juifs par les Amants de Sion puis la structuration par Theodor Herzl de l’idéologie sioniste en mouvement politique débouchant sur les vagues migratoires du siècle suivant, de socialistes fondant les premiers kibboutzim, d’artisans yéménites, de petits commerçants polonais, de réfugiés allemands fuyant la dictature nazie, de rescapés de la Shoah et, après la fondation de l’État d’Israël en 1948 (concrétisation d’un espoir millénaire pour les Juifs, nakba –grande catastrophe– pour les Arabes), de communautés en provenance d’Afrique du Nord, d’Égypte, d’Irak, de Lybie, d’Union soviétique et d’Éthiopie… Superbement et intelligemment illustré, comme tous ceux de la collection « Découvertes » aux Éditions Gallimard, ce petit ouvrage, qui se clôt sur une belle note d’espoir « en d’autres lendemains pour les descendants d’Abraham » et appelle de ses vœux lucides et mesurés une véritable négociation politique entre Israéliens et Palestiniens, se doit de figurer dans la bibliothèque de tous ceux, quelles que soient par ailleurs leurs affinités, qui veulent mieux comprendre les enjeux de l’histoire de notre temps.
Bernard Delcord

Vers la terre d’Israël par Anne Grynberg, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Découvertes », 2008, 160 pp, 13,50 €.

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17 05 08

« Mort aux vaches, vive l’anarchie ! » dixit Georges Brassens

68_pavePeu avant les élections de juin 68 qui allaient ramener « Mongénéral » au pouvoir pour quelques mois, les anarchistes de Paris collaient sur les murs de la ville en ébullition une affiche montrant un gros pavé au-dessus de l’inscription : « Jeunes de moins de 21 ans, voici votre bulletin de vote ! » C’est que des pavés, il en pleuvait, à l’époque ! Surtout sur le coin de la figure des CRS (« SS »), mais aussi en tas, sur les barricades… Il était « interdit d’interdire », la révolution se donnait des airs de rigolade (il y avait même des marxistes « tendance Groucho ») et de libération sexuelle (Ah ! le « C’est extra » de Léo Ferré…). On philosophait : « Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas. Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais », on dressait des projets de vie (« Soyez réaliste, demandez l’impossible ! »). Les bagnoles prenaient feu comme les esprits (et comme aujourd’hui dans les banlieues, mais ce n’est pas pareil…), on manifestait à un million en criant : « Nous sommes un groupuscule » et « Nous sommes tous des juifs allemands », avant de se retrouver, quarante ans plus tard, conseiller du petit Nicolas Sarkozy et de sa clique bling-bling… Le bon vieux temps, s’il a accouché de lendemains monstrueux, demeure pourtant le bon vieux temps. On parcourra donc avec plaisir le petit bouquin cubique intitulé « Mai 68 le pavé » paru aux Éditions Fetjaine à Paris et qui rassemble de nombreuses photos de l’époque où l’on préférait faire l’amour plutôt que la guerre et où l’on s’écriait avec une grande lucidité prémonitoire : « Arrêtez le monde, je veux descendre ! »
Bernard Delcord

Mai 68 : Le pavé, Fetjaine, avril 2008, 12€00.

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17 05 08

Paroles, paroles…

DISCOURSRéunis par les universitaires belges Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simon Peterman qui les publient en langue française et les présentent dans leur contexte, Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle sont un véritable florilège de formules chocs tout autant qu’un passionnant recueil de témoignages sur la situation du monde à l’époque où ils ont été prononcés. De l’idéaliste « Volonté de paix de la France » de Jean Jaurès (29 juillet 1914) à l’œcuménique « Construisons un avenir nouveau » de Jean-Paul II (23 mars 2000) en passant par le visionnaire « Testament sportif » de Pierre de Coubertin (28 mai 1925), l’infâme « L’Allemagne a besoin de paix » d’Adolf Hitler (21 mai 1935), l’infecte « Déclaration de guerre à l’Éthiopie » de Benito Mussolini (2 octobre 1935), le grotesque « Nous avons sauvé la paix » d’Édouard Daladier (4 octobre 1938), l’habile constat de ce que « Les États-Unis d’Amérique ont été l’objet d’une attaque soudaine » par Franklin Roosevelt (8 décembre 1941), la pétaradante « Annonce du largage de la première bombe A sur Hiroshima » par Harry Truman (6 août 1945), le fameux « Discours de Zurich » de Winston Churchill (19 septembre 1946), l’aviné « Des communistes au Département d’État » de Joseph McCarthy (9 février 1950), le lénifiant discours du roi Baudouin 1er reconnaissant « L’indépendance du Congo » (30 juin 1960) et la brutale « Adresse au peuple congolais » de Patrice Lumumba (le même jour), l’insolent « Cuba si, Yankee, no » d’Ernesto Che Guevara (10 juillet 1960), le formidable « J’ai fait un rêve » de Martin Luther King (28 août 1963), le gaffeur « Vive le Québec libre ! » de Charles De Gaulle (24 juillet 1967), l’admirable « Discours devant la Knesset » d’Anouar el-Sadate (20 novembre 1977), l’utopique (?) « Proclamation d’un État palestinien » de Yasser Arafat (15 novembre 1988) ou la lumineuse « Déclaration d’investiture » de Nelson Mandela (10 mai 1994), et par bien d’autres encore… Cet ouvrage est une véritable mine d’informations où l’on retrouve quelques pépites –« No pasarán ! » (Dolorès Ibarruri), « Un rideau de fer s’est abattu à travers le continent européen » (Churchill), « Ich bin ein Berliner ! » (John Kennedy)– parfois en toc : « Nous devons abolir le culte de l’individu » (Nikita Khroutchev), « Je vous ai compris ! » (De Gaulle)…

Bernard Delcord

Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle, Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simon Peterman (éd.), Bruxelles, André Versaille éditeur, 818 pp., 34,90 €.

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11 05 08

Le cas de l'oncle Dan

JM PERIERMalgré l'empire qu'il avait érigé, Daniel Filipacchi a toujours su et voulu rester un homme de l'ombre. L'ouvrage de Jean-Marie Périer, son meilleur ami, est d'autant plus rare et intéressant qu'il se base sur des décennies de fidélité et des quintaux d'heures de conversations.
Salut les copains, Lui, Marie-Claire, les années dorées d'Europe N°1, Paris Match, le jazz, l'art moderne, tous les souvenirs communs qu'ont les deux hommes sont racontés avec le talent qu'on a découvert au photographe (star) des stars il y a quelques années avec l'excellent récit, Le temps d'apprendre à vivre.

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Oncle Dan, Jean-Marie Périer, XO, avril 2008, 272p, 19€90

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26 04 08

La Bible de l’honnête homme du XXIe siècle

Lettres européennesRédigé par une équipe de deux cents universitaires et écrivains en provenance de l’Europe entière (y compris l’Islande, la Géorgie, l’Ukraine, la Moldavie et la Turquie) dirigés par Annick Benoit-Dussausoy et Guy Fontaine, le volumineux manuel d’histoire de la littérature européenne qui vient de paraître aux Éditions De Boeck à Louvain-la-Neuve sous le titre Lettres européennes est une véritable mine d’informations sur le passé culturel de notre vieux continent. À l’exception du premier qui se penche sur les divers héritages (extra-européen, gréco-latin, judéo-chrétien, byzantin, celtique et arabo-andalou) qui font les assises de nos littératures, ses quinze chapitres s’ouvrent par un tour d’Europe suivi de la présentation d’un genre littéraire (épopée, nouvelle, récit de voyage, roman picaresque, livret d’opéra, presse périodique, roman par lettres, « Bildungsroman », poésie, littérature érotique, théâtre, cirque, musique et music-hall, critique littéraire, romanesque…) et de quantité d’auteurs phares ainsi que de 46 figures contemporaines. Des encadrés proposent quelques extraits significatifs des œuvres les plus marquantes de ce vaste panorama où les découvertes à faire foisonnent (Harry Mulisch aux Pays-Bas, par exemple, ou Leonard Nolens en Belgique néerlandophone, René Novella à Monaco, Sylvie Germain en France et José Hensch au Grand duché de Luxembourg, pour ne parler que de nos proches voisins) et qui ravira les amateurs de belles lettres autant que les tenants d’une européanisation des consciences ! Saluons au passage l’excellent travail des professeurs Paul Aron et Michel Otten qui ont su mettre en relief avec une belle clarté la complexité foisonnante des lettres belges de langue française produites durant l’autre siècle.

Bernard DELCORD

Lettres européennes, Manuel d’histoire de la littérature européenne sous la direction d’Annick Benoit-Dussausoy et de Guy Fontaine, De Boeck, septembre 2007, 860 pp., 35€00.

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22 04 08

Rallumez le feu !

GUY GILBERTUne belle archive du Grand Morning de Nostalgie que nous venons de retrouver. Il eût été bien dommage que ces podcasts fussent perdus. La rencontre entre Philippe Cantamessa, toujours en quête de la Voie, avec Guy Gilbert qui, après ses confessions, est revenu dans ce nouveau livre au texte de l'Évangile qu'il juge radical. Ce n'est pas un petit feu, c'est un brasier !?

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« Rallumez le feu ! : Vivre l'Evangile », Guy Gilbert, Philippe Rey, octobre 2007, 378p, 20€00

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16 04 08

Le livre du record

KROLL Desperate BelgiumKroll nous confiait hors antenne lors de la dernière foire du livre de Bruxelles qu'il nourrissait quelques craintes au sujet d'une seconde publication annuelle de ses dessins.
Qu'il se rassure, Desperate Belgium est une grande réussite car à la qualité de l'humour et des dessins que nul Belge francophone n'ignore se greffe avec bonheur l'excellente narration journalistique par un autre Pierre, Bouillon. Desperate Belgium, Saison I, raconte les six premiers mois de ce qui pourrait bien être la dernière crise politique de la Belgique telle que nous l'avons connue.
Au terme (ceci n'est pas une allusion digne du Muppet Show!) de ce livre, vous n'ignorerez plus rien des enjeux, des causes et des intervenants de cet imbroglio politico-belgo-fédéral. Mieux. Vous aurez acquis cette connaissance au fil d'un texte tout en légèreté et de dessins tout en ironie et férocité.
A noter les bas de page (rappel d'un célèbre bas de page de Franquin et Yann & Conrad que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre) absolument hilarants, représentant une file de Belges typés et/ou célèbres attendant d'être consultés par un roi Albert II plus que jamais lucide, déprimé et en pantoufles.
Indispensable
.Brice Depasse

10 04 08

Réalités dures et idées molles

LITTELL 2008Dans Le sec et l’humide qui vient de sortir aux Éditions Gallimard à Paris, Jonathan Littell, auteur « goncourisé » et « grandprixdel’académisé » en 2006 pour Les Bienveillantes, se livre, selon ses propres dires, à l’anatomie d’un discours fasciste, celui que Léon Degrelle a éructé dans Feldpost paru à Bruxelles aux Éditions Ignis en 1942. Plus précisément, en se fondant sur les théories un tantinet fumeuses exposées en 1977 dans les Männerphantasien par Klaus Theweleit, un psychanalyste dans la lignée de Deleuze et Guattari (dont on sait aujourd’hui qu’ils furent, c’est le moins que l’on puisse dire, des idéologues à courte vue…), il prétend scruter le non-dit et dévoiler l’inconscient du maître du « Rex-appeal » des années noires. Pourtant, d’entrée de jeu, une grave lacune épistémologique sape les fondements de l’exposé de Littell : il ne s’est pas basé sur la version de 1942 éditée par Victor Meulenijzer mais bien sur la quatrième –il en existe une deuxième parue à Genève en 1949 aux Éditions du Cheval Ailé sous la houlette de Constant Bourquin et une troisième publiée en 1969 par Roland Laudenbach à La Table Ronde–, à savoir celle de Jean Mabire parue en 1987 aux Éditions d’Art et d’Histoire d’Europe sous le titre La campagne de Russie 1941-1945. Recourir à un texte retravaillé par quatre hommes de droite d’obédiences très différentes réduit très considérablement la portée du « corpus » en tant que donnée brute de l’inconscient du bouillant Bouillonnais, on en conviendra… Qui plus est, notre « analyste » ramène le combat des fascistes (réduits au seul état de « mâles-soldats » n’ayant jamais achevé la séparation d’avec leur mère) à une « maintenance du Moi [passant] par une série rigoureuse (…) d’oppositions, dont le second terme représente la menace qui guette le Moi-carapace, et le premier les qualités qui permettront au fasciste de le renforcer (…). La principale [opposition] (…) est celle du sec et de l’humide ; il y a aussi le rigide et l’informe, le dur et le mou, l’immobile et le grouillant, le raide et le flasque, le dressé et le couché, le propre et le sale, le cuit et le cru, le repu et l’affamé, le glabre et le velu, le clair et le trouble, le translucide et l’opaque, le mat et le luisant, le doux et le visqueux (…) ». Car « le fascisme est un mode de production de réalité, (…) pas une question de forme de gouvernement ou de forme d’économie, ou d’un système quel qu’il soit. »
Les victimes du système concentrationnaire nazi et leurs familles apprendront sans doute avec plaisir qu’elles n’eurent à subir que les effets d’un mode de production de réalité… Et que leurs bourreaux avaient tant besoin de s’éloigner de leur maman que leur vie et leurs actes furent en somme animés (nous résumons) par une quête balancée entre l’image positive d’une Infirmière blanche qui en aurait été –à leurs propres yeux– la doctoresse Jekyll et l’image négative d’une Prostituée rouge qui n’en aurait été que la Mrs Hyde. Il vaut sans doute mieux lire ça qu’être aveugle, certes… mais c’est tout juste ! Heureusement qu’il y a quelques photos très remarquables…
Bernard Delcord

Jonathan LITTELL, Le sec et l’humide, Paris, Éditions Gallimard, coll. « L’arbalète », 2008, 145 pp., 15,50 €

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09 04 08

Continuer à vivre ensemble

WEBERUn pays qui est né un soir, à la sortie d'un opéra, ne peut mourir sur une fausse partition.
Patrick Weber s'est offert un moment ludique de légèreté et d'espoir sur le grave sujet qui nous préoccupe tous dans ce petit pays qui ne devrait avoir que des petits soucis.
Une bonne raison chaque jour de rester Belge. Une bonne raison de croire en notre pays, nos gens, notre authenticité.

365 raisons de rester Belge, Patrick Weber, Racine, 2007, 384p, 24€95.

07 04 08

Au temps de Napoléon

MONTEILHETBonaparte victime de l'Ubris, le syndrome de la fuite en avant des dictateurs, vu par un de ses généraux, un noble survivant de l'Ancien Régime, voilà ce à quoi convie Hubert Monteilhet. Ce vieux de la vieille possède son sujet. Le décor tout d'abord, l'époque ensuite, le héros enfin. Aucune compassion, encore moins d'admiration pour le dernier monarque de la plus grande nation mondiale que fût la France. Monteilhet fait l'autopsie d'une époque, loin de la pensée unique. Remettre tout dans le contexte. Rien d'autre. C'est déjà beaucoup : c'est énorme. Il y a tant à apprendre ou plus simplement à découvrir parmi tout ce qui n'est plus.
Brice Depasse

  HUBERT MONTEILHET - Brice Depasse 1
  HUBERT MONTEILHET - Brice Depasse 2

Au Vent du boulet : Roman des temps napoléoniens, Hubert Monteilhet, Editions de Fallois, mars 2008, 259 pp, 20€00.

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