31 05 08

La sale guerre (II)

STORAIntitulé Appelés en guerre d’Algérie et rédigé avec brio par l’historien Benjamin Stora, le second volume s’intéresse de près aux divers aspects du quotidien sous les drapeaux des appelés et des rappelés français, officiers, sous-officiers ou simples troufions de ladite « sale guerre », mais aussi à la vie des harkis et des soldats professionnels, paras, légionnaires et détachements des SAS, qui eux aussi menèrent et perdirent ce second conflit sans front, après celui d’Indochine. Mercenaires, prétoriens ou centurions (pour reprendre la terminologie que leur appliquait l’écrivain Jean Lartéguy), envoyés là en raison d’une décision, en 1954, de François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement présidé par Pierre Mendès France, ils servirent la France avec plus ou moins de courage, d’honneur et d’entrain, se fourvoyèrent dans les arcanes de la répression ou de la dépression et témoignèrent abondamment de leurs espérances et de leurs doutes. L’auteur rappelle que l’immense majorité des jeunes appelés français nés entre 1932 et 1943 a franchi la Méditerranée à partir de 1955 et constitue par le fait même la « génération du Djebel » ; que deux millions de soldats ont connu les opérations de « pacification », les quadrillages, l’attente la nuit en haut d’un piton, la mort atroce d’un camarade ; qu’ils ont également découvert un pays magnifique et le scandale du tiers monde ; et qu’enfin, une fois rentrés en métropole dans l’indifférence ou le mépris d’une société qui voulait l’oubli, ils se sont tus, gardant pour eux leurs souffrances et leurs souvenirs…
Bernard Delcord

Benjamin STORA, Appelés en guerre d’Algérie, Paris, Éditions Gallimard [1997], coll. « Découvertes Histoire », 2008, 128 pp. 12,50 €.

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25 05 08

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Bac

LEBLANC BACInstitué en 1808 par Napoléon 1er, le diplôme du Baccalauréat est, en France, un bicentenaire en pleine forme, mais de quoi ? Car si ce premier grade universitaire ouvrant les portes de l’enseignement supérieur ne fut décerné, l’année de sa création, qu’à 31 récipiendaires, son taux de réussite est passé de 1% en 1906 à 3% en 1945, 25% en 1975 et, en 2007, démocratisation oblige (les parents et les bacheliers ne sont-ils pas des électeurs ?), à… 83,3% (soit 517 736 réussites pour 621 532 candidats), preuve de son bradage généralisé – démenti par les politiciens et quelques profs, cela va de soi. Il est vrai que l’utilité de cette peau d’âne ne semble guère avérée, Nicolas Sarkozy lui-même n’ayant remporté à l’épreuve qu’un modeste 143/300… alors même qu’il est aujourd’hui possible d’obtenir, à l’exemple d’une étudiante de la Manche l’année dernière, la note de 20,27/20 ! Comme le dit Jacques Marseille, professeur en Sorbonne, le Bac « est devenu un ‘examen mou’ pour concrétiser un ‘enseignement mou’ ». Un professeur de français dans un lycée de la Nièvre, Jean-Noël Leblanc, lui consacre, aux Éditions Horay à Paris, un amusant petit ouvrage intitulé Passe ton Bac d’abord ! où l’on relève, en plus d’informations diverses sur cette vénérable institution, quelques perles de la plus belle eau : « Aujourd’hui, la pudité a fait place à la nudité » ; « Nous avons commencé par fouiller les manuelles scolaires » ; « La langue s’est fortement enrichie grasse au théâtre » et même « Je terminerai par conclure ».
Tirez l’échelle !
Bernard Delcord

Jean-Noël LEBLANC, Passe ton bac d’abord !, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Bac, Paris, Éditions Horay, coll. « Cabinet de curiosité(s), avril 2008, 118 pp., 7,50 €

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25 05 08

Un beau tableau de chasse

9782847345124Marie de Heredia (1875-1963), la fille de l’académicien et poète inspiré des Conquérants José-Maria de Heredia (1842-1905), fut l’épouse de l’académicien et poète Henri de Régnier (1864-1936) et la maîtresse autant que l’inspiratrice du mari de sa propre sœur Louise (vous suivez ?), le poète fort peu académique et plutôt sulfureux Pierre Louÿs (1870-1925). Poète, journaliste et romancière sous le nom de plume de Gérard d’Houville, elle fut aussi l’égérie de Gabriele d’Annunzio et d’Henri Bernstein – entre autres. Une forte nature, donc, doublée d’une forte tête, bien faite et bien pleine… L’essayiste Robert Fleury lui a consacré quelques recherches, à l’origine d’une passionnante biographie sobrement intitulée Marie de Régnier (et moins sobrement illustrée d’une photo de l’écrivaine toute nue prise par Louÿs) qui vient de paraître chez Tallandier à Paris dans l’excellente collection « Texto ». Au détour du récit haut en couleurs et des citations qui l’émaillent, on rencontre Proust, Leconte de Lisle, Gide, Mallarmé, Colette, Valéry ou Léautaud, dans des postures parfois inattendues, cocasses même, ou férocement croqués par les frères Goncourt, ces teignes, et par le méchant Léon Daudet, si talentueux lui aussi dans la vacherie… On y découvre enfin quelques poèmes inédits de la belle, joliment troussés, où l’amour bouillonne, et la passion, inquiets de n’être un jour plus que cendres et larmes… de crocodile ?
Bernard Delcord

Robert FLEURY, Marie de Régnier, Paris, Éditions Tallandier, coll. « Texto », 2008, 322 pp., 10 €

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18 05 08

Indispensable

GRYNBERGAvec Vers la terre d’Israël qui vient de reparaître dans une version actualisée (l’édition princeps date de 1998), l’universitaire Anne Grynberg, par ailleurs grande spécialiste de l’histoire de la Shoah, fait œuvre utile en rendant accessible au grand public celle, si complexe, du sionisme dans ses diverses composantes. Elle décrit avec objectivité et sans passions partisanes les différentes phases du retour organisé des Juifs en Palestine : au XIXe siècle, la fondation de quelques villages juifs par les Amants de Sion puis la structuration par Theodor Herzl de l’idéologie sioniste en mouvement politique débouchant sur les vagues migratoires du siècle suivant, de socialistes fondant les premiers kibboutzim, d’artisans yéménites, de petits commerçants polonais, de réfugiés allemands fuyant la dictature nazie, de rescapés de la Shoah et, après la fondation de l’État d’Israël en 1948 (concrétisation d’un espoir millénaire pour les Juifs, nakba –grande catastrophe– pour les Arabes), de communautés en provenance d’Afrique du Nord, d’Égypte, d’Irak, de Lybie, d’Union soviétique et d’Éthiopie… Superbement et intelligemment illustré, comme tous ceux de la collection « Découvertes » aux Éditions Gallimard, ce petit ouvrage, qui se clôt sur une belle note d’espoir « en d’autres lendemains pour les descendants d’Abraham » et appelle de ses vœux lucides et mesurés une véritable négociation politique entre Israéliens et Palestiniens, se doit de figurer dans la bibliothèque de tous ceux, quelles que soient par ailleurs leurs affinités, qui veulent mieux comprendre les enjeux de l’histoire de notre temps.
Bernard Delcord

Vers la terre d’Israël par Anne Grynberg, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Découvertes », 2008, 160 pp, 13,50 €.

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17 05 08

« Mort aux vaches, vive l’anarchie ! » dixit Georges Brassens

68_pavePeu avant les élections de juin 68 qui allaient ramener « Mongénéral » au pouvoir pour quelques mois, les anarchistes de Paris collaient sur les murs de la ville en ébullition une affiche montrant un gros pavé au-dessus de l’inscription : « Jeunes de moins de 21 ans, voici votre bulletin de vote ! » C’est que des pavés, il en pleuvait, à l’époque ! Surtout sur le coin de la figure des CRS (« SS »), mais aussi en tas, sur les barricades… Il était « interdit d’interdire », la révolution se donnait des airs de rigolade (il y avait même des marxistes « tendance Groucho ») et de libération sexuelle (Ah ! le « C’est extra » de Léo Ferré…). On philosophait : « Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas. Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais », on dressait des projets de vie (« Soyez réaliste, demandez l’impossible ! »). Les bagnoles prenaient feu comme les esprits (et comme aujourd’hui dans les banlieues, mais ce n’est pas pareil…), on manifestait à un million en criant : « Nous sommes un groupuscule » et « Nous sommes tous des juifs allemands », avant de se retrouver, quarante ans plus tard, conseiller du petit Nicolas Sarkozy et de sa clique bling-bling… Le bon vieux temps, s’il a accouché de lendemains monstrueux, demeure pourtant le bon vieux temps. On parcourra donc avec plaisir le petit bouquin cubique intitulé « Mai 68 le pavé » paru aux Éditions Fetjaine à Paris et qui rassemble de nombreuses photos de l’époque où l’on préférait faire l’amour plutôt que la guerre et où l’on s’écriait avec une grande lucidité prémonitoire : « Arrêtez le monde, je veux descendre ! »
Bernard Delcord

Mai 68 : Le pavé, Fetjaine, avril 2008, 12€00.

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17 05 08

Paroles, paroles…

DISCOURSRéunis par les universitaires belges Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simon Peterman qui les publient en langue française et les présentent dans leur contexte, Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle sont un véritable florilège de formules chocs tout autant qu’un passionnant recueil de témoignages sur la situation du monde à l’époque où ils ont été prononcés. De l’idéaliste « Volonté de paix de la France » de Jean Jaurès (29 juillet 1914) à l’œcuménique « Construisons un avenir nouveau » de Jean-Paul II (23 mars 2000) en passant par le visionnaire « Testament sportif » de Pierre de Coubertin (28 mai 1925), l’infâme « L’Allemagne a besoin de paix » d’Adolf Hitler (21 mai 1935), l’infecte « Déclaration de guerre à l’Éthiopie » de Benito Mussolini (2 octobre 1935), le grotesque « Nous avons sauvé la paix » d’Édouard Daladier (4 octobre 1938), l’habile constat de ce que « Les États-Unis d’Amérique ont été l’objet d’une attaque soudaine » par Franklin Roosevelt (8 décembre 1941), la pétaradante « Annonce du largage de la première bombe A sur Hiroshima » par Harry Truman (6 août 1945), le fameux « Discours de Zurich » de Winston Churchill (19 septembre 1946), l’aviné « Des communistes au Département d’État » de Joseph McCarthy (9 février 1950), le lénifiant discours du roi Baudouin 1er reconnaissant « L’indépendance du Congo » (30 juin 1960) et la brutale « Adresse au peuple congolais » de Patrice Lumumba (le même jour), l’insolent « Cuba si, Yankee, no » d’Ernesto Che Guevara (10 juillet 1960), le formidable « J’ai fait un rêve » de Martin Luther King (28 août 1963), le gaffeur « Vive le Québec libre ! » de Charles De Gaulle (24 juillet 1967), l’admirable « Discours devant la Knesset » d’Anouar el-Sadate (20 novembre 1977), l’utopique (?) « Proclamation d’un État palestinien » de Yasser Arafat (15 novembre 1988) ou la lumineuse « Déclaration d’investiture » de Nelson Mandela (10 mai 1994), et par bien d’autres encore… Cet ouvrage est une véritable mine d’informations où l’on retrouve quelques pépites –« No pasarán ! » (Dolorès Ibarruri), « Un rideau de fer s’est abattu à travers le continent européen » (Churchill), « Ich bin ein Berliner ! » (John Kennedy)– parfois en toc : « Nous devons abolir le culte de l’individu » (Nikita Khroutchev), « Je vous ai compris ! » (De Gaulle)…

Bernard Delcord

Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle, Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simon Peterman (éd.), Bruxelles, André Versaille éditeur, 818 pp., 34,90 €.

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11 05 08

Le cas de l'oncle Dan

JM PERIERMalgré l'empire qu'il avait érigé, Daniel Filipacchi a toujours su et voulu rester un homme de l'ombre. L'ouvrage de Jean-Marie Périer, son meilleur ami, est d'autant plus rare et intéressant qu'il se base sur des décennies de fidélité et des quintaux d'heures de conversations.
Salut les copains, Lui, Marie-Claire, les années dorées d'Europe N°1, Paris Match, le jazz, l'art moderne, tous les souvenirs communs qu'ont les deux hommes sont racontés avec le talent qu'on a découvert au photographe (star) des stars il y a quelques années avec l'excellent récit, Le temps d'apprendre à vivre.

  JEAN-MARIE PERIER - Brice depasse 1
  JEAN-MARIE PERIER - Brice depasse 3

Oncle Dan, Jean-Marie Périer, XO, avril 2008, 272p, 19€90

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26 04 08

La Bible de l’honnête homme du XXIe siècle

Lettres européennesRédigé par une équipe de deux cents universitaires et écrivains en provenance de l’Europe entière (y compris l’Islande, la Géorgie, l’Ukraine, la Moldavie et la Turquie) dirigés par Annick Benoit-Dussausoy et Guy Fontaine, le volumineux manuel d’histoire de la littérature européenne qui vient de paraître aux Éditions De Boeck à Louvain-la-Neuve sous le titre Lettres européennes est une véritable mine d’informations sur le passé culturel de notre vieux continent. À l’exception du premier qui se penche sur les divers héritages (extra-européen, gréco-latin, judéo-chrétien, byzantin, celtique et arabo-andalou) qui font les assises de nos littératures, ses quinze chapitres s’ouvrent par un tour d’Europe suivi de la présentation d’un genre littéraire (épopée, nouvelle, récit de voyage, roman picaresque, livret d’opéra, presse périodique, roman par lettres, « Bildungsroman », poésie, littérature érotique, théâtre, cirque, musique et music-hall, critique littéraire, romanesque…) et de quantité d’auteurs phares ainsi que de 46 figures contemporaines. Des encadrés proposent quelques extraits significatifs des œuvres les plus marquantes de ce vaste panorama où les découvertes à faire foisonnent (Harry Mulisch aux Pays-Bas, par exemple, ou Leonard Nolens en Belgique néerlandophone, René Novella à Monaco, Sylvie Germain en France et José Hensch au Grand duché de Luxembourg, pour ne parler que de nos proches voisins) et qui ravira les amateurs de belles lettres autant que les tenants d’une européanisation des consciences ! Saluons au passage l’excellent travail des professeurs Paul Aron et Michel Otten qui ont su mettre en relief avec une belle clarté la complexité foisonnante des lettres belges de langue française produites durant l’autre siècle.

Bernard DELCORD

Lettres européennes, Manuel d’histoire de la littérature européenne sous la direction d’Annick Benoit-Dussausoy et de Guy Fontaine, De Boeck, septembre 2007, 860 pp., 35€00.

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22 04 08

Rallumez le feu !

GUY GILBERTUne belle archive du Grand Morning de Nostalgie que nous venons de retrouver. Il eût été bien dommage que ces podcasts fussent perdus. La rencontre entre Philippe Cantamessa, toujours en quête de la Voie, avec Guy Gilbert qui, après ses confessions, est revenu dans ce nouveau livre au texte de l'Évangile qu'il juge radical. Ce n'est pas un petit feu, c'est un brasier !?

  GUY GILBERT - Philppe Cantamessa 1
  GUY GILBERT - Philppe Cantamessa 2
  GUY GILBERT - Philppe Cantamessa 3
  GUY GILBERT - Philppe Cantamessa 4
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« Rallumez le feu ! : Vivre l'Evangile », Guy Gilbert, Philippe Rey, octobre 2007, 378p, 20€00

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16 04 08

Le livre du record

KROLL Desperate BelgiumKroll nous confiait hors antenne lors de la dernière foire du livre de Bruxelles qu'il nourrissait quelques craintes au sujet d'une seconde publication annuelle de ses dessins.
Qu'il se rassure, Desperate Belgium est une grande réussite car à la qualité de l'humour et des dessins que nul Belge francophone n'ignore se greffe avec bonheur l'excellente narration journalistique par un autre Pierre, Bouillon. Desperate Belgium, Saison I, raconte les six premiers mois de ce qui pourrait bien être la dernière crise politique de la Belgique telle que nous l'avons connue.
Au terme (ceci n'est pas une allusion digne du Muppet Show!) de ce livre, vous n'ignorerez plus rien des enjeux, des causes et des intervenants de cet imbroglio politico-belgo-fédéral. Mieux. Vous aurez acquis cette connaissance au fil d'un texte tout en légèreté et de dessins tout en ironie et férocité.
A noter les bas de page (rappel d'un célèbre bas de page de Franquin et Yann & Conrad que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre) absolument hilarants, représentant une file de Belges typés et/ou célèbres attendant d'être consultés par un roi Albert II plus que jamais lucide, déprimé et en pantoufles.
Indispensable
.Brice Depasse