22 02 15

"Il faudra leur dire..."

9782221095928.jpgLa nuit du 30 janvier 1944, Ida, âgée de 14 ans est emmenée par trois soldats français. Née en France de parents juifs polonais, elle sera conduite seule vers l'enfer. Drancy, Birkenau, Auschwitz en février 1944, elle affrontera la proximité, la puanteur, la violence des camps. Elle luttera pour ne pas tomber malade du typhus. Elle y restera 17 mois dont deux hivers. Un simple numéro, une seule gamelle, mise au travail, Ida tentera de survivre à l'horreur.Elle échappera à la mort dès son arrivée au camp, tout simplement grâce à une coiffure qui lui donne l'allure d'une adolescente plus âgée. Elle s'en servira par la suite, ce qui la sauvera à plusieurs reprises. 

 

Au fil de ce livre intitulé "J'ai pas pleuré", Ida raconte ses conditions de vie, ses rencontres... Elle évoque régulièrement la chance dont elle a bénéficié. Affectée au commando de pierres, elle finira par travailler dans une usine d'armement. Les conditions de vie sont inhumaines, chaque jour, elle voit des compagnons d'infortune mourir de froid, de fatigue, de douleur... Les moindres détails de la vie au camp sont décrits. En janvier 1945, les Allemands évacuent Auschwitz. S'ensuit la marche de la mort pour Ida. Des kilomètres à marcher, en soutenant les autres qui n'avancent plus et finissent par périr sur le bord du chemin. Mais la maladie la rattrape. Emmenée dans une annexe du camp, elle sera soignée par Wanda, une infirmière déportée pour résistance. Elle cherchera à la revoir après sa libération, mais en vain. Ce n'est qu'en mai 1945, qu'Ida sera véritablement libre par des soldats soviétiques. Rapatriée en France, elle apprendra que son père ne reviendra pas.Haut et fort, elle clamera que si elle a craqué: "j'ai pas pleuré". 

 

Ce livre est né d'une rencontre particulière en 1988. C'était la première fois qu'Ida retournait à Auschwitz, elle a accepté d'accompagner un groupe de lycéens. Elle y rencontre Bertrand Poirot-Delpech. Ce dernier propose d'être son scribe. Ensemble, ils livrent aux lecteurs plus qu'un témoignage mais bien un espace de réflexion sur ce que des humains ont été capables de faire à d'autres humains.Mais il y a aussi tout "l'après". Comment tenter de revivre après tout cela?

L'auteur explique être investie de la mission de transmettre l'histoire. "L'oubli serait aussi intolérable que les faits eux-mêmes. (...) Je n'oublie pas que j'ai reçu une mission sacrée. Je revois les femmes qui me l'ont confiée, en partant pou Revier, l'antichambre de la mort:"Si vous rentrez, il faudra leur dire. Ils ne vous croiront pas, mais il faudra leur dire"."

"J'ai pas pleuré", est un livre poignant ouvrant sur d'autres perspectives de cette page noire de notre histoire. 

 

J'ai pas pleuré, Ida Grinspan et Bertrand Poirot-Delpech, éd. Robert Laffont, 252 pages, Paris, 2002

 

24 01 15

Une bibliothèque de rêve…

L'Internationale des francs-tireurs.jpgBruno de Cessole a été notamment journaliste au Figaro, à L'Express et au Point, et critique littéraire des Lettres françaises et des Nouvelles Littéraires. Il a dirigé La Revue des Deux Mondes et est actuellement rédacteur en chef du service culture de Valeurs actuelles. Il collabore également au journal Service littéraire.

Après son Défilé des réfractaires [1] en 2011, dans lequel il passait en revue les écrivains français véritablement anticonformistes et libres, la maison parisienne L’Éditeur a publié en 2014 son Internationale des francs-tireurs [2] qui le complète, puisqu’il y « convoque le panthéon mondial des écrivains libertaires ou contestataires », pour « acquitter une dette, celle contractée envers les auteurs qui l'ont nourri, éclairé ou encouragé ».

De Jane Austen à Stefan Zweig en passant par Karen Blixen, Giacomo Casanova, Franz Kafka, Anaïs Nin, Ezra Pound ou Virginia Woolf, l’auteur brosse 46 portraits d’écrivains connus ou méconnus du XVIIIe siècle à nos jours [3] dans un bel exercice d'invitation à la découverte ou à la relecture.

Car c’est un indéniable vent d’indépendance qui souffle dans les pages et les esprits de ces femmes et de ces hommes pour qui la plume crée le monde et le transforme, en dépit des pesanteurs contemporaines, du jugement de la société ou des bien-pensances de toutes obédiences.

Et pour être de bonne mesure, suggérons à Bruno de Cessole d’ajouter à sa liste déjà longue et fort pertinente les noms d’Hugo Claus, de John Flanders, d’Aldous Huxley, de Níkos Kazantzákis, de David Herbert Lawrence, de Boris Pasternak, de Chuck Palahniuk ou d’Alexandre Soljenitsyne pour garnir encore davantage les rayons de sa passionnante bibliothèque d’honnête homme vraiment libre…

Bernard DELCORD

L'Internationale des francs-tireurspar Bruno de Cessole, Paris, L’Éditeur, octobre 2014, 607 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 22 € (prix France)


[1] « D’Aymé à Houellebecq, de Berl à Camus, de Colette à Kundera, de Suarès à Modiano, de Queneau à Muray, une cinquantaine de portraits d’écrivains français du XIXe siècle à nos jours figurent dans cette anthologie subjective, partiale, voire de mauvaise foi, et dessinent une certaine idée de la littérature, que l’auteur a défendue et défend toujours dans la presse. » (Babelio)

[2] « Franc-tireur : soldat qui ne fait pas partie de l'armée régulière. »

[3] Jane AUSTEN, Thomas BERNHARD, Karen BLIXEN, Jorge Luis BORGES, Anthony BURGESS, Lewis CARROLL, Giacomo CASANOVA, Cyril CONNOLLY, Joseph CONRAD, Gabriele D’ANNUNZIO, Lawrence DURRELL, Nicolás Gómez DÁVILA, Knut HAMSUN, Jim HARRISON, Ernest HEMINGWAY, Samuel JOHNSON, Ernst JÜNGER, Ismail KADARÉ, Franz KAFKA, Rudyard KIPLING, Giuseppe Tomasi di LAMPEDUSA,, Giacomo LEOPARDI, Jack LONDON, Malcolm LOWRY, Norman MAILER, Henry MILLER, Yukio MISHIMA, Vladimir NABOKOV, Vidiadhar Surajprasad NAIPAUL, Friedrich NIETZSCHE, Anaïs NIN, Paul NIZON, George ORWELL, Fernando PESSOA, Ezra POUND, Gregor VON REZZORI, Ernst VON SALOMON, James SALTER, Arthur SCHOPENHAUER, Italo SVEVO, Henry David THOREAU, Robert WALSER, Oscar WILDE, Virginia WOOLF, Alexandre ZINOVIEV et Stefan ZWEIG.

23 01 15

Entrées en matière

" Stendhal se dévoile autant par ses goûts que ses dégoûts"

C'est sous le couvert de la table, de ses voyages et d'une vie dont Henri Beyle - as Stendhal - voulait croquer la beauté que Gonzague Saint Bris nous dresse le portrait alerte, vivant, hautement savoureux du célèbre auteur du Rouge et du Noir (1830), de La Chartreuse de Parme (1839) et de l'inachevé Lucien Leeuwen. 

Il s'est adjoint, en cette allègre entreprise, la complicité de Jean-Claude Ribaut, critique gastronomique et de Guy Savoy, le célèbre chef, issu du terroir natal de Stendhal, le Dauphiné. 

" Quel volupté gourmande d'être là quand il a interprété, restitué, réinventé et réenchanté les recettes de Stendhal , (...)"

Né à Grenoble, le 23 janvier 1783 - il aurait aujourd'hui, tout juste 232 ans - Henri Beyle perd tôt une Maman passionnément aimée. Il en recherchera la  trace parmi ses multiples conquêtes.  Des conquêtes militaires également que le jeune officier entreprend dans l'armée napoléonienne et qui le mènent à Berlin, Brunswick, en Russie....  et lui permettent d'incarner une bravoure exemplaire.

Féru de musique et d'Italie - les concepts sont liés - l'écrivain ne signera son premier roman, Armance, qu'à 44 ans.

Plus épris de la sociabilité qu'offre la table que du contenu de l'assiette , Stendhal semble vouer une prédilection aux épinards ... et auxpommes de terre frites qu'il découvre à Brunswick.

Distribuant quarante recettes inédites en "Entrées en matière", "Avant goûts", "Au coeur de l'action" et "Epilogues savoureux." , Guy Savoy décline un art multi-étoilé au firmament de la Littérature.

Apolline Elter

Le goût de Stendhal, Gonzague Saint-Bris et Guy Savoy, beau livre, éd. Télémaque, nov. 2014, 178 pp

07 01 15

Légendes... vivantes !

_brice legendes.jpg"La vie de chacun de nous est un roman", lit-on sur la couverture de "Légendes" de Brice Depasse... Soit ! Encore faut-il la raconter avec talent et la transmettre. Brice s'y entend comme personne pour nous faire vivre et revivre des "légendes" comme il le fait depuis des années sur Nostalgie !

L'intérêt est multiple : il y mêle avec émotion sa propre vie, et cela permet d'entrer dans le récit comme dans un roman autobiograhique; il y mêle des notes biographiques, des interviews, des photos. Bref, comment ne pas se plonger avec délice dans ce courant de notre propre existence. Car la chanson, la musique sont les bandes sonores de nos existences. Et leur souvenir c'est notre mémoire.

La chronologie nous permet de se resituer, de 1962 à aujourd'hui ! Avec les Stones, les Beatles, mais aussi le Grand Jojo, Jean-Luc Fonck. Avec deux jolis textes en préface et en postface de Joël Habay et de Marc Vossem, de sa radio préfére ! La caricature de la couverture est due à Frédéric Jannin ! Que des amis et des gens de qualité !

C'est un petit chocolat à déguster ! Brice est un maître-chocolatier !

Jacques Mercier

"Légendes" Brice De passe, essai, Edition Eric Lamiroy, 180 pages, 20 euros. www.lamiroy.be

07 01 15

Les âmes blessées

 

 

_cyrulnik ames blessees.jpgBoris Cyrulnik, en gros traits, est un psychiatre et un psychanalyste. Il a vulgarisé le concept de « résilience » ; il s'occupe de la protection de la nature et des animaux, du droit de mourir dans la dignité, etc.

Il détaille son parcours dans ses mémoires, dont le 2° tome « Les âmes blessées » vient de paraître.

On a déjà parlé de « Sauve-toi, la vie t'appelle », tome Un, où il raconte son placement d'enfant juif (père russo-ukrainien et mère polonaise). Son nom signifie « barbier-chirurgien ». Il est placé en pension, puis recueilli à Bordeaux. Il échappe à une rafle et vit dans une ferme jusqu'à la Libération...

Parmi les phrases retenues : « Voilà ce qui se passe quand on pense au passé. Le sel de nos larmes nous transforme en statue et la vie s'arrête »

« Aucune histoire n'est innocente. Raconter, c'est se mettre en danger. Se taire, c'est s'isoler. »

« Une vraie rencontre provoque une influence réciproque. Deux mondes intimes interagissent et chacun modifie l'autre »

Il raconte ici des décennies de psychiatrie, l'éthologie, la folie, la psychothérapie. Un parcours professionnel passionnant et traversé par des personnalités comme Jacques Lacan, Henri Ey et Jean Delay. (Je renvoie au livre) Je veux seulement donner envie de le lire et je picore.

Dans le prologue, Boris Cyrulnik écrit : «Je me suis fait psychiatre pour expliquer le nazisme. »

Quelques extraits de chaque chapitre :

Chapitre 1 : Psychothérapie du diable.

« Un savoir fragmenté aide à faire une carrière, en fabriquant des hyperspécialistes, mais un praticien, lui, doit intégrer les données et non pas les morceler. »

« Les idées qui triomphent dans une culture ne sont pas forcément les meilleures, ce sont celles qui ont été les mieux défendues par un appareil didactique. »

« Tout innovateur est un transgresseur puisqu'il met dans la culture une pensée qui n'y était pas avant lui. Il sera donc admiré par ceux qui aiment les idées nouvelles et détesté par ceux qui se plaisent à réciter les idées admises. »

« Dans notre contexte scientifique du XXIe siècle, la notion d'instinct est devenue un non-sens, au même titre que l'opposition entre inné et acquis. Et même la notion de pulsion freudienne finit par ne pas dire grand-chose, tant elle est floue. »

Chapitre 2 : Folie, terre d'asile.

« Parmi les publications de cette époque, deux idées ont marqué ma manière de découvrir la psychiatrie : le cerveau connaît la grammaire et un cerveau lésé n'est pas foutu. »

« C'est par fidélité à soi-même qu'il convient de s'opposer à la théorie qu'on défendait hier. »

« Quand une théorie évolue vers la dictature alors qu'elle parlait de liberté, ceux qui continuent à la suivre révèlent leur soumission et leur perte de jugement. »

« Les guerres sont des révolutions culturelles, puisque, après chaque destruction, il faut reconstruire et penser une autre manière de vivre ensemble. »

 « La psychiatrie n'est jamais loin de la poésie. »

« La pensée paresseuse aime les étiquettes. »

Chapitre 3 : Une histoire n'est pas un destin.

« La pensée fixiste est avantageuse parce qu'elle donne des certitudes et des clartés aveuglantes. C'est confortable de voir un monde immobile, mais c'est tellement abusif ! »

« Un clinicien est contraint à la pluridisciplinarité. Un malade s'assoit près de lui, avec son cerveau, son psychisme, son histoire, sa famille, sa religion et sa culture. »

Épilogue

« Je ne suis qu'un témoin qui, croyant raconter le réel, n'a fait que peindre les objets auxquels il a été sensible. »

« Tout récit, qu'il soit scientifique ou littéraire, est une falsification du réel. »

« J'ai toujours été réticent aux théories qui mènent au pouvoir. »

« Une partie importante de mon monde intime s'est construit autour de la représentation des camps d’extermination. »

« A cause de la guerre, j'ai été atteint très jeune par la rage de comprendre. »

J'ajouterai ceci, qui colle bien au sentiment que j'ai après la lecture du livre : Certains livres sont de vraies rencontres.

« Quand on sort d'un livre en éprouvant le sentiment d'avoir vécu un événement, c'est que nous l'attendions, ce livre, nous espérions le rencontrer. (C'est arrivé à Boris Cyrulnik avec « J'ai mal à ma mère » de Michel Lemay - 1979) »

 

Jacques Mercier

 

« Les âmes blessées », essai, Boris Cyrulnik. Edition Odile Jacob, 2014. 232 pages. 22,90 euros.

 



 

 

 

06 01 15

11, rue de l'Assomption

" Ses défauts physiques sautent aux yeux. Elle est pourtant irrésistible. D'où tient-elle son charme? Les soupirants s'empressent autour d'elle. Pourquoi n'est-elle jamais à cours d'hommages"

"Elle", c'est Jeanne Pouchard as Fleury as Loviron as Voilier, dernier, grand et fol amour de Paul Valéry (1871-1945),  " Mon terrible toi "l'attributaire des Lettres à Jean Voilier que les éditions Gallimard éditaient en juin passé. Nous leur reviendrons.

 "La tentation est trop grande, même pour un homme aussi prudent et réfléchi. Il a beau considérer les enjeux, aligner les arguments, il est déjà trop tard. Le feu est là. L'étincelle va déclencher l'incendie. Ce 6 février 1938, au 11 rue de l'Assomption, Paul Valéry a trouvé sa passion, sa tortionnaire: Jeanne Voilier."

L'Académicien est  alors au faîte de sa gloire, il travaille comme un forcené, mène une vie familiale relativement rangée.

Une chose est sûre, " Jeanne Voilier n'est pas la femme d'un seul amour"

 Divorcée de Pierre Frondaie, avocate, écrivain, coquette et mondaine, Jeanne aimera Jean Giraudoux, Robert Denoël, en même temps que Paul Valéry, cloisonnant soigneusement ses idylles afin de les préserver.

 Avec cet art si sûr des mises en scène et perspectives, de la biographie et  de l'introspection,  Dominique Bona emmène le lecteur au coeur d'une passion époustouflante - celle que nourrit le poète, qui nourrit sa plume - d'une époque marquée par la guerre et d'une fin de vie désespérée,.

Une fresque lumineuse,  brillante, passionnante, de facture supérieure

Je vous en recommande vivement la lecture.

Apolline Elter

Je suis fou de toi,  Le grand amour de Paul Valéry, Dominique Bona, de l'Académie française, biographie, Ed. Grasset, octobre 2014, 298 pp

04 01 15

Un texte « dérangeant »…

L'affaire Simenon.jpgAlain De Preter est juriste de formation et il a exercé le métier d’avocat à Bruxelles pendant dix-sept ans. Depuis une dizaine d’années, il travaille en tant qu’éducateur dans un hôpital de jour pour adultes présentant des difficultés psychologiques. Il a également fait partie pendant plusieurs années de la Société belge de psychologie analytique C.G. Jung.

C’est dans le cadre de sa réorientation professionnelle (licence en sciences de la famille et de la sexualité à l’UCL) qu’il a rédigé L’affaire Simenon, un essai abondamment documenté paru aux Éditions Avant-propos à Waterloo, dans lequel il « se propose de répondre aux questions que la fille du romancier pose au sujet de son mal-être dans des écrits que son père a fait publier après son décès – Marie-Jo s’est suicidée le 20 mai 1978 à l’âge de 25 ans.

Dans ses Mémoires intimes, Georges Simenon [1] accuse sa seconde femme Denyse d’être responsable de la mort de leur fille et il prétend également que Marie-Jo lui aurait proposé d’avoir des rapports incestueux avec lui. Selon Alain De Preter, ces accusations ne résistent pas à un examen sommaire des faits qui révèle que Simenon entretenait une relation pour le moins ambiguë avec sa fille.

L’enquête change alors d’orientation et se focalise sur l’homme qui avait fait profession de raconter des histoires.

Qui était “Dad” ? À partir du concept de nécrophilie développé par Erich Fromm [2], l’auteur met au jour certains aspects de la personnalité de l’écrivain et donne sens à différents événements de la vie familiale qui, sans cela, restent incompréhensibles. La psychologie humaniste de Fromm permettrait également de comprendre comment – et selon quel processus – Simenon se serait rendu coupable de maltraitance envers les femmes de son entourage. »

La thèse se fonde donc sur les concepts de biophilie et de nécrophilie élaborés par Erich Fromm pour qui ils sont voisins des notions freudiennes de pulsion de vie et de pulsion de mort.

Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Voici ce qu’en a dit le professeur Yvon Pesqueux dans un cours donné en 2003 à l’Université Paris-IX Dauphine :

« En traitant le problème de la nécrophilie, Erich Fromm affirme que “la plupart des hommes possèdent en eux les deux types de tendances (biophilie et nécrophilie) à la fois, mais dans des proportions variées” [3], encore qu’il y ait des gens qui se vouent entièrement à la mort ou à la vie.

Littéralement, “nécrophilie” veut dire “amour des morts”, mais dans le cas de la perversion manifeste d’une tendance de l’amour de la mort, de détestation de la vie qui se rencontre chez un grand nombre de gens. Dans cette catégorie sont également rangées les personnes qui aiment raconter des histoires de maladie, de funérailles, etc.

Les traits distincts des personnes nécrophiles sont les suivants :

– Elles sont tournées vers le passé,

– Elles sont froides, distantes, fanatiques de la “loi et  de l’ordre”,

– Elles voient la force comme un moyen de détruire les autres.

Pour le biophile, l’humanité se divise en deux groupes contraires, le masculin et le féminin, tandis que pour le nécrophile, l’humanité se partage en deux “sexes”, les puissants et les impuissants. Le désir de manger un cadavre se rencontre chez ce type de gens en état inconscient, à savoir dans leurs rêves.

Dans la société moderne, l’individu porté à la nécrophilie aime tout ce qui est figé et mécanique. »

Une façon plutôt polémique, on en conviendra, de se pencher sur Georges Simenon à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de son décès et de fournir des clés d’interprétation de son œuvre…

Bernard DELCORD

L’affaire Simenon par Alain De Preter, Waterloo, Éditions Avant-propos, octobre 2014, 383 pp. en noir et blanc au format 15 x 23,5 cm sous couverture brochée bicolore, 29,95 €


[1] 1903-1989.

[2] Erich Fromm (1900-1980) est un psychanalyste humaniste américain d'origine allemande. Il est, avec Theodor Adorno et Herbert Marcuse, entre autres, un des premiers représentants de l'École de Francfort. Il est également connu comme un sociologue marxiste ayant fait la conjonction de Karl Marx avec Sigmund Freud. Il a enseigné au Bennington College, à l'Université Columbia, puis à l'université du Michigan et à Yale. Il fut le chef de file de l'école culturaliste à Chicago avant de rejoindre le MRI (Mental Research Institute) de l'École de Palo Alto puis de fonder et diriger la Société Mexicaine de Psychanalyse en 1956 tout en enseignant à l'Université Nationale Autonome du Mexique. (Source : Wikipédia.)

[3] Erich Fromm, Le cœur de l’homme, Paris, Éditions Payot & Rivages, collection « Petite Bibliothèque Payot », 2002, p. 47.

05 09 14

Du devoir moral

Les Devoirs (Cicéron).jpg

Le texte ci-dessous a paru dans la livraison du 05/09/2014 de l'hebdomadaire M... Belgique qui a succédé à l'édition belge du magazine Marianne :

Dernière œuvre philosophique de Cicéron (106-43 avant J-C), le traité Les Devoirs, adressé à son fils à la fin de l'année 44, se penche sur la question de l'action appropriée en tentant de déterminer les formes de l'action morale, parfaite chez le sage.

Pour ce faire, le grand avocat romain explore successivement les concepts d'action morale, d'utile et d'honnête pour défendre la thèse selon laquelle on ne doit jamais tenir pour utile ce qui n'est pas honnête, car c'est en vérité l'honnête seul qui, tout bien considéré, est véritablement utile.

Cicéron a composé ce testament philosophique au moment où il entreprenait son dernier combat pour la République romaine contre les ambitions tyranniques de Marc-Antoine, qui s’appropriait alors l'héritage de César, mort quelques mois plus tôt.

Cet ouvrage, qui reparaît aux Belles Lettres à Paris dans une édition bilingue au texte latin établi par Maurice Testard et traduit en français par Stéphane Mercier, deux éminents latinistes belges de l’UCL, a connu un retentissement considérable dans l’histoire, marquant de son empreinte la pensée d’hommes aussi divers que Pline l’Ancien, Ambroise de Milan, Érasme, Kant, Montesquieu ou Frédéric II de Prusse.

Mais pas celle des politiciens, c’est sûr…

Bernard DELCORD

Les Devoirs par Cicéron, édition bilingue français-latin dirigée par Maurice Testard et traduite par Stéphane Mercier, Paris, Éditions Les Belles Lettres, collection « Classiques en poche », mars 2014, 495 pp. en noir et blanc au format 11 x 17,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 14,50 € (prix France)

31 08 14

« L'école enseigne la prose, non la poésie. » (Benedetto Croce)

Moi, ministre de l'Enseignement.jpgUn an après la publication de son brûlot intitulé Les profs au feu et l’école au milieu, Frank Andriat remet un ouvrage sur le métier avec Moi, ministre de l’Enseignement, un essai paru aux Éditions de La Renaissance du livre dans lequel il dresse la liste des dix propositions dont l’application permettrait, assure-t-il, de renflouer le Titanic qu’est devenu selon nous l’enseignement en Belgique francophone, à savoir :

– défendre une école de l’excellence pour tous ;

– partir des besoins des élèves et des profs ;

– s’inspirer du bas pour aller vers le haut ;

– publier des programmes clairs et précis ;

– créer de l’espoir ;

– donner la primauté à l’éducation et à la culture ;

– être rassembleur plutôt que diviseur ;

– ne pas avoir de certitudes ;

– garantir une école du sens et de la liberté ;

– oublier les sondages et les statistiques.

De belles et bonnes idées, assurément, frappées au coin du bon sens et auxquelles nous ajouterions le retour aux fondamentaux de l’orthographe et du calcul, mais leur application dans un futur proche – il n’est pas interdit de rêver…– assainirait-elle les écuries d’Augias ?

Moi, ministre de l'Enseignement (Milquet).jpg

Rien n’est moins sûr, à notre avis, la situation de déréliction dans nombre de bahuts étant ce qu’elle est devenue en raison de l’incurie des politiques (un tweet récent de la nouvelle ministre de l’Éducation, contenant une grossière faute d’orthographe en est la preuve administrée), en raison de l’ignorance de pédagogues autoproclamés ou cooptés par des pairs insanes faisant des ravages parmi les futurs profs (ainsi, dans l’une nos universités les plus réputées, un des responsables essentiels de l’agrégation d’une importante section de la Faculté des Lettres sait à peine parler le français, et encore moins l’écrire… tandis que la dernière leçon donnée par plus d’un inspecteur tatillon remonte à des lustres), en raison de la médiocrité crasse de certains enseignants (prof moi-même, j’ai connu des collègues pour qui le préfet établissait à l’avance le calendrier de leurs absences « pour maladie », aussi prévisibles qu’injustifiées), en raison de la démission d’innombrables parents face à la consommation de shit et d’Internet jusqu’à point d’heure par leur progéniture, mais qui, en bons consommateurs brandissant leurs droits, exigent que leurs enfants « aient leurs points » à tout prix, y compris celui de la menace ou du chantage et, last but not least, en raison du manque d’intérêt d’innombrables jeunes pour qui, l’ascenseur social étant désormais hors d’usage et le chômage frappant dans tous les azimuts, la vraie vie est ailleurs qu’en classe…

Les métastases de ce cancer ne cessant de proliférer, faut-il craindre que la thérapie préconisée par Frank Andriat ne se voie appliquée au patient qu’après le décès de celui-ci ?

Non ! Car comme le village gaulois d’Astérix, des établissements scolaires et des profs résistent encore çà et là avec un succès indéniable, en se fondant sur un espoir jamais déçu : celui de l’incommensurable capacité de cœur – plutôt que de savoir, celui-ci venant alors par surcroît – d’une jeunesse de plus en plus métissée se débattant dans un monde que l’on dit globalisé, mais qui s’ingénie à lui fermer toutes les portes…

Bernard DELCORD

Moi, ministre de l'Enseignement par Frank Andriat, Waterloo, Éditions de La Renaissance du livre, août 2014, 156 pp. en noir et blanc au format 13 x 22 cm sous couverture brochée en couleurs, 9,90 €

31 07 14

Envolées lyriques et diatribes profondes...

Les plus beaux discours (Jean Jaurès).jpg

Né à Castres (Tarn) le 3 septembre 1859, agrégé de philosophie et docteur, homme politique issu du monde rural, chrétien convaincu, dreyfusard, penseur et orateur hors pair, Jean Jaurès est l'un des pères fondateurs du parti socialiste français en 1902 et de la SFIO [1] en 1905 ainsi que du quotidien L’Humanité en 1904, auquel collaborent alors Anatole France, Octave Mirbeau et Jules Renard.

Pacifiste, Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914 par le nationaliste Raoul Villain [2] au Café du Croissant, 146, rue Montmartre à Paris (2e arrondissement), ce qui précipita le déclenchement de la Première Guerre mondiale par le ralliement de la gauche française, y compris de certains socialistes qui hésitaient, à l’« Union sacrée ».

Sa dépouille a été transférée au Panthéon en 1924 et ses idées métaphysiques ont fait l’objet d’une remarquable étude de feu Henri Guillemin (1903-1992), L’arrière-pensée de Jaurès parue chez Gallimard en 1966, dans laquelle sont exposés, avec la fougue qui était coutumière à l’historien bourguignon, les tenants et les aboutissants de l’engagement spirituel et politique du martyr de la paix qui avait aussi été député de Carmaux.

Pour commémorer le centenaire de son assassinat, les Éditions Librio à Paris ont rassemblé dans Les plus beaux discours les prises de parole les plus importantes de Jean Jaurès, notamment le discours des deux méthodes, le discours à la jeunesse et le discours de Vaise, prononcé la veille de sa mort.

Dans ces textes, il aborde de nombreuses questions :

Le socialisme est-il compatible avec la République ? Que propose le parti face à la crise du monde paysan ? Réformisme ou « classe contre classe » ? Quel rôle les prolétaires ont-ils joué dans l'histoire de France ? Que penser de la laïcité ? Peut-on vraiment être pacifiste en 1914 ?

Homme de valeur et de valeurs, notre tribun fut un protagoniste majeur du passage à la modernité de la République française au tournant du XXe siècle, et ses convictions généreuses n’ont pas pris une ride, si ce n’est que les socialistes d’aujourd’hui ne les partagent plus, tout occupés qu’ils sont par leurs jeux politiciens, leur ambition personnelle, leur course aux bonnes places et leurs affaires d’argent.

De quoi s’écrier : « Jaurès, reviens, ils sont devenus fous ! »

Bernard DELCORD

Les plus beaux discours de Jean Jaurès, Paris, Éditions Librio, collection « Idées »,  mai 2014, 127 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 3 € (prix France)


[1] Section française de l'Internationale ouvrière.

[2] Qui fut acquitté pour ce crime le 29 mars 1919 après avoir passé la grande Guerre en prison, devint par la suite un délinquant de droit commun, perdit plus ou moins la raison et fut exécuté par des anarchistes le 17 septembre 1936, durant la guerre civile espagnole, à Ibiza où il s’était finalement réfugié.