25 09 10

Pour garder la morale !

Fables par Marie de France.gifPremière femme écrivain de langue française, Marie de France, dont on ne sait pratiquement rien sinon qu’elle vécut durant la seconde moitié du XIIsiècle et qu’elle passa quelques années à Londres à la cour d’Aliénor d’Aquitaine, épouse du roi Henri II Plantagenêt, Marie de France, donc, est l’auteure de lais d’amour courtois qui enchantèrent les écrivains romantiques et de Fables adaptées d’Ésope qui firent la joie d’innombrables lecteurs jusqu’au XVIIIsiècle et que les Éditions Actes Sud viennent de rééditer dans une traduction contemporaine, pour le plus grand bonheur de ceux du XXe...

Car comment ne pas tomber sous le charme de cet ysopet (c’est le nom médiéval d’un recueil de fables) où l’on retrouve la quintessence de l’âme humaine, certes, mais avec cette ironie et ce sens de la dérision propres au Moyen Âge, quand la morale naissait autant du paradoxe que de l’imitation de Jésus-Christ ou de ses saints…

 

Aussi ne résisterons-nous pas au plaisir de citer cette grande dame sagace :

 

DERECHEF, LA FEMME ET L'AMANT

 

Un jour, un autre paysan

Vit que sa femme et son amant

Allaient au bois. Il les suivit

Mais voilà que l'homme s'enfuit

Et se cacha dans la forêt.

Il rentra, rageant, peu après,

Maudit sa femme et l'injuria,

Mais la dame lui demanda

Pourquoi il lui parlait ainsi.

Le mari, furieux, répondit

Qu'il avait vu son suborneur,

Pour sa honte et son déshonneur,

Aller avec elle en forêt.

"Seigneur, dit-elle, s'il vous plaît,

Pour l'amour de Dieu, soyez franc.

Un homme avez-vous cru vraiment

Voir avec moi ? Dites bien vrai !"

"Je l'ai vu entrer en forêt."

"Pauvre de moi, j'aurai ma mort

Soit demain soit plus tôt encore...

Mon aïeule mourut ainsi,

Je l’ai vu, et ma mère aussi.

Peu avant leurs derniers instants,

Chacun put voir distinctement

Un jeune homme les escorter,

Sans qu'ils eussent en rien fauté...

Donc, je le sais, voici ma fin.

Mandez, seigneur, tous mes cousins.

De nos biens que chacun réponde :

Je n'ose rester en ce monde...

Je prendrai mes biens impartis

Et j'irai dans une abbaye."

Le paysan l'entend et crie :

"Pitié, n'en faites rien, m'amie !

Ne me quittez pas sur ce songe :

Ce que j'ai vu était mensonge."

"Non, je n'ose pas m'attarder.

À mon âme il me faut penser,

Surtout après la grande honte

Dont vous m'avez trop rendu compte.

Toujours on me reprocherait

Les torts qu'à votre égard j'aurais...

Sauf si vous juriez sous serment,

En présence de vos parents,

N'avoir vu nul homme avec moi

Et promettiez sur votre foi

De ne plus jamais en parler

Et ne plus me le reprocher."

"Je ferai tout à votre guise."

Ils allèrent dans une église.

Il jura ce qu'elle voulait

Et plus qu'elle ne demandait.

 

C'est le proverbe qui le dit :

Femme est maîtresse en tromperie.

Les rusées, par leurs tours pendables,

Sont plus habiles que le diable.


Bernard DELCORD


Fables par Marie de France, traduction, présentation et notes de Françoise Morvan, Arles, Éditions Actes Sud, collection « Babel », août 2010, 275 pp. en noir et blanc au format 11 x 17,7 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 8,50 € (prix France)

07 03 10

À grands coups de Pinard…

Accusés Flaubert, Baudelaire, levez-vousEn publiant Accusés Baudelaire, Flaubert, levez-vous ! à Bruxelles chez André Versaille, maître Emmanuel Pierrat, spécialiste du droit du livre au barreau de Paris et grand pourfendeur de la censure sous toutes ses formes (un type bien, quoi !), remet les pendules à l’heure à propos de trois procès célèbres des lettres françaises, intentés la même année 1857 par le procureur Ernest Pinard sur injonction du pouvoir impérial. Les deux premiers à des auteurs encore méconnus (Gustave Flaubert pour Madame Bovary et Charles Baudelaire pour les Fleurs du mal, des œuvres poursuivies pour offense à la morale publique et à la morale religieuse) et le troisième contre une immense vedette d’alors (Eugène Sue pour Les Mystères du Peuple, attaqué comme une saga socialiste et républicaine). Et avec des résultats pour le moins mitigés : Flaubert essuie un blâme, Baudelaire est condamné à 300 francs d’amende ainsi qu’à l’expurgation de six textes (Les Bijoux, Le Léthé, Lesbos, Les Métamorphoses du Vampire, Femmes damnées et À celle qui est trop gaie) tandis que Sue meurt avant la tenue du procès. Le récit d’Emmanuel Pierrat est joliment troussé, sa reconstitution des faits bien étayée, sa démonstration très habile (Anastasie, cette sale bête, n’est toujours pas morte au pays des Lumières – pas plus qu’en Belgique, d’ailleurs…), son plaidoyer fort enlevé et sa documentation sans défaut, qu’il joint quasiment in extenso dans une centaine de pages d’annexes (documents d'archives, articles de presse, plaidoiries et réquisitoires, correspondances échangées par les écrivains pourchassés...). 153 ans plus tard, justice est donc enfin faite ! Et c’est bien fait pour les cagots, les bigots et les gogos tenants de l’ordre (im)moral…
Bernard DELCORD

Accusés Baudelaire, Flaubert, levez-vous ! par Emmanuel Pierrat, Bruxelles, André Versaille éditeur, février 2010, 220 pp. en noir et blanc au format 12,3 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19,90 €

04 11 09

Un bel et bon outil bibliophilique

Répertoire des pastiches et parodies littérairesLe professeur Paul Aron est, on le sait, l’un des plus beaux ornements intellectuels de la Romane à l’Université Libre de Bruxelles. Vingtièmiste confirmé (nous avons déjà vanté ici ses travaux sur les écrivains prolétariens de l’entre-deux-guerres), spécialiste des formes et des genres (le Dictionnaire du littéraire qu’il a codirigé aux Presses Universitaires de France en 2004 est à la littérature ce que le Bescherelle est à la conjugaison), il est aussi un spécialiste patenté des pastiches et des parodies littéraires, catégorie de textes auxquelles il a consacré divers essais, parus aux défuntes éditions Labor ou aux PUF notamment. C’est avec un ex-prof de lycée et du supérieur devenu libraire parisien spécialisé en ouvrages rares, Jacques Espagnon, qu’il revient aujourd’hui sur le sujet aux Presses de l'Université Paris-Sorbonne avec un Répertoire des pastiches et parodies littéraires des XIXe et XXe siècles s’adressant à un public pointu, certes, celui des professionnels de la librairie, des bibliothécaires, des antiquaires et des bibliophiles, mais en tout point remarquable sur le plan technique. Il s’agit d’une bibliographie forte de 3422 notices, accompagnée de divers index, dressant l’inventaire des ouvrages du genre imprimés et publiés en français entre 1800 et 2000 et fournissant pour chacun d’entre eux un commentaire et des éclaircissements. Comme l’écrit si bien Éric Dussert sur le site du Matricule des Anges (http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=59658), « le pastiche est un Protée qui, passant par tous les états du texte peut être une saillie vacharde, un hommage aux grands stylistes, un simple et cocasse remplissage à la six-quatre-deux de colonnes journalistiques, une fantaisie baroque et érudite, un entretien imaginaire, un pamphlet, une cocasserie sans but, et même un autopastiche. C'est un art aussi scolaire que spirituel : le pastiche fit des victimes et des gloires, s'accrocha comme un lierre à quelques écrivains de renom (Hugo, Zola, Maeterlinck, etc.) et composa au bout du compte une ahurissante guirlande d'écrits qui chaîne depuis quelque origine références sur références jusqu'à Lautréamont, Marcel Proust, Guy Debord. » Rien d’étonnant par conséquent au fait que ce genre de textes, bien plus important qu’on ne le croit souvent, ait trouvé son brillant exégète dans la capitale du surréalisme !
Bernard DELCORD

Répertoire des pastiches et parodies littéraires des XIXe et XXe siècles par Paul Aron et Jacques Espagnon, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, collection « Histoire de l’imprimé », septembre 2009, 564 pp. en noir et blanc au format 21 x 29 cm sous couverture cartonnée en quadrichromie, 38 €

09 09 09

La guerre des mots

Archives de la vie littéraire sous l'occupationRéunies, présentées et commentées par le fameux historien américain Robert O. Paxton assisté d’Olivier Corpet et de Claire Paulhan, les Archives de la vie littéraire sous l’occupation qui viennent de paraître chez Tallandier à Paris reproduisent 650 documents, pour une bonne part inédits, retraçant l’histoire de la littérature française avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Ils proviennent de l’Institut Mémoires de l’Édition contemporaine (IMEC), de la New York Public Library (NYPL), du Mémorial de Caen, du Deutsches Literaturarchiv de Marbach, de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ainsi que de collections privées et ils traitent de la production publique ou inédite des écrivains, des publicistes et des éditeurs tant collaborateurs qu’attentistes, déportés, prisonniers, résistants de la première ou de la dernière heure, en exil ou dans la clandestinité. Ils mettent en lumière les stratégies culturelles de l’occupant allemand et de ses relais mais aussi celles des patriotes qui leur faisaient face. Un ouvrage remarquable, indispensable à la compréhension des enjeux de l’engagement littéraire et au décryptage des fondements politiques de notre temps.
Bernard DELCORD

Archives de la vie littéraire sous l’occupation réunies et présentées par Robert O. Paxton, Olivier Corpet et Claire Paulhan, Paris, Éditions Tallandier, 2009, 446 pp. en quadrichromie au format 19,5 x 25 cm sous couverture souple à rabats, 45 €