22 09 11

Convers(at)ion

9782350871745.jpgImaginez l'(amène) conversation qu'ont pu mener Bonaparte, alors premier Consul et Jean-Jacques Régis de Cambacérès,  son deuxième Consul, une soirée de l'hiver 1803-1804, tandis que se profile, dans le chef du premier, la perpective de l'Empire.

 

 Ou plutôt, n'imaginez pas, Jean d'Ormesson l'a fait pour vous et avec quel brio. ...

 

 "Napoléon perce sous Bonaparte" : Le Consul avoue à son fidèle allié, son ambition pour la France - qu'il estime avoir sauvé de la ruine- et pour lui-même:

 

" Bonaparte:

Il ne restait plus rien debout après vingt ans de médiocrité et dix ans de désordre. Je voulais faire de grandes choses, et qui durent. Je rêvais d'une chevalerie républicaine pour récompenser le mérite méprisé par nos rois, traîné dans le sang par les jacobins: j'ai créé la légion d'honneur. Je réclamais un recueil de lois digne de Moïse, de Solon, de Justinien: j'ai imposé le Code civil, rédigé, grâce à vous, dans un style capable de faire pâlir d'envie les poètes et les romanciers..."

" Je veux rétablir une monarchie qui soit républicaine. Et ma République à moi est romaine, militaire, guerrière, conquérante. Mon modèle n'est pas Versailles, mon modèle est Rome. Et mon modèle n'est pas les Bourbons, mon modèle est César"

 

S'il a librement inventé les complaisantes répliques de Cambacérès, l'Académicien attribue au Premier Consul des phrases et pensées réellement formulées, puisées dans les archives de l'époque. Voilà qui  rend la démarche intéressante et promeut le lecteur, spectateur d'un moment-clef de l'histoire de France.

 

"Napoléon n'est le fils que de ses propres oeuvres. Il s'engendre lui-même. Il est un mythe vivant, une légende qui se crée, un dieu en train de surgir. Il est cette chose si rare à la source de toute grandeur dans la politique, dans l'art, dans la littérature, dans la science: une ambition au moment même où elle se change en histoire, un rêve sur le point de devenir réalité."

 

Apolline Elter

La Conversation, Jean d'Ormesson, dialogue (théâtral), Editions Héloïse d'Ormesson, septembre 2011, 122 pp, 15 €

11 09 11

Tryphon Tournesol & Co

 

Les savants fous.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 10/09/2011 sur le site des guides gastronomiques belges DELTA (www.deltaweb.be) :

 

Laurent Lemire, dans Les savants fous publié par les Éditions Robert Laffont à Paris, se penche avec délectation sur quelques-uns des innombrables dingos que l’on peut croiser au cœur du monde scientifique pris dans son acception la plus pointue…

 

Comme, par exemple, ce mathématicien de la Renaissance qui, ayant calculé la date de sa mort et ne voyant rien venir ce jour-là, se suicida pour ne pas perdre la face – et donc confirma sa prédiction… –, ou son confrère d’aujourd’hui qui réserve toujours deux chambres à l'hôtel – une pour lui, une pour son fantôme ; ou comme ce schizophrène qui a reçu en 1994 le prix Nobel d'économie, alors que quelques années plus tôt, il se prenait pour l’empereur de l’Antarctique ; ce médecin qui préconisait la marche à reculons pour régler les problèmes sociaux ; cet autre qui s'acharna à démontrer que le Christ était un paranoïaque issu d'une famille alcoolique ; ce moine qui inventa des machines volantes dans une geôle du Moyen Âge ou encore ce physicien qui a disparu dans une autre dimension...

 

Quant à l’homme le plus intelligent du monde actuel, Grigory Perelman, un Russe né en 1966, il a démontré l’exactitude de la fameuse conjecture de Poincaré (« une forme quelconque peut constituer une sphère à trois dimensions »). En conséquence, en 2006, il a obtenu la médaille Fields – considérée comme le prix Nobel de mathématiques –, ainsi que, en 2010, le prix du millénaire décerné par l'Institut de mathématiques Clay à Boston, alors que c’est un « geek » aux allures de Raspoutine vivant dans la misère et dans la crasse avec sa vieille maman, qui a refusé la médaille et le million de dollars lié à sa découverte et qui ne publie ses travaux que sur Internet…

 

D'Archimède à nos jours, en passant par le physicien anglais Newton, les mathématiciens français Chasles (qui, grand collectionneur d’autographes, acheta à prix d’or une lettre de Cléopâtre à César rédigée en vieux français…) et américain Post (qui écrivit dans son journal, en date du 3 novembre 1950 : « Je crois que New York risque d’essuyer un bombardement atomique cette nuit, je ne pense pas que cela affectera ma santé »), voici donc une histoire délirante des sciences ressuscitant des personnages fantasques, bizarres et surprenants, qui ont tout bousculé, fait rire ou scandalisé, mais dont chacun a participé, à sa manière, à la grande aventure collective du progrès...

 

Bernard DELCORD

 

Les savants fous par Laurent Lemire, Paris, Éditions Robert Laffont, février 2011, 240 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en bichromie, 19 € (prix France)

 

Pour vous, nous avons recopié dans cet ouvrage déridant le portrait suivant :

 

En arrière, toute !

 

Dans cette galerie des grands illuminés, P. dit F. Lutterbach est le plus cintré. On ne sait pas s’il était médecin, ni même s’il se cachait sous un pseudonyme. En 1850, cet « homme encore vert, aux dehors un peu grêles, à l’œil un peu enfoncé, mais au sourire des plus aimables » publie un ouvrage dont le titre à rallonge donne le contenu et l’étendue de sa pathologie. Révolution dans la marche ou Cinq Cents Moyens naturels et infaillibles pour trouver le confortable, dans les différentes manières de marcher ; user sa chaussure selon sa volonté, ne pas la déformer, éviter les cors aux pieds ; ne pas se fatiguer en marchant, ainsi qu’en travaillant ; marcher avec assurance sur les chemins glissants ; ne pas se crotter, ou si l’on se crotte par une marche forcée, se décrotter à sec par un exercice agréable sans faire de poussière et sans détériorer l’étoffe ; redresser par la marche la démarche des boiteux, y compris jeux et exercices hygiéniques pour les personnes délicates de tout âge, conserver la vue et lui donner la force de soutenir l’éclat du soleil sans la fatiguer, enfin contribuer puissamment à sa santé, modérément à sa gaîté et quelque peu à sa beauté, rien que par son propre mouvement. Ouf !

 

La grande idée de Lutterbach, la seule, c’est la marche. Il s’est même fait une spécialité de la marche… en arrière. Pour le bien nommé Lutter(back), cette méthode est susceptible de régler bien des problèmes de santé, sans compter les problèmes sociaux. « L’idée de marcher en arrière peut paraître étrange au caractère français, et ne devoir présenter aucune importance. Cependant, si l’on se reporte aux temps de notre plus grande gloire militaire, on verra que quelques-uns de nos généraux de l’Empire se sont immortalisés en faisant des retraites savantes. On concevra toute l’importance que l’on doit apporter dans l’exercice de la marche en arrière, en considérant qu’en cas de retraite, plus en marchant l’on pourra faire face à l’ennemi, plus tôt on sera prêt pour saisir le moment de l’attaque. » On dirait du Pierre Dac. Sauf que l’humour et le non-sens sont ici involontaires, ce qui est encore plus drôle.

Cette amélioration du monde par la marche en arrière, Lutterbach ne la conçoit pas qu’en temps de guerre. « Indépendamment de l’utilité qu’il y aurait à améliorer la marche en arrière pour les temps de guerre, qui pour le bien de l’humanité ne devraient plus se représenter, ne serait-elle pas aussi fort utile en temps de paix ? En effet, n’avons-nous pas vu des officiers de la garde nationale, peu exercés aux évolutions militaires, qui au détour des rues, marchant en arrière pour commander cette manœuvre à leur troupe, ont donné du talon contre le trottoir, et après avoir fait de vains efforts pour se retenir, se sont vus forcés de perdre l’équilibre. »

 

Pour ce doux dingue, l’équilibre du monde pourrait venir de notre capacité à aller de l’avant, mais à reculons…

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03 08 11

Quand les coupes débordaient de vin empoisonné…

 

Courir pour Hitler.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 03/08/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Dans Courir pour Hitler paru aux Éditions Luc Pire à Liège, un remarquable essai très documenté et riche de nombreux similis peu connus, le journaliste spécialisé Alain van den Abeele décrit avec un beau brio les tenants et les aboutissants des compétitions qui virent s’affronter les marques d’automobiles et les pilotes de course du IIIe Reich et de l’Italie fasciste entre 1925 et 1940.

 

Si l’histoire qu’il narre, celle de l’« ère des Titans » et des « Flèches d’argent », prend parfois des allures d’épopée – on y croise à chaque page des as du volant comme Tazio Nuvolari, Achille Varzi, Luigi Fagioli, Rudi Caracciola, Herman Lang, Hans Stuck ou Berndt Rosemeyer, des ingénieurs qui s’appellent Ferdinand Porsche ou Enzo Ferrari et des marques prestigieuses comme Alfa Romeo, Maserati, Bugatti, BMW, Auto Union ou Mercedes, ces deux dernières ayant produit des bolides plus rapides que les F1 actuelles sur certains circuits –, elle ne s’inscrit pas moins dans un contexte aux remugles nauséabonds : la montée des totalitarismes de droite et leur volonté d’abattre le système parlementaire, l’instauration de leurs dictatures, leurs prétentions ridicules à créer un homme nouveau voire un surhomme, leur propagande omniprésente et mensongère, leurs préparatifs sournois de la guerre, de l’univers concentrationnaire et de la shoah, un contexte qu’Alain van den Abeele ressuscite très habilement dans le cours de son récit.

 

On y découvre aussi les compromissions, les palinodies et la veulerie de grandes entreprises « démocratiques » à l’instar de Ford ou de General Motors, pour qui et quoi qu’il puisse arriver, le profit n’avait pas d’odeur…

 

Nihil novi sub sole, pourrait s’en féliciter le Goering latiniste de Flandre…

 

PÉTRONE

 

Courir pour Hitler par Alain van den Abeele, Liège, Éditions Luc Pire, mai 2011, 221 pp. en noir et blanc au format 14 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 24 €

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31 07 11

Un continent incontinent ?

 

Les 100 mots de l’Europe.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 31/07/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Qui est Jerzy Buzek, quelle fonction occupe-t-il et pour combien de temps encore ? Quel est le rôle du Conseil européen présidé par Herman Van Rompuy, et quelles différences y a-t-il entre lui, le Conseil de l’Union européenne et le Conseil de l’Europe ? Quand sont entrés en vigueur les accords de Schengen ? Et le traité d’Amsterdam ? Et celui de Lisbonne ? Pourquoi au juste déjà ? Qu’a été la « Crise de la chaise vide » ? Et l’échec de la CED ?

 

Vous donnez votre langue au chat ?

 

Rien d’étonnant à cela, rassurez-vous ! Car, pour la plupart d’entre nous, l’Europe, en construction depuis près de soixante ans, s’apparente à une usine à gaz aux ramifications d’une complexité dantesque, accouchant trop souvent…d’un pet de souris.

 

D’autres esprits (chagrins ou réalistes ?) voient dans ce continent divisé une Tour de Babel au sein de laquelle, à l’instar du Plat Pays, on communique et on se comprend de moins en moins.

 

Mais l’Europe, pourtant, existe bel et bien. Pourquoi, dès lors, ne pas essayer de faire un peu mieux connaissance avec elle, ses acteurs et ses institutions ? C’est l’objectif de l’ouvrage intitulé Les 100 mots de l’Europe cosigné par deux spécialistes de la chose publique, Jean-Paul Betbèze et Jean-Dominique Giuliani, que les Presses Universitaires de France ont eu la bonne idée de publier récemment dans la célèbre collection « Que sais-je ? ». Ce petit livre pratico-pratique explore dans tous les azimuts les différentes institutions (leur origine, leurs transformations et leurs raisons d’être), les grandes personnalités de la construction européenne ainsi que les politiques menées depuis les bureaux du Berlaymont, de Strasbourg ou de Luxembourg, sans oublier les défis futurs qui attendent le Vieux continent et ses citoyens dans un monde globalisé.

 

Rédigé dans un style clair et précis (ce qui constitue une réussite en soi, s’agissant d’un sujet quelque peu pointu), ce livre permettra à l’étudiant, au connaisseur ou au simple curieux d’en savoir beaucoup sur cette machinerie parfois surréaliste mais qui ne cesse de faire parler d’elle, et de prendre connaissance des échecs, mais aussi des réussites (il y en a eu…) de la politique européenne depuis l’après-guerre.

 

Parce qu’une Europe forte constitue le rempart contre tous les extrémismes, voilà un ouvrage qui trouvera bien vite sa place dans la bibliothèque de tout honnête homme, ou sur la tronche des fachos de tous bords qui attendent au coin du bois qu’on leur fasse leur fête une bonne fois pour toutes… Pas vrai, Breivik ?

 

EUTROPE

 

Les 100 mots de l’Europe par Jean-Paul Betbèze & Jean-Dominique Giuliani, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? », avril 2011, 128 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 17,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 € (prix France)

14 07 11

« De la musique avant toute chose… » (Paul Verlaine)

 

Histoire de la musique au Moyen Âge et à la Renaissance.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 13/07/2011 sur le site des guides gastronomiques belges DELTA (www.deltaweb.be) :

 

Dans son Histoire de la musique au Moyen Âge et à la Renaissance parue aux Éditions Ellipses à Paris, la professeure Isabelle Handy (elle enseigne à l’université du Maine et à l’Institut technologique européen de métiers de la musique, au Mans) aborde avec un talent de conteuse exceptionnel cette période de l'histoire musicale largement méconnue du grand public.

 

Resituant la création et l’évolution musicales d’alors dans leurs rapports avec l'histoire, les arts, la littérature, la philosophie, la scolastique médiévale, l'humanisme renaissant mais aussi dans leurs liens avec les costumes, les danses à la mode, les jeux – qui furent premières grandes formes théâtrales – les chansons, les danses ou les instruments aux noms parfois étranges (chalemie, clavicorde, mandore, régale, rebec, théorbe, virginal…), l’auteure montre comment, en mille ans, entre le Ve et le XVIsiècles, à un moment où la société moderne se construisait, où l'Europe entrait dans une première grande ère de construction, la musique s’est insérée tout naturellement dans la vie quotidienne, à la cour comme à l'église, dans les demeures ou sur les routes, dans l'atelier d'un luthier et sur les places publiques, pour la prière, le faste ou le divertissement.

 

Prenant le lecteur par la main à la manière d’une Mary Poppins de musicologie, Isabelle Handy l’entraîne à travers le temps et l’espace et lui fait découvrir la musique du temps des mérovingiens et des carolingiens, lui donne à entendre celle du temps des cathédrales avec son répertoire gothique, lui fait connaître l’amour avec les trouvères et les troubadours, l’emmène par la Bourgogne de Castille en Bavière, décrypte pour lui les Carmina Burana et lui présente Rémy Belleau, Gilles Binchois, Guillaume Dufay, Roland de Lassus, Guillaume de Machaut, Johannes Ockeghem, Giovanni Palestrina ou Adrian Willaert…

 

Bravissimo !

 

Bernard DELCORD

 

Histoire de la musique au Moyen Âge et à la Renaissance par Isabelle Handy, Paris, Éditions Ellipses, collection « Le monde : une histoire », mars 2009, 312 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,50 € (prix France)

 

Pour vous, nous avons recopié dans cet essai captivant les quelques lignes suivantes :

 

La liturgie des « Heures » selon la règle bénédictine

 

Selon la règle de Saint-Benoît, la journée d’un moine est divisée en cinq heures de travail manuel, quatre heures d’étude des écritures et six heures de prières. Ces dernières sont ordonnées selon un emploi du temps très strict (= la liturgie des « Heures »). Huit réunions journalières (sept le jour, une la nuit) ponctuent rigoureusement le rituel témoignant de la volonté de prier Dieu nuit et jour…

 

Office nocturne (Grandes Heures)

- Matines (ad matutinem = matin) : avant le lever du jour ou à la fin de la nuit. Appelées dans les premiers temps du christianisme vigilia (vigile = cérémonie de la nuit).

- Laudes (ad laudes, louanges) : à l’aurore. Selon la saison, y est chantée une grande antienne mariale tel le Salve regina.

 

Office diurne (Petites Heures, presque 20 minutes chacune ; se caractérisent par leur simplicité, leur dépouillement)

- Prime (ad primam, à la 1re heure). À 6 heures du matin.

- Tierce (ad tertiam, à la 3e heure). À 9 heures du matin.

- Messe : célébrée à 10 heures, parfois après Sexte ou None.

- Sexte (ad sextam, à la 6e heure). À midi, c’est-à-dire au milieu du jour.

- None (ad nonam, à la 9e heure). À 15 heures.

 

Office vespéral (Grandes Heures)

- Vêpres (ad Vesperas). À la tombée du jour, à 18 heures. On peut y chanter le cantique de louange à la Vierge appelé Magnificat. Le cantique (lat. canticum = chant biblique) est un petit texte court, simple dans sa conception et populaire (Il est né le divin enfant est un cantique interprété le jour de Noël).

- Complies (ad completorium, achèvement). Avant le coucher (vers 21 heures), à la fin de la journée. Les antiennes mariales y sont chantées à partir du XIIIsiècle.

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14 07 11

« Il faut souffrir pour être belle ! » (Dicton populaire)

 

Corset.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 13/07/2011 sur le site des guides gastronomiques belges DELTA (www.deltaweb.be) :

 

La « Bibliothèque du costume » qui paraît aux Éditions du Rouergue à Rodez s’intéresse à des vêtements traditionnels, envisagés du point de vue historique, symbolique, technique, ainsi qu’à travers leurs avatars dans la mode.

 

Elle s’est enrichie d’un joli petit ouvrage intitulé Corset, rédigé par le créateur de mode Hubert Barrère et par le critique d’art Charles-Hubert Boyer qui racontent avec verve, à travers des portraits inattendus et riches de significations à propos de chaque époque, l’histoire depuis l’Antiquité de ce vêtement issu de l’habit militaire et devenu, au fil du temps et après la perte de son rôle défensif, un objet de séduction féminine.

 

Masque qui cachait autant qu’il désignait ce qu’il soustrayait au regard, le corset au masculin, depuis le Moyen Âge, a protégé les organes vitaux, de batailles en tournois, tout en donnant raideur et virilité.

 

Au féminin, à travers ses méandres de fils et de nœuds, de laçages et d’enfilages, il en est rapidement venu à sanctuariser le « précieux », le corps sexuel mais aussi les élans du cœur.

 

Du pourpoint des aristocrates du XVIsiècle à la robe-corset de métal bleu signée Hubert Barrère en 2007 en passant par les modèles portés jadis par Elisabeth Ire d’Angleterre, Agnès Sorel, Henri III, Marie-Antoinette, Greta Garbo ou Marilyn Monroe et ceux imaginés de nos jours par Azzedine Alaïa, Dolce & Gabbana, Christian Lacroix, Thierry Mugler ou Mister Pearl, la riche iconographie de ce beau-livre invite à un voyage passionnant et inattendu dans les coulisses de la mode.

 

Bernard DELCORD

 

Corset par Hubert Barrère et Charles-Hubert Boyer, Rodez, Éditions du Rouergue, collection « Bibliothèque du costume », avril 2011, 128 pp. en quadrichromie au format 16,5 x 24,5 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 25 € (prix France)

 

Pour vous, nous avons recopié dans ce livre séduisant les quelques lignes suivantes :

 

De sophistication en condamnation

 

Sous le règne de Louis XV, les robes reprennent une structure plus rigide qui impose un retour au décolleté carré comme à une poitrine aplatie. Pour maintenir le buste droit et faire surgir pudiquement l’amorce de seins toujours couverts, le corset sera ferme, rigide, ajusté, même s’il abandonne le busc pour de nouvelles baleines. On comptera ainsi jusqu’à cent quatre fanons de baleine pour un seul corset, provenant principalement des Pays-Bas qui en organisent le commerce. Quand il est lacé sur le devant on le dit ouvert, dans le dos on le dit fermé. Dans les deux cas, il nécessite le concours de domestiques. Jeunes filles et fillettes se doivent de le porter dès leur plus jeune âge. Et certains modèles s’adaptent à la grossesse par l’ajout de lacets sur les côtés, ou à l’allaitement par des ouvertures sur les seins. À la fin du XVIIIsiècle, si le corset n’escamote plus les seins, c’est pour mieux les comprimer par-dessous de manière à les faire jaillir par-dessus, parfois jusqu’au débordement parmi des flots de mousseline et de dentelle. On appellera « échelle » une suite de nœuds de rubans de grandeur décroissante partant du décolleté qu’elle amplifie jusqu’à la taille qu’elle amincit par effet d’optique. Et si l’envers du corset est en simple toile écrue piquée, l’endroit est de plus en plus raffiné, en damas, satin, faille, soie brochée ou brodée.

 

Avec le règne de Marie-Antoinette à Trianon, les robes s’allègent et les corsets se relâchent à nouveau, sans nul doute sous la pression parallèle de médecins devenus hygiénistes et de nouveaux philosophes anti-corset, dont le célèbre Jean-Jacques Rousseau qui, dans Émile ou De l’éducation, fustige « l’usage de ces corps de baleine » qui coupent la femme en deux « comme une guêpe ». Le naturaliste Buffon condamne de même ce « pressoir à corps ». Aussi, la bergère de cour, à Trianon, se voudra-t-elle bien vite »au naturel » avec son simple petit fichu croisé sur les seins ! La Révolution mettra définitivement le corset au pilori en prônant un retour à un « antique » entièrement revisité et une taille haute. Rubans et plissés soulignent ou séparent alors les seins sur des robes de tulle ou de mousseline, légères et presque transparentes jusqu’à l’avènement de l’impératrice Joséphine qui impose le velours et réintroduit le corset ; pour générer artificiellement des formes « qu’elle n’avait pas naturellement » répondront les critiques !

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29 06 11

Lettres de change… ment

 

12 lettres qui ont changé l'Histoire.gif« Une simple lettre peut être la trame d'une véritable histoire, un tableau ponctuel et circonstancié, restituant des événements aux conséquences insoupçonnées. »

 

Inscrit dans la nouvelle collection duodécimale des éditions Pygmalion, l'essai de Christian Bouyer aborde l'Histoire de France par le biais de douze lettres qui l'ont marquée de leur sceau : la déclaration de guerre de Louis XIII à l'Espagne se fait par le biais désuet d'un (sombre) héraut d'armes à Bruxelles, la fameuse lettre de la marquise de Sévigné à son cousin Coulanges, le 15 décembre 1670, annonce à la fois le mariage de la grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV, avec Lauzun et ...son caractère peu probable, la lettre écrite par Marie-Antoinette, quelques instants avant sa mort révèle l'amour qu'elle voue à ses enfants et la nécessaire solidarité qu'elle veut imprimer à leur relation. Faisant figure de testament, l'écrit est beau, digne et émouvant.

 

Et puis, le célèbre « J'accuse » d'Émile Zola, lettre ouverte, parue dans l’Aurore du 13 janvier1898, dénonce la machination ourdie contre le lieutenant-colonel Alfred Dreyfus...

 

Prétextes à l’évocation précise du contexte de leur rédaction – c’est un attrait majeur de l'ouvrage – les 12 lettres rassemblées par Christian Bouyer nous projettent au cœur de l’Histoire de France, éclairés par le regard que les scripteurs lui portent.

 

Apolline ELTER

 

12 lettres qui ont changé l'Histoire par Christian Bouyer, Paris, Éditions Pygmalion, avril 2011, 342 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 20 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19,90 € 

21 06 11

La musique au pas...

 

Scandale musical à Moscou.gifLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 20/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

 

Nous avons déjà eu l’occasion de chroniquer ici un ouvrage passionnant de Nicolas Werth à propos des massacres de masse perpétrés par les hommes de Staline dans les années 1930[1]. Cette fois-ci, ce spécialiste de l’URSS nous livre aux éditions Tallandier à Paris, avec Scandale musical à Moscou, 1948, la présentation et la traduction d’un fort bel opus écrit par son aïeul à la fin des années 1940. Alexander Werth, puisque c’est de lui qu’il s’agit, était un journaliste d’origine russe, ayant fui le pays peu après la Révolution d’Octobre pour s’installer au Royaume-Uni. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut l’un des seuls correspondants occidentaux à couvrir le conflit en Union Soviétique, vivant notamment le siège de Leningrad dont il livra un témoignage sidérant. Après la « Grande Guerre Patriotique », Werth resta en poste à Moscou où, bien introduit auprès de la nomenklatura, il fut un témoin privilégié des dernières années du régime stalinien, et notamment de sa politique en matière culturelle sur laquelle il s’arrête dans le présent ouvrage.

 

En ces années d’après-guerre, aucun domaine de la vie culturelle et artistique soviétique n’échappait en effet à la censure du Parti, qui surveillait et punissait ceux qui avaient l’audace de s’écarter du Réalisme Socialiste. Après la peinture, le cinéma et la littérature, ce fut au tour de la musique, pourtant art immatériel par excellence, d’être touchée par cette mise au ban dirigée depuis 1946 par le camarade Andreï Alexandrovitch Jdanov.

 

Dans sa chronique des événements, l’auteur s’attache à démonter les mécanismes qui ont précipité la chute des « Quatre grands » de la symphonie soviétique : Prokofiev, Chostakovitch, Miaskovsky et Khatchatourian. Considérés jusque-là, tant en URSS qu’à l’étranger, comme des noms majeurs de la musique contemporaine en raison de leurs innovations stylistiques, ces compositeurs devinrent presque du jour au lendemain infréquentables car taxés de « formalisme » par les instances du Parti. C’est en effet au cours de la Conférence des Musiciens, tenue durant trois jours de janvier 1948 à Moscou sous la direction de Jdanov lui-même, que la partie se joua contre les Quatre, et que le piège se referma sur eux. S’étant procuré le compte-rendu de cette réunion, Werth en livre une version critiquée.

 

Initiée après la représentation au Bolchoï, à la fin de 1947, de l’opéra La Grande Amitié de Vano Mouradeli, – cependant compositeur de troisième ordre – qui ne plut ni à Staline, ni à Jdanov, cette réunion vit défiler musiciens, directeurs de conservatoires, critiques musicaux, déclarant que la musique soviétique était malade d’influences bourgeoises néfastes qui la détournaient de la voie de la Révolution. Si Mouradeli se fit cracher dessus et dut reconnaître « ses erreurs » et « remercier le Parti de lui avoir ouvert les yeux », le tir de barrage se dirigea très vite vers les Quatre grands. C’est alors un cocktail empoisonné de jalousie et d’ambitions personnelles pour les uns, mêlé à la peur de déplaire pour d’autres, qui fit dire à ceux-là même qui les avaient portés en triomphe que ces quatre compositeurs étaient des musiciens antisocialistes qui s’étaient laissé berner par la musique décadente occidentale, pour ne s’adresser qu’à un public « esthète » et non plus au peuple.

 

Au cours de cette réunion, on détailla dès lors par le menu la notion somme toute très soviétique de « formalisme » dans lequel s’était laissée enfermer la musique soviétique par leur faute, et on préconisa d’en revenir aux grandes symphonies de Tchaïkovski ou de mieux s’inspirer des airs populaires de tous les peuples de l’URSS. Il s’agira dès lors d’abandonner toute innovation en matière musicale, considérée comme « reflet du marasme de la culture bourgeoise occidentale ».

 

L’ensemble des dispositions prises fut consigné dans un décret publié en février 1948 et bientôt reproduit en une de la Pravda. Suite à sa parution, on peut dire qu’au final, ce sont les fourbes qui ont gagné. C’est ainsi que Khrennikov, Zhakarov et Choulaki, des compositeurs médiocres d’hymnes populaires qui mirent un zèle particulier à critiquer cette musique « dégénérée », devinrent les nouveaux dirigeants de l’Union des compositeurs, à la place de… Chostakovitch et Khatchatourian. Les Quatre Grands, quant à eux, durent faire amende honorable en admettant « leurs fautes », sans jamais pouvoir reconquérir l’aura qui aurait dû leur revenir.

 

EUTROPE

 

Scandale musical à Moscou, 1948par Alexander Werth, traduit et présenté par Nicolas Werth, Paris, Éditions Tallandier, septembre 2010, 183 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 15,90 € (prix France)



[1] Voir notre chronique sur L’ivrogne et la marchande de fleurs.

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14 06 11

Quand le ver était dans le fruit…

 

Congo Belgique 1955-1965.jpgLe texte ci-dessous a été mis en ligne le 14/06/2011 sur le site du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) et a paru dans la livraison de juin 2011 de la revue des Belges d’Afrique EBENE :


Décryptant, dans Congo Belgique 1955-1965 Entre propagande et réalité, un beau livre paru à La Renaissance du Livre à Bruxelles, la manière dont la photographie a rendu compte aux Belges de la métropole de la façon dont ont vécu les Blancs et les Noirs au Congo durant les cinq ans qui ont précédé et qui ont suivi son indépendance, les historiennes du CEGES Anne Cornet et Florence Gillet font œuvre utile tant par la finesse de leurs analyses que par leur connaissance approfondie du sujet.

On pourra discuter de certains aspects très « politiquement corrects » de leur approche, mais leur travail a été rigoureux et il met en lumière les ambigüités qui ont régné à l’époque, tant sur le plan politique que sur celui de la perception par ses acteurs eux- mêmes de la réalité coloniale et postcoloniale.

Sur ce plan, les nombreuses images qu’elles ont rassemblées sont éloquentes, y compris à propos du drame shakespearien qui déboucha sur la dictature implacable du « maréchal » Mobutu.

Un ouvrage indispensable pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui cherchent à mieux comprendre la catastrophe de 1960…

 

PÉTRONE

 

Congo Belgique 1955-1965 Entre propagande et réalité, par Anne Cornet et Florence Gillet préface de François Ryckmans, Bruxelles, coédition La Renaissance du Livre/CEGES, décembre 2010, 160 pp. en quadrichromie au format 26 x 26 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 39 €

Écrit par Brice dans Histoire | Commentaires (0) |  Facebook | |

29 05 11

Les plumes ont la parole

 

Le grand siècle en mémoires.gifDémarche originale et intéressante qui préside à l'anthologie présentée par Thierry Sarmant, conservateur en chef du musée Carnavalet : présenter le Grand Siècle en cédant parole et plume à quelques-uns des mémorialistes, diaristes et épistoliers qui l'ont vécu.

 

« Car aimer les Mémoires, c'est ne pas vouloir choisir entre l'histoire et la littérature, c'est croire que l'une peut concourir à l'autre et inversement. C'est faire le pari que la communion des esprits peut se maintenir, malgré la distance du temps. »

 

Un tel pari ne pouvait que nous séduire, vous l'aurez compris.

 

Déclarons d'emblée que le défi est brillamment relevé : centré sur le long règne solaire de Louis XIV – du décès de son père, en 1643 à 1715, année de son propre trépas –, le recueil est divisé en quatre sections, Le Lever du Soleil, Le Règne glorieux, Tourments et Tourmentes et Déclin d'un âge.

 

Dépouillant – nous lui en savons gré – les colossales Correspondances d'une marquise de Sévigné, d’une Princesse Palatine ou d’un abbé de Choisy, les Mémoires de Saint-Simon et du Cardinal de Retz, le Journal de Dangeau... pour ne citer qu'eux, l'auteur suit chronologiquement les événements marquants du règne du Roi-Soleil et situe chaque extrait dans le contexte précis de l'époque : le mariage du jeune roi avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne, l'arrestation, le procès de Nicolas Fouquet et l'avènement corollaire de Colbert, la Guerre de Dévolution, le mariage manqué de la grande Mademoiselle, l'Affaire des Poisons, la répression du protestantisme et la révocation de l'Édit de Nantes, la « grande opération » qui vit le souverain endurer héroïquement le traitement d'une fistule anale, l'entrée en dévotion de ce dernier et son mariage secret avec Madame de Maintenon...

 

Des extraits des Mémoires personnels de Louis XIV, adressés à son fils, le Grand Dauphin, éclairent d'un jour favorable la figure du monarque : « La première [ndlr : précaution] est que le temps que nous donnons à notre amour ne soit jamais pris au préjudice de nos affaires, parce que notre premier objet doit toujours être la conservation de notre gloire et de notre autorité, lesquelles ne peuvent absolument se maintenir que par un travail assidu. »

 

Une anthologie remarquable qui ouvrira le grand public à des saveurs qu'il ne soupçonnait peut-être pas…

 

Apolline ELTER

 

Le grand siècle en mémoires, anthologie présentée par Thierry Sarmant, Perrin, avril 2011, 512 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 24,50 € (prix France)