30 09 12

Le sublime Sollers !

 

sollers sublime.jpgDans ce livre de poche, l'éditeur reprend un texte et trois entretiens inédits de Philippe Sollers et Aliocha Wald Lasowski sous le titre « L'art du sublime »; un titre qui convient si bien au monde de Philippe Sollers ! J'y ai trouvé comme toujours des références, des citations à d'autres qui sont de petits diamants. Par exemple ces deux citations de Van Gogh : « La résignation est ma bête noire » et « Ce qui va rester en moi, c'est la poésie austère de la bruyère et de l'herbe » ! Superbes réflexions. Parcourons les pages et je recopie ce que j'ai marqué : « Au lieu de dire tout le temps que le temps passe, il nous faudrait pouvoir dire qu'il surgit. ». Un peu plus loin, une remarque que j'ai transmise à Amélie Nothomb lors de notre rencontre et qui n'a pu qu'approuver mille fois : « En somme, l'écrivain n'a d'identité qu'intermittente » ! Et aussi ceci « L'artiste regagne, d'année en année, l'innocence enfantine du simple et du profond. » ainsi que « Dans une œuvre d'art digne de ce nom, vous avez à boire, à manger, à toucher, à voir, à écouter, etc. Vous avez les cinq sens. Si vous en supprimez un, si vous vous fixez simplement à l'œil, au piège optique, de nombreuses dimensions culturelles ne sont pas relayées, sauf de façon élémentaire, par une parole vraiment inspirée. » Ainsi au fil de ces entretiens, nous retrouvons tout ce qui fait le talent de Sollers et force notre admiration. « Je ne vis pas à l'ombre des jeunes filles en fleurs, je vis au soleil des femmes qui sont des fleurs ». Et puis comme une sorte de conclusion cette réflexion pêchée cette fois dans la préface écrite par Sollers lui-même pour le livre d'Italo Calvino « Pourquoi lire les classiques ? » : « L'infini de la littérature, malgré la nature et la mort, continue de surplomber l'existence. » Comment ne pas aimer cette idée !

 

Jacques MERCIER

 

« L'art du sublime » essai, Philippe Sollers, suivi de trois entretiens inédits de Aliocha Wald Lasowski avec Philippe Sollers; Édition Agora-Pocket, 2012. 192 pp. Disponible en numérique www.pocket.fr

06 09 12

Des expressions bien colorées !

Expressions Merle.jpgUn vrai plaisir qui se renouvelle de page en page. On rit, on sourit, on apprend aussi. Comme souvent avec le talentueux Pierre Merle, on a l'humour et l'érudition dans cette matière un peu spéciale qui est l'argot. L'auteur a déja écrit quantité d'ouvrages sur la langue, sur la « langue verte », les « injures », mais aussi sur les « tics de langage », le « politiquement correct » et le fabuleux « Précis de français précieux au XXIe siècle ». Parmi les 365 expressions proposées, j'ai aimé en particulier les plus récentes, comme « se mettre virtuel », « Halte au sketch ! », « Mettre la tête en 3D », « Avoir l'oreille Van Gogh », « se la kiffer », « Être sur le toboggan » ou « C'est la louze », que je vous laisse le soin et le bonheur de retrouver dans le livre pour en découvrir le sens. Mais j'ai aussi souri aux expressions dont on s'attend à une explication « verte » ou salace, à tout le moins sexuelle, mais qui n'ont rien de ça, comme « rhabiller la gamine », « se bougnotter les osselets » ou « Taquiner la voisine ». Dans l'ordre c'est « servir une nouvelle tournée », « se salir les mains » et « Faire une fausse note » !!!! Comme quoi ! Notons aussi les géniales illustrations : des gravures détournées avec drôlerie ! On songe aux encyclopédies de mon ami Philippe Geluck ! C'est dire ! Un superbe petit dico bien ficelé, coloré et amusant, qu'on peut ouvrir à n'importe quelle page en étant sûr de sourire... peu de livres peuvent le prétendre !

 

Jacques MERCIER

 

« 365 expressions d'argot expliquées », Pierre Merle, Edition Chëne. 288 pp. Cartonné et coloré, relié mousse et dos rond, 12,7 X 17,8 cm. 15,9 Euros.

28 08 12

En mode veille...

1ère de couverture.JPGVoilà un livre qui change le lecteur et c'est bien la définition d'un bon livre. Martine Garnier vit aux portes des Fagnes, en Belgique, a enseigné durant une vingtaines d'années, avant de se retrouver confrontée à la maladie et aux traitements du CHU de Liège. C'est écrit avec une incroyable maîtrise de la langue, comme celle de placer entre deux paragraphes de courtes incises qui sont les réflexions de l'auteure : "Je n'ai rien dit à personne" ou "N'oublie pas que tu as évité le pire", etc. Il y a des descriptions superbes des choses de la vie et évidemment du quotidien de la maladie. "Je croise d'autres patients, une race à part qui porte bien son nom" écrit-elle. "En mode veille" est un titre magnifique, car c'est ainsi que se présente pour chacun de nous, à des degrés divers, la maladie, l'hospitalisation, notre rapport à la vie réelle dans laquelle on n'est plus vraiment ! On a le récit, la réflexion profonde sur la vie, l'annonce, le traitement, la famille, les amis, les visites, l'espoir... Des échanges de méls qui nous indiquent de plus que c'est là, que c'est vécu, autant que la vision du mariage du prince William à la télévision ! Et puis soudain, ce projet qui surgit, celui d'écrire et qui amène au livre. On comprend toute l'importance de la lecture aussi : "Lire pour m'évader, lire pour oublier, lire la vie des autres", dit-elle. J'aime les citations en exergue des chapitres courts et que les poètes en soient souvent des auteurs, comme René Char : "L'impossible, nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne." Cette citation de Francis Picabia aussi : "L'optimiste pense qu'une nuit est entourée de deux jours; le pessimiste pense qu'un jour est entouré de deux nuits." J'en ferai bien ma devise ! Et puis, après cette vue vraiment incroyable de l'intérieur de la maladie et de sa compréhension, de ses conséquences, du changement radical que cela apporte, il y a la fin inattendue pour le livre... On sort bouleversé de cette lecture, croyez-moi !

Jacques MERCIER

 

"En mode veille", récit, Martine Garnier, Edilivre, 2012, www.edilivre.com 214 pp. 21,50 euros.

22 08 12

Un regard désarmant sur la vie !

 

Paul.jpgLa notation au verso du recueil de nouvelles de Florence Paul est juste : Nous sommes invités dans « En vie de bonne heure » (ou Envie de bonheur) à partager le regard désarmant de l'auteure. Ce petit livre a déjà quelques mois d'existence, faite d'amitié, de rencontres et même du « prix ex-libris » accordé par les bibliothèques du Brabant Wallon, mais je vous le conseille vivement si vous aimez la belle écriture, simple, naturelle, avec les mots qui conviennent. Si vous aimez les courtes histoires aux retournements ou aux coups de théâtre inattendus ! Si vous aimez notre vie quotidienne, souvent, mais avec ce zeste d'imaginaire propre à notre culture aussi ! Cette Nivelloise peut attiser avec talent notre curiosité d'une nouvelle à l'autre. Mais d'entrée de jeu dans la première nouvelle « Réception au château », elle se joue de nous et nous en sourions, confiants dans la suite des récits ! J'aime qu'elle soit divers personnages, comme cette personne de 88 ans dans « Le ruffian du cimetière » ! « Un âge où l'on parle à soi-même (...) la dernière personne qui peut vous comprendre et même peut-être vous aimer »... superbe ! Ce « ruffian », terme littéraire un peu sorti du langage courant et qui désigne un grand voyou, utilise des sms et écoute de la musique avec des oreillettes sur le banc public ! Les descriptions de la nature dans « Le jardin d'Helena » sont magnifiques ! Belle aussi la description des mineurs dans « la dernière chaise », de ces chaises qu'au bon temps, on remet sur le trottoir devant la maison pour bavarder avec les voisins et les passants ! Et puis nous avons onze ans avec Célestine, et nous avons du chagrin avec elle, car les parents... C'est un peu la suite dans la nouvelle suivante avec « Le psy ». J'ai un faible pour « Chute » qui décrit si bien le point de vue de la personne qui tombe en VTT, comme au ralenti. Et enfin, ce bijou de conclusion : « La petite dernière », dont je vous laisse la surprise. Florence Paul a un style, un ton, une écriture et surtout une talentueuse manière de nous faire partager son texte, ce qui est le propre des vrai(e)s écrivain(e)s !

 

Jacques MERCIER

 

« En vie de bonne heure », nouvelles, Florence Paul, EME Editions (www.intercommunications.be), 80 pp. 15/21,5 cm, couverture et illustrations : Maryse Cheron, 9 euros.(6 euros en version Pdf)

17 08 12

Un grand bonheur de lecture : Amélie !

 

nothomb.jpgLe bonheur de lecture ne s'est pas émoussé, il est resté le même depuis son premier roman. Chaqué été, je ressens le même plaisir fou à découvrir le nouvel ouvrage d'Amélie Nothomb ! « Barbe bleue » m'a accroché dès la première ligne ! On comprend le sens du titre dès qu'on rencontre le propriétaire des lieux : « don Elemirio Nibal y Milcar », un nom à la Nothomb, mais qui fait aussi songer à Hergé. C'est un conte, c'est le bonheur de l'enfance, mais sublimés par l'écriture et le talent de l'auteure. Sans dévoiler quoi que ce soit (oh, que je déteste ces critiques en télé qui passent leur temps – comme pour les films d'ailleurs – à nous raconter l'histoire ; je ne sais si c'est pour prouver qu'ils ont vu et lu ou pour nous gâcher le plaisir de la découverte !), je vous dirai par exemple que le personnage s'appelle Saturnine, qu'elle est belle et belge ! Les allusions parsèment l'ouvrage : l'athénée, « faits divers » de la télé belge, Walibi, les « oiseaux sans tête »... J'ajoute que j'adore l'humour que saupoudre toujours avec volupté, j'imagine, Amélie en écrivant : « nous avons « fait » les chutes du Niagara »... « Par où l'on voir que » à la manière des anciens romans français, etc. On retrouve bien sûr l'univers de Nothomb, comme le champagne ou les noms magiques (ceux des huit femmes). Quelques extraits picorés pour vous : « La cuisine est un art et un pouvoir : il est hors de question que je me soumette à celui de qui que ce soit » (P.14), « Je me méfie de ceux qui se déclarent secrets. Ce sont les mêmes qui, cinq minutes plus tard, vous révèlent les moindres détails de leur vie privée. » (P.41), « A chaque fois, l'amour est neuf. Il faudrait un verbe nouveau à chaque fois. » (P.105), « La béatitude de l'amour ressemble à celle que chacun éprouve en présence de sa couleur préférée. » Mais enfin et surtout une des choses les plus belles qu'il m'ait été donné de lire sur l'amour : « Aimer, c'est accepter d'être Dieu ».

 

Jacques MERCIER

 

« Barbe bleue », Amélie Nothomb, roman. Edition Albin Michel. 174 pp. 16,50 euros.

08 08 12

Le péché originel !

de duve.jpgChristian de Duve est prix Nobel de médecine. Il a cette particularité d'être à la fois un grand biologiste et un moraliste. C'est en le voyant en discussion il y a quelques mois sur un plateau de télévision que j'ai eu envie d'acheter et de replonger dans cet essai, qui date déjà de 2010, mais dont on n'a pas encore parlé sur ce site. Le titre et le sous-titre de l'ouvrage sont évocateurs : "Génétique du péché originel" et "Le poids du passé sur l'avenir de la vie"... Le livre nous offre un panorama magnifique et compréhensible de toute l'histoire de la vie sur notre Terre. Surtout, l'auteur nous initie aux récentes découvertes de la science et c'est à cette lumière qu'on peut encore mieux réfléchir à notre destin. "L'humanité est, de fait, entachée d'un défaut intrinsèque, d'un "péché originel" génétique, qui risque d'entraîner sa perte", lit-on. Ce péché originel n'est sans doute pas celui qu'on soupçonne d'après Christian de Duve ! C'est la sélection naturelle... et la seule possibilité de rédemption à l'égard du péché originel génétique serait dans le pouvoir humain d'agir contre la sélection naturelle. Car nous avons assez d'intelligence et d'adresse pour conquérir le monde, mais "pas assez de sagesse pour gérer les fruits de nos victoires" ! Parmi les solutions : les Eglises, qui sont qualifiées pour sauver l'humanité, la sauvegarde de l'environnement et les femmes ! "Les femmes sont la source principale des stimuli qui façonnent le câblage des cerveaux des bébés. Ainsi sont-elles particulièrement bien placées pour améliorer le monde". Mais leur problème, poursuit l'auteur, est de conquérir le pouvoir sans se conduire comme des hommes. Un essai passionnant pour ceux qui s'intéressent à l'évolution du genre humain, nous !

Jacques MERCIER

 

"Génétique du péché originel", Christian de Duve, Edition Odile Jacob, sciences, 2010, 242 pps. 24 euros.

10 07 12

Un superbe "beau-livre" poétique !

matieres grises.jpgTout est beau et poétique dans ce "beau-livre" !Jusqu'à l'idée même de réunir un père et son fils. "Matières grises" ce sont deux cents pages de photographies de la Mer du Nord, des poèmes courts qui correspondent si bien ! Le poète est Michel Joiret, qui avoue devoir beaucoup à la "mère-mer" : "Si les Hommes du Nord se taisent plus souvent que leurs voisins du Sud, c'est peut-être que la mer leur a coupé la parole et que les mots du quotidien pèsent plus lourdement leur poids de sel", écrit-il dans une des préfaces. Les photos ont été faites (comme un artiste) par le fils de Michel, Thomas Joiret et par Romain Mallet. Werner Lambersy, dans un autre texte d'introduction explique : "... il est temps de dire combien Michel et Thomas Joiret ont, dans cette (ré) partition à deux entre poèmes et photos, entre échos croisés du dedans et du dehors l'un vers l'autre, pris le risque et gagné le pari de faire entendre, voir et découvrir ce que chacun croyait connaître et savoir de soi, et des paysages en soi, souvent si familiers, que d'habitude notre confort et la peur de le perdre nous les font parcourir aveugles, sourds et muets".Dès les premières pages, la magie opère. Les mots et les paysages se répondent. Nous sommes en effet plongés dans des profondeurs insoupçonnées. Des textes concis, gorgés d'émotion et de réflexion, de sensibilité et de sens. Les plus courts ne sont pas les moins "évidents" : "Lacéré de mer comme / Fouetté / De mon eau de naissance." Mais comme est forte aussi cette image qui nous ressemble tous à un moment de notre propre vie, et c'est là le miracle de l'oeuvre poétique : "Sur la table grasse du sable un enfant triste assemble / Les pièces du ciel et celles de la mer // L'ouvrage sans cesse recommencé finit par effacer les figures // Les toutes dernières diluent la table grasse et l'enfant triste / N'a rien pu retenir." Ajoutons que c'est le premier livre de la maison d'édition Opium.

Jacques MERCIER

"Matières grises" Textes de Michel Joiret et photographies de Thomas Joiret et Romain Mallet. Préface de Werner Lambersy. Opium éditions. Beau-Livre cartonné. 53cm/53cm. 200 pp. 34,90 euros. www.opium-editions.com

Écrit par Jacques Mercier dans Beaux Livres, Belge, Jacques Mercier, Poésie | Commentaires (0) |  Facebook | |

08 07 12

L'amour, toujours l'amour !

comte.jpgLe titre s'inspire de La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. ». André Comte-Sponville a donné ce titre « Le sexe ni la mort » à ce recueil de trois essais qui portent sur l'amour et la sexualité. Deux conférences, relues et corrigées et un essai publié en 2005 dans un ouvrage collectif. Pour la première partie, « L'amour », c'est en quelque sorte une prolongation du dernier chapitre du « Traité des grandes vertus ». Il n'est pas étonnant d'y trouver cette citation de Nietzsche : « Ce qui est fait par amour s'accomplit toujours par-delà le bien et le mal. » J'aime cette idée : « On comprend pourquoi » écrit Comte-Sponville « toutes les vertus morales ressemblent en quelque chose à l'amour : parce qu'elles l'imitent, en son absence, parce qu'elles en viennent (par l'éducation) ou y tendent (par imitation, fidélité ou gratitude. » Ensuite l'auteur détaille les formes d'amour : « Eros ou l'amour passion », « Philia ou la joie d'aimer », cette phase délicate qui fait durer la passion en autre chose : « Se réjouir de l'existence de l'autre, de sa présence, prendre plaisir à partager sa vie et son lit, ce n'est pas moins d'amour, c'est plus d'amour. » Et de définir un couple heureux comme celui où chacun des deux connaît très bien l'autre et l'aime quand même ! L'amour vrai est celui qui aime la vérité de l'autre. Enfin il y a « Agapè ou l'amour sans rivage », soit la charité. Dans la conclusion de cette première partie, je note : « La grâce d'être aimé précède la grâce d'aimer, et la rend possible ». La seconde partie s'intitule « Le sexe ni la mort » (Philosophie de la sexualité) et définit, par exemple, en quoi l'érotisme est culturel. Si l'âme et le corps ne sont qu'une même chose, il est vrai que l'âme ne cesse de s'étonner, d'être gênée, de la sexualité du corps. Il n'y a pas que la religion qui nous a souvent inculqué cette honte du corps. Il est troublant de retrouver en l'homme l'animal qu'il n'a jamais cessé d'être ! Quant à l'érotisme, Comte-Sponville explique que seuls les humains s'interrogent sur les problèmes que mortalité et sexualité leur imposent. De là, les religions et la morale, la métaphysique et l'érotisme. « L'homme est un animal transgressif : le seul qui jouisse de son animalité en s'en distanciant, voire, raffinement suprême, en se le reprochant ! » La dernière partie de ce passionnant essai s'intitule « Entre passion et vertu » (Sur l'amitié et le couple). On y parle encore d'amour, de désir et de durée. « Le dur désir de durer », disait Paul Eluard.

Jacques MERCIER

 

« Le sexe ni la mort », par André Comte-Sponville. Edition Albin Michel. 410 pp. 21, 50 euros.

23 05 12

Il faut tout réinventer !

Serres poucette.jpgMichel Serres expose, une fois de plus, l'état des lieux de notre civilisation avec lucidité, avec générosité et aussi avec poésie. Jusque dans le titre : "Petite Poucette" faisant allusion au conte mais aussi aux pouces utilisés avec tant de virtuosité par les jeunes utilisateurs des iPhones et autres liseuses ! "Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970." C'est la troisième grand révolution de la société occidentale que nous vivons en ce moment : après le passage de l'oral à l'écrit, celui de l'écrit à l'imprimerie, nous en sommes à celui de l'imprimerie à l'immatériel. Une nouvelle époque où tous nous avons voix au chapitre ! Michel Serres reprend point par point ce qui bouleverse la société actuelle : Par exemple, la connaissance "Pour le temps d'écoute et de vision, la séduction et l'importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d'enseignement."... avec une description des lieux qu'il connaît bien, comme professeur à Stanford University : "Les étudiants bavardent, dans un brouhaha, parce que tout le monde a déjà le savoir annoncé. En entier. A disposition. Accessible par Web, Wikipédia, portable, par n'importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d'erreurs que dans les meilleures encyclopédies. Nul n'a plus besoin des porte-voix d'antan, sauf si l'un, original et rare, invente" et d'expliquer que tout le savoir est à portée de chacun. "Le seul acte intellectuel authentique, c'est l'invention. Préférons donc le labyrinthe des puces électroniques"! Retenons encore deux choses, pour nous qui sommes abreuvés d'informations et qui sur-consommons de la politique : "Concentrée dans les médias, l'offre politique meurt; bien qu'elle ne sache ni ne puisse encore s'exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix vote en permanence." Et enfin cette superbe image : "Les grandes institutions, dont le volume occupe encore tout le décor et le rideau de ce que nous appelons encore notre société, alors qu'elle se réduit à une scène qui perd tous les jours quelque plausible densité, en ne prenant même plus la peine de renouveler le spectacle et en écrasant de médiocrité un peuple finaud, ces grandes institutions, j'aime le redire, ressemblent aux étoiles dont nous recevons la lumière, mais dont l'astrophysique calcule qu'elles moururent voici longtemps." Quel magnifique destin que celui de ce philosophe, un Michel Serres qui parvient à mettre en mots, en phrases compréhensibles ce malaise que nous ressentons tous face à l'accélération des moyens de communication, de la mondialisation, de la perte des repères ! Merci.

Jacques MERCIER

"Petite Poucette" par Michel Serres, Edition le Pommier, 2012. 84 pp. 9,50 euros.

19 05 12

Feu vert à Jacques Careuil

Careuil bio.jpgC'est une biographie remarquable - et on le doit aussi au talent et à la plume de Claude Rappé ! - que celle de Jacques Careuil, qui enchanta des générations d'enfants (dont Frédéric Jannin ou Franco Dragone cités) dans son émission télé "Feu vert", en duo avec André Rémy. Parce que tout y est (sans la lourdeur ni la longueur habituellement dévolues au genre) : l'émotion, les informations, les détails de cette vie partagée en sept ! L'amour, son homosexualité, y est évoquée sans détours; le métier et ses aléas (il a cette liberté de pointer du doigt ceux qui l'ont trahi); mais aussi ses souvenirs - et il est temps de garder tout cela en mémoire avant que le bonheur ne s'évapore dans les brumes du temps. Le théâtre, les premières émissions de télévision en noir et blanc, la voix de Tintin et les rencontres avec Hergé... Existent, vous le découvrirez, des passages en italiques qui sont d'une grande émotion personnelle et le partage avec l'autre auteur même : une belle façon de rendre cette autobiographie émouvante. Je dois à Jacques Careuil mes premières émissions radio, dont "Entrée Libre" et ses conseils, son amitié me restent précieux et m'ont aidé de façon évidente dans mon propre parcours ; je lui dois aussi le partenariat avec Stéphane Steeman dans "Dimanche Musique" (il ne voulait pas assumer ce duo en même temps que le lancement de "Feu vert" en télé - et me proposa à la direction qui ne songeait bien sûr pas à moi, assistant jeune et débutant). Dans la préface, Jacqueline Bir dit, avec raison, qu'il est le précurseur des animateurs d'aujourd'hui et que c'est la raison de sa présence dans notre mémoire. Je pense aussi que c'est quelqu'un qui a pu gérer sa vie : sentimentale, personnelle, publique. J'aime aussi cette réflexion juste et belle : "qu'il a rendu au public tout l'amour reçu de sa mère !"

Jacques MERCIER

 

Feu vert à Jacques Careuil - avec Claude Rappé. Edition Jourdan. 240 pp. Deux cahiers de photos. 15,90 euros.

Écrit par Jacques Mercier dans Belge, Biographies, Jacques Mercier | Commentaires (1) |  Facebook | |