14 06 16

Qui sont nos héros ?

_cyrulnik héros ivres.jpgComment ne pas être pris par l'analyse magistrale de la société et de la manière dont nous y vivons, écrite par Boris Cyrulnik dans Ivres paradis, bonheurs héroïques.

Le propos ? : « Pas d'existence sans épreuves, pas d'affection sans abandon, pas de lien sans déchirure, pas de société sans solitude. La vie est un champ de bataille où naissent les héros qui meurent pour que l'on vivre. »

Voici donc quelques extraits du livre. J'espère qu'ils vous donneront envie de lire et de comprendre mieux notre existence sur terre.

« Tous les régimes totalitaires cherchent à contrôler les artistes, qui sont une arme pour gouverner les esprits. Si l'on veut s'emparer du pouvoir politique, il faut transformer en instrument de combat les romanciers, les comédiens et même les musiciens qui acceptent de servir la cause du dictateur. »

« Une fiction possède un pouvoir de conviction supérieur à une explication rationnelle. »

« Une vie furieuse est une souffrance, mais une vie sans rêves est une agonie psychique. »

 

« Tout récit est une falsification du réel puisqu'il s'agit d'aller chercher dans notre mémoire les images et les mots qui vont construire un autre réel, dans la représentation cette fois, comme une traduction. »

« Quand le « je » est fragile, le « on » sert de prothèse. »

« Quand les mots ne servent plus à raisonner mais qu'au contraire ils sont utilisés pour offrir une revanche affective, la langue devient un piège où s'arrête la pensée. »

« Ce qui reste dans la mémoire, c'est la première impression, celle qui déclenche l'émotion. Tout le reste n'est que travail fastidieux, nuance qui éteint la vertueuse indignation et laisse peu de traces dans la mémoire engourdie. »

« Les paroles s'envolent, alors que les écrits donnent une impression de vérité matérielle. C'est pourquoi les romanciers sont plus porteurs d'idéologie que ce qu'ils veulent nous faire croire. »

« Les politiciens utilisent le spectacle du malheur pour redorer leur propre image en se faisant photographier sur les lieux des tragédies, avant de manger un petit-four et de vite rentrer chez eux. »

« Ce n'est qu'à partir des années 1980 que la connotation du mot « victime » a changé. Le mot ne désignait plus une pauvre personne abîmée par l'existence, il racontait désormais comment un blessé se bagarrait pour se remettre à vivre. »

« La réduction des informations donne forme à ce qu'on raconte et, sans mentir, métamorphose ce réel. Pourrait-on faire autrement ? Si l'on voulait tout dire, personne ne pourrait comprendre. Il faut donc réduire, adapter nos souvenirs et adresser nos mots à celui à qui l'on raconte. »

« L'effet réducteur de la parole est lui aussi nécessaire pour exposer une idée claire. C'est ainsi que, le plus sincèrement du monde, on reconstruit son passé. »

 

Jacques MERCIER

 

« Ivres paradis, bonheurs héroïques », essai, Boris Cyrulnik, Edition Odile Jacob, 2016, 236 pp, 22,90 euros

 

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20 05 16

Excellent roman : Autoroute du soleil !

_polet.jpgGrégoire Polet (sur fond de la Fantaisie Op.17 de Schumann) nous emmène avec lui sur l'autoroute du soleil. C'est vif, court, poignant, vrai, et fort bien écrit. Le héros veut s'évader, comme tout le monde : « Vivre libre, c'est s'évader, s'évader, s'évader. On n'arrive pas au bout, mais on s'évade. Vivre libre et mourir en chemin dans un tunnel, avec, dit-on, une lumière au bout ? »

C'est aussi rempli de connotations originales, comme cette remarque au sujet de la fille : « Katherine, avec un K, agressif et agaçant, au lieu d'un C plus tranquille. »

Ou comme cette remarque, que nous avons tous faite en passant près de la Bourse : «  Je me souviens des frères ennemis, Falstaff et Cirio, de part et d'autre de la Bourse : l'un, sombre, démissionnaire, rempli de touristes ; et l'autre lumineux, plus inquiétant encore, rempli de vieilles rombières et capitonné comme un cercueil. »

(Même si le terme « vieille rombière » est outrancier ! J'y fus invité un jour par Annie Cordy, entourée de dizaines de fans âgées...

Bien sûr, de l'érotisme, avec l'image des tourterelles renouvelée : « Ton corps nu sur le lit blanc d'un hôtel, et tes seins seront deux tourterelles envolées dans l'oubli, et nous aurons l'amour des anges, la paix des nuages, le bonheur du silence, les douceurs de la neige et le vertige d'avoir tant vécu. »

Un voyage raconté de l'intérieur. Un voyage qui décrit, comme ses larmes : « le cœur pressé comme le raisin des vignobles traversés ».

« Il y a peu d'objets aussi poétiques dans la vie moderne et quotidienne qu’une autoroute » déclare Grégoire Polet, avec raison.

J'adore la séquence de conduite les yeux fermés.

J'adore l'arrivée au Portugal et la couleur verte de la porte...

Un court roman, un voyage magnifique, une vraie lecture d'été !

 

Jacques MERCIER

 

« Autoroute du soleil », Grégoire Polet, roman, édition OnLit 2016. 12,19cm – 48 pages. 6 euros.

 

 

 

 

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12 05 16

De désirables nouvelles

_sandron nouvelles.jpgEmmanuèle Sandron possède un style personnel et terriblement attachant. Elle a aussi le talent d'écrire des nouvelles originales, ce qui n'est pas si courant ! Peut-être que son activité de traductrice littéraire l'a mise en contact avec des auteurs importants dans ce secteur ? On se nourrit de ses admirations. Dans « Je ne te mangerai pas tout de suite », elle propose sept récits plus insolites les uns que les autres ; et je vous en laisse la surprise.

Le premier texte est intitulé « Je m'interdis » et tout en énumérant ce qu'elle s'interdit (cela commence par la mousse au chocolat!), elle révèle en positif tout ce qu'elle est, dans le réel et dans le fantasme.

Le deuxième texte est le cheminement de la pensée, mais dans quel décor !

Ensuite, l'idée de « tomber » quand le personnage de Sarane s'en va est magnifique. Un grand moment, toujours ponctué par la pensée de celle qui raconte.

L'écriture d'Emmanuèle Sandron nous enveloppe, nous envoûte comme une sorte d'incantation littéraire. C'est idéal pour découvrir les thèmes du recueil : le désir, la transgression, la volupté, l'interdit...

 

Jacques MERCIER

 

Je ne te mangerai pas tout de suite, Nouvelles, Edition Luce Wilquin, 126 pages, 12 euros.

 

 

 

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02 05 16

La génération d'aujourd'hui !

_srar maeght.jpg« Si vous commencez le roman de Sarah Maeght, vous ne le lâcherez plus... » écrit avec enthousiasme Katherine Pancol à propos de son roman « C'est où, le nord ? ». Et de poursuivre dans une préface qui nous prépare avec désir à la lecture : « Dès la première scène, vous êtes happé. Fait aux pattes. Saucissonné. Vous ne voulez plus lâcher son héroïne, Ella, ni son copain Théo, sa copine Lou qui passe des castings pour une marque de lait concentré, son amant, Victor, ébéniste, son amante Cléo, photographe. Sans oublier sa sœur Julie, amoureuse du gorille du Jardin des Plantes, et Klaus, le poisson rouge qui tourne en rond dans son bocal et se fait du mouron. » J'adore cette manière de présenter les principaux personnages de ce roman alerte, vrai, terriblement d'aujourd'hui. Et d'une écriture nerveuse et drôle.

Une phrase picorée dans le récit : « - Tu crois que j'ai fait le tour de ton corps ?

J'aime ses mots qui ricochent alors qu'il ne lit pas de livres, ses envies de voyages alors qu'il n'a pas de bateau. »

J'aime que les dialogues soient l'épine dorsale de ces histoires. Ce sont les errances d'une fille de vingt-quatre ans qui ne sait pas où elle en est. C'est le portrait d'une génération, avec ses us et coutumes. Voilà un roman sans tricherie, qui nous plonge dans la vie même ! « L'orgasme c'est quand les jambes tremblent, je l'ai appris dans Loft Story »...

 

Jacques MERCIER

 

« C'est où, le nord ? », roman, Sarah Maeght, préface de Katherine Pancol, Albin Michel, 284 pp. 18 euros.

 

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27 04 16

Changement d'écriture... Un livre magnifique !

_marie noelle agniau.jpgQuelle écriture ! Cela faisait longtemps que je n'avais été emporté avec une telle force dans un livre. Mortels Habitants de la terre de Marie-Noëlle Agniau est une expérience littéraire que je vous conseille vivement.

C'est un texte, un récit incantatoire, un poème qui parle de la disparition de l'écriture cursive et la mise en écran du monde. De courts textes qui commencent par « Est une infrastructure » et ses variations : « Est une infrastructure humaine » ou « Est une infrastructure construite par l'homme et sa fenêtre », etc.

C'est inexplicable, indicible et justement n'est-ce pas cela le propre d'un poème ? Il faut le lire, le vivre, se laisser emporter par lui, son rythme, ses mots, ses répétitions, ses explosions et ses eaux calmes.

Un exemple : « Est une infrastructure humaine. Les lettres. Nous les avions mangées. Pendant la traversée. On avait faim. Et soif. »

Pour ceux qui croient que l'écriture « à la main », comme on disait « à la plume », résonne comme la fin de quelque chose, un naufrage, l'auteure répond : « La pureté. Au bout des doigts. On est tout propres ? On se détend. Sur une chaise longue. Avant que le navire ne sombre. Ne sombre pas. Passe juste à travers cascade ; de l'autre côté : c'est tout autre. On a modifié le corps. »

Et puis certains mots peu poétiques par nature le deviennent : « Pixellisée » ou « cristaux liquides »

Cela raconte si bien cette mondialisation que nous ressentons aujourd'hui : « Est une infrastructure lovée dans les airs et nulle part tout autour de la Terre. Nous ne vivons pour personne. Seulement pour les yeux de satellites humains.(...) Des paons mythologiques et le bleu des paraboles. »

Lisez cette description inouïe : « Une main tactile comme un écran. Je rends ma main. Je n'en ai plus besoin. Sa lenteur. Sa lenteur de main. Je la rends. Je la donne à la machine. Elle prend ma main. Ma main de petite fille. C'est tout comme. Comme une mère. »

J'adore tout cela et j'ai relu l'ensemble, ce que je fais rarement et à tort. « Est une infrastructure qui mord espace et temps ».

 Marie-Noëlle Agniau enseigne la philosophie. Elle écrit de la poésie et participe à des lectures publiques, à des projets collectifs d'écriture. La poésie, comme chez Nietzsche, est déjà pure philosophie. Merci pour ce bonheur !

 

Jacques MERCIER

 

« Mortels habitants de la Terre », Marie-Noëlle Agniau, Édition L’arbre à paroles, Collection IF, 86 pp. 10 euros. Maisondelapoesie.com Illustration couverture de Benjamin Monti

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21 04 16

Montmartre est triste sans toi

_marianne levaux.jpgMarianne Levaux nous plonge corps et âme dans une histoire d'aujourd'hui, qui pourtant a des résonances de toujours. Excellent roman que "Montmartre est triste ce soir" !

La disposition des phrases est particulière – comme une respiration, un halètement - et nous aide à mieux suivre le cours du récit et des réflexions.

Elle a du style et s'y entend pour décrire : « On discernait l'haleine mouillée d'un jardin en contrebas » ou ce trait : « Nathan disait toujours en riant que le pire n'est jamais décevant ».

Les phrases mises en exergue devant chaque chapitre jettent à chaque fois une lumière, une teinte, une intensité différentes sur le décor où l'on va pénétrer. Comme cette citation « Notre défiance justifie la tromperie d'autrui » de La Rochefoucauld.

Laissez-vous prendre par la main, découvrez Eve, peintre, Fernand, le fils du concierge, Juan, le voisin entreprenant, Andréï, le voyeur, Bianca, la galeriste... Des personnages qu'on semble déjà connaître après quelques jours – car l'histoire se déroule entre mars et septembre – et qui vont nous entraîner dans le mystère et la création de Marianne.

Enfin, un dernier mot : j'adore le titre ! « Montmartre est triste sans toi » est une trouvaille. Le roman en recèle bien d'autres.

Jacques MERCIER

"Montmartre est triste sans toi", roman, Marianne Levaux, Edilivre, 240 pp. 19 euros.

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13 04 16

La Présidente ? Possible ?

_présidente bd.jpgSi vous voulez prendre peur et, du coup, "prendre vos responsabilités", comme on le serine à longueur de déclarations politiques, cette BD est pour vous ! François Durpaire et Farid Boudjellal, s'appuyant nos seulement sur le programme du FN en France, mais aussi sur les déclarations réelles des uns et des autres, comme sur les personnalités actuellement sous le feu des projecteurs, expliquent la France avec Marine Le Pen au pouvoir ! La Présidente est écrite par un historien.

Se mêle aux coulisses du pouvoir l'histoire d'une famille et cela crédibilise encore, s'il le fallait.

Le graphisme en blanc et "noir" ajoute au propos. Le pire c'est que c'est vraisemblable, que cela peut arriver. Après tout, on en a vu d'autres avant cela !

J'aime aussi le texte de l'auto-collant en couverture : "Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas" ! On est proches du 7 mai 2017.

 

Jacques MERCIER

"La Présidente", BD, François Durpaire et Farid Boudjellal, Les Arènes BD, Demopolis, 160 pp. 20 euros.

 

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31 03 16

Commet je M'appelle ?

_costermans.jpgLe livre Comment je M'appelle de Dominique Costermans est intelligent et plein d'humour, sérieux et agréable à la fois. Ce sont des mini-récits de vie autour du prénom, de celui qu'on nous a imposé, de celui qu'on a renié ou modifié. Le prénom nous « inscrit dans l'ordre familial, social et symbolique » explique l'auteure.

Dominique Costermans est une nouvelliste et une vulgarisatrice scientifique, voilà pourquoi ce livre plaît tant !

En exergue, une citation de Jacques Lacan : « Ce langage dans lequel vous avez crû et grandi, que vous avez reçu chacun dans vos familles, n'est pas quelque chose qui vous a été transmis sans vous véhiculer en même temps toute une réalité vacillante et frémissante faite du désir de vos parents ».

Dans l'avant-propos, Dominique explique : « J'ai toujours été fascinée par l'origine des prénoms et par leur signification. Petite, je lisais et relisais l'almanach de mes parents, un petit Marabout des années 1960 où les Valérie, les Nathalie, les Vincent et les Olivier commençaient à ravir la vedette aux Nicole, aux Jacques, aux Martine et aux Françoise. Les Véronique et les Michel étaient en perte de vitesse, les Andrée et les Simone n'avaient plus du tout la cote, les Virginie et les Émilie dataient d'un autre siècle. On n'imaginait pas que reviendraient un jour les Amandine et les Chloé, ou que débarqueraient les Kévin et les Kimberley ».

J'adore ! Toute notre histoire surgit ainsi...

L'enquête qu'a menée l'auteure a porté sur 814 personnes, dont 463 ont répondu. Son parti-pris a été de ne contacter que des gens qu'elle connaissait de près ou de loin. Ce choix méthodique est une des clés du succès de l'enquête.

Entre les prénoms classés par ordre alphabétique, on trouve de très intéressantes pages sur l'administration, sur les prénoms refusés, le prénom marqueur social, le prénom est une musique, etc.

Une précision importante, il ne s'agit bien sûr pas d'un ènième livre sur l'origine étymologique du prénom, mais bien sur le sens de l'avoir attribué et des réactions que cela entraîne dans nos vies.

Un ouvrage passionnant, que l'on ouvre à n'importe quelle page au hasard des prénoms de nos proches ou d'autres...

 

Jacques Mercier

 

« Comment je M'appelle », (Porter un prénom, du déterminisme à la liberté) Dominique Costermans, Editions Academia, 262 pp, 22 euros. www.editions-academia.be

 

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15 03 16

Chroniques passionnantes

_crickillon.jpgUne des spécialités littéraires de notre pays est l'imaginaire. Elle se décline sous une série de formes intéressantes, comme le fantastique, la science-fiction ou le heroic fantasy. Jacques Crickillon a eu l'excellente idée de tenir entre 1988 et 2013 des chroniques à ce sujet. L'édition Samsa et l'Académie royale de langue et de littérature françaises éditent ces chroniques sous le titre de « Compagnons d'aventure ».

Arnaud de la Croix dans l'introduction resitue le propos : « Un quart de siècle au rythme d'une chronique bimestrielle dans la revue Lectures, destinée en priorité aux bibliothécaires de la Communauté française de Belgique, le romancier et poète Jacques Crickillon, dont l’œuvre a été consacrée par différents prix, parmi lesquels le prestigieux Prix Rossel en 1980, s'est attaché à recenser et critiquer les parutions nouvelles dans plusieurs domaines de la littérature dite de genre. » Plus loin : « Son jugement est sans appel. A l'aube du XXIe siècle, il indique par exemple « le caractère prophétique de la SF de haut niveau ». Et de préciser, que l'auteur stigmatise avec un singulier et salutaire franc-parler : "Ce genre méprisé par les peigne-culs de la pseudo-culture véhicule depuis plus d'un demi-siècle les seules interrogations qui comptent, celles de la morale et de la métaphysique : Qui suis-je ? Et qu'est-ce qu'un humain ? »

Jacques Crickillon dans sa préface écrit des choses magnifiques, par exemple : « Sans l'imagination, l'écrivain n'est qu'une fourmi laborieuse. »

Il nous embarque ensuite dans un incroyable état des lieux. Il met en avant ses découvertes et ses avis, nous fait découvrir et redécouvrir.

Voici le début de sa première chronique en 1988 : « Et si l'on parlait des livres dont on en parle jamais ? Cette littérature d'aventure, classée paralittérature en francophonie, comme si de raconter n'était pas le propos du roman, comme si un bon romancier devait être avant tout philosophe et moraliste ! Si Jean Ray avait écrit en anglais, il serait considéré comme un classique aux côtés de Stevenson et de Fenimore Cooper.(...) Ces derniers temps, bien des livres d'aventure m'ont séduit et j'ai la faiblesse d'aimer faire partager mes découvertes. » Le style et le ton de Crickillon sont originaux : « Lisez et relisez d'abord Le Seigneur des anneaux. Lecture lente, attentive. Ça n'est pas du surgelé, que diable ! Lecture qui réclame l'environnement de la nature sauvage... »

Quelques endroit picorés dans ce merveilleux livre de découvertes. Il parle de Sternberg : « Dans les Contes à régler, on retrouve l'humour noir, le froid ricanement, la déception cachée sous le sarcasme de celui qui, dans Les Pensées, écrivait : « Il n'est pas nécessaire de réussir pour désespérer. » ou « Il y a deux sortes de ruminants : les bovidés qui ruminent de l'herbe et les humains qui ruminent du verbe ».

Plus loin, il fustige la Francophonie qui a dédaigné des écrivains comme Lewis Carroll « rejeté jusqu'il y a peu au rayon des petites histoires pour mouflets » ou Paul Féval « utilisé comme réserve à navets cinématographiques » ou enfin l'Italien Collodi « totalement effacé par son enfant de bois Pinocchio, avec même son œuvre édulcorée par Walt Disney et qui a été totalement purgée de sa pensée anarchisante ».

En 1993, Jacques Crickillon parle du Liégeois Alain Dartevelle : « Comme il arrive le plus souvent à nos écrivains de talent, Dartevelle traite son genre littéraire d'élection avec la liberté d'invention qui fleurit, vénéneuse et pulsante, dans notre marge nordique de la francophonie ».

L'auteur nous donne à aimer ces genres marginalisés, nous les explique, nous les définit. Il évoque Thomas Owen, Jean Muno, et au passage la collection dont je fus un temps le directeur littéraire « Les Maîtres de l'Imaginaire », ce qui me vaut d'être cité dans l'index avec mes années de naissance... et de mort en 2008 (Erreur sans doute par rapport à mon départ de la RTBF cette année-là... J'en souris, car c'est une première et forcément ça arrivera... avec une autre année!).

Encore, pour conclure, ce paragraphe génial : « Notre monde est-il à ce point insupportable (comme s'exclamait Joris-Karl Huysmans quand il avait égaré ses pantoufles) que depuis ses origines l'Humanité ne cesse d'en imaginer d'autres, sur Terre ou dans un improbable ailleurs ? C’est que la mort guette, que la perfection n'est pas de ce monde. Alors, rêvons ! »

 

Jacques Mercier

 

Compagnons d'aventure (Chroniques de Science-fiction, fantasy et fantastique (1988-2013), Jacques Crickillon, Éditions Samsa, Bruxelles. 280 pp. 22 euros.

 

06 03 16

Au fil de la mémoire

_colmant mémoire.jpgPhilippe Colmant publie beaucoup, des poèmes, et il a raison de s'exprimer et de faire partager ses frémissements de l'âme. Il a le goût des mots et celui du temps qui passe. « De mémoire longue », ce sont les échos du passé qui résonnent comme des pas dans le couloir du présent, comme le dit justement son éditeur. Le premier texte est, d'entrée de jeu, sublime :

A cette heure du jour

La lumière coud un velours

Comme crinière aux murs

Et l'arbre enflamme sa ramure

En couronne dorée.

 

Dans de beaux reflets mordorés,

Le soleil et la mer

fondent sous un feu éphémère,

Car la nuit va descendre.

 

C'est qu'il faut ramasser les cendres

Sur la terre sans voix

Dans son déshabillé de soie

(Nuit de soie)

 

J'aime qu'il ose faire rimer « volutes » avec « last minute ».

J'aime qu'il prenne position, le poète le peut et le doit : « De cette vie, il ne restera rien : Ni corps, ni coeur, ni ombre, à peine l'âme »

J'aime qu'il ose la sensualité : « Tu es la bouche vive/ Qui mord et qui embrasse/ Les seins offerts de l'aube »

J'aime qu'il me fasse rouvrir le dictionnaire pour y trouver la définition du mot « varangue » : une pièce de charpente d'un bateau.

 

Mais je voudrais aussi souligner les photos magnifiques qui soulignent, appuient le travail des mots par l'image. C'est une autre passion de l'auteur. Les réunir multiplie notre bonheur de lecture. Et puis, il reste à savourer :

Fatigué de traquer et tuer des chimères,

J'ai défriché en moi comme un lopin d'enfance

A cultiver tout seul dans le plus grand silence.

 

 

Jacques MERCIER

 

« De mémoire longue », Philippe Colmant, poèmes, éditions Demdel, 104 pp, 12 euros.www.demdel-editions.com

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