15 03 16

Chroniques passionnantes

_crickillon.jpgUne des spécialités littéraires de notre pays est l'imaginaire. Elle se décline sous une série de formes intéressantes, comme le fantastique, la science-fiction ou le heroic fantasy. Jacques Crickillon a eu l'excellente idée de tenir entre 1988 et 2013 des chroniques à ce sujet. L'édition Samsa et l'Académie royale de langue et de littérature françaises éditent ces chroniques sous le titre de « Compagnons d'aventure ».

Arnaud de la Croix dans l'introduction resitue le propos : « Un quart de siècle au rythme d'une chronique bimestrielle dans la revue Lectures, destinée en priorité aux bibliothécaires de la Communauté française de Belgique, le romancier et poète Jacques Crickillon, dont l’œuvre a été consacrée par différents prix, parmi lesquels le prestigieux Prix Rossel en 1980, s'est attaché à recenser et critiquer les parutions nouvelles dans plusieurs domaines de la littérature dite de genre. » Plus loin : « Son jugement est sans appel. A l'aube du XXIe siècle, il indique par exemple « le caractère prophétique de la SF de haut niveau ». Et de préciser, que l'auteur stigmatise avec un singulier et salutaire franc-parler : "Ce genre méprisé par les peigne-culs de la pseudo-culture véhicule depuis plus d'un demi-siècle les seules interrogations qui comptent, celles de la morale et de la métaphysique : Qui suis-je ? Et qu'est-ce qu'un humain ? »

Jacques Crickillon dans sa préface écrit des choses magnifiques, par exemple : « Sans l'imagination, l'écrivain n'est qu'une fourmi laborieuse. »

Il nous embarque ensuite dans un incroyable état des lieux. Il met en avant ses découvertes et ses avis, nous fait découvrir et redécouvrir.

Voici le début de sa première chronique en 1988 : « Et si l'on parlait des livres dont on en parle jamais ? Cette littérature d'aventure, classée paralittérature en francophonie, comme si de raconter n'était pas le propos du roman, comme si un bon romancier devait être avant tout philosophe et moraliste ! Si Jean Ray avait écrit en anglais, il serait considéré comme un classique aux côtés de Stevenson et de Fenimore Cooper.(...) Ces derniers temps, bien des livres d'aventure m'ont séduit et j'ai la faiblesse d'aimer faire partager mes découvertes. » Le style et le ton de Crickillon sont originaux : « Lisez et relisez d'abord Le Seigneur des anneaux. Lecture lente, attentive. Ça n'est pas du surgelé, que diable ! Lecture qui réclame l'environnement de la nature sauvage... »

Quelques endroit picorés dans ce merveilleux livre de découvertes. Il parle de Sternberg : « Dans les Contes à régler, on retrouve l'humour noir, le froid ricanement, la déception cachée sous le sarcasme de celui qui, dans Les Pensées, écrivait : « Il n'est pas nécessaire de réussir pour désespérer. » ou « Il y a deux sortes de ruminants : les bovidés qui ruminent de l'herbe et les humains qui ruminent du verbe ».

Plus loin, il fustige la Francophonie qui a dédaigné des écrivains comme Lewis Carroll « rejeté jusqu'il y a peu au rayon des petites histoires pour mouflets » ou Paul Féval « utilisé comme réserve à navets cinématographiques » ou enfin l'Italien Collodi « totalement effacé par son enfant de bois Pinocchio, avec même son œuvre édulcorée par Walt Disney et qui a été totalement purgée de sa pensée anarchisante ».

En 1993, Jacques Crickillon parle du Liégeois Alain Dartevelle : « Comme il arrive le plus souvent à nos écrivains de talent, Dartevelle traite son genre littéraire d'élection avec la liberté d'invention qui fleurit, vénéneuse et pulsante, dans notre marge nordique de la francophonie ».

L'auteur nous donne à aimer ces genres marginalisés, nous les explique, nous les définit. Il évoque Thomas Owen, Jean Muno, et au passage la collection dont je fus un temps le directeur littéraire « Les Maîtres de l'Imaginaire », ce qui me vaut d'être cité dans l'index avec mes années de naissance... et de mort en 2008 (Erreur sans doute par rapport à mon départ de la RTBF cette année-là... J'en souris, car c'est une première et forcément ça arrivera... avec une autre année!).

Encore, pour conclure, ce paragraphe génial : « Notre monde est-il à ce point insupportable (comme s'exclamait Joris-Karl Huysmans quand il avait égaré ses pantoufles) que depuis ses origines l'Humanité ne cesse d'en imaginer d'autres, sur Terre ou dans un improbable ailleurs ? C’est que la mort guette, que la perfection n'est pas de ce monde. Alors, rêvons ! »

 

Jacques Mercier

 

Compagnons d'aventure (Chroniques de Science-fiction, fantasy et fantastique (1988-2013), Jacques Crickillon, Éditions Samsa, Bruxelles. 280 pp. 22 euros.

 

06 03 16

Au fil de la mémoire

_colmant mémoire.jpgPhilippe Colmant publie beaucoup, des poèmes, et il a raison de s'exprimer et de faire partager ses frémissements de l'âme. Il a le goût des mots et celui du temps qui passe. « De mémoire longue », ce sont les échos du passé qui résonnent comme des pas dans le couloir du présent, comme le dit justement son éditeur. Le premier texte est, d'entrée de jeu, sublime :

A cette heure du jour

La lumière coud un velours

Comme crinière aux murs

Et l'arbre enflamme sa ramure

En couronne dorée.

 

Dans de beaux reflets mordorés,

Le soleil et la mer

fondent sous un feu éphémère,

Car la nuit va descendre.

 

C'est qu'il faut ramasser les cendres

Sur la terre sans voix

Dans son déshabillé de soie

(Nuit de soie)

 

J'aime qu'il ose faire rimer « volutes » avec « last minute ».

J'aime qu'il prenne position, le poète le peut et le doit : « De cette vie, il ne restera rien : Ni corps, ni coeur, ni ombre, à peine l'âme »

J'aime qu'il ose la sensualité : « Tu es la bouche vive/ Qui mord et qui embrasse/ Les seins offerts de l'aube »

J'aime qu'il me fasse rouvrir le dictionnaire pour y trouver la définition du mot « varangue » : une pièce de charpente d'un bateau.

 

Mais je voudrais aussi souligner les photos magnifiques qui soulignent, appuient le travail des mots par l'image. C'est une autre passion de l'auteur. Les réunir multiplie notre bonheur de lecture. Et puis, il reste à savourer :

Fatigué de traquer et tuer des chimères,

J'ai défriché en moi comme un lopin d'enfance

A cultiver tout seul dans le plus grand silence.

 

 

Jacques MERCIER

 

« De mémoire longue », Philippe Colmant, poèmes, éditions Demdel, 104 pp, 12 euros.www.demdel-editions.com

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01 03 16

Chemins de sagesse

_sagesse lavelle.jpgNous sommes tous à la recherche des « Chemins de sagesse », de cette sagesse qui nous apaise, mais aussi nous exalte. C'est précisément le titre d'un ouvrage du philosophe Louis Lavelle, que je découvre de plus en plus.

Comment ne pas être enthousiasmé par des phrases comme celles-ci :

« Être est toujours plus que connaître »

« Nous sommes à la fois dans le temps et dans l'éternité. »

« La science est exacte, la poésie est vraie. »

« La sagesse est une ouverture de l'âme qui livre accès en elle à l'intelligence et qui devient apte, en présence de l'univers, à tout aimer et à tout comprendre. »

« J'éprouve indéfiniment en moi la présence d'une puissance qui n'a point encore été employée, d'une espérance qui n'a point encore été déçue. »

« Le plus difficile dans nos relations avec les autres êtres, c'est ce qui paraît peut-être le plus simple : c'est de reconnaître cette existence propre, qui les fait semblables à nous et pourtant différents de nous, cette présence en eux d'une indivuadilité unique et irremplaçable, d'une initiative et d'une liberté, d'une vocation qui leur appartient et que nous devons les aider à réaliser, au lieu de nous en montrer jaloux, de de l'infléchir pour la conformer à la nôtre. »

« Les hommes les plus grands et les plus forts sont tout entiers à ce qu'ils font. Les autres sont toujours préoccupés. »

« Il y a dans la vie des moments privilégiés où il semble que l'univers s'illumine. »

 

Et enfin :

« La plus grande sottise et qui nous rend toujours dupe, c'est la peur d'être dupe. »

 

Avouez qu'il est des lectures plus superficielles. Celle de Louis Lavelle, qui vécut au début du XXe siècle et dont j'espère la plus large reconnaissance, est toujours d'une beauté profonde ! Bonne lecture et bonne réflexion.

 

Jacques MERCIER

 

« Chemins de sagesse », Louis Lavelle, notes de Bernard Grasset, préface de Jean-Louis Viaillard-Baron, Edition Hermann, 146 pp. 18 euros.

28 02 16

La puissance de la joie.

_joie lenoir.jpgFrédéric Lenoir dans « La puissance de la Joie » nous donne toutes les raisons de croire au bonheur. Avec des références, comme toujours, telles celles-ci :

« Le bonheur, c'est de continuer à désirer ce qu'on possède déjà. »

(saint Augustin)

ou

« La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. »

(Henri Bergson)

ou enfin

« La joie est une puissance, cultivez-la. »

(Dalaï-lama)

J'aime aussi beaucoup les pistes de musiques qu'il nous donne, et qu'il a suivies lui-même pour se mettre dans un état de bonheur. Cela va de la Messe en ut mineur de Mozart au fabuleux Köln concert de Keith Jarrett (qui tourne en boucle dans ma voiture).

Comme souvent, je vous donne à picorer quelques courts extraits, qui vous donneront sans doute envie de lire l'ensemble de ce fort bel essai.

« La persévérance dans l'effort jusqu'à la réalisation de notre projet est presque toujours source de joie. »

« Certaines personnes ne sont bien que seules, d'autres doivent en permanence être entourées, alors que la plupart ont besoin, pour s'épanouir, d'alterner moment de solitude et de sociabilité. »

« Une fois qu'on a compris qu'il est stupide et vain de vouloir être aimé par tout le monde, on est déchargé d'un grand poids. »

« La joie de pouvoir être pleinement soi. »

« Si l'amour n'est pas fondé sur une joie active mais passive, donc liée à l'imaginaire, il se transforme tôt ou tard en tristesse. »

« Aimer une personne ne consiste pas à la posséder mais, au contraire, à la laisser respirer. »

« La jalousie, la possessivité, la peur de perdre l'autre sont des passions qui parasitent, voire détruisent la relation du couple. »

« La joie a l'étrange faculté de s'accroître quand on la donne. »

 

Et enfin, sous forme de conclusion à ce billet/reflet :

«Lorsqu'on aime une personne, cet amour, dans ce qu'il a de vrai, est éternel. »

 

Jacques MERCIER

 

« La puissance de la Joie », Frédéric Lenoir, Édition Fayard, 216 pp. 18 euros.

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22 02 16

Balavoine, le rebelle !

_balavoine.jpgTrente ans déjà depuis la disparition tragique de Daniel Balavoine. Fabien Lecoeuvre, spécialiste de la chanson française, propose un portrait court et profond de l'artiste rebelle et engagé. Daniel est le symbole des années 80. Je l'ai rencontré de nombreuses fois et ai pu à la fois mesurer sa richesse de caractère et sa fidélité en amitié. Un jour, qu'il avait promis de rejoindre mon émission radio en direct au Midem, entre 20 et 24 heures ; et qu'il se produisait à Nice. Il a tenu à prendre la voiture jusqu'à Cannes pour réaliser avec moi la dernière heure !

L'auteur nous propose aussi une interview réalisée en 1978 et restée inédite. On trouve bien sûr, bio et discographie.

Daniel Balavoine était proche de chez nous, ayant eu une amie belge, que nous connaissions bien dans le métier.

Daniel déclarait en 1985 : "Il est toujours trop tôt pour mourir" !

Jacques Mercier

"Balavoine", la véritable histoire, Fabien Lecoeuvre, Ed du Rocher, 194 pp. 17,50 euros.

18 02 16

Tout sur le Bouddhisme

_bouddha.jpgVous ne le saviez peut-être pas, mais il existe deux grandes traditions dans le bouddhisme d'aujourd'hui : palie et sanskrite. Le Dalaï-lama nous en explique les points majeurs.

Bien sûr, il s'agit surtout d'amour, de compassion, de joie et d'équanimité. Cette dernière notion est essentielle.

L'ouvrage s'est écrit avec Bhikshuni Thubeten Chödrön, une moniale bouddhiste. C'est un essai fouillé et complet qui sort à point nommé, car depuis les années 60 et 70, certaines pratiques de méditation sont devenues très populaires.

Dans sa préface, Christophe André nous explique : « On ne devrait pas écrire ou dire « le » bouddhisme : ce terme recouvre en fait des traditions et des pratiques très variées, qui font à la fois la richesse et la complexité de cette religion. Cet ouvrage en témoigne : il aborde tous les points importants du corpus des connaissances et pratiques bouddhistes, en tenant compte de ses grandes traditions historiques. Il s'agit d'un livre remarquable, d'abord parce qu'il est rédigé par cette grande figure spirituelle de notre temps, le Dalaï-lama, dont l'érudition, l'humilité et la bienveillance sont palpables tout au long de l'ouvrage. »

Le livre comporte des illustrations et des photos. Une somme magistrale.

 

Jacques MERCIER

 

« L'enseignement du Bouddha », un seul maître, de nombreux disciples, le Dalaï-lama, édition Odile Jacob, 2015, 384 pages, 24, 90 euros.

04 02 16

Nous existons...

_lavelle ontologie.jpgDans les premières pages du livre « Introduction à l'ontologie » de Louis Lavelle, on peut lire : « Ici le philosophe est le frère du poète, ils ont la même quête : tenter de restituer la vibration de la conscience alors qu'elle se sent portée par un élan créateur dont la générosité et l'innocence la ravissent et l'exaltent. »

Qu'est-ce que l'ontologie ? Une branche de la philosophie concernant l'étude de l'être, de ses modalités et de ses propriétés.

C'est un essai qui est clair, exaltant, passionnant, même s'il faut s'appliquer à sa lecture, comme pour tout livre qui n'est pas superficiel. Mais le voyage en vaut la peine, croyez-moi !

Je ne vais pas détailler ici le propos, mais vous picorer quelques phrases, qui indiquent la direction.

« Notre liberté est en effet exposée à deux tentations dans lesquelles elle tend le plus souvent à se perdre : abandonner et opter pour la passivité, ou à l'inverse faire le choix d'une activité insatiable et acharnée entièrement tournée vers la conquête du monde. »

« En confondant l'avoir et l'être, nous glissons dans la spirale de l'insatisfaction et de la démesure. »

« Les trois fonctions de la conscience : la volonté, l'intelligence et l'amour – ne travaillent pas de concert et vivent dans un déséquilibre permanent, chacune s'efforçant de se subordonner les deux autres. »

A propos de l'être :

« A l'égard de toute existence, l'être peut être défini comme un infini de possibilité auquel elle participe selon la capacité de sa nature ou le degré de sa liberté. »

A propos de la réalité :

« Il n'y a donc que l'existence qui soit engagée dans le temps : mais l'être l'est au-dessus, bien qu'il le contienne, ce que l'on exprime en disant qu'il est éternel et la réalité est au-dessous, bien qu'elle y entre comme un instant qui n'aurait lui-même ni passé ni avenir, ce que l'on peut exprimer en disant qu'elle est évanouissante. »

A propos de l'acte :

« Si l'être est acte, il porte tout entier en lui sa propre raison d'être ou sa propre suffisance, dont la perfection elle-même n'est qu'un autre nom. »

 

La grande question à laquelle tente de répondre l'ontologie, en général, est « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ».

 

Jacques MERCIER

 

« Introduction à l'ontologie », essai, Louis Lavelle, Préface de Philippe Perrot, édition Le félin 2008, 206pp, 10,90 euros

28 01 16

Le merveilleux "LUDICTIONNAIRE"

_ludictionnaire.jpgOn en n'attendait pas moins de Bruno Coppens : un merveilleux Ludictionnaire, qui propose des définitions de noms propres, de noms communs, d'expressions latines et françaises. Je qualifiais souvent sur antenne Bruno Coppens, habitué des délires verbaux, de "nouveau Raymond Devos". Je maintiens, mais il va plus loin que son maître : alors que Devos jouait autour de quelques jeux de mots pour en faire un sketch, Bruno ne cesse de penser en mots, en les triturant, en leur faisant dire plus que ce qu'ils sont, mais toujours avec un humour fou. Il fait partie, comme Geluck, de ces personnes qui font des gags qu'on aurait aimé faire, mais surtout auxquels ont s'en veut de ne pas avoir pensé avant eux ! Voici quelques exemples, au hasard :

Adulte : Adolescent ayant mis l'acné sous le paillasson.

Alzheimer : Magasin d'efface et à trappes.

Humour : Essuie-glace que l'on actionne lorsqu'on roule dans une tempête de neige. Cela ne supprime pas la tempête mais cela permet d'avancer.

Et un petit nom propre pour la route !

Obama (Barack) : Vedette de la série télé "Desperate house white", l'histoire d'un couple errant dans la Maison Blanche et suscitant les plus grands espoirs. Dans les saisons 1 et 2, Obama réussira à débarrasser la planète de ben Laden, à rafler le prix Nobel de la paix et à négocier un accord avec l'Iran. Il n'y aura hélas pas de troisième saison. Mais le couple demeure charismatique au point qu'on l'appela "le couple le plus belge de la planète, les "Barack Michelle" !

Vous pouvez retrouver Bruno sur scène et à la radio dans "Un samedi d'enfer" ou "les Cafés serrés".

Jacques MERCIER

Ludictionnaire, Bruno Coppens, Ed. racine, 160 pp. 14,95 euros.

Écrit par Jacques Mercier dans Belge, Dictionnaires, Humour, Jacques Mercier, Langues | Commentaires (0) |  Facebook | |

20 01 16

Michel Onfray ou l'intuition du monde

 

_onfray analyse.jpgIl ne m'étonne pas que Adeline Baldacchino, poétesse elle-même, auteure d'un ouvrage sur Max-Pol Fouchet, entre autres, se soit intéressée à Michel Onfray, philosophe et poète. Dans Michel Onfray ou l'intuition du monde, l'auteure explore trois aspects de l’œuvre : poétique, érotique et éthique.

Au début du livre, dans le chapitre « Genèse », Adeline Baldacchino explique qu'elle a voulu « prendre par la main les néophytes pour les « conduire jusqu'au secret des œuvres » ». Pourquoi lier philosophie et poésie ? Elle écrit : « La philosophie et la poésie, quand elles ne renoncent pas à être populaires, quand elles n'ont pas honte de s'offrir au commun des mortels, atteignent au plus haut de leur mission. »

Ou encore : « Procédant d'un même ressort initial, poètes et philosophes tentent pourtant d'accéder par des voies divergentes au même objectif : mieux vivre, qui est à la fois mieux sentir et mieux comprendre. »

Voici ce que cherche la poésie : « D'abord vivre ; pour écrire ensuite. » dit Onfray. A propos d'une forme de poésie, j'adore cette image de Michel Onfray : « Pour écrire des haïkus, il faut être dans le monde, présent au monde comme on surveille le lait sur le feu – dans l'attente du débordement. »

On sait combien Michel Onfray est particulier, tellement qu'il est devenu une cible visée de partout, ou plutôt des milieux « autorisés », comme on disait, et dans les médias surtout. Au point que l'auteur a refusé d'y passer pour la promotion de son prochain livre. Pour avoir vu quelques interviews de lui, je le comprends. L'agressivité qu'on a à son encontre n'a d'égale que la force de son propos. (Comme j'ai adoré « Cosmos », première partie de sa grande œuvre!)

« Michel Onfray est suspect, gênant parce qu'il lit trop et trop vite, écrit trop et encore plus vite. »

Mais évidemment, il s'agit de Michel Onfray, le plus grand philosophe français vivant, ô combien vivant !

« Chacun sent confusément qu'il n'est pas besoin de renoncer à la douceur pour atteindre à la puissance, à la rêverie pour se revendiquer de la rigueur, à l'imaginaire pour enquêter sur le réel. »

Onfray est un cas à part, non assimilable aux autres. L'auteure écrit : « Foncièrement différent car il tentait ce coup de force d'être à la fois un pédagogue au sens le plus classique de l'éducation populaire, un philosophe engagé dans la vie de la cité au sens le plus politique du terme et un écrivain au sens le plus littéraire et poétique du mot. »

Vous découvrirez avec volupté je pense cet essai passionnant et jubilatoire. Avec des citations superbes comme :

« Les poètes n'ont pas de pudeur à l'égard de leurs sentiments : ils les exploitent. » (Nietzsche)

« Le temps ne dure qu'en inventant. » (Gaston Bachelard)

« La poésie fait ramifier le sens du mot en l'entourant d'une atmosphère d'images. » (Bachelard)

« Les impostures de la poésie : Il s'agit de dire ce que tout le monde éprouve, mais d'une façon dont personne ne l'ait encore fait et qui en même temps parle avec éloquence au cœur de chacun. » (Roger Caillois)

Cette réflexion encore : « Écrire s'installe toujours dans l'espace d'une déchirure. » !

A mes débuts, je fus reçu par Alain Bosquet, qui serait un jour « intellocrate » à Paris. Il avait aimé mes poèmes. Un autre jour, Raymond Devos, natif de Mouscron comme moi, me fit l'apologie de Bachelard et j'achetai trois ou quatre de ses ouvrages magnifiques. C'est pourquoi cette anecdote rapportée dans le livre me touche beaucoup :

Un jour, Bachelard écrit au poète Alain Bosquet : « A vous lire, s'exaspère ma boulimie cosmique ».

Merci à Adeline Baldacchino pour cette approche superbe de ce grand philosophe. « Le propre des grandes œuvres » dit-elle « est de dégager un sentiment de générosité » ! Tellement juste.

 

Jacques MERCIER

 

« Michel Onfray (ou l'intuition du monde) », Adeline Baldacchino, Le Passeur éditeur 2016, 240 pp, 18 euros.

12 01 16

Nous aimer !

_ravaisson .jpgCette phrase du philosophe Félix Ravaisson est magnifique : « La pensée est une fleur de courte durée ». L'excellent livre « Testament philosophique » a été publié après sa mort en 1901. J'y trouve beaucoup de raisons d'espérer. Alors je partage avec vous ces instants rares.

Félix Ravaisson explique la vie en prenant comme principe créateur le battement.

« Le battement c'est élévation et abaissement, sursum et deorsum, autrement dit éveil et sommeil, vie et mort. »

J'aime aussi qu'il parle du mouvement et fait référence à Michel-Ange et à Léonard de Vinci : « Toute forme, a dit Michel-Ange, est serpentine, et le serpentement est différent selon les conformations et les instincts. Observe, dit Léonard de Vinci, le serpentement de toute chose. »

Mais sa proposition est surtout : « Aimez et la grâce vous sera donnée par surcroît. »

Voici encore deux citations :

« C'est pourquoi la poésie est chose plus philosophique et plus sérieuse que l'histoire, car l'histoire dit ce qui est, la poésie ce qui doit être. » (Aristote)

« Nous ne sommes au monde pour autre chose que pour aimer ». (Pascal)

Il est des soirs où la lecture nous réconcilie avec le monde !

 

Jacques MERCIER

 

« Testament philosophique », Félix Ravaisson, Editions Allia, 2008, 126 pp. 6,10 euros.