01 07 15

Une mystique sans Dieu ?

_bologne.jpgCet essai de Jean-Claude Bologne, membre récent de notre Académie royale de langue et de littérature françaises en Belgique, journaliste, écrivain, critique, « Une mystique sans Dieu » est magistral. Non seulement parce qu'il est truffé de références et de citations, mais parce qu'il nous remet en question avec talent. C'est toujours le but d'un bon livre !

 

Pour résumer brutalement le propos, l'auteur rappelle que « Vide l'anagramme de Dieu » ! Jean-Claude Bologne part d'une « illumination » qui ne devrait pas nécessairement être associée à la religion.

 

Depuis une quarantaine d'années, l'auteur explore l'histoire et la littérature pour retrouver les signes de l'expérience qu'il a lui-même vécue. On retrouve les illuminations religieuses, mais aussi d'autres, qu'il assimile à un « mysticisme athée ». Il examine les pistes, les possibilités. Et c'est un travail qui nous transporte.

 

Par exemple, à propos de l'ascèse et de l'écriture qui mènent à cet éblouissement : « Une écriture est un « donné », sans complément d'agent, car je ne puis croire à une force transcendante qui me dicte mes propres mots, qu'il s'agisse de Dieu, d'une muse ou de la Nature. Non pas un « donné par », mais un « donné », tout simplement, que je n'ai pas à « prendre », qui s'impose comme une évidence. Il peut s'agir de la première phrase, de ce tremplin sans lequel le livre ne pourrait pas prendre son élan. Souvent, elle m'est révélée par la marche, et épouse son rythme. C'est ma façon d'échapper au mythe de l'inspiration extérieure. »

 

Il cite Marcel Moreau : « A travers sa déraison, le possédé de verbe rend superflue toute démarche qui consisterait à confier à l'ordre idéologique ou religieux, matériel ou immatériel, son besoin d'être « sauvé ». »

 

Parmi les noms les plus souvent cités, on trouve sans surprise : Maître Eckhart : « Les hommes qui demeurent dans leur essence attachés aux choses créées resteront pour l'éternité dans cette essence, qu'on appelle l'enfer. De même, ceux qui ne laissent demeurer en eux que Dieu seul resteront dans leur essence : Dieu deviendra leur essence et le restera pour l'éternité. »

 

J'aime énormément ce paragraphe qui fait un constat de la réduction des expériences à leurs effets physiques et qui n'apporte que désenchantement...

« L'art est devenu décoratif, et la musique une manière polie d'attendre un correspondant au téléphone, ou de meubler les insupportables minutes de silence dans un ascenseur, sinon dans les toilettes d'un aéroport.

La Nature bien peignée dans les jardins publics fait ressembler les parterres à des tombes attendant la Toussaint.

L'amour a été un des tabous de la fin du Xxe siècle, cantonné aux mièvreries de la collection « Harlequin ».

L'extase religieuse elle-même se réduit à une collection d'angelots de plâtre, petits putti joufflus et fessus. Comment y ancrer encore notre espoir d'absolu ? Ce serait folie ! »

 

Jacques MERCIER

 

« Une mystique sans Dieu », Essai, Jean-Claude Bologne, Albin Michel, 328 pp. 20,90 euros.

 

 

 

11 06 15

Un sixième sens !

_6e sens.jpgL'auteur est professeur à l'université de Lyon. André Holley a déjà publié « Eloge de l'odorat » et « Le cerveau gourmand ». Ici, il nous propose avec « Le sixième sens », une enquête neurophysiologique sur un sixième sens, un sens intérieur par rapport aux cinq autres qui sont extérieurs.

Cela ajoute une palette nouvelle à notre sensibilité. Nos émotions sont-elles aussi influencées par les informations silencieuses de notre organisme ? C'est une question passionnante et dont cette étude apporte une ouverture incroyable à nos propres expériences.

« C'est une évidence », écrit l'auteur « Le cerveau est organisé pour recueillir et exploiter des signaux qui décrivent l'état du corps et les confronte aux signaux du monde du dehors pour les interpréter ».

On apprend plein de choses ! Comme ceci, que le cerveau ne consomme qu'1 petit % d'énergie pour répondre aux stimuli extérieurs comme une image, une mélodie, une senteur, une saveur.

Le livre est illustré par des croquis, des plans, des coupes. Il est enrichi de références.

La conclusion est que le cerveau montre clairement qu'il traite comme un sens à part entière une vaste catégorie de messages qui lui parviennent de l'intérieur de l'organisme.

L'ultime chapitre s'intitule « Le dernier mystère qui reste » !

 

Jacques MERCIER

 

« Le sixième sens », une enquête neurophysiologique, André Holley, Essai, Collection sciences, Edition Odile Jacob, 218 pp. 22,90 euros.

27 05 15

Un excellent thriller pour l'été !

 

_collins.jpgJeune auteur de romans fantastiques, qui s'illustra dans plusieurs domaines, dont l'audiovisuel, Christophe Corthouts publie depuis dix ans sous ce pseudonyme Christophe Collins. Il travaille entre autres avec Henri Vernes sur les aventures romanesques de Bob Morane. Il a publié deux enquêtes du Commissaire Sam Chappelle (oui, avec deux p !) et "35MM" est son premier grand thriller. Une réussite ! Tous les ingrédients y sont, avec en plus cette touche personnelle qu'on nomme "le style" !

Dans la préface, Frédéric Livyns écrit : "Vous allez lire, dévorer serait plus approprié, un thriller différent des autres. Par son style particulier, mélange de classique et de décalé, Christophe Collins vous emmène hors des sentiers battus au sein d'un récit faussement conventionnel".

Ici, moins qu'ailleurs, il est hors de question de vous révéler l'intrigue, je préfère vous donner les premières phrases du roman, l'accroche, comme on dit au Québec !

"La maison est calme. Une légère brise d'été caresse les rideaux. Les tentures, bleu foncé, sont tirées. Elles sont toujours tirées d'ailleurs. La famille n'aime pas la lumière. Le soleil. La chaleur. Sur l'appui de fenêtre, le système d'air conditionné fonctionne à plein rendement. La machinerie, vétuste, jamais entretenue, émet des bruits bizarres. Des gouttes d'eau glissent vers la moquette incrustées de saletés. Des traînées brunâtres strient le papier peint... "

Bonne lecture et bon étonnement !

Jacques MERCIER

"35 MM", thriller de Christophe Corthouts, Lune Ecarlate éditions, 304 pages, 19,99 euros. Existe en ebook.

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25 05 15

Ah ! Les incertitudes...

_dumont.jpgExcellent livre sur la fameuse transition du milieu de vie, que nous ressentons tous et toutes. Nathalie Dumont, dont c'est le premier roman, propose dans "Incertitudes" des clés pour passer ce cap, avec une histoire qui ne nous lâche pas. Ce roman, s'il n'est pas nécessairement autobiographique, suit (pour mieux s'en sortir) les remous de la propre expérience de l'auteure. Nathalie Dumont, qui fut aussi journaliste médicale avant de se reconvertir dans une agence de communication, spécialisée en santé et nutrition, possède depuis toujours l'amour des mots. Elle peut tout à loisir se servir de son expérience pour mieux nous transmettre son message.

Comme souvent, je vous propose - pour ne rien déflorer de l'histoire - les premières lignes du roman, qui vous donneront le ton, le style et l'envie, j'espère, de poursuivre.

"Bruxelles, un après-midi de septembre. Il fait étrangement beau et le soleil d'automne inonde la cité d'une clarté plutôt inhabituelle pour ne pas dire artificielle. Il est 18 heures précises et une traînée de parfum embaume la rue de la Violette en plein cœur de la ville européenne. Elle ponctue l'allure d'une femme altière et décidée qui traverse avec habileté cette rue pavée."

Jacques MERCIER

"Incertitudes", roman, Nathalie Dumont, Editions Lamiroy. 300 pp. 25 euros.

 

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20 05 15

La chambre sourde

_chambre sourde.jpg

Le roman de Patrick Parmentier "La chambre sourde" nous touche par le sujet, bien entendu (Elisa, atteinte d'un cancer, rédige ses mémoires pour que ses enfants les découvrent plus tard), mais aussi par le style rapide et ironique. C'est une manière très intéressante de traiter ce sujet et qui évite tout ce qu'une telle situation peut révéler de dramatique. Comme il est dit : "On ne peut pas tout régenter !".

Patrick Parmentier est un créatif passionné, écrivain, communicateur et musicien. Autant dire qu'il connaît les êtres humains et peut les appréhender en toute sensibilité. Je salue la reprise de cette maison d'édition légendaire, aux destinées desquelles André-Marcel Adamek présidait jusqu'à sa disparition précoce en 2011.

Un seul court extrait vous donnera le désir de vous plonger dans "La chambre sourde" : "Comme nos chambres occupent la moitié des pièces du rez-de-chaussée, je dispose d'une autonomie relative. Y compris pour sortir. A sept heures du matin, la lumière solaire automnale m'offre son énergie colorée. Un geai tente ses premiers gargouillis, je n'arrive pas à le repérer. Une certitude idiote, incohérente mais tenace, m'envahit l'esprit. Si je ne le localise pas, je vais mourir sur place et dans l'instant

- Enfilez-moi ce plaid. Vous allez prendre froid.

L'intervention de Manon attire l'attention du geai. Cette fois, son chant est clair et exaspéré. Dans un battement d'ailes colérique, il s'envole. Je ne mourrai pas ce jour."

Jacques MERCIER

"La chambre sourde", roman de Patrick Parmentier. Editions Memory, Tenneville. 190 pages. 17 euros. Couverture C : Benjamin Lesage.

 

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18 05 15

L'heure de la Renarde

_renarde.jpgIsabelle Grenez rêve depuis toujours d'écrire. Aujourd'hui, cette Bruxelloise sort son premier roman "L'heure de la renarde".

Le décor est une ville de province, où se situe une moutarderie, une propriété où des renards ont élu domicile. C'est d'ailleurs Fabienne Bister qui signe la préface.

On assiste ici à un retour, un retour à la terre et à ses origines, un rendez-vous mère-fille... Un seul court extrait pour vous donner le ton et le style d'Isabelle : "Je retrouvais la maison, enfin, comme on pose son pied dans l'empreinte qu'on a laissée sur la terre molle lors de son précédent passage, comme on revient dans un refuge dont la cheminée crépite encore, comme on revit le goût sucré des fraises des bois qui fondent dans la bouche".

Un roman à découvrir pour l'été !

Jacques MERCIER

"L'heure de la renarde", roman d'Isabelle Grenez, Editions Jacques Flament, 240 pp. 15 euros. Photo de couverture C: Florence Baecke.

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14 05 15

Des mots croisés intelligents...

 

_mots croisés .jpgDans cette collections géniale "Le goût des mots", dirigée par Philippe Delerm, on propose pour cet été de faire des mots-croisés, quasi à l'ancienne ! Sur du papier... mais un papier spécial où vous pourrez gommer vos hésitations. J'adore cette idée qu'à l'époque du numérique, on ait envie de continuer à chercher des mots dans des cases blanches, glissées entre les noires, comme les touches du clavier d'un vieux piano. Il s'agit de la deuxième édition de 80 grilles (avec leurs solutions) tirées du journal "Le Monde" et qui sont créées par le cruciverbiste Philippe Dupuis, maître en la matière (et dans ce journal depuis 1997).

"Pal mal de culture, et davantage encore de malice sont requis, mais pas de quoi enquiquiner les autres, si ce n'est pour feindre d'échapper à la jubilation solitaire en interrogeant de temps à autre l'entourage. Sans succès le plus souvent" écrit Delerm.

Je vous laisse méditer sur la première définition du premier mot horizontal du premier mots-croisés du petit livre : "Rentre dedans" en 12 lettres...

Bon amusement !


Jacques MERCIER

"Les mots croisés du Journal le Monde", Grilles de Philippe Dupuis. 112 pages. 5,99 euros.

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07 05 15

Un très grand livre ! Cosmos...

 

_cosmos.jpgVoici un très grand livre ! Un de ceux qui peuvent bouleverser notre façon de penser, changer notre existence. A nouveau, je ne veux pas trop vous en dire, sinon qu'on peut comprendre à la fois que Michel Onfray est le philosophe, penseur, français le plus lu et aussi celui qui est le plus mal accueilli par les « pouvoirs » en place, dans tous les domaines...

J'espère que ces quelques mots appelleront votre curiosité...

Voici quelques phrases, choisies parmi les pages de notes que j'ai écrites en parcourant « Cosmos ».

 

« Nous nous détachons de plus en plus du réel pour nous contenter de jouir des images que nous nous faisons de lui. »

 

 

« Un rapport sain, apaisé, joyeux, courtois avec soi, les autres et le monde. Voilà vers quoi devrait tendre toute culture. »

 

Proverbe manouche : « Tout ce qui n'est pas donné est perdu. »

 

« Lentes, les émissions de télévision en direct étaient majoritaires au début de ce média ; trépidantes, elles sont devenues minoritaires, voire inexistantes. »

 

« La raison permettait la réflexion et s'adressait à l'intelligence de l'auditeur ou du spectateur ; la passion n'autorise que l'affect binaire, aimer ou détester, adorer ou haïr, kiffer ou niquer en vocabulaire postmoderne – le tout dans un faux temps, virtuel, devenu vrai, réel. »

 

« La confusion des temps empêche de partir à la recherche du temps perdu et de jouir du temps retrouvé, elle interdit qu'on connaisse la douceur de la nostalgie et la violence du désir des choses à venir. »

 

Spinoza : « Les hommes se croient libres parce qu'ils ignorent les causes qui les déterminent. »

 

« Le sexe, le sang, la mort : aucun animal n'y échappe ; les humains non plus, bien évidemment, eux encore moins que d'autres, même si certains d'entre eux montrent qu'ils le peuvent en indexant plus leur vie sur Eros que sur Thanatos – la tâche de toute philosophie digne de ce nom. »

 

« Les religions du Livre n'aiment et ne célèbrent que ce qui n'aime pas la vie.

 

Pour Celse : les animaux manifestent de l'intelligence ; ils construisent et bâtissent des cités comme les hommes ; ils témoignent de compassion envers leurs semblables ; ils s'avèrent prévoyants et sont donc capables de se projeter dans le futur ; ils enterrent leurs morts ; ils communiquent et disposent d'un langage qui leur permet d'échanger des informations sans se tromper ; ils disposent d'un savoir médicinal assimilable à de la magie ; ils prévoient l'avenir ; ils passent des contrats et honorent leurs serments ; ils se montrent doués de pitié filiale.

 

Le païen Celse n'avait pas mis de livres entre le monde et lui, il le voyait tel qu'en lui-même l'éternité ne l'a pas changé.

 

 

« Le nez dans les livres, les hommes ont cessé de le lever vers les étoiles. L'invention du livre éloigne le monde. La bibliothèque détourne du cosmos. »

 

« On découvrira que les intuitions atomistes d'il y a 25 siècles se trouvent globalement corroborées par les récentes découvertes scientifiques en la matière – alors que, depuis 2000 ans, la science n'a jamais confirmé une seule hypothèse chrétienne et les a même toutes invalidées – la géologie déclasse la thèse chrétienne de l'âge du monde, l'astronomie celle du géocentrisme, la psychologie celle du libre arbitre, le naturalisme darwinien celle de l'origine divine de l'hommes, l'astrophysique celle de l'origine créationniste du monde, etc. »

 

 

« Jésus, n'ayant jamais existé historiquement mais ayant été fabriqué par des juifs qui pensaient que le Messie annoncé était venu et qu'il était tellement vrai que ce qui fut prédit dans les textes s'est réalisé dans l'histoire, a généré une façon d'être, de penser, de peindre, de sculpter.

 

Le corps chrétien s'est construit sur cette fiction devenue réalité par la volonté des constructeurs de la mythologie chrétienne. »

 

« Constantin convertit l'Empire à la secte chrétienne en fabriquant du même coup la civilisation européenne. Les artistes furent les acteurs majeurs de cette scène historique, spirituelle, religieuse, idéologique.

 

Arcimboldo paraît être le premier à échapper à l'art chrétien. On ne trouve rien, dans sa trentaine de toiles connues, qui rappelle de près ou de loin le christianisme. »

 

« Le sublime surgit dans la résolution d'une tension entre l'individu et le cosmos. »

 

Michel Onfray dit qu'il s'agit ici de son « premier livre » (après 80 autres), je dirais qu'il est le plus important. Il s'agit d'une philosophie personnelle de la nature. Une sagesse humaine en harmonie avec le monde, tel est le propos.

 

Jacques MERCIER

 

« Cosmos », « Une ontologie matérialiste », Michel Onfray, Ed Flammarion 2015, 568 pp. 22,90 euros.

 

04 05 15

Le dernier Mystère de Sollers !

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Pour définir ce dernier ouvrage de Philippe Sollers « L'école du mystère », il suffit de vous détailler les titres de toutes ses parties (des chapitres?) : Messe, Fanny, Jazz ( « Le Saint-Esprit souffle où il veut, à travers tous les instruments et toutes les syllabes »), école, obscénité, dieux, exclusion, feu, tombeau, Manon, Marilyn, sport, duras, fumée, tippi, singuliers, appels, Odette, nervure, société, critiques, sans-souci, muse, prière.

C'est un foisonnement intelligent et passionnant. Il n'est pas étonnant que l'écriture soir au centre des réflexions : « Presque personne ne semble se douter que l'écriture, comme l'amour, la musique, les échecs, les mathématiques, est un sport de haut niveau. »

Pas surprenant non plus de retrouver ses auteurs favoris : « Lisez attentivement cette phrase, et, même, apprenez-la par cœur : « Ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petite sonnette. » (la porte du jardin de Combray, dans Proust « à la recherche du temps perdu »)

Mais je recopie quelques phrases du « chapitre » « Nervure » pour vous donner l'envie de découvrir, à votre manière personnelle, avec vos propres références, le tout ! : « La « nervure » consiste à savoir se déplacer à travers les cinq sens. Le mouvement d'abord : se faufiler, se glisser, s'éclipser, devenir invisible (en se montrant parfois à l'excès), faire volte-face, tourner casaque, déserter, mentir. Marcher souvent pieds nus dans le noir, écouter les murs, les parquets, les tapis, les dallages. Choisir des angles de vue selon les couleurs, toucher du bois, discerner les odeurs, saisir des parfums de femmes dans le cou ou derrière les oreilles. Éprouver en profondeur la toile, le coton, la soie, les feuilles, les galets, le velours. Écouter, du plus près possible, la main gauche d'un grand pianiste. Entrer dans le noir nocturne des arbres, pour mieux voir leur vert des matins d'été : Être assis négligemment au bord de la fosse qu'on a fait creuser pour vous enterrer, et, là, surprise dans le film, allumer une cigarette. Être somnambule très tôt, noter ses rêves, s'endormir n'importe où en trois minutes, être sourd quand il faut, mais rester attentif au moindre changement d'accent dans les mots. Être familier de toutes les fenêtres et de toutes les portes. Garder son enfance au bout des doigts, surtout, mystère de la foi. »

Jacques MERCIER

« L'école du mystère », Philippe Sollers. Gallimard 2015. 158 pp. 17,50 euros.

 

 

 

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24 04 15

La liberté, c'est la poésie !

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Le mot « liberté » est un mot sacré qui n'est jamais si bien utilisé que par les poètes. Philippe Colmant est un poète. On trouve dans ce recueil deux des plus belles définitions de cet état, de cette vocation, de ce vice impuni : « Les poètes sont des nomades / Dans les sables mouvants / Du temps qui fuit sans cesse », mais aussi « Poètes, / Va-nu-pieds qui marchez / Sur les tessons de verre/ De vos cœurs éclatés » !

 

>Les poèmes sont souvent de facture classique, parfois ce sont de courts textes inspirés qui s'évadent de ce cadre. Et cela donne des instants de jubilation : « Aimer l'arbre / Lui parler »...

 

Les poèmes sont aussi des jeux autour des mots, des rapprochements de sens, de syllabes, de racines. Car c'est bien la poésie qui s'occupe le mieux de la langue française, du langage, de la recherche profonde du sens : « La nuit tombe sur ces tombeaux » ou « Et je ris de me voir / Si gai en ce mouroir » ou « Le fruit vert de nos pêchers de jeunesse » ou cette magnifique trouvaille « Le phare tourne de l’œil » ou enfin « Trop de censure / Trop de sang sur / Les murs ». Remarquables mouvements des mots qui remuent nos âmes.

 

Notons, au passage, que si le surréaliste Yves Bossut compara le poète Philippe Colmant à un violoniste « qui effleure le sens des mots, les caresse, les organise », on en retrouve ici un écho : « En posant l'arc-en-ciel / Sur les cordes de pluie / Du violon des jours ».

 

De temps à autre le poète se fait chair et parle de « toucher les seins nus de l'indicible » ou évoque « votre corps aux courbes devinées ». Mais l'essentiel est consacré aux barbelés qui entourent et blessent la liberté : les génocides, les camps, la diaspora des peuples, les fusillés, « les hurlements du souvenir ». Le poète est alors terriblement humain et solidaire. Il met ses armes au service pacifique de la mémoire. Et tous les grands thèmes, le temps qui passe et la solitude, par exemple, apparaissent alors dans les écrits : « Le temps est barbelé et déchire les chairs ». Nous savons que pour un arbre soit majestueux et superbe, il faut soigner ses racines autant que ses branches.

 

Du premier au dernier poème, nous vibrons avec l'auteur, je dirais « naturellement ». Tout est déjà dit dans le premier texte : « A la dérive » , car on y trouve avec ce langage unique qu'est la poésie – qui montre, suggère, explicite, bien mieux que de longs essais – notre situation d'être humain, ici, sur cette terre.

 

Mais tout n'est pas encore dit avec le dernier texte « Vouloir », car il faut « rebâtir des ruines un palais / Pour vivre comme un roi et non plus un valet. » Par la fenêtre ouverte, c'est un nouveau paysage qui s'ouvre sous nos yeux. Le livre nous a changés, nous sommes différents, c'est l'alchimie de la belle poésie de Philippe Colmant !

 

Jacques MERCIER

"Chants barbelés", Philippe Colmant. 2015. 70 pp. Philippe.colmant@gmail.com

 

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