14 12 11
Jumeau du Roy
Premier volet, d'une saga consacrée à Versailles, "Le Palais de toutes les promesses", le roman de Jean-Michel Riou pose la pierre du gigantesque chantier et du destin énigmatique, tragique, de Toussaint Delaforge, jumeau de naissance de Louis XIV, né, comme lui, le 5 juillet 1638.
La destinée royale et celle de Toussaint, issu d'un cloaque, et d'une mère aussitôt morte - étouffée - seront évoquées en parallèle, pour converger, animées d'une même passion sur le chantier du futur palais.
Pris sous l'aile de l'architecte Louis Le Vau, Toussaint s'annexe au célèbre trio Le Brun - Le Nôtre - Le Vau , maîtres incontestés des lieux. Mais il lui faut aussi chercher son père - inconnu au bataillon - et le secret bien caché de ses origines obscures. Il le fera avec une cruauté amère, assez inattendue pour un héros de roman. ...
Deviendra-t-il ce "Roi noir de Versailles" qui nous donne rendez-vous, début 2012, pour le deuxième tome de la saga?
Soucieux de marquer le départ entre fiction et réalité historique, Jean-Michel Riou dote son ouvrage d'une notice qui remet les pendules à l'heure de l'Histoire.
Apolline Elter
Un jour, je serai Roi- Versailles, le Palais de toutes les promesses(I), Jean-Michel Riou, roman historique, Flammarion, novembre 2011, 622 pp, 23 €
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24 11 11
Uchronique, vous avez dit..
Qui n'a rêvé de refaire le cours de l'Histoire?
Stéphane de Lobkowicz le réalise qui nous propose un roman "uchronique", ressuscitant la Reine Astrid de l'accident automobile de Küssnacht, tandis que son royal époux décède sur le coup.
Une inversion des rôles qui change le cours des événements et d'une Histoire belge que l'auteur imagine avec une fougue jubilatoire : attendant la majorité de Baudouin, âgé de 4 ans à l'époque, la Reine Elisabeth accepte d'assurer la régence du Royaume. La guerre 40-45 la propulse Commandant en Chef de l'Armée, rôle qu'elle assume avec autorité et courage. Exilée en Espagne et à Londres, la famille royale aura la grande joie de s'adjoindre les services d'une gouvernante, hors pair, une certaine Lilian Baels....
Dotée d'une connaissance aiguë de cette période de l'Histoire, Stéphane de Lobkowicz s'offre le plaisir visible de la réorganiser. Les lecteurs un peu perdus - dont je suis - pourront remettre leurs pendules à l'heure des faits avérés en découvrant l'annexe rédigée par Charles de Trazegnies, en fin d'ouvrage , " Les faits tels qu'ils se sont réellement produits et succédés dans le temps."
Dès lors, autant savourer en toute sérénité , le mauvais quart d'heure que la Reine Elisabeth fait passer à Hitler, l'invectivant en son dialecte bavarois natal, le lapin que le Prince Charles pose à l'Occupant (allemand) et le cri (du coeur) d'un certain Jules Lahaut....
Apolline Elter
La reine Astrid n'est pas morte à Küssnacht, Stéphane de Lobkowicz, roman historique (uchronique), Editions de l'Arbre, novembre 2011, 332 pp, 18,9 €
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16 11 11
Un magnifique et émouvant témoignage !
C'est le premier livre de Nadia Salmi et il est magnifique ! C'est un roman, car on romance toujours un peu, les souvenirs se déforment, on ne se souvient pas de tout, mais c'est avant tout un récit poignant et qui nous bouscule avec un talent rare. La mission de Nadia Salmi, qui se découvre (comme dit le bandeau) parmi les 400.000 Français, petite-fille d'un soldat allemand, est de crier son amour, sa compréhension à sa mère ! Après avoir lu en avant-première le manuscrit, je ne peux que vous retranscrire des extraits de la lettre que j'ai envoyée à Nadia Salmi, croisée au hasard d'une interview (elle travaille pour le moment à la télévision à Lille, mais vit à Bruxelles).
Écrit par Jacques Mercier dans Documents, récits, essais, Jacques Mercier, Littérature générale, Récits, Romans | Commentaires (1) |
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15 10 11
Mais si, Mais si...
" Le vieil homme qui buvait avec nous ce soir-là ne faisait pas partie de ma troupe. Il n'avait pas non plus l'allure des touristes habituels de mon concurrent. Cheveux et barbe en broussaille, la peau très pâle, un peu moite, il ressemblait à une saucisse de Francfort dont la date de péremption était largement dépassée".
Le ton est donné.
Pas facile pour le Messie (mais si, c'est lui) d'atterrir en notre troisième millénaire, embryonnaire. Vieillard barbu, affublé d'un âne, il débarque là où on ne l'attend pas.De toutes façons, on ne l'attend guère et plutôt que d'affronter une opposition musclée, il ne rencontre qu'indifférence feutrée.
Dix nouvelles, couronnées d'un retour à Jérusalem, offrent au vieil homme tant d'étapes à travers le monde - Buenos Aires, Bonn, Bruxelles, Odessa, Venise, l'Andalousie ...- à la rencontre de son prochain et de son quotidien.
Loufoque, burlesque et comique se confrontent que sous-tend une reflexion sur notre société contemporaine: sommes-nous prêts à recevoir le message que le Messie entend nous délivrer?
AE
Messie malgré tout, Alain Berenboom, recueil de nouvelles, Editions Genèse, sept.2011, 144 pp, 17 €
Billet de faveur
AE: Alain Berenboom, "votre" messie, vieux et barbu, symbolise-t-il la (ré)conciliation de la religion juive et catholique? Les catholiques n’attendent pas plutôt le retour d’un homme, jeune - certes barbu - âgé de 33 ans?
Alain Berenboom: mon personnage est le messie tel que je l’imagine depuis mon enfance, à travers les histoires que me racontaient à ce sujet mon père et la lecture de l’ancien testament.
Dans mon esprit, mon propos est plus fantaisiste que religieux. Je ne crois pas (ou alors c’était inconscient) avoir envisagé ces histoires comme portant un message religieux et en tout cas il n’y est pas question dans mon esprit de la religion catholique (le messie à deux ou trois reprises s’étonne d’ailleurs de l’existence de Jésus qu’il ne connait pas apparemment ! )
AE: L'indifférence - l'apathie même - que rencontre le Messie, est-elle plus grand fléau de notre société contemporaine?
Alain Berenboom:Non, c’est plutôt le manque de fantaisie. J’aimais bien ce slogan de 1968 : "L’imagination au pouvoir."
L’indifférence est le résultat d’un manque de volonté de réfléchir, de se cultiver, d’imaginer, pour relancer la civilisation
AE: En quoi consiste votre madeleine de Proust?
Alain Berenboom:Le souvenir de ma maman et de mon papa
Écrit par Apolline Elter dans Littérature générale, Nouvelles, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |
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29 09 11
Une entreprise titanesque
À l’occasion du centenaire de Georges Simenon (1903-1989), Les Éditions Omnibus à Paris ont décidé de rééditer l’intégrale de son œuvre, une entreprise qui, on en conviendra, ne manquait ni d’ambition ni d’envergure.
Le premier volume de Tout Simenon a donc paru en janvier 2003 et le tome 27 en février 2004, pour un total de 25 664 pages ! [1]
Chacune des couvertures de cette compilation monumentale a été réalisée à partir d'une photographie prise dans les années 1930 par le père du Commissaire Maigret, à l’époque où, journaliste autant qu’écrivain, il a parcouru la France, l'Europe, l'Afrique, fait le tour du monde (en 1935) et envoyé des reportages à différents journaux, et ses clichés ont capté des regards, des visages, des situations et des atmosphères que l'on retrouvera dans nombre de ses romans.
En tant que Belge, nous ne pouvons qu’applaudir devant un tel prodige éditorial !
Bernard DELCORD
Tout Simenon, Paris, Éditions Omnibus, janvier 2003-février 2004, 27 tomes. en noir et blanc au format 13,2 x 19,8 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, environ 23 € chacun (prix France)
Pour vous, nous avons recopié les titres repris dans cette édition fleuve
des œuvres complètes du Balzac belge :
Tome 1 :
La fenêtre des Rouet
La fuite de Monsieur Monde
Trois chambres à Manhattan
Au bout du rouleau
La pipe de Maigret
Maigret se fâche
Maigret à New York
Lettre à mon juge
Le destin des Malou
Tome 2 :
Maigret et l'inspecteur Malgracieux
Le témoignage de l'enfant de chœur
Le client le plus obstiné du monde
On ne tue pas les pauvres types
Le passager clandestin
La Jument Perdue
Maigret et son mort
Pedigree
Tome 3 :
Les vacances de Maigret
La neige était sale
Le fond de la bouteille
La première enquête de Maigret
Les fantômes du chapelier
Mon ami Maigret
Les quatre jours du pauvre homme
Maigret chez le coroner
Tome 4 :
Un nouveau dans la ville
Maigret et la vieille dame
L'amie de Madame Maigret
L'enterrement de Monsieur Bouvet
Maigret et les petits cochons sans queue
Les volets verts
Tante Jeanne
Les Mémoires de Maigret
Tome 5 :
Le temps d'Anaïs
Un Noël de Maigret
Sept petites croix dans un carnet
Le petit restaurant des Ternes
Maigret au Picratt's
Maigret en meublé
Une vie comme neuve
Maigret et la Grande Perche
Marie qui louche
Maigret, Lognon et les gangsters
Tome 6 :
La mort de Belle
Le revolver de Maigret
Les frères Rico
Maigret et l'homme du banc
Antoine et Julie
Maigret a peur
L'escalier de fer
Feux rouges
Tome 7 :
Maigret se trompe
Crime impuni
Maigret à l'école
Maigret et la jeune morte
L'horloger d'Everton
Maigret chez le ministre
Les témoins
Le Grand Bob
Tome 8 :
Maigret et le corps sans tête
La boule noire
Maigret tend un piège
Les complices
En cas de malheur
Un échec de Maigret
Le petit homme d'Arkhangelsk
Maigret s'amuse
Tome 9 :
Le fils
Le nègre
Maigret voyage
Strip-tease
Les scrupules de Maigret
Le président
Le passage de la ligne
Dimanche
Tome 10 :
Maigret et les témoins récalcitrants
Une confidence de Maigret
La vieille
Le veuf
Maigret aux assises
L'ours en peluche
Maigret et les vieillards
Betty
Tome 11 :
Le train
Maigret et le voleur paresseux
La porte
Les autres
Maigret et les braves gens
Maigret et le client du samedi
Maigret et le clochard
Les anneaux de Bicêtre
Tome 12 :
La colère de Maigret
La rue aux trois poussins
La chambre bleue
L'homme au petit chien
Maigret et le fantôme
Maigret se défend
Le petit saint
Le train de Venise
Tome 13 :
La patience de Maigret
Le confessionnal
La mort d'Auguste Maigret et l'affaire Nahour
Le chat
Le voleur de Maigret
Le déménagement
Maigret à Vichy
Tome 14 :
La prison
Maigret hésite
La main
L'ami d'enfance de Maigret
Il y a encore des noisetiers
Novembre
Maigret et le tueur
Maigret et le marchand de vin
Tome 15 :
Le riche homme
La folle de Maigret
La disparition d'Odile
Maigret et l'homme tout seul
La cage de verre
Maigret et l'indicateur
Les innocents
Maigret et Monsieur Charles
Tome 16 :
Monsieur Gallet, décédé
Le pendu de Saint-Pholien
Le charretier de La Providence
Le chien jaune
Pietr le Letton
La nuit du carrefour
Un crime en Hollande
Au Rendez-vous des Terre-Neuvas
La tête d'un homme
Le Relais d'Alsace
Tome 17 :
La danseuse du Gai-Moulin
La guinguette à deux sous
L'ombre chinoise
L'affaire Saint-Fiacre
Chez les Flamands
Le fou de Bergerac
Le port des brumes
Le passager du Polarlys
Liberty Bar
Les 13 coupables
Tome 18 :
Les 13 énigmes
La folle d'Itteville
Les 13 mystères
Les fiançailles de Monsieur Hire
Le coup de lune
La maison du canal
L'écluse n° 1
L'Âne Rouge
Les gens d'en face
Le haut mal
L'homme de Londres
Maigret : Nouvelles introuvables
Tome 19 :
Le locataire
Les suicidés
Les Pitard
Les clients d'Avrenos
Quartier nègre
L'évadé
Long cours
Les demoiselles de Concarneau
45° à l'ombre
Tome 20 :
Le testament Donadieu
L'assassin
Le blanc à lunettes
Faubourg
Ceux de la soif
Chemin sans issue
Les sept minutes
Les rescapés du Télémaque
La mauvaise étoile
Tome 21 :
Les trois crimes de mes amis
Le suspect
Les sœurs Lacroix
Touriste de bananes
Monsieur La Souris
La Marie du port
L'homme qui regardait passer les trains
Le Cheval Blanc
Le Coup-de-Vague
Chez Krull
Tome 22 :
Le bourgmestre de Furnes
Malempin
Les inconnus dans la maison
Cour d'assises
Bergelon
L'outlaw
Il pleut, bergère...
Le voyageur de la Toussaint
La maison des sept jeunes filles
Nouvelles introuvables 1936-1941
Tome 23 :
Oncle Charles s'est enfermé
La veuve Couderc
Cécile est morte
Les caves du Majestic
La maison du juge
Le fils Cardinaud
La vérité sur Bébé Donge
Le Petit Docteur
Tome 24 :
Les dossiers de l'Agence O
Signé Picpus
L'inspecteur Cadavre
Félicie est là
Nouvelles exotiques
Les mystères du Grand-Saint-Georges
Le rapport du gendarme
Les nouvelles enquêtes de Maigret (1)
Tome 25 :
Les nouvelles enquêtes de Maigret (2)
L'improbable Monsieur Owen
Ceux du Grand Café
Menaces de mort
L'aîné des Ferchaux
Les noces de Poitiers
Le cercle des Mahé
Le clan des Ostendais
Le bilan Malétras
Le bateau d'Émile
Tome 26 :
Je me souviens...
Quand j'étais vieux
Lettre à ma mère
Mes dictées : Un homme comme un autre
Des traces de pas
Les petits hommes
Vent du nord, vent du sud
Un banc au soleil
De la cave au grenier
À l'abri de notre arbre
Tant que je suis vivant
Vacances obligatoires
La main dans la main
Au-delà de ma porte-fenêtre
Je suis resté un enfant de chœur
Tome 27 :
Mes dictées :
À quoi bon jurer
Point virgule
Le Prix d'un homme
On dit que j'ai soixante-quinze ans
Quand vient le froid
[1] Et il ne s’agit que des livres parus sous son patronyme. Il faudrait encore y ajouter les innombrables textes de commande qu’il signa des pseudonymes d’Aramis, Bobette, Christian Brulls, Georges Caraman, J.-K. Charles, Germain d’Antibes, Jacques Dersonne, Georges d'Isly, La Déshabilleuse, Luc Dorsan, Jean Dorsage, Jean Dossage, Jean du Perry, Gemis, Gom Gut, Kim, Georges-Martin Georges, Georges Martin-Georges, Georges-Martin-Georges, George Martin-George, Miquette, Misti, Pan, Maurice Pertuis, Plick et Plock, Poum et Zette, Sandor, Jean Sandor, G. Sim, Georges Sim, Georges Simm, Le Vieux Suiveur, Gaston Vialis, Gaston Viallis, G. Vialio, G. Violis G. Legros Jaques…
Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (1) |
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22 09 11
Convers(at)ion
Imaginez l'(amène) conversation qu'ont pu mener Bonaparte, alors premier Consul et Jean-Jacques Régis de Cambacérès, son deuxième Consul, une soirée de l'hiver 1803-1804, tandis que se profile, dans le chef du premier, la perpective de l'Empire.
Ou plutôt, n'imaginez pas, Jean d'Ormesson l'a fait pour vous et avec quel brio. ...
"Napoléon perce sous Bonaparte" : Le Consul avoue à son fidèle allié, son ambition pour la France - qu'il estime avoir sauvé de la ruine- et pour lui-même:
" Bonaparte:
Il ne restait plus rien debout après vingt ans de médiocrité et dix ans de désordre. Je voulais faire de grandes choses, et qui durent. Je rêvais d'une chevalerie républicaine pour récompenser le mérite méprisé par nos rois, traîné dans le sang par les jacobins: j'ai créé la légion d'honneur. Je réclamais un recueil de lois digne de Moïse, de Solon, de Justinien: j'ai imposé le Code civil, rédigé, grâce à vous, dans un style capable de faire pâlir d'envie les poètes et les romanciers..."
" Je veux rétablir une monarchie qui soit républicaine. Et ma République à moi est romaine, militaire, guerrière, conquérante. Mon modèle n'est pas Versailles, mon modèle est Rome. Et mon modèle n'est pas les Bourbons, mon modèle est César"
S'il a librement inventé les complaisantes répliques de Cambacérès, l'Académicien attribue au Premier Consul des phrases et pensées réellement formulées, puisées dans les archives de l'époque. Voilà qui rend la démarche intéressante et promeut le lecteur, spectateur d'un moment-clef de l'histoire de France.
"Napoléon n'est le fils que de ses propres oeuvres. Il s'engendre lui-même. Il est un mythe vivant, une légende qui se crée, un dieu en train de surgir. Il est cette chose si rare à la source de toute grandeur dans la politique, dans l'art, dans la littérature, dans la science: une ambition au moment même où elle se change en histoire, un rêve sur le point de devenir réalité."
Apolline Elter
La Conversation, Jean d'Ormesson, dialogue (théâtral), Editions Héloïse d'Ormesson, septembre 2011, 122 pp, 15 €
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20 09 11
Un hommage aux héros de la littérature

On écrit parce qu'il manque un livre. Parce qu'on croit qu'il manque un livre. Ca, je ne le savais pas quand j'ai commencé à écrire. La notion de "livre qui manque" est indispensable pour se mettre à écrire. Car si on ne croit pas que quelqu'un doit écrire ce livre qui n'existe pas, à quoi bon l'écrire? "
Incarcéré en 1972 par le régime militaire uruguayen, le jeune Carlos Liscano restera treize années en prison, avant de s'exiler en Suède et de revenir, en 1996, en sa patrie d'origine. Il a alors 47 ans et s'établit en Uruguay.
" En 1981, cela faisait neuf ans que j'étais en prison. Je n'avais jamais rien écrit. Un jour, j'ai décidé d'écrire un roman. J'ai passé six mois à écrire à la main, en petits caractères, patiemment et lentement, un roman. Comme il était interdit d'écrire, je cachais mes papiers là où je le pouvais.(...) Lorsque j'ai terminé ce roman, je me suis aperçu qu'écrire m'aidait à vivre."
A l'aube de ses soixante ans, l'écrivain compte désormais une vingtaine d'ouvrages à son actif. L'occasion de se pencher sur le rôle de l'écriture - de la lecture corollaire - et sa fonction existentielle. Une démarche qu'il insère dans le journal de sa vie en Uruguay - truffé de précisions météorologiques pluvieuses - et qu'il ponctue de souvenirs arrachés à son enfance, son passé de prisonnier et d'exilé. Conjointement, il associe le lecteur à l'élaboration du deuxième volet de l'ouvrage, Vie du corbeau blanc, sorte de roman picaresque dans lequel l'écrivain, métamorphosé en corbeau rend hommage à de grandes figures de la Littérature: Eugénie Grandet, Tarzan, Ulysse, lady Alice, Esméralda...
" J'ai eu tous les Grandet, le père, la fille, l'oncle et le neveu. Je me suis lié d'amitié avec la tragique Eugénie Grandet."
Le Lecteur inconstant suivi de Vie du Corbeau blanc, Carlos Liscano, trad. de l'espagnol par Martine Breuer et Jean-Marie Saint Lu, Belfond étranger, septembre 2011, 372 pp, 21 €
Écrit par Apolline Elter dans Littérature générale, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |
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11 09 11
Un "murmure " qui fait parler de lui...
Plonger dans le XIIe siècle et le quotidien d'une recluse, la jeune Esclarmonde, qui paie d'un enfermementà vie le prix de sa liberté intérieure, peut sembler, à première vue, incongru. C'est compter sans l'enchantement d'une très belle plume, celle de Carole Martinez et d'une puissance narrative, féérique.
Promise à Lothaire de Montfaucon, la jeune châtelaine du Domaine des Murmures commet l'affront irréparable de ne pas s'engager à ses côtés, le jour de son mariage. Offerte au Christ dans une quête mystique de liberté paradoxale, elle fait construire une chapelle aux Murmures, dotée d'une cellule où elle sera emmurée à jamais. La communication avec le monde se limitera à une fenestrelle grillagée de barreaux. Violée, le jour de sa mort au monde, elle accouchera d'un petit Elzéar, plus de neuf mois après; il n'en faut pas plus pour que la légende de sa virginité naisse de concert et se propage: les pèlerins accourent de toutes contrées, en quête de sa bénédiction. Du reste, le taux de mortalité diminue de façon spectaculaire à l’entour des Murmures.
" J'étais posée comme une borne à la croisée des mondes."
Oscillant entre la sainteté, la pureté mystique et... l'hérésie, la vie de la jeune maman est remplie de la présence de Dieu, des pèlerins et de son nourrisson, tandis que son père, à jamais éprouvé par un démon intérieur, s'en va aux Croisades.
"Je ne pensais pas accomplir de vrais miracles, mais je ne pouvais nier la démission de la mort. Car les gens du pays ne mourraient toujours pas. Nul n'expirait sur les terres des Murmures et, à l'exception de quelques étrangers, on n'y avait plus enterré personne depuis ma réclusion. Et voilà ce que je ne m'expliquais pas."
Un Moyen Age rendu étonnamment vivant, par l'élégance d'un style contemporain et la distillation fine de quelques tournures d'époque. Envoûté par la magie de la narration, le lecteur se sent aspiré dans le récit, ses péripéties, enveloppé chaudement dans le froid cocon d'une robe de pierre.
Apolline Elter
Du domaine des Murmures, Carole Martinez, roman, Gallimard, août 2011, 202 pp, 16,9 €
Billet de ferveur
AE : Carole Martinez, le roman d’Esclarmonde, résonne comme celui de la liberté ultime : refuser le destin tracé par sa famille pour vivre le choix de l’emmurement à vie et de la mort au monde. Le « phénomène » des emmurées était-il fréquent au Moyen Age ?
Carole Martinez :Il était courant. Les villes avaient toutes leurs recluses et les habitants leur lançaient du pain pour les remercier de leurs prières. Les emmurées volontaires venaient de toutes les classes sociales et la taille de leur cellule était variable, certaines pouvaient communiquer avec l’extérieur, d’autres pas. A Rome, on dénombrait plus de 200 recluses au début du XIV ème siècle. La dernière recluse romaine est d’ailleurs morte, il y a une vingtaine d’années après quarante ans de réclusion.
AE : Esclarmonde n’est pas une sainte : elle vit ses doutes, ses passages à vide, avec sincérité. C’est ce qui nous la rend étonnamment proche malgré son choix de vie et l’époque qu’elle incarne. Mais tout de même, ce n’était pas un pari gagné que de nous entraîner dans une expérience à ce point mystique. Comment l’argument s’est-il imposé à vous ?
Carole Martinez : J'ai cherché dans la grande Histoire des femmes des figures qui pourraient m'inspirer. J'aime les portraits de femmes et j'en voulais six pour représenter les différentes voies d'émancipation ou même de pouvoir que les femmes s’étaient frayées au fil du temps. La voie mystique a été l'une de ces voies, certaines béguines, certaines recluses ont réussi à acquérir une forme de puissance. Puis le marteau de l'hérésie et, plus tard, celui des sorcières se sont abattus reléguant le sacré féminin du côté de l'obscur et du mal.
Certes, Esclarmonde s’imagine qu’elle vivra loin du monde dans un tête à tête avec le divin, mais ce qu’elle découvre dans sa cellule, c’est son corps, sa chair, ses sens. Elle ne gagne pas la solitude, mais recueille les confidences de tous ces pèlerins qui viennent jusqu’à sa fenestrelle et, loin de se retrancher de son siècle, elle s’y plonge et en devient le témoin privilégié. Tout s’inverse. La jeune « morte » est infiniment vivante. Voilà ce que je voulais travailler : la beauté du monde à hauteur d’homme (ou de femme).
J'avais envie de me tenir en équilibre sur une petite surface, d'éliminer l’insignifiant pour pénétrer au plus profond d’un être, pour ressentir la moindre brise. Esclarmonde contemple le monde, elle ne s’en détache pas, elle se laisse progressivement absorber par l’ici-bas. Elle s’éloigne de la sainte pour se rapprocher de la fée. Il y a un monde entre les deux. C’est cette distance là qui m’intéresse.
« Ses repas ravivaient en moi une palette de goûts dont la réclusion grise m’avait sevrée »
AE : Un magnifique passage décrit les repas qu’Esclarmonde donne à son bambin et la résurgence d’une sorte de madeleine de Proust. De quel ordre est la vôtre ?
Carole Martinez : Les mantécaos et le créponne. La merveilleuse cuisine de ma grand-mère.
Ndlr : le roman de Carole Martinez est en lice (première liste) pour l'attribution des prix Goncourt et Renaudot. Notamment. ...Un "murmure" qui devrait faire parler de lui
Écrit par Apolline Elter dans Littérature générale, Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (0) |
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03 09 11
Un brillant bémol
« Le début des vacances résonne dans la gare et dans ma tête. J’attends que l’on vienne me chercher, mon sac à mes pieds. Le préau de l’arrivée brûle sous un soleil impassible. »
D’emblée, le ton est donné, le décor, campé : le lecteur est propulsé au sein de la famille de Mathilde, la narratrice, et du château que son grand-père gère, en indivision avec ses quatre belles-sœurs : « J’ai couru ici. La maison de mon arrière grand-père rassemble quatre générations et fait le plein la semaine du 15 août. »
Observatrice lucide et bienveillante de ce microcosme familial, aux mœurs joyeuses, élégantes et convenues, la narratrice esquisse une délicieuse galerie de portraits et de conversations croisées, traçant, d’un style maîtrisé, gracieusement imagé, des fresques d’atmosphère et peintures d’ambiance savoureuses.
Un bémol s’immisce , insidieux, dans la partition familiale : mu d’un élan de générosité inconsidérée, Paul, le grand-père, a proposé à Rosana, la bonne, l’accès à la piscine…..
« Rosana et mes grands-tantes s’accordent ce mépris patiné de longues années de cohabitation froide et d’intérêts réciproques."
La faute de goût ?
Un premier roman court et brillant, qui résonne comme un coup de maître.
Apolline Elter
La faute de goût, Caroline Lunoir, roman, Actes Sud – Un endroit où aller, août 2011, 114 pp, 16 €
Billet de faveur
AE : Caroline Lunoir, ce premier roman, qui fleure bon la France et une certaine société « vieille France », vous l’avez écrit, tandis que vous résidiez à Boston. Était-ce par nostalgie du pays ? Mue par la lucidité que procurent les séjours à l’étranger ?
Caroline Lunoir : Je ne me suis effectivement jamais sentie aussi française qu'aux Etats-Unis, comme cela arrive souvent. Frappée par les inégalités de la société américaine, écrire "La faute de goût" a été ma façon de réfléchir, en écho, à celles de la société française et, en particulier, à la permanence des statuts qui me semblent la structurer.
AE : Certains vous comparent (déjà.. !) à Anna Gavalda. Sans doute pour l’ironie tendre, amusée, bienveillante, qui teinte vos portraits. Comment ressentez-vous cette comparaison ?
Caroline Lunoir : Je suis confuse de devoir avouer que je n'ai jamais lu de roman d'Anna Gavalda, même si la couverture de ses livres est familière à tout usager du métro... Il ne me reste donc plus qu'à courir acheter "Ensemble, c'est tout"!
AE : votre madeleine de Proust est –elle enfouie au fond d’une vieille demeure familiale ?
Caroline Lunoir: C'est vrai que l'on emporte avec soi les lieux qui incarnent une permanence dans notre vie ou recèlent les moments qui nous ont façonnés. Ma madeleine réside cependant moins dans des murs que dans une sensation: celle de la confiance sereine, presqu'alanguie, qui libère la parole lors de longues conversations au creux d'un après-midi ou d'une veillée.
Écrit par Apolline Elter dans Littérature générale, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |
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30 08 11
Florilège de..souvenirs

« Il ne fallait pas forcément courir après des idées, s’acharner sur des brouillons, c’était au roman de faire les premiers pas. Il fallait être dans de bonnes conditions pour le recevoir quand il frapperait à la porte de l’imagination. Les mots avançaient vers moi avec la grâce de leur invisibilité. »
Les fans de David Foenkinos ne seront pas déçus qui retrouveront leur écrivain-fétiche au rendez-vous de la rentrée et de lui-même.
Excellant dans la veine de l’attachante (auto)-dérision, d’un quotidien plutôt terne et d’un loufoque irrésistible, le narrateur propose un florilège de …souvenirs, mus par le départ de sa grand-mère pour une maison de retraite- il lui est très dévoué - une idylle naissante et une vocation embryonnaire pour le métier d'écrivain.
Soixante-huit chapitres s’enchaînent comme les mailles d’un récit ininterrompu- exeunt les sauts de pages - conclu chacun de l’évocation d’un souvenir attaché au narrateur ou à un surprenant protagoniste : Lazare, Claude Lelouch, Aloïs Alzheimer, Vincent Van Gogh..
Une fresque émouvante, déconcertante et drôle de la complicité qui peut unir des générations éloignées.
Apolline Elter
Les souvenirs, David Foenkinos, roman, Gallimard, août 2011, 266 pp, 18,5 €
Écrit par Apolline Elter dans Littérature générale, Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (1) |
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