30 09 09

L'homme qui valait 35 milliards

ANCIONTu sais, Octavio, j'ai une théorie là-dessus: si tu vois pleurer un bébé, il faut changer ses couches; si tu vois pleurer une femme, il faut changer son amant et si tu vois pleurer un homme ...(...) il faut changer monde.
Et c'est précisément ce que va tenter de faire Richard, en kidnappant Lakshimi Mittal, cinquième fortune mondiale, patron d'Arcelor Mittal...
Il fallait une bonne dose de culot, d'imagination et de cynisme pour imaginer le scénario artistico-farfelu du rapt de l'industriel. De ce côté, on peut faire confiance à Nicolas Ancion, revenu par la magie de l'écriture, au coeur de son Liège natal et du destin de la classe ouvrière.
Au milieu de ces hommes dont l'auteur examine le quotidien se trace le destin de Nafisa dont la vie pourrait bien virer au conte de fées...
Un voyage dans un monde masculin - plutôt macho - qui mêle le surréalisme à des scenarii hyper-réalistes.
L'Indien a du mal à en croire ses yeux. On lui fait subir les pires supplices, on l'humilie, on le traite comme un moins que rien puis, soudain, une jeune fille vient à sa rencontre pour l'aider alors qu'il a volé le vélo de son père, il y a quelques heures à peine.
Une morale?
Le chagrin d'Octavio ne sera pas vain si le geste de son ami permet à Lakshimi Mittal de changer sa vision du monde.
Apolline Elter

 L'Homme qui valait 35 milliards, Nicolas Ancion, roman, Ed. Luc Pire, août 2009, 288 pp, 18 €.

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30 09 09

Sepharade confidential

sepharadesUn roman fort. Un roman envoûtant.
A travers le portrait d'Esther Vital et de ses identités multiples,  juive sépharade, française, alsacienne, marocaine, ... Eliette Abécassis plonge le lecteur dans une quête des origines, conscientes et ignorées, et trace leur impact sur la destinée.
Tantôt soumise, tantôt révoltée, affranchie,... à l'histoire de sa famille et la relation fusionnelle, désintégrante qui l'unit à sa mère, Esther parviendra-t-elle à trouver l'apaisement et s'unir à Charles Toledano?
Et s'il préférait en rire, c'était parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire. Parce que c'était tragique. Il en riait parce qu'il était un désespéré du monde perdu des sépharades.
Incarnée dans une héroïne,  dont l'auteur nous dresse un portrait tout en contrastes et contradictions internes, c'est la mémoire de la culture et donc de l'identité sépharade  - judaïsme d'inspiration ibérique - qui est l'enjeu du roman. Un roman qu'Eliette Abécassis a mis dix ans à élaborer, glanant un maximum de témoignages, consignant ainsi la mémoire d'une culture orale qui remonte au temps de l'Inquisition.
Construit sur le mode d'une saga familiale opposant deux familles à l'heure du mariage, le récit se dote aussi d'une intrigue liée à la résolution de leurs secrets. Une subtile introspection psychologique, une captivante comparaison des cultures sépharade et ashkénaze enrichissent une thématique complexe, ample et dense, à la fois.
Eliette Abécassis signe là un ouvrage majeur.
Apolline Elter

Sépharade, Eliette Abécassis, roman, Albin Michel, août 2009, 458 pp, 22 €

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28 09 09

Coco... rico !

Aragon avant ElsaOn pense habituellement, et ce n’est pas faux, que le poète et romancier Louis Aragon (1897-1982) fut un des piliers du parti communiste français, confiné dans l’orthodoxie par son épouse russe et soviétique Elsa Triolet pour les beaux yeux de qui il vendit son âme au diable Staline. C’est toutefois un peu court, comme le démontre le brillant essai de Pierre Daix intitulé Aragon avant Elsa publié récemment à Paris, aux Éditions Tallandier. Rassemblant quatre études mêlant biographie et relecture, l’auteur, qui collabora avec Aragon au sein des Lettres françaises de 1948 à 1972 et qui est l’un des meilleurs spécialistes des œuvres du père de La Diane française, fait d’abord le point sur le cheminement difficile du jeune Louis vers le communisme, via le surréalisme (version Breton et Eluard) et via les femmes (qui s’appelaient Élisabeth, Denise, Simone, Clotilde, Nancy…). Il s’attaque ensuite aux relations complexes entretenues par Aragon avec la peinture et les peintres, Picasso, Miró, Buffet, Fougeron et, surtout, Matisse, pour livrer quelques conclusions parfois bien loin des conventions établies autour du cacique du PCF, quoique pas toujours à l’avantage de ce dernier. Pierre Daix parvient même à semer le doute en se penchant ensuite sur les rapports entre Louis Aragon et Paul Nizan et en fournissant une relecture pas piquée des hannetons de la fin du roman Les Communistes consacré par le poète de L’affiche rouge et d’Il n’y a pas d’amour heureux à la Résistance coco durant le dernier conflit mondial. Car notre homme eut ses flottements, ses démêlés équivoques (avec Pierre Drieu la Rochelle, son alter ego de droite, par exemple) et ses doutes tardifs (pendant la guerre, un peu, et en 1966, énormément, quand il prit la défense de Siniavski et de Daniel, embastillés à Moscou « pour le contenu d’un roman ou d’un conte »). Ce qui lui vaut d’ailleurs aujourd’hui bien des louanges dans le microcosme de l’intelligentsia parisienne et assimilée car, c’est bien connu, au pays des aveugles les borgnes sont rois…
Bernard DELCORD

Aragon avant Elsa par Pierre Daix, Paris, Éditions Tallandier, collection « Texto » dirigée par Jean-Claude Zylberstein, 2008, 288 pp. au format 12 x 18 cm sous couverture souple en quadrichromie, 8 €

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27 09 09

« Ah ! Ça ira ! Ça ira ! »

La Révolution française pour les NulsLa Révolution française aujourd’hui, c’est la Marseillaise entonnée au Stade de France, la fête nationale du 14 juillet, le drapeau bleu, blanc, rouge exhibé aux grandes occasions, lebonnet phrygien sur les timbres-poste et tous ces symboles républicains fruits de la passion révolutionnaire qui, 220 ans après son déclenchement officiel, continue à alimenter le particularisme français... Le professeur suisse Alain-Jacques Czouz-Tornare, éminent spécialiste de ce pan de l’histoire du XVIIIe siècle, lui consacre chez First à Paris un ouvrage très plaisamment didactique intitulé La Révolution française pour les Nuls dans lequel il propose une vision globale très accessible de la Révolution française (la fin de l’Ancien Régime, le soulèvement de Paris, la marche vers la guerre, la naissance de la République, le régime de la Terreur, le coup de Thermidor et l’héritage de la Révolution). Les grandeurs et misères de cette page d'histoire y sont perçues à travers les hommes et les femmes qui en furent les acteurs ou les victimes, de Marie-Antoinette à Madame de Staël, de La Fayette à Talleyrand en passant par Necker, Robespierre, Danton, Condorcet, Dumouriez ou Bonaparte, avec, comme toujours dans cette collection « pour les Nuls », une bonne dose d'humour et d'espièglerie !
Bernard DELCORD

La Révolution française pour les Nuls par Alain-Jacques Czouz-Tornare, Paris, Éditions First, juin 2009, XXIV-420 pp. en noir et blanc au format 23 x 20 cm sous couverture souple en quadrichromie, 22,90 €

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26 09 09

Trois récits haletants

Romans mystérieux (Gaston Leroux)On doit aussi à l’auteur du Mystère de la chambre jaune et du Parfum de la dame en noir, le brillant créateur des personnages de Rouletabille et de Chéri-Bibi, Gaston Leroux (1868-1927), quelques œuvres où l’investigation policière flirte avec l’étrange et le fantastique autant qu’avec la fantaisie et la créativité débridée. Les Éditions Omnibus à Paris en ont apporté récemment la preuve en publiant, sous le titre Romans mystérieux, un recueil passionnant qui regroupe Le fantôme de l’opéra (1910, qui connut neuf adaptations au cinéma, dont une de Brian de Palma en 1974 et qui inspira quatorze comédies musicales, la plupart en anglais ou en allemand, dont celle, fameuse, d’Andrew Lloyd Webber en 1986), Le roi Mystère (1908, adapté pour la télévision par Marcel Jullian en 1991) et Le secret de la boîte à thé (posthume, paru en 1990 sous le titre de Pouloulou), trois romans inquiétants et époustouflants dans lesquels les aventures échevelées le disputent aux suspenses haletants à la Hitchcock et aux rebondissements rocambolesques à la Ponson du Terrail. Drames, crimes, vengeances et mystère sont au programme de cette compilation passionnante qui, de bout en bout, tient le lecteur en haleine !
Bernard DELCORD

Romans mystérieux par Gaston Leroux, Paris, Éditions Omnibus, octobre 2008, 1116 pp. en noir et blanc au format 13,3 cm x 19,8 cm sous couverture souple à rabats et en quadrichromie, 28 €

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22 09 09

Récits de bourlingue

Venise, Naples, Bordeaux, Anvers (Cendrars)Du poète et romancier helvético-français Blaise Cendrars (1887-1961), bourlingueur s’il en fut, les Éditions André Versaille à Bruxelles ressortent ces jours-ci, présenté par Raphaël Sorin dans la sympathique et passionnante collection
« À s’offrir en partage » (au sein de laquelle un auteur ou un critique contemporain donne à lire un texte classique), sous le titre Venise Naples Bordeaux Anvers, le récit d’un périple effectué au tournant du XXe siècle et publié en 1948, au cours duquel l’auteur des Pâques à New York, de la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, de L’Or, de Moravagine et de L’homme foudroyé rencontre la vraie vie, celle qui palpite dans les cœurs, gronde au fond des cerveaux et gargouille dans les tripes des hommes et des femmes des ports de mer, ceux-là même qui ouvrent sur l’infini. Des profondeurs de la lagune aux antres des bordels, tout un monde s’y affaire à travers les âges, se perd, se retrouve, sombre ou ressuscite… Jamais plus je ne verrai Anvers autrement !
Bernard DELCORD

Venise Naples Bordeaux Anvers par Blaise Cendrars, proposé par Raphaël Sorin, Bruxelles, André Versaille éditeur, collection « À s’offrir en partage », 2009, 98 pp. en noir et blanc au format 10,5 x 15 cm sous couverture souple en quadrichromie, 5 €

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20 09 09

Sur le volcan mauritien

GRODON-GENTILQuand Alain Gordon-Gentil raconte l'histoire d'une jeune riche héritière sauvagement assassinée, un crime crapuleux qui suscite les passions religieuses et communautaires sur l'île Maurice, on se doute que la réalité n'est pas très éloignée de sa fiction. Devina, la nounou de la victime (la belle et rebelle Rébecca Martin-Régnaud) enquête malgré elle sur le meurtre de sa maîtresse. Elle va se retrouver entre le marteau des défenseurs du coupable d'origine indienne (trop rapidement désigné) et l'enclume de la famille française de Rébecca.

  Alain GORDON-GENTIL - Brice Depasse 1
  Alain GORDON-GENTIL - Brice Depasse 2

alaingordongentil Devina, Alain Gordon-Gentil, Julliard, août 2009, 162p., 17€00.

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20 09 09

Le retour de la Belle & la Bête

DELICATESSEDélicatesse suprême de Markus, anti-héros façon Woody Allen, que d’afficher un physique plutôt désagréable, une existence plutôt terne et une telle absence de séduction qu’il n’effarouchera pas Nathalie, ravissante et inconsolable veuve. Délicatesse extrême de la faire renaître à la vie sans entacher l’image de son conjoint.
...et Markus entra. C'était un collègue originaire d'Uppsala, une ville suédoise qui n'intéresse pas grand monde. Même les habitants d'Uppsala sont gênés: le nom de leur ville sonne presque comme une excuse.
Après leur dernier échange, il était parti lentement. Sans faire de bruit. Aussi discret qu'un point virgule dans un roman de huit cents pages.

Et le lecteur de retrouver avec liesse David Foenkinos, pour ce huitième roman qui allie un langage imagé à un humour décalé, proprement irrésistibles.
 Il ouvrit enfin la porte de son appartement, et trouva son salon bien trop petit par rapport à son envie de vivre. 
 Apolline Elter

La Délicatesse, David Foenkinos,  Gallimard, sept. 2009, 202 pp, 16 €

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19 09 09

La double vie d’Anna Song ... la double mort aussi

minh tran huyInspiré du scandale lié à la gloire posthume usurpée de Joyce Hatto, pianiste britannique décédée en 2006, l'Annagate de Minh Tran Huy revêt une telle crédibilité que le lecteur lui-même est pris dans les mailles du doute et de l'imposture.
Récit de l'imposture. Et d'une quête de l'impossible identité.
Enfant prodige, Anna Song se voit privée des doubles racines de son identité. Une remise en cause des ses origines - un voyage au Vietnam lui révèle qu'elle en est étrangère - et une paralysie de la main ont raison, provisoirement semble-t-il, de sa vocation vitale. Résolu à transformer sa vie en mythe, le narrateur mènera le lecteur dans un récit tissé de passion et de rebondissements, entrecoupés d'articles de presse, révélant peu à peu l'ampleur du scandale.
Un récit qui pose la question fondamentale de la place de la vérité dans l'art:..j'ai créé le mythe d'Anna Song, donné corps à mon rêve et nourri celui de beaucoup d'autres. N'est-ce pas précisément ce qu'on demande à un artiste, qui doit nous entrouvrir les portes d'un monde où la banalité fleurit en vision, où la laideur se sublime en beauté, où les désillusions de l'existence se dorent au soleil de l'art et se muent en brumes légères comme un fil de soie? Alors la réalité ne se fausse pas en mensonge: elle s'accomplit dans l'espace, étrange et merveilleux, de la fable. C'est en ce sens qu'Anna Song est et a toujours été vraie.
A méditer.
Apolline Elter

La double vie d'Anna Song, Minh Tran Huy, roman, Actes Sud, août 2009, 192 pp, 18 €
 

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19 09 09

Un vociférateur de première !

Léon Bloy en verveLe critique et écrivain belge Hubert Juin (1926-1987) était un fin connaisseur de la littérature française du XIXe siècle (celle de Jules Barbey d’Aurevilly et de Charles Nodier, entre autres) mais aussi du XXe (il fut un des premiers vulgarisateurs, aux Éditions Présence Africaine en 1956, de l’œuvre d’Aimé Césaire et il fit notamment paraître des ouvrages consacrés à Charles Van Lerberghe, Alexandre Pouchkine, Joë Bousquet et Louis Aragon). Il a rassemblé en 1972, pour le compte des Éditions Horay à Paris qui ont eu l’excellente idée de la ressortir récemment, une anthologie de mots, propos et aphorismes d’un autre de ses auteurs de prédilection, à qui l’on doit La femme pauvre et Les contes désobligeants. Cela donne un stupéfiant Léon Bloy en verve, compilation rageuse et hargneuse, toute précélinienne, dans laquelle les bombes fusent comme à Verdun l’année du décès de l’auteur (il était né en juillet 1846 et défunta en novembre 1917) et dont la lecture suscite l’irritation souvent, le rire parfois et la réflexion (presque) toujours. Ainsi, quand notre homme, catholique réactionnaire et écrivain crève-la-faim s’écrie : « Le suffrage universel, c’est l’élection du père de famille par les enfants », « On se met à table comme des chiens et on se met au lit comme des cochons » ou « Les prêtres ne font presque jamais usage de leur pouvoir d’exorcistes, parce qu’ils manquent de foi et, qu’au fond, ils ont peur de désobliger le Diable », ne fait-il pas autant mouche que chi(al)er dans les chaumières de toutes obédiences ? Quant à ses cibles, elles se trouvent régulièrement ratatinées sous le tir de ses marmites, à l’instar du poète amphigourique Catulle Mendès (« Il est tellement complet comme byzantin qu’il pourrait à lui seul représenter toute une décadence ») ou de Rosny aîné, l’auteur de La guerre du feu (« L’esprit de Rosny ressemble à une lampe fumeuse dans un cabinet d’aisances trop étroit »). Pour le plus grand plaisir du lecteur, il faut bien le confesser…
Bernard DELCORD

Léon Bloy en verve, présentation et choix par Hubert Juin, Paris, Éditions Horay, mars 2009, 125 pp. en noir et blanc au format 10,5 x 18 cm sous couverture souple en quadrichromie, 7,50 €

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