16 08 09

La Bible de l'histoire coloniale

Wesseling 2Membre éminent de l’Académie royale néerlandaise, de l’Académie royale belge des sciences d’outre-mer et de l’Academia Europaea, l’historien hollandais Henri Wesseling (né en 1937), qui enseigna à l’université de Leyde, fut aussi chercheur auprès de Henri Brunschwig à l’École Pratique des Hautes Études à Paris ainsi qu’à l’Institute for Advanced Study de Princeton. C’est un immense spécialiste de l’histoire des XIXe et XXe siècles, dont les éditions Gallimard viennent de publier, dans la collection Folio et traduit du néerlandais, un remarquable essai intitulé Les empires coloniaux européens 1815-1919, vaste étude comparative des systèmes et des pratiques colonialistes de la France, de la Grande-Bretagne, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Espagne, du Portugal, de l’Allemagne, de l’Italie et de la Russie. Constatant que les évaluations coloniales et postcoloniales s’opposent mais que c’est moins la différence entre la position du colonisateur et du colonisé qui détermine la façon de considérer le passé que les changements subis par l’esprit du temps, l’auteur met en lumière le fossé actuel entre la foi inébranlable de jadis dans la vocation de l’Occident et dans les bienfaits du colonialisme pour les peuples soumis, et le sentiment de culpabilité des hommes d’aujourd’hui devant les bénéfices, parfois exorbitants, de l’exploitation des colonies. Pour y voir plus clair, il a procédé à une approche synoptique d’envergure qui, en mettant au jour les ressemblances et les différences, permet de mieux comprendre l’unité du phénomène colonial à travers le monde et d’alimenter le débat avec autant de sagesse que d’objectivité.
Bernard DELCORD

Les empires coloniaux européens 1815-1919 par Henri Wesseling, traduit du néerlandais par Patrick Grilli Paris, Éditions Gallimard, 2009, collection « Folio Histoire », 560 pp. en noir et blanc au format 18 x 11 cm, 9,10 €

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16 08 09

Un écrivain maudit

HamsunPrix Nobel de littérature 1920, le Norvégien Knut Hamsun (1859-1952), qui fut d’abord marin pêcheur à Terre-Neuve puis agriculteur aux États-Unis, a produit dans sa jeunesse et dans son âge mûr une œuvre puissante admirée d’écrivains aussi divers qu’Ernest Hemingway, Henry Miller, Franz Kafka, André Gide, Maxime Gorki, Thomas Mann, Bertolt Brecht, John Galsworthy, Herbert George Wells ou Isaac Bashevis Singer, et dans sa vieillesse – entre 1940 et 1945 – des articles de presse pronazis qui lui valurent ensuite l’opprobre général, dans son pays comme sur la scène littéraire internationale. Or, si son aveuglement des dernières années, fortement inspiré par son exécration de la Grande-Bretagne (il ne fut jamais raciste ni antisémite) est bien évidemment condamnable, il n’en va pas de même de son œuvre romanesque produite in tempore non suspecto, au sein de laquelle il a créé la forme archétypale du héros vagabond, sorte d’aristocrate de l’errance, dans La Faim (1890), Mystères (1892), Pan (1894), Sous l'étoile d'automne (1906), Un vagabond joue en sourdine (1910), La dernière joie (1912), Vagabonds (1927), August le marin (1930), La vie continue (1933), également tourné vers les valeurs paysannes et nordiques dans Benoni (1908), Rosa (1908), L’Éveil de la glèbe (1918), Femmes à la fontaine (1920). Autant de textes inspirés, magnifiques odes à la nature animées du goût du voyage, de la compagnie des femmes et de la fidélité au rêve, d’une telle modernité qu’elle inspire encore, et bien souvent à leur insu, l’esprit « routard » de tant de nos contemporains.
Les Éditions Pardès à Grez-sur-Loing ont fait paraître, sous la plume du jeune essayiste de droite Michel d’Urance et sous le titre Hamsun Qui suis-je ?, une courte mais intéressante biographie de notre homme, dont nous ne saurions trop recommander la lecture aux esprits libres, d’autant qu’il s’agit de la seule, accessible, en langue française.
Bernard DELCORD

Hamsun Qui suis-je ? par Michel d’Urance, Grez-sur-Loing, Éditions Pardès, 128 pp.
en noir et blanc au format 14 x 21 cm, 12 €

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14 08 09

Public announcement

Après Nous sommes tous des playmobiles, vous pourrez découvrir le nouveau roman de Nicolas Ancion, L'HOMME QUI VALAIT 35 MILLIARDS, en librairie le 27 août prochain.

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13 08 09

La gadjé

FERNEYUne lecture majeure. Frappée de grâce et d'éternité. Ils étaient des Gitans français qui n'avaient pas quitté le sol de ce pays depuis quatre cents ans.
Autour de la vieille Angéline et de ses cinq fils gravitent brus et bambins. Ils mènent une existence d'une précarité absolue: Oui, la vitalité était enfermée en eux. Partout ils trouvaient leurs marques. Le ravitaillement sans argent, l'eau potable qu'il fallait chercher à la pompe, les sources occasionnelles de revenu, les tournées des hommes dans la banlieue, tout cela eût semblé à d'autres une existence impossible et tout cela assurait un rythme à leur vie.(...) Une femme pourtant venait chaque semaine. Elle connaissait les Gitans depuis près d'une année sans avoir vaincu leur sauvagerie. C'était la responsable d'une bibliothèque. Elles pensait que les livres sont nécessaires comme le gîte et le couvert. Elle s'appelait Esther Duvaux.
Ainsi se tisse une relation entre les gitans et la gadjé, rythmée par les lectures hebdomadaires qui réunissent les enfants du camp. Une relation qui prend un tour vital, empreinte d'écoute, d'échange et de respect.
Alice Ferney nous avait séduite par L'élégance des veuves (cliquez sur la couverture ci-contre), elle nous ravit par ce bijou d'écriture, au rythme apaisant, enveloppant et un don inné pour magnifier ce que la vie a de sordide sans jamais verser dans la mièvrerie ou les considérations à l'emporte-pièce.
Une lecture majeure. Je vous le certifie.
Apolline Elter

Grâce et dénuement, Alice Ferney, Actes Sud 1997, Babel, 300p,, 8€50

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12 08 09

Boris Vian forever

Boris Vian Si j'étais pohéteuIngénieur de l’École Centrale, trompettiste de talent, poète surprenant, romancier prolixe, traducteur éclairé, parolier disert, chanteur décalé, critique de jazz intransigeant, dramaturge déroutant, producteur de disque inspiré, conférencier loufoque, acteur ténébreux... Boris Vian, qui ne vécut que durant trente-neuf ans (de 1920 à 1959), a eu au moins dix vies bien remplies !
Cet écrivain particulièrement créatif et original (pensons à sur le mode poétique, J’irai cracher sur vos tombes sur le mode provocateur, Vercoquin et le plancton sur celui de la dérision et L’arrache-cœur sur celui du désespoir) a aussi composé 500 chansons dont l’illustrissime Déserteur (1954-55) qui fit enrager la société française bien-pensante d’alors et mua pour toujours son auteur en icône de toutes les jeunesses révoltées.
Boris Vian a popularisé et adapté le rock ’n roll en France avec des titres comme Rock ’n roll mops interprété par Henri Salvador (pour qui il écrivit aussi l’increvable Faut rigoler) et par Henri Cording alias Michel Legrand, ou comme Rock à la niche que son auteur interpréta semble-t-il lui-même en 1957 sous le pseudonyme quelque peu humide de Peb Roc, après avoir rallié en 1952 le Collège de Pataphysique fondé par Raymond Queneau quatre ans auparavant.
Saluons les Éditions Gallimard qui ont fait paraître dans la belle collection « Découvertes » un remarquable Boris Vian « Si j’étais pohéteu » (par Marc Lapprand et François Roulmann) consacré à cette météorite talentueuse qui a rejoint les étoiles voici 50 ans. Qu’il y rigole en paix !
Bernard DELCORD

Boris Vian « Si j’étais pohéteu »
par Marc Lapprand et François Roulmann, Paris, Gallimard, avril 2009, collection « Découvertes, 128 pp. en quadrichromie au format
17,8 x 12 cm, 12,90 €

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04 08 09

La musique des mots (25) : Longtemps

ERIK ORSENNAUn must pour votre été, un classique du roman d'amour (torride) et de culture par un des plus célèbres Prix Goncourt et académiciens : Erik Orsenna.
On a déjà tout écrit sur ce grand livre, alors écoutez-nous. Et puis si vous voulez écouter Erik Orsenna, cliquez sur la couverture. Vous le retrouverez dans notre dernier entretien à propos de son voyage autour du monde à la rencontre de l'eau.

  La musique des mots - Erik Orsenna & George Benson

BENSONLongtemps, Erik Orsenna, Livre de Poche, 1999, 412p., 6€50.

Give me the night, George Benson, Warner, 1980, 10€99.

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24 07 09

Une histoire belge

Le roman du Big BangSous-titré La plus importante découverte scientifique de tous les temps, l’essai de Simon Singh (un docteur en physique nucléaire de Cambridge, d’origine indienne, par ailleurs auteur chez Hachette du fameux Dernier théorème de Fermat et d’une ébouriffante Histoire des codes secrets) intitulé Le roman du Big Bang paru chez Jean-Claude Lattès relate l’histoire et les conséquences des travaux d’un physicien belge, Mgr Georges Lemaître (1894-1966). Ce prêtre catholique carolorégien, élève du grand physicien Arthur Eddington à Cambridge et auteur, après un passage par Harvard, d’une thèse de doctorat fameuse défendue à Boston au Massachusetts Institute of Technology, développa avec succès la théorie d’un univers en expansion, dite du « Big Bang », aujourd’hui universellement acceptée. Simon Singh se penche sur les prémices de cette conception nouvelle, sur les travaux des prédécesseurs de Lemaître (qui enseigna à Louvain et fut aussi un des inventeurs du cyclotron) comme Hubble, Friedmann ou Sitter et sur ses rapports avec la théorie de la relativité due à un autre de ses maîtres à penser, Albert Einstein. Passionnant de bout en bout et d’une lecture parfaitement accessible dans son approche vulgarisatrice, cet ouvrage se doit de figurer dans la bibliothèque (et dans la tête) de qui veut se pencher sur la question des origines de l’univers, sans se laisser obscurcir l’esprit par des a priori religieux, mais sans pour autant rejeter nécessairement l’idée de Dieu. Un livre qui rend (très) intelligent…
Bernard DELCORD

Le roman du Big Bang par Simon Singh, Paris, Éditions JC Lattès, 2005, 505 pp., 24,50 €, réédité au format de poche chez Hachette Littérature en 2007 dans la collection « Pluriel ».

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23 07 09

L'histoire sans fin

ELIETTEUn roman qu'Eliette Abécassis (La Répudiée, Clandestin, Un heureux événement, ...) tisse autour de Sonia (Rykiel) et de sa fille Nathalie, unies par une relation fusionnelle intense. Avec, en filigranes, le poids de la tradition juive et la relation d'un destin hors du commun.
Entrée dans la mode à reculons, Sonia Rykiel conçoit cette dernière comme une écriture qui révèle la femme à elle-même. Nombre d'écrivains - féminins - se sont passionnées pour le style imposé et les chapitres de ses collections.
Au fil des dialogues, scènes d'ambiance et portraits des protagonistes, l'auteur dévoile le rôle  symbolique de la robe, véritable facteur d'émancipation d'une fille vis-à-vis de sa mère : Sans la robe, la femme n'est qu'un souillon, c'est-à-dire, symboliquement, un nourrisson tout juste sorti du ventre,  sale encore des sécrétions maternelles. Et nous sommes toutes ces souillons gardées au foyer par nos mères, et en chacune de nous sommeille cette jeune fille qui aspire à être femme mais qui ne le peut pas parce que sa mère ne veut pas qu'elle le soit, et toute la quête de la femme est de parvenir  à s'échapper du regard maternel, et toute la quête de la mère est de maintenir sa fille nue dans son foyer, son antre, son ventre, et toute l'entreprise de la fille est d'en sortir, de se vêtir, c'est la robe qui la rendra femme sous le regard de l'homme.
Apolline Elter

Mère et fille, un roman, Eliette Abécassis, Albin Michel, octobre 2008, 170 pp, 15,90 €.

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22 07 09

L’autre Bruegel

Les aventures de Thyl UllenspiegelQuand, peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, le dessinateur flamand Willy Vandersteen voulut rallier la rédaction de l’hebdomadaire Tintin dans lequel il avait déjà fait paraître quelques planches, il essuya un refus de la part de Hergé qui estimait que ses productions étaient par trop mauvaises, son humour « un peu trop vulgaire » et ses dessins « pas assez ligne claire ». Sans doute vexé par cette humiliation, notre Anversois (il est né dans la métropole en 1913 et y est mort en 1990) entreprit alors d’adapter Les aventures de Thyl l’Espiègle, ce jeune trublion germanique immortalisé en 1867 par l’écrivain belge Charles De Coster dans son roman éponyme, par ailleurs l’une des œuvres les plus traduites au monde. Le résultat fut si étonnant que Hergé, qui surnomma plus tard Vandersteen « le Bruegel de la bande dessinée », publia son opus en feuilleton dans Tintin entre 1951 et 1953.
Ce fut un immense succès. À l’occasion de l’exposition consacrée, dans les locaux prestigieux de l’Hôtel de Ville de Bruxelles (jusqu’au 27/09/2009), à l’œuvre du père de la chienne Bessy, du Prince Riri et, surtout, de Bob et Bobette, les Éditions du Lombard ont ressorti en fac-similé les superbes albums parus en bichromie entre 1954 et 1955, réunis pour l’occasion en un seul volume. La ligne claire de l’auteur y fait mouche, restituant à merveille la « Révolte des Gueux » contre l’Inquisition espagnole en Flandre au XVIe siècle et la fondation de « Fort Amsterdam », aujourd’hui New York. Du très beau travail !
Bernard DELCORD

Les aventures de Thyl Ullenspiegel (La révolte des Gueux/Fort-Amsterdam) par Willy Vandersteen, Bruxelles, Éditions du Lombard, collection « Millésimes », juin 2009, 132 pp.
en bichromie au format 22,2 x 29,5 cm, album cartonné et reliure toile, 28 €

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22 07 09

« What a wonderful world » (Louis Armstrong)

L'homme qui voulait être roi (cover compressée 1)Les éditions France Loisirs à Paris ont ressorti récemment la belle traduction française, par Max Rives, de L’homme qui voulait être roi de Rudyard Kipling (1865-1936), en l’assortissant de quatre autres contes cruels plus décoiffants les uns que les autres. L’occasion de (re)découvrir que le Prix Nobel de littérature 1907 n’est pas que l’auteur des deux Livres de la Jungle, de Kim et des Contes comme ça, mais aussi un écrivain cynique doublé d’un nouvelliste sceptique dont la modernité n’a pas pris une ride. Rappelons que ce grand logeard devant l’Éternel (son fameux poème If est d’ailleurs un texte à clé, le dernier vers « Et tu seras un homme mon fils » pouvant se comprendre « Et tu seras un homme maçon » selon la manière dont on prononcera les mots
« my son ») ne croyait guère, en guise de vertus humaines, qu’à l’intelligence et à la volonté, d’où qu’elles viennent, et qu’il ne fut pas, loin s’en faut, le chantre inconditionnel de l’Empire britannique que l’on présente parfois, quand on ne l’a pas lu,
of course
.
Complètement barge, son héros Daniel Davrot, un chemineau franc-maçon et poivrot qui voulait être roi du Kafiristan, une contrée sauvage des abords de l’Afghanistan, le devint, avant de songer à assurer sa descendance et de se faire renverser puis assassiner parce que son peuple avait découvert à cette occasion qu’il n’était pas un dieu vivant. On se souviendra du film éponyme de John Huston avec le grand Sean Connery pour apprécier encore davantage l’écriture de Kipling, fine, subtile, allusive, so British, comme par exemple aussi dans sa description épatante de l’orgasme que ressentit Mary Postgate, l’héroïne d’une autre nouvelle du recueil, une vieille fille sèche et revêche, dame de compagnie de son état, quand elle vit, en 1915, mourir sous ses yeux un aviateur allemand tombé de son avion après avoir bombardé le village voisin…
Bernard DELCORD

L’homme qui voulait être roi et autres contes cruels (Un taureau intelligent, Mary Postgate, Petit Tobrah et L’aurore maltraitée) par Rudyard Kipling, traductions de Max Rives, Paris, Éditions France Loisirs, juin 2009, 201 pp. sous couverture cartonnée et jaquette en quadrichromie, 14,50 € (prix France)

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