22 07 09

L’autre Bruegel

Les aventures de Thyl UllenspiegelQuand, peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, le dessinateur flamand Willy Vandersteen voulut rallier la rédaction de l’hebdomadaire Tintin dans lequel il avait déjà fait paraître quelques planches, il essuya un refus de la part de Hergé qui estimait que ses productions étaient par trop mauvaises, son humour « un peu trop vulgaire » et ses dessins « pas assez ligne claire ». Sans doute vexé par cette humiliation, notre Anversois (il est né dans la métropole en 1913 et y est mort en 1990) entreprit alors d’adapter Les aventures de Thyl l’Espiègle, ce jeune trublion germanique immortalisé en 1867 par l’écrivain belge Charles De Coster dans son roman éponyme, par ailleurs l’une des œuvres les plus traduites au monde. Le résultat fut si étonnant que Hergé, qui surnomma plus tard Vandersteen « le Bruegel de la bande dessinée », publia son opus en feuilleton dans Tintin entre 1951 et 1953.
Ce fut un immense succès. À l’occasion de l’exposition consacrée, dans les locaux prestigieux de l’Hôtel de Ville de Bruxelles (jusqu’au 27/09/2009), à l’œuvre du père de la chienne Bessy, du Prince Riri et, surtout, de Bob et Bobette, les Éditions du Lombard ont ressorti en fac-similé les superbes albums parus en bichromie entre 1954 et 1955, réunis pour l’occasion en un seul volume. La ligne claire de l’auteur y fait mouche, restituant à merveille la « Révolte des Gueux » contre l’Inquisition espagnole en Flandre au XVIe siècle et la fondation de « Fort Amsterdam », aujourd’hui New York. Du très beau travail !
Bernard DELCORD

Les aventures de Thyl Ullenspiegel (La révolte des Gueux/Fort-Amsterdam) par Willy Vandersteen, Bruxelles, Éditions du Lombard, collection « Millésimes », juin 2009, 132 pp.
en bichromie au format 22,2 x 29,5 cm, album cartonné et reliure toile, 28 €

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22 07 09

« What a wonderful world » (Louis Armstrong)

L'homme qui voulait être roi (cover compressée 1)Les éditions France Loisirs à Paris ont ressorti récemment la belle traduction française, par Max Rives, de L’homme qui voulait être roi de Rudyard Kipling (1865-1936), en l’assortissant de quatre autres contes cruels plus décoiffants les uns que les autres. L’occasion de (re)découvrir que le Prix Nobel de littérature 1907 n’est pas que l’auteur des deux Livres de la Jungle, de Kim et des Contes comme ça, mais aussi un écrivain cynique doublé d’un nouvelliste sceptique dont la modernité n’a pas pris une ride. Rappelons que ce grand logeard devant l’Éternel (son fameux poème If est d’ailleurs un texte à clé, le dernier vers « Et tu seras un homme mon fils » pouvant se comprendre « Et tu seras un homme maçon » selon la manière dont on prononcera les mots
« my son ») ne croyait guère, en guise de vertus humaines, qu’à l’intelligence et à la volonté, d’où qu’elles viennent, et qu’il ne fut pas, loin s’en faut, le chantre inconditionnel de l’Empire britannique que l’on présente parfois, quand on ne l’a pas lu,
of course
.
Complètement barge, son héros Daniel Davrot, un chemineau franc-maçon et poivrot qui voulait être roi du Kafiristan, une contrée sauvage des abords de l’Afghanistan, le devint, avant de songer à assurer sa descendance et de se faire renverser puis assassiner parce que son peuple avait découvert à cette occasion qu’il n’était pas un dieu vivant. On se souviendra du film éponyme de John Huston avec le grand Sean Connery pour apprécier encore davantage l’écriture de Kipling, fine, subtile, allusive, so British, comme par exemple aussi dans sa description épatante de l’orgasme que ressentit Mary Postgate, l’héroïne d’une autre nouvelle du recueil, une vieille fille sèche et revêche, dame de compagnie de son état, quand elle vit, en 1915, mourir sous ses yeux un aviateur allemand tombé de son avion après avoir bombardé le village voisin…
Bernard DELCORD

L’homme qui voulait être roi et autres contes cruels (Un taureau intelligent, Mary Postgate, Petit Tobrah et L’aurore maltraitée) par Rudyard Kipling, traductions de Max Rives, Paris, Éditions France Loisirs, juin 2009, 201 pp. sous couverture cartonnée et jaquette en quadrichromie, 14,50 € (prix France)

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20 07 09

Un dîner de cons

Les invitésProustien en diable, le nouveau roman de Pierre Assouline, Les invités, décrit par le menu un dîner dans la haute société parisienne d’aujourd’hui, avec ses codes, ses rites, ses devoirs et ses exigences, transgressés allègrement par l’intrusion d’une invitée au pied levé, appelée à faire le quatorzième convive, superstition chic oblige, quatorzième invitée qui n’est autre, choc garanti, que Sonia, « l’employée de maison » d’origine maghrébine.
L’occasion pour l’auteur de mettre en scène et en verve à la façon de David Lodge un tout petit monde et son fonctionnement, ses bonnes manières à table et ses mauvaises manières dans la vie, ses certitudes, ses mesquineries ou ses préjugés racistes, homophobes, sociaux et on en passe… Extrait : « [Sonia] s’entendait dire “Madamedu”, ainsi qu’elle la nommait lorsqu’elle la savait loin, manière de moquer son insistance à toujours rappeler “du Vivier, en deux mots”,
signe que son opération du patronyme n’était pas encore cicatrisée ». Un régal !
Bernard DELCORD

Les invités par Pierre Assouline, Paris, Éditions Gallimard, collection « Blanche », mars 2009, 207 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous jaquette en quadrichromie, 17,90 €

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07 07 09

Les reines du plaisir

MITTERRANDIntégralité de notre entretien enregistré pour Livre de bord.
Un roman que j'ai particulièrement apprécié.


Attends-moi j'arrive, Anne-Marie Mitterrand, Albin Michel, 245p., 16€00.

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06 07 09

L'élégance des éplucheurs de patates

SHAFFERDe son vrai nom, Le cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey, qui voit une petite communauté de l'île, échapper aux représailles de l'Occupant, durant la seconde guerre mondiale, sous prétexte de l'existence d'un club de lecture. Un charmant roman épistolaire dont l'action se situe dans l'immédiat après-guerre.
Intriguée par l'incongruité de la situation, Juliet Ashton,  romancière londonienne, va correspondre avec les membres du Cercle, nouer des liens d'amitié,  tandis que jaillissent, au fil de ses investigations, le spectre de la guerre, des atrocités commises et la figure héroïque d'Elizabeth Mc Kenna.
En toile de fond  - on s'y attend -  une présentation de la lecture comme facteur salutaire de relations A force de lire, de parler de livres et de nous disputer à cause d'eux, nous en sommes venus à nous lier étroitement les uns aux autres. (...) A tel point que, de temps en temps, nous en arrivions presque à oublier la noirceur du dehors
Assurément une lecture à s'offrir  pour l'été. Traduit de l'américain, l'ouvrage connaît le sort envié des best sellers.
Apolline Elter

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates, Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, traduit de l'américain par Aline Azoulay, Nil éditions, mars 2009, 392 pp, 19€00.

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05 07 09

Le potentiel du hérisson

HERISSON_folioAlors que le roman de Muriel Barbery n'a toujours pas paru en poche, l'adaptation cinématographique est déjà sur nos écrans (sauf en Belgique où la date de sortie est reportée en août). La bande annonce laisse présager le meilleur quant à qualité de l'interprétation et à la fidélité du script au roman.
Renée et Paloma ont toutes les qualités pour accéder à la postérité. La première est l’insignifiante concierge d’un immeuble chic de la rue de Grenelle. La seconde est l’une des filles d’un des propriétaires dudit immeuble. Renée a un secret. Elle occulte son immense culture, sa passion pour les livres et le cinéma, derrière le masque de la valetaille type du rez-de-chaussée. Pamela, elle, cache une terrible résolution de se suicider derrière le mutisme des adolescents face au monde des adultes, qu’ils soient pas parents ou professeurs. Toutes deux ont tout compris de la vie mais se croient mal nées. Que pourrait-il bien subvenir dans cet immeuble bourgeois où jamais rien ne change pour les sortir de ce fatalisme ? Voyage au bout de la philosophie, L’élégance du hérisson est LE roman qui peut vous rendre votre vie. Son succès triomphal en est la preuve puisqu'il va rejoindre L'amant au firmament des romans les plus vendus de la littérature française contemporaine.
Puisse le film avoir le même potentiel.

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20 06 09

Entretien avec Irène Frain

FRAINIntégralité de l'interview réalisée pour Livre de Bord par Nicky à propos des Naufragés de l'île Tromelin.
Images : Alain Trellu


Les naufragés de l'île Tromelin, Irene Frain, Michel Lafon, février 2009, 371p., 20€00.

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19 06 09

L'éloge de Charlotte Corday

ONFRAY13 juillet 1793 : Charlotte de Corday d’Armont, 24 ans, assassine, d’un coup de couteau, Jean-Paul Marat, « qui marinait à demi nu dans une baignoire où il essayait vainement de calmer un eczéma géant. »
De sa plume tranchante, au style alerte et vivant, Michel Onfray nous trace les portraits comparés de L « Ami du peuple », usurpateur et brute sanguinaire de première classe – Jean-Paul Marat - et d’une jeune Normande, nourrie des lectures héroïques de la Rome antique, éprise de justice et de principes républicains, sublime Charlotte Corday, qui par son geste, pensait « tuer un homme pour en sauver cent mille. »
C'est également  un tableau haut en couleurs - avec barbecue cannibale guise d’entrée – du climat délétère de l'époque que Michel Onfray nous offre, des prémisses de la Révolution aux insurrections sanglantes savamment orchestrées par un Régime de Terreur. L’éclairage en est captivant. L’éloge de Charlotte Corday, déclarée :  Elle montera fièrement les marches de l’échafaud, épousant la mort comme une veuve de naissance qu’elle savait devoir être. Elle avait épousé le sublime dans l’Histoire.
Des conséquences de ce geste politiquement nul, mais moralement sublime, l’auteur tire une analyse historique intéressante: Je ne suis pas de ceux qui accablent Charlotte et jugent son geste inutile, je pense en revanche qu’elle ne peut être rendue responsable de ce que les autres ont fait de son geste : c'est-à-dire rien. Qu’aurait été l’appel du 18-Juin si personne n’avait emboîté le pas au Général de Gaulle?
L’ouvrage est court, la tension narrative incite à une lecture en un jet. Je vous la conseille absolument.
Apolline Elter
Coup de cœur.

La Religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Michel Onfray, Editions Galilée, février 2009, 82 pp, 15 €.

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18 06 09

Un roman à poils mais de plume

nueRemarquablement rédigé, le roman érotique à succès de l’universitaire espagnole Lola Beccaria (elle est docteur en philologie hispanique, lexicographe, linguiste et thérapeute Gestalt) intitulé Lola toute nue reparaît ces jours-ci aux Éditions La Musardine à Paris, après avoir fait les beaux jours des Éditions Stock en 2006. Son argument est on ne peut plus classique :
« Alors que les journaux s‘apprêtent à révéler une affaire de moeurs qui ruinera à coup sûr sa carrière politique, Martina Iranco, ministre de l’Intérieur du gouvernement espagnol, décide d’écrire sa version des faits dans la solitude de son appartement. Elle entraîne alors le lecteur tantôt témoin, tantôt complice dans son incroyable confession. Exposant sans concession son univers intime et les moments fondateurs de son existence, la jeune femme se défait peu à peu des oripeaux de la vie sociale, de la morale et de la pudeur et affronte toute nue son histoire. De la passion interdite qu’elle partagea, encore enfant, avec un ami de son père aux dangereuses aventures sexuelles auxquelles elle se livre à l’âge adulte, Martina retrace l’insatiable quête d’amour et d’affection qui l’a menée à sa perte. Au fil des pages d’une grande densité littéraire, la narratrice s’attaque avec courage et justesse aux préjugés les plus ancrés sur la sexualité et le désir féminin. Un remarquable roman d’amour et de haine. »
Il n’en demeure pas moins que la tessiture du récit, organisée selon une linéarité en trompe-l’œil, rejoint en capacités évocatrices et en intensité dramatique les meilleurs topiques du genre, qui ont pour auteurs Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Pierre Mac Orlan ou Louis Aragon. Rien à voir, donc, avec les écrits vains et creux de Catherine Millet sur sa vie sexuelle partouzarde, aussi fastidieuse qu’assommante, dernier grand succès (immérité) du genre, dont on espère qu’il sera rapidement détrôné par notre ébouriffante auteure galicienne (elle est née à La Corogne en 1963) !
Bernard DELCORD

Lola toute nue par Lola Beccaria, Paris, Éditions La Musardine, collection « Lectures amoureuses », mars 2009, 252 pp. au format 11 x 17,8 cm, 9,90 €

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13 06 09

Pauvre Boris ... (Jean Ferrat)

VIANIl y a cinquante ans, Boris Vian, le roi de la trompinette, retournait au néant sans être jamais oublié depuis. C’est que l’auteur de Je voudrais pas crever, qui était un bon vivant des lettres, de la musique et de la chanson (il composa notamment, pour Henri Salvador, le premier rock en français, rock and roll mops), fut aussi « provéditeur-éditeur » (avec Raymond Queneau) du très jarryen Collège de Pataphysique où il démontra, en bon ingénieur qu’il était, l’inépuisable richesse des proverbes, qui sont la sagesse des nations : selon lui, « À bon chat bon rat » induit mathématiquement « À bon château bon râteau », « À bon chapeau bon rapeau », « À bon Chakistan bon Rakistan », etc. Les Éditions Horay à Paris remettent en avant pour l’occasion, et elles ont bien raison, l’excellent Boris Vian en verve qui étincelle depuis des lustres à leur catalogue, quoique l’on imagine aisément que l’idée de célébrer le jubilé de sa disparition aurait fait se gondoler joyeusement l’auteur de J’irai cracher sur vos tombes.
On trouve en tout cas dans cette belle rivière à pépites quelques sentences dignes de l’antique : « À quoi est due la chute d’Adam et Ève ? C’est une erreur de Genèse ! » ; « Les femmes compliquent la vie des hommes pour obliger ceux-ci à la simplifier et entretenir en eux la flamme créatrice » ; « Le pluriel d’un maréchal, c’est des maraîchers. Le pluriel d’un général, c’est des générés » « Avec des si, on scierait » ; « La presse française fait preuve d’une partialité révoltante et ne traite jamais que les mêmes sujets : les hommes politiques et les autres criminels » ; « Supprimez le conditionnel et vous aurez détruit Dieu » ; « On notera l’harmonieuse correspondance homéopathique des mots ‘pin-up’ et ‘pénicilline’ : à côté du mal, le remède, et la même racine romaine » ; « Un jour, il y aura autre chose que le jour. » Génial, non ?
Et si vous pensez le contraire : « Riez, mes enfants, riez ! Ça n’a rien de tragique ! Dans cent ans, aucun de nous n’y pensera plus ! »
Bernard DELCORD

Boris Vian en verve
, présentation et choix de Noël Arnaud, Paris, Éditions Horay, 1970-2002, 128 pp. au format 10,5 x 18 cm, 7,50 €.

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