08 05 08

Le prête-nom

DAN FRANCKTaro est un des nègres les plus sollicités de la rive gauche. De très nombreuses personnalités lui ont déjà volé sa syntaxe, son art, sa faculté d'écrire leur histoire en échange de quelques heures d'interview et d'une part de leurs droits d'auteur.
Comme Tajaneff, son meilleur ami, nègre lui aussi, Taro a sa part d'ombre. Il écrit un roman, celui d'un homme dont il a un jour croisé le destin tragique sur un trottoir de Beyrouth, pendant la guerre du Liban. Un roman dont le seul but est de le maintenir en vie.
Dans cette excellente histoire où se télescopent une usurpation de roman par une écrivain négrière, les dessous politiques de l'affaire des otages français du Liban ou encore Zidane au pays des agents sportifs, Dan Franck offre au public le quotidien et le destin des écrivains qui pour vivre (du plaisir) de leur écriture ont décidé de rester dans l'ombre parfois irritante des paons parisiens.
Jouissif, beau, remarquablement écrit.

  DAN FRANK - Brice Depasse 1

  DAN FRANK - Brice Depasse 2

« Roman nègre », Dan Franck, Grasset, mars 2008, 310p, 18€90

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08 05 08

Une oeuvre magistrale

ROLLANDLes Éditions Albin Michel ressortent un monument de la littérature française, érigé par l’écrivain pacifiste Romain Rolland (1866-1944, prix Femina 1905 et prix Nobel de littérature 1915), le formidable Jean-Christophe dont les dix volumes ont paru en feuilleton dans les fameux Cahiers de la Quinzaine entre 1904 et 1912. Dans cette épopée moderne, vaste « roman-fleuve » selon l’expression inventée par l’auteur pour la circonstance, le compositeur et musicien allemand de génie Jean-Christophe Krafft, sorte de Werther mâtiné de Beethoven et de Liszt, doit traverser une série d’épreuves, les « cercles de l’enfer » (douleur, injustice, chagrins, deuils), et maîtriser ses passions pour atteindre à l’Harmonie, dans un monde qui bascule devant la guerre qui monte. Chantre de la paix et de la complémentarité de la France et de l’Allemagne, Romain Rolland ma mis dans ce roman son expérience de la vie et de la création artistique, ainsi que sa vision lyrique autant que critique du monde intellectuel européen de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le tout servi par une langue magnifique, un sens de la narration hors du commun et un art consommé des effets et de l’émotion. Une pure merveille… Un chef-d’œuvre !
Bernard Delcord

Romain ROLLAND, Jean-Christophe, Paris, Albin Michel, 2007, 1490 pp., 29,00 €

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07 05 08

Ô Humanité

FEYDER 2008C'est un recueil de trois récits, écrits respectivement en 1965, 1978 et 2003, que Vera Feyder signe, sous le titre « Ô Humanité », lequel vient de paraître aux Editions Le Grand Miroir : l'amitié entre une petite fille, Liza et un égaré de la vie, Monsieur Barnem, la septicémie foudroyante de Marceline Malibois, plaie intérieure mal soignée et les voix du passé qui barrent la route à l'amour d'Alba pour Logan, à une sérénité à peine assise.
Le leitmotiv des trois récits semble bien être l'axe innocence / faute. L'Humanité y fait figure écrasante, donnant, dès lors, son pesant d'or à toute manifestation de sympathie, de simple... humanité. En filigranes, on assiste au dévoilement biographique progressif de cette petite fille que l'on a appris à connaître dans le précédent Manteau de trous (cliquez sur la couverture. Et puis toujours, cette écriture magistrale, parsemées de sentences à méditer :
« Grandir : l'obsession de l'enfance, et qui n'en finit pas ; car comment admettre que ce qui nous paraissait si puissant, si imprenable, si inébranlablement fort : « une grande personne », soit à ce point illusoire que plus on s'en rapproche, plus elle s'amenuise jusqu'à devenir aussi pâle qu'une ancienne décalcomanie sur une vitre. Trompé. Les apparences et le contenu » Un jaspe pour Liza, p 15.
« Elle a raison, il le sait: à trop s'épancher au jeu des confidences, on se noie très vite dans cet apitoiement réciproque où les miroirs s'embuent, les corps et les volontés s'amollissent; (...)» Nul conquérant n'arrive à temps, p 51
« Mais non, cet instant de pure jouissance où toute la beauté et la bonté du monde semblaient monter de ce panorama alpestre, elle ne souhaitait le partager avec personne, sachant combien les mots, les mots réducteurs, dénaturent l'ineffable quand ils tentent de l'exprimer.» La bouche de l'ogre p 88.
Apolline Elter

O Humanité, Vera Feyder, Le Grand Miroir, mai 2008, 15€.

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05 05 08

L'Arbre à soi

AllardUn romancier débutant et maladroit, une gentille organisatrice prénommée Aurore, une troupe de respectables écrivains, un salon du livre en Guyane, un sosie de la Laitière de Vermeer, un serveur de Champagne borgne digne de l'Oreille cassée, des preneurs d'otage, une ville lilliputienne dans la jungle amazonienne, un instrument de torture ressassant Sacha Distel, un perroquet qui dit Gustave quand on lui lance Flaubert… Que fait l'auteur de L'Arbre à soi avec tous ces ingrédients ? Une odyssée drolatique ! À travers les pérégrinations de Pascal Allard, double désinvolte de l'auteur de ces 292 pages, le lecteur savoure la satire du landerneau littéraire et la sagesse de la fable.
À offrir aux apprentis écrivains qui "ne savent pas se prendre vraiment au sérieux" et à conseiller à tous les amoureux des livres.
Valérie Nimal (lire sa précédente chronique ici)

L'Arbre à soi, Pascal Allard, Le Castor astral, 292 pages, janvier 2008, 16 €.

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03 05 08

Repasser ses souffrances

HOEX_Robe

Par Vincent Engel (visitez son site).

Roman étonnant que ce second opus de Corinne Hoex. D’une sobriété exemplaire, qui n’en accentue que davantage les forces, la dureté, la violence. Trois parties, trois faces de l’amour et de la haine qui ne se dit pas, sinon dans les ombres et les replis d’une robe jamais froissée. On devine la narratrice qui passe et repasse ses doigts sur l’étoffe. Surtout ne pas céder, ne pas montrer qu’on souffre. Elle est la fille de son père, de sa mère, et la femme d’un homme. Elle subit trois formes de violences, mais la question qui sous-tend ces récits n’est pas celle de l’amour ou de la haine, ou des deux mêlés, mais : comment vivre avec ces proches que l’on ne peut quitter et qui, même après leur mort, continuent à nous habiter ?
Un livre court, mais qu’il faut prendre le temps de lire. Pour savourer l’écriture et pour percevoir, sous l’apparence lisse d’une robe sage, les images terribles et les tourments des relations humaines – sans lesquelles, cependant, nous ne serions que des pierres.

Ma robe n’est pas froissée, Corinne Hoex, Bruxelles : Les impressions nouvelles, 2008, 111p, 12 €

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02 05 08

A vie admirable, récit percutant

SINOUE20 août 1910. Tandis qu’il assiste à l’enterrement de Florence Nightingale, au cimetière St Margaret, East Wellow, Jonathan Brink entreprend une vaste enquête posthume qui l’amènera à rencontrer les derniers témoins vivants de la célèbre « Dame à la lampe ».
« Ce n’était pas une dame comme les autres qui venait de mourir. C’était un ange. (…) Celui qui leur avait rendu la dignité, la fierté. Et la raison d’être de leur vocation. »p 22
Particulièrement ingrat et dégradant, le métier d’infirmière était jusqu’alors dévolu « aux laissées-pour-compte, (…) aux « femmes trop âgées, trop fragiles, trop souvent ivres et voleuses, trop laides pour pratiquer un autre métier. »
Renonçant au schéma de vie aisée offerte par son milieu, au mariage, Miss Nightingale n’aura de cesse, sa vie durant, d’améliorer les conditions de travail des infirmières et de soins prodigués aux blessés. L’enquête de Brink nous dévoile les pans d’une personnalité complexe, impitoyable avec les siens, totalement dévouée aux malades dont elle « vivait « la détresse et aux blessés parqués dans des mouroirs qu’elle visitait, lampe à la main.
L’expédition en Crimée sera l’occasion de commentaires sidérants sur le traitement réservé aux rescapés des champs de bataille : « Les médecins étaient débordés. Ils opéraient à même le sol. Moi-même j’ai été amputé étendu sur un grabat et dans la pénombre car nous n’avions pas assez de lampes. Sans anesthésie. Le sol était gluant de sang et jonché de membres. Personne pour se préoccuper de nos douleurs. Atroces. De partout s’élevaient des cris et des gémissements. Le même bistouri était utilisé d’un blessé à l’autre. Toutes les opérations se déroulaient dans la salle où nous étions agglutinés.»p 167
Refusant toute intention hagiographique, Gilbert Sinoué signe une nouvelle enquête historique captivante, percutante et sidérante.
Appoline Elter

La Dame à la lampe. Une vie de Florence Nightingale, Gilbert Sinoué, Calmann-Lévy, avril 2008, 283 pp, 18€.

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25 04 08

Flight

ALEXIE_FLIGHTConnaissez-vous Sherman Alexie ? Il fait partie de la nouvelle génération d'écrivains indiens d'Amérique du Nord. Cet auteur prolifique et plusieurs fois primé nous livre Flight, qui parait le 2 mai. Le narrateur, un ado orphelin, mi-indien mi-irlandais, se fait appeler Spot, en référence à son acné qui le fait "mourir de honte". Hargneux et désespéré, le garçon recherche son identité, et celle de son père qui l’a abandonné. Après avoir été trimballé de familles d’accueil en maisons de redressement, Spot se retrouve à la rue. Il y fait de mauvaises rencontres et se laisse embarquer dans le braquage d’une banque. Blessé par balle, le gamin s’apprête à mourir. C’est là que l’auteur profite d’une faille pour distordre le temps et propulser son héros dans un étrange voyage à travers l’histoire de l’Amérique, dans la peau d’un flic, puis d’un soldat, d’un pilote...
Avec un humour féroce et une tendresse infinie pour son héros, Sherman Alexie nous ballade dans une Amérique au passé trouble, en proie au fanatisme, au racisme et au culte de la violence. Ce roman cru, débordant d’humour et de vie, ébranle nos convictions et nous laisse, pantelants, sur une note d’espoir.
Valérie Nimal (lire sa précédente chronique ici)


Sherman Alexie, Flight, traduit de l’américain par Michel Lederer, Albin Michel, mai 2008, 201 pages.

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23 04 08

Un héros comme vous et moi

DUHAMELEn 1920, le docteur Georges Duhamel, médecin de retour du front mais aussi écrivain gratifié du Goncourt 1918, crée un personnage somme toute banal, Louis Salavin, « héros » de cinq romans et d’une nouvelle écrits sur une quinzaine d’années et dont le succès fut immense. C’est qu’au sortir de la boucherie monstrueuse qu’avait été la Première Guerre mondiale, les Français moyens avaient compris, peut-être plus rapidement que leurs élites, à quel point leur monde avait sombré, celui de la civilisation d’Europe occidentale affirmant la suprématie des valeurs humaines (qui venaient d’être battues en brèche par l’ignominie des combats et des gaz, laissant sur le carreau un nombre effarant de morts et d’éclopés) et spirituelles (la foi en Dieu et le respect des préceptes de l’Église catholique en avaient pris au passage un sacré coup sur la tête, en particulier parmi la classe moyenne et le monde paysan). Désormais, le continent américain, sa musique, ses inventions, ses dollars et bientôt son mode de vie accéderaient au premier plan, feraient rêver les intellectuels et les journalistes – à l’exception de ceux, encore peu nombreux, que la révolution russe de 1917 aveuglait déjà. Les gens ordinaires acquirent le sentiment confus que leur vie resterait à jamais ce qu’elle était, modeste et médiocre. Deux auteurs prénommés Georges catalysèrent cette déréliction : Duhamel et Simenon. Le second par le biais d’un commissaire impersonnel et bougon qui frappa l’imagination universelle et le premier à travers un petit employé de bureau chassé de sa place après qu’il eut été pris d’une lubie : toucher l’oreille de son patron… S’ensuivit, sous la plume talentueuse de Duhamel, l’un des plus grands stylistes d’avant-guerre, homme de cœur, de rigueur et d’élégance, la saga remarquable des Confession de minuit, Nouvelle rencontre de Salavin, Deux hommes, Journal de Salavin, Le Club des Lyonnais et Tel qu’en lui-même… que les Éditions Omnibus à Paris ont eu l’excellente idée de réunir en un seul volume de 807 pages, sous le titre générique de Vie et aventures de Salavin. Un remède souverain contre l’ennui !
Bernard Delcord

Georges DUHAMEL, Vie et aventures de Salavin, Paris, Éditions Omnibus, février 2008, 807 pp., 25 €

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22 04 08

Le jour et l'heure

DECLERCK_Socrate

Par Vincent Engel (visitez son site).

Le cynisme est-il une forme d’élégance ou de pudeur ? Le narrateur du roman de Declerck, Van Sandt, apprend qu’une tumeur au cerveau s’est installée chez lui et ne le quittera pas. Commence alors, en dialogue avec le récit de la dernière nuit de Socrate, la cérémonie des adieux d’un homme qui ne sait pas dire qu’il aime et qui maquille sa tendresse sous des dehors de misogyne, misanthrope, égotique.
On pourrait croire à du Houellebecq si on en restait à cette superficialité faussement cruelle. Mais derrière le masque, il y a une vraie tendresse et une générosité trop pudique pour se dévoiler. Un courage aussi, celui de regarder la mort en face. Et cette élégance qui, pour rendre la perte moins pénible à ceux qui restent, pousse à se rendre odieux – ou, dans le cas de Socrate, à faire croire que l’on croit. Après avoir écrit un roman d’adieu à celle qu’on n’a pas su aimer comme il l’aurait fallu, sans rien cacher de ses petites et grandes lâchetés qui tracent, en ombre, le contour de l’humanité.

Socrate dans la nuit, Patrick Declerck, Paris : Gallimard, 2008. 256 p. 19 €

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22 04 08

Le message d'Abraham

GUITTONAbraham, figure mythique et fondatrice du monothéisme au carrefour de trois grandes religions, devient au terme des recherches de René Guitton un personnage de roman.
A la différence de ce que font des Marek Halter et Gérald Messadié, René Guitton présente son livre comme une traduction de tablettes gravées par des fils de Nemrod : la magie, les anges, le mystère, tout le charme des récits antiques.

  RENE GUITTON - Brice Depasse 1
  RENE GUITTON - Brice Depasse 2

« Abraham, le messager d'Harân », René Guitton, Flammarion, mars 2008, 349p, 19€90

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