15 04 08

Candide et le peuple de l'argent

BESANCONL'argent. Le titre d'un des plus flamboyants roman d'Emile Zola.
Emile. Le prénom d'un jeune candide glandeur, amateur de billard, qui fort d'un diplôme d'une école de commerce bidon, monte à Paris et grimpe rapidement au sein d'une société holding aux pratiques financières douteuses.
Emile va porter le chapeau, se faire lâcher par tout le monde. Sauf. Sauf qu'une forte somme gît sur un compte, quelque part dans le vaste monde des paradis fiscaux. Forte somme sur laquelle des gens (parmi lesquels de nombreux amis et anciens collègues) aimeraient mettre la main sans pour autant se mouiller.
Drôle et pourtant porteur d'une foule de faits avérés dans le monde diablement tissé de la finance et de la politique mondiale(s), le roman d'Alain Besançon pèse son poids d'or de révélations mais aussi de légèreté. La comparaison avec un certain Candide n'est pas vaine.

  ALAIN BESANCON - Brice Depasse 1
  ALAIN BESANCON - Brice Depasse 2

Emile et les menteurs, Alain Besançon, Editions de Fallois, mars 2008, 197 p, 18€00

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12 04 08

Le faiseur de nouvelles

BOLOGNE

Par Vincent Engel (visitez son site).

Jean Claude Bologne s'est construit une renommée comparable à celle de Grevisse, Hanse et Goosse en matière de dictionnaire érudit (ndlr : cliquez sur la couverture du Marchand d'anges). Mais il est aussi un écrivain hors pair chez qui le savoir nourrit l'imaginaire, comme en témoigne ce magnifique recueil de nouvelles. De Lazare à notre temps, de saint Georges aux Martiennes, Bologne revisite nos mythes fondateurs avec humour (la nouvelle sur le Dieu bricoleur est un petit chef-d'oeuvre!) et intelligence. Amusant de voir un spécialiste de l’athéisme prendre à bras le corps autant de mythes et de sujets religieux, malices et maléfices, avec humour, intelligence et tendresse, sans oublier un brin de sacrilège qui, comme le rappelle Camus, est toujours participation au sacré. D’autant que le sacré n’est qu’une manière de nommer l’inconnu qui nous effraie et dont Bologne dessine si finement les contours et les ombres.
Seize nouvelles à déguster en prenant son temps et la liberté de mélanger l’ordre toujours un peu arbitraire d’un recueil…

Le marchand d’anges, Jean Claude Bologne, Bruxelles : Le grand miroir, 2008. 160 p. 15 €

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10 04 08

Le bataillon embusqué de larmes

FEYDERL’enfance, c’est le manteau qui vous pare pour la vie.
On ne se remet pas de l’enfer des premières années, ni de l’amour incommensurable d’une Maman.
C’est sur ce poignant paradoxe qu’est construit le récit autobiographique de Vera Feyder.
Un récit somptueux, de chagrin contenu et de larmes refoulées par une petite fille, dans l’unique perspective d’épargner celles de sa Maman :« …le bataillon embusqué des larmes me montait à la gorge, et les mots d’adieu à Elise s’y étranglaient » (p 30)
Atteinte de phtisie doublée d’anorexie, la toute jeune enfant subit des séjours longs et traumatisants dans des homes belges, de l’après-guerre, aux allures d’enfer. A côté du « bourbier franchimontois » - le pire de ses séjours en pensionnat - l’univers des Choristes a des allures …d’enfant de chœur.
Un livre marquant, écrit d’une plume dense, magnifique, où chaque mot est pesé, chaque expression, travaillée. Le tragique transperce les mots, sidère le lecteur :
« L’enfance a ses raisons que la raison des adultes ignore. Ou feint d’ignorer. L’enfance orpheline plus qu’une autre : les trous affectifs qu’il lui faut combler sont si grands, le froid du monde s’engouffrant par eux si mordant, que les premières sèves du corps, les premiers élans de l’âme s’y trouvent bloqués, pris dans les glaces. » (p 101)
Le salut viendra du rêve et de la puissance d’imagination qui nourrira la plume de cette auteur d’exception.
Un livre remarquable.
Apolline Elter

Un manteau de trous, Vera Feyder, Le grand miroir, octobre 2005, 146 pp.

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09 04 08

Mère courage

MUKASONGAPoursuivant son témoignage bouleversant sur le génocide rwandais de 1994 dont le premier volume, Inyenzi ou les cafards, avait bouleversé l’opinion francophone, Scholastique Mukasonga nous livre, dans La femme aux pieds nus publié à Paris chez Gallimard au sein de l’excellente collection « Continents noirs », un formidable récit de vie, celui de sa mère Stefania, à qui elle doit doublement d’être encore de ce monde : par la naissance qu’elle lui donna, bien sûr, mais aussi par l’amour qui fit déjouer par cette maman sublime la sanglante terreur du quotidien avant d’y laisser sa propre existence, en avril de cette année funeste. En exergue de son ouvrage, l’auteur écrit : « Lorsque nous étions enfants, au Rwanda, mes sœurs et moi, ma mère nous répétait souvent : “Quand je mourrai, surtout recouvrez mon corps avec mon pagne, personne ne doit voir le corps d’une mère.” Ma mère a été assassinée (…) ; je n’ai pu recouvrir son corps, ses restes ont disparu. Ce livre est le linceul dont je n’ai pu parer ma mère ». Et quel linceul ! Tissé avec tendresse, un Saint-Suaire, éclatant de lumière, de force et de vitalité, dans les ténèbres de la violence, des viols et de la mort !
Bernard Delcord

Scholastique MUKASONGA, La femme aux pieds nus, Paris, Gallimard, 145 pp., 16,90 €.

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06 04 08

Ce passé qui ne passe pas

ROZE

Par Vincent Engel (visitez son site).

Que le roman Survivre avec les loups soit une pure invention ou la réalité n’est pas la question la plus importante. Des expériences aussi extrêmes que la Shoah permettent l’éclosion de destins tout aussi exceptionnels, pour le meilleur et, le plus souvent, pour le pire. Un juif réfugié en Australie n’a-t-il pas récemment révélé qu’il devait sa survie au fait d’avoir été pris comme mascotte, en Ukraine, par le régiment SS qui venait d’exterminer son village dont il s’était enfui à temps ? Ces loups-là sont plus féroces que ceux de Defonseca…
Mais ces histoires, et tant d’autres du même acabit, on ceci en commun qu’elles n’éclairent que ce qui, justement, ne permet pas de rendre compte de la spécificité “générale” d’un événement qui a touché des millions de personnes. Pas seulement les victimes, mais aussi les bourreaux et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont soit collaboré à l’extermination, soit n’ont rien fait pour l’enrayer, soit l’ont combattue.
Peut-être certains estiment-ils que, sur ce sujet “général”, tout a été dit. Mais plutôt que de conclure qu’il faut se taire, ils cherchent la manière d’en traiter malgré tout, puisqu’il est par ailleurs établi que le sujet est toujours “vendeur”. D’où la prolifération, ces derniers temps, de récits, films, romans, centrés sur l’extraordinaire. Le merveilleux, comme ce fut le cas avec Survivre avec les loups, ou l’ignoble, avec Les Bienveillantes, lequel rejoint un autre phénomène qui prend de l’ampleur, à savoir l’intérêt, voire la fascination pour l’ennemi. Le côté obscur de la force…
Pour ma part, je n’estime pas qu’on a tout dit. La preuve, c’est qu’on n’a pas encore tout compris, et qu’à chaque génération, il faut recommencer. Recommencer signifie aussi trouver les textes, les discours qui permettent de toucher un nouveau public, toujours plus éloigné de cette réalité historique. Si, d’un strict point de vue littéraire, et à condition qu’ils ne trichent pas sur leur rapport au réel, des histoires “extraordinaires” ont leur légitimité; du point de vue de la mémoire, il est aberrant, comme l’ont fait trop d’enseignants, de se servir de ces récits-là pour tenter d’expliquer et de faire comprendre aux plus jeunes ce qui s’est passé durant la guerre. Cette démarche est tout aussi ridicule que de chercher à rendre compte de la montée du nazisme en se concentrant sur l’échec essuyé par Hitler pour rentrer à l’académie de Vienne.
Il faut, pour comprendre l’événement dans son ensemble, des films, des romans, des essais qui en dégagent les traits essentiels, fondamentaux, qui valent pour la fillette réfugiée chez les loups comme pour le tortionnaire, et surtout pour les millions d’anonymes, sans histoire, qui aspiraient seulement à vivre tranquillement, le plus heureux possible.
C’est ce prodige que réussit Pascale Roze, avec l’histoire d’Itsik. 120 pages dont l’auteur aurait pu facilement faire 1.200… Mais on se souvient que son précédent livre traitait de l’auteur latin Horace ; de cette langue et de cette culture, Roze a développé l’art de la concision et de la brièveté. Quelques mots qui recèlent des centaines de pages.
À travers Itsik, Roze raconte d’abord l’émigration, les Juifs polonais qui fuient l’antisémitisme et tentent de reconstruire leur vie. Itsik s’installe à Paris, d’autres iront en Amérique. Il découvre alors la fierté d’être Français, du moins de se croire tel, tandis que les périls montent à l’Est et que sa famille, restée en Pologne, finit par se retrouver coincée, prise au piège. C’est alors la mobilisation, la volonté de défendre “son” pays… et le refus de ce pays, pour qui les gens comme Itsik ne sont pas assez français. La débâcle, l’Occupation. L’internement à Pithiviers, alors que sa femme et ses enfants restent à Paris.
On connaît le test de la grenouille: si on augmente progressivement la température de l’eau, la grenouille n’échappera pas à la mort, ébouillantée. Pour les pauvres gars comme Itsik, le nez dans le guidon de l’Histoire, faire un choix est aussi difficile que pour un aveugle dans un labyrinthe. Les rumeurs contredisent les informations lacunaires. Les peurs s’en mêlent, et l’habitude, les amis, la situation difficilement construite. Par ce récit des petits pas vers la mort, Pascale Roze rend évident ce qui fait le cœur même de l’extermination : une accumulation de “petits” gestes, de “petites” décisions, de “petites” collaborations qui ont conduit au plus grand massacre organisé de l’Histoire.
Un roman sans rien de spectaculaire, mais aussi près de la vérité que possible.

Entretien :

  PASCALE ROZE - Nicky Depasse 1
  PASCALE ROZE - Nicky Depasse 2

Itsik, Pascale Roze, Paris : Stock, 2008. 120 p. 13€50

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Pascale ROZE10
Photo : Alain Trellu

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04 04 08

Ce que Dominique n'a pas su

HARPMAN 2008Et que vous brûlez de savoir, ardents lecteurs de Jacqueline Harpman, et, qui sait, du roman éponyme d’Eugène Fromentin.
Ressuscitant les protagonistes du roman du XIXe, la romancière promeut narratrice, la jeune Julie d’Orsel, personnage résolument secondaire de Dominique, qui ne voyait en elle qu’une « petite Julie avec des sauvageries d'enfant boudeur ».
Mais voilà, Julie d’Orsel est amoureuse éperdue de Dominique, épris de sa sœur aînée Madeleine, mariée et vertueuse.
C’est du Jacqueline Harpman grand cru que cette quête de vérité des personnages, rétablissement « historique » du récit originel, récit d’introspection, autopsie des sentiments et des relations complexes qui président aux destins des héros. La barre est haute et la vertu, requise.
Avec ce style choisi, ce phrasé somptueux, aux accents des Petites filles modèles et allures de dix-neuvième revisité - sa signature - Jacqueline Harpman livre un récit envoutant, des portraits tranchants. Tel Monsieur de Nièvres, impeccable dans le rôle du parfait fiancé : « Il ne faisait pas un geste, ne disait pas une parole qui ne fût en parfaite harmonie avec la situation : il avait de l’appétit à l’heure du repas, de la conversation au salon et du souffle à la promenade. Il entourait Madeleine d’une attention constante, complimentait avec discrétion et assiduité, offrait exactement le genre de présents qu’on peut attendre d’un fiancé. » (p 108) .
Ou l’analyse - magistrale- de la relation fraternelle et libertine qui unit Julie à son cousin, Olivier d’Orsel : « …je me suis souvent demandé pourquoi nous ne nous sommes pas aimés sans adverbe. Peut-être étions-nous trop semblables ? J’appartenais à ma passion malheureuse, lui au malheur d’être sans passions, chacun à notre manière nous étions insatisfaits et sensibles à l’insatisfaction de l’autr . Cela faisait beaucoup de compréhension mutuelle, je n’ai jamais entendu dire que ce soit le meilleur ingrédient de l’amour ! » (p 182)
L’art suprême de la sentence, qui exprime le nœud du récit « Plus j’y pense, plus je crois qu’il voulait l’aimer sans espoir et qu’elle résistât jusqu’au bout, dût-elle y laisser sa santé-comme cela se passa ! » (p 311).
Une œuvre millésimée.
Apolline Elter.

Ce que Dominique n’a pas su, Jacqueline Harpman, Grasset, janvier 2008, 360 pp, 18€90.

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04 04 08

L'homme qui voulait être empereur

DEDEYANDepuis le triomphe du Nom de la Rose, les auteurs contemporains fouillent les replis de l’Histoire pour trouver le cadre et le sujet du roman qui leur apporterait lectorat nombreux et succès. Ils forment aujourd’hui une légion dont certains n’ont pas hésité à remonter jusqu’à la préhistoire pour apporter de l’inédit. Et puis il y a ceux que l’Histoire fait rêver au point d’en réécrire des pages. Marina Dédéyan, toute petite, rêvait de chevaliers. Dans son roman, « L’aigle de Constantinople », tous les personnages sont vrais (pour reprendre l’expression du plus télévisuel des historiens), du moins fidèles à ce qu’en ont rapporté les chroniqueurs de l’époque des croisades.
Nous sommes à Constantinople, reine des cités médiévales, capitale de l’empire byzantin, au XII° siècle. Andronic, cousin d’un des plus célèbres basileus, rêve de devenir empereur. Il va consacrer toute une vie à son ambition, mettre tous les talents (qu’il a nombreux) au service de sa cause. Comme tous les Grecs, héritiers de l’empire roman, il ne reculera devant aucune ignominie, aucune cruauté pour y parvenir. Vivant par le glaive, il en périra, cloué au pilori, victime du sac de Constantinople par la croisade franco-vénitienne qu’il aura provoqué par ses intrigues. Entre-temps, Andronic aura baroudé aux quatre coins de l’empire et même au-delà de ses marches.
Voyage dans la machine à remonter le temps vers une époque où les Turcs sont en lutte avec les Grecs, les Francs mais aussi les Arabes. Vers un temps où Beyrouth et Jérusalem étaient franques, où Venise était la plus grande puissance mondiale et où les peuples n’étaient pas aussi installés dans une dichotomie Islam-Christianisme aussi tranchée que certains voudraient le faire croire.
Brice Depasse

  MARINA DEDEYAN - Brice Depasse 1
  MARINA DEDEYAN - Brice Depasse 2

«L'Aigle de Constantinople», Marina Dédéyan, Flammarion, février 2008, 578p, 21€90

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02 04 08

La vie est un grand lac tranquille

BANKSEpargnons le suspense. La réserve est le meilleur Russell Banks à ce jour, un des géants de la littérature américaine contemporaine avec Philippe Roth, Tom Woolfe, Paul Auster, Jim Harrison. Le livre d'un auteur transcendé par l'âge, la connaissance et l'expérience. Ce roman avec sa nature forte, son cadre historique marquant, ses nombreux personnages à l'âme en forme de point d'interrogation va vous transporter. Art littéraire à l'état pur. La réserve est une joie parfaite.
Que peut donner la rencontre entre une fille de riche, jeune et déjà divorcée, petite-fille du fondateur d'une réserve en pleine nature sauvage, refuge de quelques nantis new-yorkais et un artiste fortuné et célèbre ? Un drame.
Mais pas uniquement parce que l'homme est marié et père de deux garçons. Pas uniquement parce que, enfant du pays et de cette nature sauvage, ledit peintre déteste les citadins et leurs travers. Pas uniquement parce que, communiste, il rêve de partir exercer ses talents d'aviateur au service de la république espagnole.
1936.
Jordan Groves, artiste et communiste. Alicia Groves, autrichienne, mère de deux enfants, femme trompée, disons niée. Hubert St Germain, veuf, guide dans les Adirondacks et amant d'Alicia. Le Dr Cole et sa femme, le couple historique de la Réserve : grande fortune, grands problèmes familiaux. Vanessa Cole, leur fille et pas le moindre de ces problèmes. Russell Kendall, le directeur de la réserve et de son club house. Le Hindenburg, fierté de la flotte civile nazie, ville flottante qui traverse l'Atlantique, reliant Francfort à New-York. Enfin, la grande dépression économique des années 30 qui n'épargne personne dans les villes et les campagne.
Quel casting !
Dans la réserve, vous allez prendre un bol d'air frais, d'Histoire et d'histoires, de passions d'hommes et de femmes, de ces histoires singulières, de ces malheurs que nos vies toujours insatisfaites n'en finissent pas de provoquer.
Le bonheur ne serait-il pas, en définitive, de ne rien demander ni à la vie, ni à la Nature ?
Monumental.
Brice Depasse

La Réserve , Russell Banks, Actes Sud, mars 2008, 379p, 23€00

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30 03 08

Une belle Amazone

COATELEM

Par Vincent Engel (visitez son site).

Comme dans l’embouchure du Paraná, entre Buenos Aires et Montevideo, il n’est pas possible de savoir où finit l’eau salée de l’Atlantique et où commence l’eau douce du fleuve, le très beau récit de Jean-Luc Coatalem fait de l’équilibre entre la vérité et le mensonge, la vie vécue et la vie rêvée. Mathieu, le narrateur, ment et aime. Il aime Mathilde, une jeune fille rencontrée par hasard à Buenos Aires et, pour la séduire, ment sur sa vie, sur ses projets – en particulier, celui de rencontrer le professeur Beruti lequel, lui aussi entre mythe et réalité, en quête de l’Eldorado légendaire qu’il affirme pouvoir découvrir.
Mais les mensonges conduisent à l’impasse ou à la fuite. Une fuite avec sa lâcheté pour bagage, et la détestation de soi, l’écrivain, “ce salaud de calamar se cachant sans cesse sous son jet d’encre.” Même s’il est des lâchetés qui sauvent des vies, et des amours faites pour ne durer que le temps d’une illusion flamboyante, comme un rêve d’or dans le regard d’un explorateur.

Il faut se quitter déjà, Jean-Luc Coatalem, Paris : Grasset, 2008. 120 p. 10€90

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30 03 08

La dernière licorne

Derniere licorneCoincée entre une mère omnipotente, « prototype insupportable de la mère parfaite », un père, un tantinet absent et Anna, sa sœur, presque jumelle, aphasique, Paula rue son adolescence dans les brancards de la culpabilité : c’est en la protégeant qu’Anna est tombée, autrefois, dans l’escalier et a perdu l’usage de la parole.
« J’aurais donné n’importe quoi, j’aurais fait n’importe quoi pour effacer cet accident de nos vies, pour retrouver ma sœur, ma vraie sœur qui parle, pour qu’elle soit mon amie, pour ne plus me sentir si seule au monde. » (p45)
Et voici que les circonstances vont justement lui donner l’occasion, sinon d’effacer l’accident, du moins de se « racheter », de pénétrer dans l’univers mental de sa sœur, en la remplaçant lors d’un séjour d’observation en institution psychiatrique.
« Donc, j’ai seize ans, je parle peu, je comprends mal, j’aime ranger, j’ai besoin de repères et d’organisation, je ne reste pas une minute inactive, j’aime les autres spontanément, sans calcul, je suis absolument libre et joyeuse dans ma tête. Je ne pleure jamais. » (p 125)
C’est à une introspection fouillée, respectueuse et subtile de la différence, du handicap qu’Eva Kavian nous convie. Dans sa perception externe, mais surtout, prouesse d’humanité et de plume, dans le processus interne de l’aphasie. Le tout truffé d’un humour ado, bougon très attachant.
« Maman m’a prise dans les bras comme si j’étais Anna. Sauf qu’Anna ne pleure jamais. Quand Papa est revenu, il m’a serrée très fort contre lui. On dirait qu’ils viennent de remarquer que j’existe moi aussi. Et qu’il m’arrive d’avoir besoin d’amour. » (p 65)
Si la lecture de ce petit joyau nous permet, à l’instar de Paula de « changer la lentille de l’appareil photo », de voir la différence comme un facteur d’équilibre humain, alors Eva Kavian aura gagné son pari. Elle le mérite.
Apolline Elter

La dernière licorne, Eva Kavian, Mijade, Namur, février 2008, 214 pp, 9 €

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