26 03 08

L'insondable solitude de l'être

LEFEBVREIl est des livres à la sincérité touchante. Il est des auteurs qui écrivent pour eux-mêmes mais refusent de l'avouer pour cause de pudeur ou timidité incassable. De vous à moi est un livre essentiel, une expérience littéraire primale. Jacques Lefèbvre se raconte à la deuxième personne du pluriel. C'est vous que votre amour de trente ans, celle qui vous a donné de beaux enfants, a quitté. C'est vous qui avez accepté de partir pendant neuf mois dans les pays de l'est, juste après la chute du rideau de fer pour y donner cours et conférences sur la littérature française. C'est vous qui liez connaissance avec des femmes tchèques, roumaines, russes, vous qui fréquentez diplomates belges, étudiants et enseignants du cru. Vous qui connaissez la solitude nocturne des hôtels, l'alcool des cafés et réceptions, les textos de et à votre ex-femme. Vous qui racontez vos souvenirs de professeur de français avec le recul (et peut-être le regret) des années.
Mais vous, c'est moi, comprenez lui. L'auteur ne se dévoile qu'entre les lignes, dans un dernier chapitre, passant de vous à moi, après avoir pendant deux cents pages nié ce moi, occulté l'époque et les lieux excepté quelques indices.
La modification de Jacques Lefèbvre n'est pas celle de Butor dont il aura emprunté la forme littéraire. Sa modification, notre modification, est celle de l'âge et de ses bagages : amour, affectif, social, profession. Mais, bon Dieu, pourquoi les ouvrons-nous tous aussi tard ?
Brice Depasse

De vous à moi, Jacques Lefèbvre, Ed Luce Wilquin, janvier 2008, 184p., 18€00.

Rencontrez Jacques Lefèbvre au cours d'une soirée animée par Brice Depasse au Théâtre Poème à Bruxelles. Lectures par Monique Dorsel. Rens : 02/538.63.58

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

26 03 08

Chausseurs de Dinosaures

PRESTONQu'il agisse en duo avec son éminent collègue, Lincoln Child ou qu’il s'offre des excursions en solitaire dans le monde du thriller archéologique, Douglas Preston ne manque jamais de mêler « pitch de la mort » et efficacité. Ici encore, retrouvant les personnages de Codex, il nous met l’eau à la bouche dès les premières pages : invité aux côtés d’un chasseur de trésor vieillissant, le lecteur devine les prémices d’une découverte essentielle pour l’humanité… puis bascule rapidement en plein complot façon X-Files, avec agents gouvernementaux tout pourris et dissimulation qui pourrait bien remonter à notre première visite sur la Lune ! Evidemment, dit comme ça, ce « T-Rex » semble brasser des références tellement nombreuses qu’il pourrait virer au grand n’importe quoi… Et bien non ! Enfin presque… Disons qu’en excellent faiseur, Preston parvient à maintenir toutes les balles en l’air, jonglant avec plus ou moins de bonheur aux frontières du thriller, de la SF et du roman d’action. Mais cela ne l’empêche pas, à l’une ou l’autre reprise, de sortir de son chapeau de magicien des lapins un rien défraîchis. Cela dit, même lorsque l’on sait que la jolie madame en bikini lamé n’est pas VRAIMENT coupée en deux, on peut tout de même prendre un certain plaisir à apprécier les variations d’un tour bien réalisé !
Dr Corthouts

« T Rex », Douglas Preston, L’Archip’L, 433p., mars 2008, 22€00.

Acheter «T Rex »

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

25 03 08

Tess, 20 ans après

McdonaldNoir de chez noir, le nouveau Patricia McDonald. Tout commence dans le cadre enchanteur de vacances d’enfants avec leurs parents. Baignades. Jeux. Nuits sous la tente en camping. Le frère aîné s’est éclipsé en soirée pour faire la fête laissant Tess, 9 ans, sous la surveillance de sa sœur aînée Phoebe. Au courant de cette nuit funeste, Phoebe est enlevée, violée et étranglée. Sur le témoignage de Tess à qui l’agesseur a intimé l’ordre de ne pas crier sans quoi il tuerait sa grande sœur, le coupable est arrêté, jugé et exécuté.
Vingt ans plus tard, un test révèle lors de la révision du jugement que l’ADN du déclaré coupable n'est pas celui retrouvé sur Phoebe. Déjà rongée par le regret de n’avoir crié le soir du meurtre, Tess est à présent traumatisée à l'idée d'avoir pu faire condamner un innocent.
Patricia McDonald n’en est plus à accumuler des succès croissants : elle figure aujourd’hui parmi le peloton de tête des écrivains étrangers avec qui le public francophone entretient une grande histoire de fidélité. Plus cruelle et moins lisse (comme dirait le Dr Corthouts) que Mary Higgins Clark, la diabolique de Boston aime aussi situer son propos dans les déchirures et blessures familiales, un thème récurent et universel.
Brice Depasse

« Rapt de nuit », Patricia McDonald, Albin Michel, 383p., janvier 2008, 21€50.

Acheter « Rapt de nuit »

  PATRICIA McDONALD - Brice Depasse 1
  PATRICIA McDONALD - Brice Depasse 2


Patricia McDonaldPhoto : Alain Trellu

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

23 03 08

L'univers vaut bien une discorde, sans doute !

LUMINETJean-Pierre Luminet, astronome, fait aujourd'hui autorité en matière de vulgarisation scientifique (cfr L'invention du Big Bang, Le trou noir chez Points sciences). Et si quelqu'un doit raconter, romancer l'histoire de l'astronomie, pourquoi pas moi ?
L'oeuvre est donc entamée depuis l'an dernier; elle se nomme "Les bâtisseurs du ciel". Après Nicolas Copernic (cliquez sur la couverture pour écouter l'interview), voici deux autres personnages précurseurs de l'astronomie moderne : Tycho Brahé et Kepler. Deux observateurs de la voûte céleste, les derniers bâtisseurs d'avant l'invention de la lunette astronomique.
Cette première époque du second tome est centrée sur Tycho Brahé, son enfance et sa jeunesse au royaume du Danemark (et oui ! Il est même fait allusion à Shakespeare via le narrateur qui, lui, est un Anglais), son ascension, ses découvertes et sa querelle avec son élève, Kepler, après sa chute et son installation à Prague.
Un beau moment d'histoire raconté à la manière de Castellot, les pieds plantés dans le sol guerroyant de la Renaissance et la tête dans des étoiles qui tournent encore autour de la Terre ... mais pour combien de temps encore ?
Brice Depasse

Entretien :

  JEAN-PIERRE LUMINET - Brice Depasse


La Discorde Céleste : Kepler et le Trésor de Tycho Brahé , Jean-Pierre Luminet, JC Lattès, février 2008, 514p, 20€90

Commander «La Discorde Céleste : Kepler et le Trésor de Tycho Brahé»

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

23 03 08

Portraits de Pierre Assouline

ASSOULINE PORTRAITDans ce roman épatant, Pierre Asouline dresse le portrait d’un monde et d’une époque vus par les yeux… d’un portrait, celui de la baronne Betty de Rothschild, peint par Ingres entre 1844 et 1848 et habité par le fantôme de celle-ci depuis le 1er septembre 1886, jour de son décès. C’est qu’il en a vu des choses et des gens, ce tableau magnifique ! À commencer par le salon littéraire et artistique de l’épouse de l’illustre banquier français où ont défilé Chopin, Balzac et Rossini, mais aussi chez les héritiers de celle-ci, où on l’accrochera ensuite, puis dans des hôtels particuliers et des châteaux, en France et jusqu’en Allemagne, durant la Seconde Guerre mondiale, suite aux pillages de Goering, et même à New York et à Londres, pour de très belles expositions. D’une grande lucidité sur le monde, la France, l’aristocratie et les Rothschild comme ils vont depuis deux siècles, ce récit très lisse fait preuve d’un talent narratif indiscutable, dans une langue superbe confortée par une information sans défaut et une érudition parfaite.
Le portrait craché de Pierre Assouline en somme, heureux flâneur de la Rive gauche et biographe célèbre de Gaston Gallimard, Georges Simenon, Hergé ou Cartier-Bresson…
Bernard Delcord

Lecture de l'incipit et du premier chapitre par Léonce Wapelhorst du Plaisir du Texte :

  PIERRE ASSOULINE - Plaisir du texte 1
  PIERRE ASSOULINE - Plaisir du texte 2

Pierre ASSOULINE, "Le portrait", Paris, Gallimard, 2007, 313 pp., 18,90€

Commander « Le portrait »

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

17 03 08

L'éducation d'un écrivain

VANCAUWELAERTComment réagira Didier Van Cauwelaert quand il réalisera que l’âme de Flaubert transcende le temps, nourrit sa plume d’une Education sentimentale revisitée, façon XXIe siècle….
«J’ai rencontré Corinne dans une laverie, un soir d’été ; elle était ma voisine de hublot. Elle regardait tourner sa vie dans l’eau mousseuse… » C’est par cette phrase que le récit commence, entraînant le destin amoureux de Jean-Luc Talbot, contrôleur fiscal à Chateauroux en un parcours de méandres et dentelles médiévales ahurissant.
Et le narrateur de conclure: « Le seul moyen de ne plus rater ma vie, c’est d'en réussir deux. »
Point final.
Tout est dit.
Vous ne comprenez pas ?
Cela ne vous rappelle rien ?
Extraordinaire puissance narrative qui balise le récit, concentre sa substantifique moelle de deux sentences, résumé zippé d’une intrigue époustouflante : Jean-Luc Talbot est tout simplement invité, selon la loi karmique, à conclure une histoire d’amour abandonnée à un XVe siècle qui ne parvient pas à tourner la page.
Et L’Education sentimentale dans tout cela ?
« Ce fut comme une apparition » signe la rencontre entre Frédéric Moreau et Madame Armoux. Et l’intrigue flaubertienne de se clore par un « Et ce fut tout », sublime couperet, qui fit couler bien des larmes et de l’encre.
Didier Flaubert ? Gustave Van Cauwelaert ?
Nous brûlons de vous rencontrer, le 19 mars prochain, pour une « Madeleine » en l’Hôtel Méridien.
Apolline Elter.


«La nuit dernière au XV° siècle», Didier van Cauwelaert, 281p, février 2008, 20€00


Acheter «La nuit dernière au XV° siècle»

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

17 03 08

Une vie

FLEM« Je n’avais pas mis de point final à ma dernière phrase.
Mon chagrin était encore trop vif, la perte trop écrasante. Je ne pouvais pas imaginer que ma peine se ferait petit à petit moins violente, qu’elle deviendrait une compagne apaisée, assourdie, faite de souvenirs et d’évocations réconfortantes. Le deuil n’était pas clos. J’en étais encore prisonnière.
»
C’est par ces phrases fortes que commencent Lettres d’amour en héritage, deuxième volet du somptueux Comment j’ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem, dont je vous avais parlé en octobre dernier.
De trois boîtes découvertes dans le grenier de ses parents décédés, Boris Flem et Jacqueline, « Jacky » Esser, l’écrivain, psychanalyste, extraie la correspondance amoureuse - pas moins de sept cent cinquante lettres - qu’ils échangèrent, trois ans durant, principalement de 1946 à 1949, au lendemain de la guerre, tandis qu’ils se promettaient l’un à l’autre et sa maman se battait contre une pleurésie purulente chronique contractée à Auschwitz.
« Je laissai passer de longs mois avant de me décider à ouvrir les boîtes et à commencer ma lecture. »(p 17),
A travers ces échanges sur lesquels l’auteur se penche durant presque deux ans, avant de nous en livrer des extraits, de les commenter, elle revoit la relation qui l’a unie à ses parents et perçoit l’impact qu’aura eu leur couple sur son propre destin : « Cet amour contrarié par la maladie, mythe fondateur du couple de mes parents, m’avait donné la conviction que l’amour se gagne de haute lutte, qu’il ne va jamais de soi, qu’il est hérissé de difficultés et de contretemps, qu’il faut s’armer de patience et d’intelligence pour les vaincre, mais que ces obstacles lui donnaient aussi toute sa valeur ». Et un peu plus loin : « Pourtant, être née de l’amour donne de la force, prédispose sûrement à répéter, dans sa propre existence, cet élan de vie et de confiance. » (p 97)
C’est sans doute pour comprendre ses parents, les « apprivoiser », leur offrir une revanche sur « un traumatisme (reçu) en héritage » que Lydia Flem a choisi la psychanalyse et nous offre, à nous lecteurs, de partager le fruit d’une réflexion, d’une maturité intense, nourrie. Pour notre plus grande édification.
Une lecture précieuse, essentielle.
Apolline Elter

Lettres d’amour en héritage, Lydia Flem, Seuil, La Librairie du XXI e siècle, octobre 2006, 253p., 15 €.

Acheter «Lettres d'amour en héritage»

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

16 03 08

Die wunderbare wanderhure

LORENTZIl n'y a rien à faire. Vous avez beau être blasé par le vocabulaire superlatif des éditeurs, quand vous lisez, plus d'un million d'exemplaires vendus en Allemagne, vous êtes tenté d'ouvrir le livre. Concession d'autant plus aisée qu'il s'agit d'un roman historique dont l'action se déroule à l'époque de la Renaissance. Mais d'art, point question ici, encore moins d'Italie.
Nous sommes à Constance, en Allemagne, dans une époque troublée où l'Europe des nations commence à se chercher des pays.
Alors qu'elle doit épouser le demi-frère d'un des plus grands comtes du Saint-Empire germanique, Marie Schärer, fille d'un riche bourgeois de la ville va se retrouver dans le ruisseau, sans famille et sans argent, battue à mort et condamnée à l'exil par un tribunal ecclésiastique. Tout cela en moins de vingt-quatre heures.
Victime d'une conspiration qui n'a d'autre but que de spolier son père, Marie est recueillie par des prostituées itinérantes et devenir l'une d'entre elles, La catin.
Véritable "Comte de Monte-Christo" féminine version germano-renaissance, le livre d'Iny Lorentz (un duo d'auteurs) est riche d'une histoire bien bâtie et surtout d'une passionnante fresque de l'époque.
Si vous avez été séduit par Le Nom de la Rose ou Les piliers de la Terre, rejoignez les rangs des soupirants de cette belle Catin, véritable roman-fleuve dont ce premier imposant volume sera suivi de deux autres épisodes, comme les meilleurs Alexandre Dumas.
Brice Depasse

La catin, Iny Lorentz, Presses de la Renaissance, décembre 2007, 500p, 21€00.

Acheter « La catin, tome 1 »

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

15 03 08

Les périls sont éternels

BERENBOOM

Par Vincent Engel (visitez son site).

On peut, comme moi, ne pas être fan de romans policiers. D’une certaine manière, le dernier roman d’Alain Berenboom sacrifie aux stéréotypes du genre… jusqu’au moment où l’on se rend compte que le polar n’est qu’un moyen littéraire auquel recours l’auteur pour parler de ce qui lui tient à cœur : l’avenir de notre pays.
Pour ce faire, Berenboom dresse le portrait d’une période peu connue et peu traitée : l’immédiat après-guerre, et les querelles qui déchirent la gauche belge d’alors. Non seulement à cause de la question royale, mais aussi pour des luttes intestines absurdes. À l’époque déjà, certains ne misent pas lourd sur l’avenir du pays. Et pourtant…
Michel Van Loo, détective sans talent, soulève des lièvres, des taupes et des tombes, à travers une enquête qui est aussi un hymne à la gueuze grenadine.
Faut-il trouver dans ce roman une raison d’espérer ou de désespérer ? En tout cas, un bon moment de lecture, et une belle leçon d’histoire !

Périls en ce royaume, Alain Berenboom, Paris : Bernard Pascuito, 2008. 328 p. 19 €

Acheter « Périls en ce royaume »

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |

15 03 08

C'est mon ami et c'est mon traître

chalandon traitre

Par Vincent Engel (visitez son site).

Fidélité et promesse sont décidément au cœur de l’œuvre de Chalandon. Après son magnifique “Une promesse”, qui lui avait valu le Médicis en 2006, il nous conduit sur les chemins irlandais. Ceux de la révolte, de la lutte contre l’occupant anglais, dans l’Irlande du Nord de la fin du XXe siècle. Le combat de l’IRA, vu à travers les yeux d’Antoine, un luthier parisien qui se prend d’amitiés pour ces hommes acharnés à défendre une cause.Antoine a les aveuglements des convertis et de l’amitié. Tyrone, l’ami irlandais, figure de proue de l’IRA, qui l’a accueilli et protégé, est aussi un traître. Peut-on être les deux ? Oui. Parce que la cause trahie a tué des innocents ? Peut-être. Mais surtout parce que l’humanité est faite de ces contradictions. Parce qu’aussi, Antoine est entre deux, comme l’a voulu Tyrone : il ne sera jamais Irlandais.Et il faut le talent d’un grand romancier pour rendre cette humanité dans toutes les nuances de ses riches faiblesses, sans jamais la trahir.

Pour écouter l'nterview de Sorj Chalandon par Brice Depasse et écouter un extrait du livre lu par Frédéric Lepers, cliquez sur la couverture.

«Mon traître», de Sorj Chalandon, Grasset, 275p, 2008, 17€90

Acheter «Mon traître»

Écrit par Brice dans Littérature générale | Commentaires (0) |  Facebook | |