17 10 07

Un regard lucide et désabusé

VICKI BAUML’Allemagne, vaincue en 1918, a accouché successivement de deux monstres : la République de Weimar, où tout était permis, et la dictature nazie, où rien ne l’était plus. C’est au cœur du premier, à Berlin vers la fin des années 20, que la grande écrivaine autrichienne Vicky Baum (1888-1960) a situé les péripéties qui secouent son Grand Hôtel (qui reparaît chez Phébus à Paris dans la collection de poche Libretto) sous le regard impitoyable d’un dandy blessé de guerre, morphinomane et clairvoyant, qui tisse une toile cynique et impitoyable dans laquelle se débat toute une faune bigarrée et à la dérive : une chanteuse sur le déclin, pétrie de sa gloire passée, un aristocrate coureur de jupons et cambrioleur, un industriel affolé par l’odeur de l’argent, un flambeur triste voué par la Faculté à une prochaine longue agonie et une jeune blonde qui pose nue pour les peintres à la mode. Sans oublier le personnel du palace, témoin et protagoniste du drame. L’adaptation cinématographique de ce roman, où l’on retrouva en 1932 Greta Garbo et Joan Crawford, connut un succès prodigieux et amplement mérité, à l’instar de celui que le livre rencontre avec une belle constance auprès du grand public mondial depuis 1929…
Bernard Delcord

"Grand hôtel", Vicky Baum, Phébus, 312p, 9€90.

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13 10 07

Ni dieu, ni maître

DRACHLINE

Par Vincent Engel (visitez son site).

Voilà un roman que Léo Ferré aurait pu écrire, et certainement apprécier. Une histoire d’amour entre deux être-anges, plus ou moins asociaux, tissant des liens particuliers, distendus et tendres, entre absence et présence. Un double mot clé : la liberté et l’exigence. L’Amante s’est réfugiée sur un île. Il lui faut de la distance pour préserver la force de leur amour. Le narrateur la rejoint, lentement, partage quelques temps sa solitude, la quitte.
Drachline en profite pour parsemer son roman de phrases définitives, de celles que l’on place dans un dictionnaire de citations. Sa cible principale : la résignation, l’ennemi numéro un de la vie. La première est la pire, celle qui entraînera toutes les autres. Car, s’il y a de l’anarchisme dans ce roman, c’est bien celui de l’exigence qui, jamais, ne baisse la garde. Sans oublier un romantisme certain, dans la façon dont ces deux-là, indifférents aux sarcasmes, s’aiment malgré le monde qui les entoure et dont ils refusent les règles.

"L’île aux sarcasmes", Pierre Drachline, Paris : Flammarion, 2007, 233p, 17 €

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12 10 07

Face à la mer, la misère des hommes

Olivier AdamSachez avant d'ouvrir ce livre qu'on ne ressort pas indemne d'un roman d'Olivier Adam.
Si vous déjà avez lu "Falaises" ou "Je vais bien, ne t'en fais pas" (dont on a tiré l'admirable film qui valut à Kad un César), vous savez de quoi il retourne.
Marie a perdu son emploi : caissière dans une grande surface. Aujourd'hui mère au foyer, elle vit au rythme quotidien des départs et retours de son mari et de leurs deux adorables enfants. Tout irait pour le mieux s'il n'y avait le désoeuvrement des journées vides qu'elle partage avec les femmes du quartier.
On n'est jamais "à l'abri de rien". Surtout pas d'un déclic.
Du jour au lendemain, Marie se perd, se noie dans le dévouement envers ceux que les habitants de sa commune (qui pourrait être Sangate) nomment les Kossovars. Tous ces Iraniens, Afghans qui errent dans les rues et vivent de la charité des associations en attendant de franchir la Manche clandestinement pour rejoindre l'Angleterre.
Une écriture moderne, sèche au service d'une histoire boulversante et dérangeante. Un roman étourdissant, à l'image du Maelmström dans lequel le personnage principal s'engage sans donner un coup de rame.
Olivier Adam confirme avec "A l'abri de rien" sa position de valeur sûre au sein de la nouvelle génération. Une prestigieuse récompense littéraire lui siérait bien.
Brice Depasse

«A l'abri de rien», Olivier Adam, L’Olivier, 218p, 18€

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12 10 07

Dix jours en février

UYTTENDAELE« Février est un mois stupide, un mois de transition, un mois qui n’est plus hiver et qui n’et pas encore printemps ».Dix jours de transition, de pluie, de pleurs enfouis, durant lesquels, une femme, Nathalie Levy, brillante avocate va surmonter les dégâts d’une passion qui s’essouffle.
Silence de l’amour.
Absence singulière de Simon, l’être aimé, vers lequel toutes les pensées –et dix lettres - convergent.Dix jours, dix chapitres, introduits d’extraits de chansons françaises. Le ton en est donné. Présent et passé se côtoient, à travers la plume de la narratrice, ponctués de plaidoiries, de bouffées de cigarettes, passages musicaux et rasades de whisky.
L’écriture est belle, précise et relève le mâle défi de se glisser dans la peau d’une femme.Une brillante introspection qui nous mène à l’âme de la narratrice.
Apolline Elter.

« Dix jours en février », Marc Uyttendaele, Editions Luce Wilquin, septembre 2007, 156 pp, 15 .

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09 10 07

L'insoutenable légèreté de l'imposteur

O PPDA« Je suis donc née d’une tasse de café. Acheté au marché noir pour un prix prohibitif .» Voilà ce qu’apprend une mère mourante à sa fille, Youki Roussel, une jeune femme de 26 ans, malade, perturbée, en panne de père depuis sa naissance. Ainsi donc, elle est la fille du prix Nobel de littérature Pavel Kampa. Conçue pendant une brève histoire d’amour, alors que sa mère était la seule journaliste française à couvrir les «événements» de Prague en 1968. Après dix jours de passion folle, elle a fui les chars soviétiques et franchi la frontière. Les amants ne se sont jamais revus, ni reparlé.
« J’ai tant rêvé de toi. » Aujourd’hui, 27 janvier 1995, Youki rencontre ce père inexistant qui s’apprête à recevoir les honneurs de la France. Aujourd’hui résonne l’écho du dernier souffle, du dernier poème de Robert Desnos, mort dans les camps, à la libération. Aujourd’hui prend fin l’imposture. Aujourd’hui naît la vérité. Aujourd’hui commence à guérir une âme torturée. Aujourd’hui s’éloigne le spectre du suicide.
Injustement retiré de la sélection du Goncourt, «J’ai tant rêvé de toi» est un roman majeur. Je reste ébahi face au génie qui marie une telle science du canevas, du coup de théâtre avec une aussi belle plume, un style si délicat, un tel instinct littéraire.
Lire les frères Poivre d’Arvor n’est pas un plaisir, c’est une joie. Je tourne les pages de ce poignant hommage au poète français et de cette quête de salut d’une jeune anorexique en bout de course. «J’ai tant rêvé de toi» vous ouvrira un appétit littéraire gargantuesque.
Merveille, je vous dis.
Brice Depasse

Patrick Poivre d'ArvorComme l'an dernier, nous avons joint par téléphone, la moitié du binôme, Patrick Poivre d'Arvor.

  PATRICK POIVRE D'ARVOR - Brice Depasse

«J'ai tant rêvé de toi», Olivier et Patrick Poivre d’Arvor, Albin Michel, 257p, 18,50€

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06 10 07

La guerre, le style

GOBY

Par Vincent Engel (visitez son site).

Pour la plupart des gens, la guerre est quelque chose de lointain, même quand elle est quotidienne, parce que, justement, le quotidien prime. Se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer. Survivre. Pour Madeleine, très jeune fille qui travaille dans un hôtel de Rennes pendant l’Occupation, la guerre est une fresque dans le théâtre. Elle ne peut pas être ce qui l’empêche d’aimer ce pianiste allemand qui s’est épris d’elle. Et qui disparaîtra en lui laissant un enfant.
Où est le pire, pour la majorité ? La guerre, ou les séquelles ? Traquées par la haine, Madeleine et Anne vont passer leur vie à fuir. Ce qu’elles (re)trouveront, à la fin, tient au miracle de l’écriture. Goby invente des destins sur les points de suspension des vies avortées. Dans une langue qui épouse à merveille la faim, la peur sourde, une écriture de guerre quotidienne, elle pousse ses personnages dans la logique des choix et des hasards qui se présentent à eux. Il est rare qu’un style épouse si justement son propos.

"L’échappée", Valentine Goby, Paris : Gallimard, 2007, 228p, 16,90 €


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05 10 07

Féroce Françoise, Belge méchante, on t'aime !

LALANDE« Je n’écris pas loukoum, j’écris féroce, je pratique la chasse aux clichés, aux fausses perles des paresseux… » prévient Françoise Lalande,… à la fin de son ouvrage. Trop tard : le lecteur s’est attaché à l’auteur. Il l’a suivie dans ce monologue accrochant par lequel elle passe en revue son présent, à Rabat, à la lueur de son passé, de ses origines familiales, de ses amours et amitiés, son rapport à l’écriture « jamais innocente » aux livres - qui « sont une part de mon corps » -et surtout cette identité belge que nous partageons avec elle et dont elle relève les aimables contradictions. Quoi de plus généreux qu’un écrivain qui se livre. Quoi de mieux, aussi. Qui se livre au cours de phrases qui n’en finissent pas. Point de point, que des virgules. C’est sans doute ça « favoriser les sensations pour ne pas tricher dans l’écriture ».
Avec Une Belge méchante, Françoise Lalande offre au lecteur son mode personnel de contact. Avec beaucoup de gentillesse, en fait. Mais cela, il ne faut surtout pas le dire…
Apolline Elter.

"Une Belge méchante", Françoise Lalande, Le Grand Miroir, Bruxelles, juin 2007, 118 p, 15€

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04 10 07

L'Apocalypse selon Brodeck

CLAUDELLe rapport dont tout le monde parle (ou aime à parler) au cours de cette rentrée littéraire. Mais peu importe. Car même s'il remporte le Goncourt 2007, ce n'est pas le prix qui restera mais le roman. Le plus terrible que Philippe Claudel ait écrit. Après "Les âmes grises" et "La petite fille de monsieur Linh". La fatalité du mal perpétré par l'homme. Le crime qu'il peut commettre au nom de la collectivité (ici un village). Les abominations qu’un homme ordinaire peut perpétrer au nom de la race (là, les camps de la mort). Les victimes. Etrangers. Femmes. Enfants. Que l’holocauste soit perpétrée sur l’autel de la communauté ou au fond des camps de concentration. « Et la mort n’est jamais difficile. Elle ne réclame ni héros ni esclave. Elle mange ce qu’on lui donne ».
Enfin l’indicible, le mal commis par les victimes. A l’encontre des (encore) plus faibles. Pour survivre. Comme si les prédateurs voulaient être rejoints par leurs proie au fond de leur misère. Vaine tentative d’expiation. Ultime et pathétique meurtre de l’âme humaine.
Le rapport de Brodeck est un chef d’œuvre taillé dans le plus beau des marbres. Celui qui ne se patinera pas sous les honneurs de ses contemporains.
Brice Depasse

  PHILIPPE CLAUDEL - Brice Depasse 1
  PHILIPPE CLAUDEL - Brice Depasse 2
Philippe Claudel13
Photo : Alain Trellu

«Le rapport de Brodeck», Philippe Claudel, Stock, 400p, 21,50€

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03 10 07

This is an interview

BLONDELJe regrette.
Je regrette d’être déjà arrivé au terme de ce livre. J’aurais voulu encore rester quelques heures de plus en compagnie des personnages de This is not a love song, le dernier roman de Jean-Philippe Blondel, un écrivain qui, depuis Juke-Box, ne finit pas de m’étonner et de me ravir. (Lisez la suite en cliquant sur la couverture)
Entretien :

  JEAN-PHILIPPE BLONDEL - Brice Depasse


Jean-Philippe Blondel03
Photo : Alain Trellu

"This is not a love song", Jean-Philippe Blondel, Robert Laffont, 211 pp, 18€.

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30 09 07

Cet obscur objet ...

LABRUNERéalisatrice de "Si je t'aime prends garde à toi", "Ca ira mieux demain" ou encore "Cause toujours", Jeanne Labrune a dirigé Victoria Abril, Jean-Pierre Darroussin ou encore Nathalie Baye. Avant cela, elle avait écrit Vatel qui fut mis en scène par Roland Joffé.
Aujourd'hui, il ne s'agit plus de scénario mais de roman, le premier, "L'obscur", un livre écrit dans la foulée d'un film qui ne sera jamais réalisé faute de financement (dixit la production).
Abattue mais pas découragée, Jeanne Labrune s'aperçoit qu'elle ne peut s'arrêter d'écrire. Naît alors cette histoire de plusieurs personnages autour d'un homme violent, Tarquette, alias Georges Bourdon, interné dans un hôpital psychiatrique.
Si "L'obscur" comporte quelques scènes difficilement supportables, l'auteure n'abandonne pas ses personnages à leur triste sort : le désespoir. Un premier roman particulièrement réussi.
Nicky Depasse

  JEANNE LABRUNE - Nicky Depasse 1
  JEANNE LABRUNE - Nicky Depasse 2


« L’obscur », Jeanne Labrune, Grasset, 411p, 19,90€

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