31 05 10

Clap de fin

Mrs ParkingtonParmi les chefs d’œuvre de l’écrivain américain Louis Bromfield, (1896-1956), l’auteur de La Colline aux Cyprès (1924), de Précoce Automne (Prix Pulitzer 1926), de La Mousson (1937), de Les Nuits de Bombay (1940), on compte aussi le fameux Mrs Parkington (1943) que les Éditions Phébus à Paris ont eu l’excellente idée de rééditer au sein de leur belle collection
« Libretto », un ouvrage à la fois cruel et passionnant dans lequel une vieille dame (elle a 84 ans quand le récit commence), riche et veuve, est au centre d’un monde, le sien, qui s’écroule aussi bien dans ses souvenirs que dans le présent. Métaphore de l’Amérique des pionniers, durs au travail mais aussi brutaux et roublards, la société new-yorkaise dans laquelle vit Susie Parkington est opulente, certes, et vertueuse, et forte de ses valeurs morales et boursières acquises dans l’Ouest au prix d’un long labeur. Mais ses soubassements sont minés par la volonté de paraître, l’alcoolisme, l’ennui, la tentation du suicide, le goût du pouvoir, la malhonnêteté… Cette dégringolade fait penser à la chute de l’empire romain ou à celle de l’Europe dans ses colonies, et les nombreux personnages, parfois naïfs, parfois sympathiques, parfois pathétiques, parfois odieux, apparaissent, sous le regard accablé et mélancolique de l’ancêtre, dans toute la crudité de leur sort, englués dans les champs de ruines de tout ce qu’elle avait contribué à bâtir pour eux…
Bernard DELCORD

Mrs Parkington par Louis Bromfield, Paris, Éditions Phébus, collection « Libretto »,
février 2010, 374pp. en noir et blanc au format 12 x 18 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 12 € (prix France)

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24 05 10

L’Ernest Hemingway français

Reportages, Romans (Kessel)Rassemblant, dans un fort volume de la fameuse collection Quarto, sous la direction de Gilles Heuré et sous le titre générique de Reportages, Romans, une imposante volée de textes du romancier talentueux, du journaliste intrépide, du grand reporter de choc et du voyageur tout terrain que fut Joseph Kessel (1898-1979), les Éditions Gallimard ont fait mouche à plusieurs titres. D’abord parce qu’en redonnant à lire des reportages de celui que ses collègues de la presse écrite surnommaient « L’Empereur », elles ressuscitent de grands moments du XXe siècle, enveloppés dans de très beaux papiers (rédigés à propos des deux guerres mondiales, des révolutions russe et irlandaise, de la situation en Palestine en 1924-26 puis de la naissance d’Israël en 1948, de la montée du nazisme en Allemagne, de la dépression sociale américaine en 1932-33, de la guerre d’Espagne…). Ensuite, parce qu’en mettant ces reportages en parallèle avec les romans que Kessel a tirés de ces événements, elles éclairent la réalité par la fiction, et inversement. Enfin, parce qu’elles mettent en lumière la genèse et l’élaboration de l’œuvre du Hemingway français, dont l’engagement et le courage ont fait un témoin lucide et privilégié. Par exemple, il tira de son expérience de soldat son premier grand succès, L'Équipage, publié en 1923, puis Les temps sauvages (1975), et de ses reportages sur l’IRA, Mary de Cork (1925). De ses voyages en Russie révolutionnaire, il ramena des Mémoires d’un commissaire du peuple (1925), et des débuts de l’Aéropostale, La Ligne (1929). Résistant, il a écrit avec Maurice Druon le Chant des partisans, mais il est aussi l’auteur de L’Armée des ombres (1943), Les Maudru (1945) et Les Mains du miracle (1960). Car assurait-il, « pour moi, le reportage et le roman se complètent, sont étroitement liés. C’est la lignée de Conrad, de Kipling, de Stevenson, de Jack London… ».
Et c’est peu de le dire !
Bernard DELCORD

Reportages, Romans par Joseph Kessel, édition établie et dirigée par Gilles Heuré, Paris, Éditions Gallimard, collection « Quarto », avril 2010, 1288 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, avec 43 photographies, 27,50 € (prix France)

Ce volume contient : 1914-1918 : L'Équipage, « Sous l'Arc de triomphe », Les Temps sauvagesIrlande 1920 : « L’armée clandestine », « La justice du Sinn Fein », « Le sac de Balbriggan », Mary de Cork ■ Russie 1917-1927 : « Le caveau n°7 », Mémoires d'un commissaire du peuple ■ La Ligne :
« Le pénitencier blanc », « Vent de sable » ■ Palestine 1924-1926 : « L’élan vers la Terre promise »,
« L’escalier de Bnéi-Brak », « Les frères de l'Émek », « Le manchot de Port-Arthur », « Déposition au procès Schwartzbard » ■ Allemagne 1932 : « Les forgerons du malheur », « Unterwelt », « La marée brune » ■ États-Unis 1933 : « Les lignes de pain », « L’armée des mendiants », « Les cols blancs » ■ Espagne 1938 : « Réflexion sur la guerre civile » ■ 1939-1945 : « Les hommes des avant-postes »,
« Dunkerque », Les Maudru, L'Armée des ombres, Les Mains du miracle ■ Israël 1948 : « Visa n°1 », « La colline Napoléon », « Le pâtre », « L’arme secrète » ■ Épilogue : « J'aime les gens qui se
dépassent… »

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24 05 10

Des amis Fritz, mais pas trop…

Histoires d’Alsace et de Lorraine« Romancier indivisible », selon la belle formule d’Albert Thibaudet, les écrivains mosellans Émile Erckmann (1822-1899) et son ami Alexandre Chatrian (1826-1890) formaient un duo inégalé dès lors qu’il s’agissait de chanter, de décrire et de faire aimer aux Français l’Alsace et la Lorraine qui leur avaient été arrachées par le Reich, tout le monde le sait. Et la chose se confirme dans Histoires d’Alsace et de Lorraine, un beau recueil paru aux Éditions Omnibus à Paris, dans lequel on retrouve quelques-uns de leurs textes désormais classiques, comme Confidences d’un joueur de clarinette, La taverne du Jambon de Mayence, Les Amoureux de Catherine, Les Années de collège de maître Nablot ou les célèbres Contes vosgiens). Mais ce que l’on sait moins et que l’on découvrira sans doute, c’est que nos compères excellaient aussi dans le fantastique avec les Contes des bords du Rhin, et surtout dans la peinture de mœurs à la manière des frères Goncourt, d’Émile Zola ou d’Eugène Sue, en usant quelquefois d’une plume trempée dans l’acide, comme pour Les Deux Frères où ils dressent un tableau sans concession de rivalités familiales, pour Histoire d'un sous-maître qui voit un jeune instituteur faire face à l'institution scolaire et pour Maître Daniel Rock où un forgeron et ses deux fils entrent en lutte contre le Progrès. D’excellentes surprises, s’agissant d’auteurs volontiers catalogués de régionalistes, voire de nationalistes !
Bernard DELCORD

Histoires d’Alsace et de Lorraine par Erckmann-Chatrian (Les Deux Frères, Confidences d’un joueur de clarinette, La taverne du Jambon de Mayence, Les Amoureux de Catherine, Histoire d’un sous-maître, Les Années de collège de maître Nablot, Maître Daniel Rock, Contes des bords du Rhin, Contes vosgiens), choix et présentation de Claude Aziza, Paris, Éditions Omnibus, octobre 2009, 864 pp. en noir et blanc au format 13,6 x 19,8 cm sous couverture brochée en quadrichromie et à rabats, 25 € (prix France)

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21 05 10

Sueurs froides

L’ombre des secretsLes Éditions Omnibus à Paris ont rassemblé dans L’ombre des secrets trois romans (Le Bouc émissaire, La Maison sur le rivage et Le Vol du Faucon) ainsi que diverses nouvelles
(Le Pommier, Les Oiseaux, Ne vous retournez pas, Pas après minuit, Les Verres bleus, L’Alibi) de Daphne du Maurier (1907-1989), la grande maîtresse anglaise des atmosphères angoissantes, étranges et oppressantes, dont trois œuvres furent portées à l’écran par Alfred Hitchcock : L'Auberge de la Jamaïque (1936), adapté au cinéma sous le titre La Taverne de la Jamaïque en 1939, Rebecca (1938), tourné en 1940 et Les Oiseaux (1952), filmé en 1963.
« J’ai toujours été fascinée par l’inexpliqué, la face sombre de la vie. J’ai un sens très sûr des choses qui dépassent nos perceptions et notre expérience quotidienne », assurait cette auteure talentueuse et prolifique. Amateurs de réalités floues où la folie guette et où l’étrangeté vire parfois au macabre dans des histoires de substitution d’identité, de voyage dans le temps ou de réincarnation et dans lesquelles les machinations, l’illusion ou le dérèglement des sens sont partie prenante, précipitez-vous sur ce recueil : vous serez –abondamment– servis !
Bernard DELCORD

L’ombre des secrets (Le Bouc émissaire, La Maison sur le rivage, Le Vol du Faucon, Le Pommier, Les Oiseaux, Ne vous retournez pas, Pas après minuit, Les Verres bleus, L’Alibi) par Daphne du Maurier, avant-propos de Jacques Baudoux, Paris, Éditions Omnibus,
1248 pp. en noir et blanc au format sous couverture brochée en couleur, 28 € (prix France)

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20 05 10

L’Église éternelle…

Luxe et luxure à la cour des papes de la RenaissanceLe texte ci-dessous aurait dû paraître ce mercredi 19/05/2010 dans l’hebdomadaire satirique bruxellois PAN
si celui-ci n’était pas mort la veille…


En faisant paraître en avril dernier aux Éditions Les Belles Lettres à Paris un essai intitulé Luxe et luxure à la cour des papes de la Renaissance, la docteure de l’École Pratique des Hautes Études Anne Kraatz se doutait-elle que la réalité d’hier ressusciterait si vite et avec autant de vigueur ? Elle rappelle en tout cas que nombre de papes d’alors, tels Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI Borgia, Jules II, Léon X ou Paul III, ainsi que leur entourage, ont allègrement jeté aux orties leurs vœux de chasteté, de pauvreté et d'humilité pour s'engager dans la pratique des plaisirs défendus et dans l'étalage d'un luxe insolent, ainsi que dans les voies scabreuses du paganisme grec et égyptien (les amours des dieux de l'Olympe ornés d'inscriptions en lettres arabes ont même étés gravés dans le bronze de la porte de Saint-Pierre de Rome, sans d’ailleurs que personne n’y prît garde avant elle…). Déguisés en Turcs ou en César pour le carnaval, propriétaires de maisons de plaisir, se livrant sans pudeur à une sexualité débridée avec femmes, hommes, esclaves ou enfants, amphitryons de banquets somptueux, avides de bijoux, ces indignes successeurs de l’apôtre Pierre ont commis tous les « péchés capitaux » et leurs pontificats regorgent d'exemples des plus scandaleux, comme le souligna déjà Savonarole, dans un sermon de 1497, qui tonna contre le fait que « l’un passe la nuit avec sa concubine, l’autre avec un jeune garçon, puis le matin ils s’en vont dire la messe », tout benoîtement. Anne Kraatz s’interroge en profondeur sur les causes de telles dérives et conclut sur les contradictions humaines dans un contexte munificent, d’autant que c’est à ces bandards pendards que l’on doit l’érection des plus beaux monuments chrétiens et l’essor du pouvoir politique de Rome en Europe et dans le monde… Et voilà pourquoi, pensions-nous in petto en la lisant, l’évêque de Bruges, dont les érections furent diverses et multiples, est en réalité un pur martyr de nos temps modernes…
PANTHOTAL

Luxe et luxure à la cour des papes de la Renaissance par Anne Kraatz, Paris, Éditions
Les Belles Lettres, collection « Realia », avril 2004, 249 pp. en noir et blanc au format
14 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 21 € (prix France)

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18 05 10

L'Allemand noir

DAENINCKXUn(e) enseignant(e) en histoire contemporaine pourrait trouver, dans ce roman très bien documenté et filé au présent de l'indicatif, un excellent support à l'approche d'un affreux "détail" de l'Histoire, comme disait l'autre, lié à la liquidation, en Allemagne hitlérienne, des éléments racialement impurs et autres sous-hommes. Ulrich, dont le prénom secret hérité de son père africain est Galadio, est le fruit des amours d'un soldat français noir et d'une Allemande, qui se sont rencontrés pendant l'occupation des troupes chargées de l'application du traité de Versailles, en 1922 très exactement. Brillant sujet, Ulrich sent sur sa peau les effets de la purification raciale, dès que le gardien de but de son club de foot rejoint les S.A. de la région de Duisbourg où les attaques contres les juifs et les basanés de son espèce commencent à se multiplier. Après avoir échappé de justesse à la stérilisation imposée à ses semblables, Galadio est engagé (de force) dans les rangs des figurants des films tournés à Babelsberg, le Hollywood boche, notamment pour un Kongo Express dont le scénariste n'est autre qu'Ernst von Salomon... Puis, la guerre arrivant, le jeune homme va se retrouver en Afrique sur un autre tournage, au terme duquel il s'échappera pour se mettre en quête de son père. Tout cela, fort bien raconté, quoique de façon toute linéaire et un peu désincarnée, mérite cependant la plus vive attention, autant que le triste sort des harkis...
Jean-Louis KUFFER

Galadio, Didier Daeninckx, Gallimard, avril 2010, 139p., 15€50

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17 05 10

La vaste hypocrosie sociale

LESSINGVictoria, une fillette orpheline de neuf ans à la peau noire, attend sa tante à la sortie de l’école. Mais cette dernière, hospitalisée en urgence, ne viendra pas. .Une solution de secours est alors trouvée en la proposition de la famille Staveney d’héberger la petite pour la nuit. Pour Victoria, c’est le choc des cultures: elle découvre un univers diamétralement opposé au sien, comme seuls jusqu’alors les contes de fée s’en étaient fait l’écho. Tout n’y est qu’abondance, douceur, chaleur, luxe, démesure. L’univers d’une famille aisée de race… blanche. Cette nuit passée dans un monde presque irréel, celui d’une réussite sociale inaccessible, fantasmée, la hantera longtemps. Et de retourner régulièrement observer de loin, en cachette, ladite magnifique demeure, tandis qu’elle vit désormais dans « l’autre moitié du monde », dans un appartement insalubre, où tous sont entassés les uns sur les autres. Ce monde que Madame Staveney qualifie volontiers de « bas-fonds ». Deux réalités qui se côtoient mais ne se croisent pas. Pourtant, Victoria, devenue une séduisante jeune femme, caressera à nouveau son rêve en vivant une idylle d’un été avec le plus jeune des fils Staveney. De cet amour naîtra Mary, une adorable petite à la peau caramel, qu’elle commencera par lui cacher. Mais, six ans plus tard, exténuée par les combats auxquels la confronte l’extrême misère, consciente qu’elle ne pourra pas offrir à sa fille l’éducation à laquelle elle pourrait prétendre si elle était élevée par la famille de son père, les Staveney, elle se résoud à leur en révéler l’existence.
Une décision lourde de conséquences, où la mère célibataire se retrouve piégée par ses bonnes intentions. Sa fille Mary se trouve en effet confrontée à une situation pénible : celle du choix entre sa famille blanche et sa famille noire. Pour sauver la fillette de la précarité, Victoria devra t-elle payer le prix fort, à savoir risquer de la perdre ? Les Staveney et leur discours humaniste, bien-pensant, sont-ils dans les faits aussi ouverts à la différence que dans leurs propos ? Font-ils montre d’un humanisme sincère ou de charité intéressée ? Considèrent-ils le métissage comme un exotisme 'tendance' ou la couleur de peau est-elle indifférente ? C’est ce que Doris Lessing s’emploie à dénoncer avec sobriété, sans verser dans le manichéisme ni la caricature, dans ce roman très fort, très engagé.
A 91 ans, le prix Nobel de Littérature revient en effet avec cette verve qui la caractérise sur ses combats de toujours: l’hypocrisie sociale, le racisme, l’ambition, la famille.
Une vision désenchantée, cruelle, lucide, contemporaine et juste sur une Angleterre libérale qui tolère tout…tant que chaque monde reste "à sa place", à savoir loin de l’autre...
Karine FLÉJO

Victoria et les Staveney, Doris Lessing, Editions Flammarion, mars 2010, 150p., 16€00

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17 05 10

Par hasard mais pas rasé

LesbreMélange de réalisme social et de poésie, d'observation au scalpel et de modulations sensibles en finesse, ce roman réédité (la première publication, au Seuil, date de 2001) prend une nouvelle dimension après la lecture d'autres ouvrages de la romancière, dont Le canapé rouge, et notamment par ce qu'on pourrait dire un horizon tchékovien déjà nettement perceptible. L'exergue de Gaston Chaissac ("Et l'âme ébruita le silence") situe bien l'aire physique et mentale du roman, entre usines et bistrots, salon de coiffure et intérieurs de gens d'en bas, si l'on ose dire, avec un accent porté sur les solidarités féminines. Tant les liens entre la mère (dont les amants défilent et se défilent) et la fille, que ceux qui unissent les ouvrières de l'usine ou les employées du salon de coiffure, sont finement tissés, alors que les relations avec les hommes oscillent entre machisme et complicités de corps ou de coeur - tout cela sonnant juste, dur et doux à la fois.
Jean-Louis KUFFER

Nina par hasard. Michèle Lesbre, Sabine Weispieser, mars 2010, 189p., 18€00.

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16 05 10

Princesse Daniel

princesse dePour son septième roman, après Le triomphe et Une fille du feu, Emmanuelle Bayamack-Tam traite une matière délicate avec une ...délicatesse, précisément, qui lui permet d'échapper à tous les nouveaux poncifs liés à la sacro-sainte "différence". Si ce n'était que ça ! Si Daniel, garçon-fille adulant sa mère qui ne se doute pas quelle fille-garçon elle a mise au monde, n'était que différent ! Bien pire: il est comme tout un chacun: assoiffé de tendresse et de reconnaissance qui ne lui viennent ni par papa, rêvant d'un mec qui assure, ni de maman mais d'abord d'un pseudo papa-maman tenancier de boîte transformiste où, dès ses quinze ans, le jeunot se réfugie avant de se la jouer Bambi ou Marylin. Il y a de la famille Deschiens dans ce roman où l'on souffre en écoutant Julio Iglesias ou Dalida, d'une écriture tendrement brutale, captant admirablement toutes les nuances de sentiments cristallins en milieu glauque. Les portraits du taulard beauf, dont le narrateur s'entiche, de la petite camée et de la "princesse polack", entre autres, sont d'une acuité rare, et le roman dégage une émotion rare en dépit de son apparente trivialité.
Jean-Louis KUFFER

La Princesse de., Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L., mars 2010, 268p., 18€50.

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16 05 10

Une mélodie d'un pessimisme gai

GAILLYSur un quai de gare, en plein mois de juillet, Lily attend le retour de Braine, son mari, après deux ans et demi d’absence A ses côtés, leur fils de trois ans et leur petit chien. Si Lily espère pouvoir rejouer avec lui la même partition familiale et amoureuse qu’avant, impatiente, aimante, attentionnée, très vite le lecteur comprend que nombreux seront les bémols. La météo ensoleillée de ce jour d’été laisse entrevoir des nuages menaçants symbolisés par deux instruments : le bugle (instrument de musique) de Braine et son pistolet automatique ramené du front, tous deux consignés par Lily sur le dessus de l’armoire. Car c’est un homme fracassé par la guerre qui descend du train, après de nombreux combats et trois mois de séjour dans un hôpital militaire. Mutique, hébété, amaigri, il lui faut tout réapprendre, répéter les notes oubliées d’un quotidien exempt de violence. C’est alors qu’il rencontre une très belle femme, une certaine Rose Braxton, dont la voiture est tombée en panne. Il lui vient en aide et cette dernière lui propose de renouer avec sa passion d’avant : la musique. « Sans la musique, la vie serait une erreur » disait Nietzsche. Sans la musique… et l’amour, la vie serait insoutenable pense Braine. Et ce dernier, pour échapper à ses fantômes, de renouer avec ses passions d’antan :le jazz et…les femmes.
Dans un style d’une épure remarquable, très mélodique, ponctué d’improvisations, Christian Gailly nous emporte et nous transporte dans ce drame simple des effets de la guerre, de ses traumatismes tatoués sur l’âme. Comment passer au dessus du précipice qui vous sépare de ceux qui n’ont pas connu les combats, côtoyé la mort, la peur, l’horreur ? Comment ne pas chuter soi, ni faire chuter ses proches ? Un air de jazz magnifique qui s’achève sur une note tragique, percutante.
Un livre qui s’écoute autant qu’il se lit. Envoûtant, entêtant, fatalement mélancolique...
Extrait : « C’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer (…). Au fond, il n’y a que le drame, la mort, pour enrayer un pareil système. »
Karine FLÉJO

Lily et Braine, Christian Gailly, Les Éditions de Minuit, janvier 2010, 188p., 14€50.

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