13 10 12

L'aube après la nuit

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" Je suis le Docteur Théophane Debbané. Exilé volontaire sur une île du Dodécanèse depuis trois ans."

Tout est dit.

Ou plutôt rien: plaquant sa vie parisienne  et une brillante carrière de chirurgien cardiaque, Théophane, quarante-deux ans, s'exile sur l'île grecque de  Patmos, nanti de l'unique compagnie de son fils, Taymour, un ado qu'il enchaîne à son destin.

Amenées par un subtil jeu de flashbacks, des images obsessionnelles le hantent, fatales Erinyes qui le ramènent à sa dernière opération chirurgicale, ratée par le méfait de l'orgueil, d'un sentiment de toute-puissance déplacé.

"Ce qui fit sa force et son assurance s'était fracassé un jour de juin 1983, comme un vulgaire jouet d'enfant, entre des mains barbares."

Redevenu généraliste, l'exilé égyptien rencontre et s'éprend d'Antonia,  une jeune femme de vingt ans sa cadette, naufragée - comme lui ...- d'un handicap mal assumé: une polio la prive de l'usage de ses jambes; elle supporte douloureusement le regard que lui renvoie la société.

Au-delà du romantisme imprimé à un scénario brillamment maîtrisé, l'essence du roman est un message de force: se poser en victime, revient à s'enchaîner à la vie; retourner la situation, se convaincre qu'on a des devoirs envers la société plutôt que des droits est la voie de (re)conquête du bonheur.

Protagoniste de cette conversion: Jehol, un cheval, qui sera l'acteur d'une hippothérapie rédemptrice.

Si le lecteur retrouve le souffle narratif, le style vif, imagé, un chwia oriental de Gilbert Sinoué et les flashbacks qui le ramènent  à l'Egypte de Nasser, il découvre  avec émotion ce supplément d'âme, cette part intime que l'écrivain dévoile à travers Théophane.

"Jamais, autant qu'aujourd'hui, ne le tourmentait si violemment le sentiment du temps qui fuit, l'inquiétude de la lampe qui se consume, du corps qui se fane, de toutes ces innombrables choses qui se corrompent et périssent. [...] Comme toujours, pareil aux agonisants, il revoyait passer des figures d'enfance, des scènes lointaines, l'apparition éthérée du visage de ses parents, de sa chambre au Caire, des souvenirs cléments et tristes qui l'appelaient. Ils lui parlaient dans des champs d'ombre, des champs infinis."

AE

L'homme qui regardait la nuit, Gilbert Sinoué, roman, Flammarion, septembre 2012, 354 pp, 19,9 €

Billet de faveur

AE: Gilbert Sinoué, le remords qui empoisonne la vie de Théophane, le côté sombre de sa personnalité ne sont -  heureusement - pas irrémédiables.  C'est la rencontre d'une solitude jumelle, pareillement animée d'une pulsion de mort qui ranime la flamme de leurs vies conjointes. Votre message est, en fait, positif, frappé de sollicitude et d'amour, seuls remèdes à l'isolement que vous taxez d'enfer. C'est votre credo?

Gilbert Sinoué : La vie m’a enseigné que le seul vrai remède à nos propres douleurs et à l’isolement qu’elles entraînent, réside dans le partage de la souffrance de l’autre. Ce partage, nous oblige à détourner notre  regard de notre insignifiance et nous contraint à nous « déplier » plutôt que de rester claquemuré dans nos propres douleurs, passés ou présentes.

AE: En arrière-fond, sorte de voix de la conscience, il y a le personnage de Taymour, le fils de Théophane, qui subit, malgré lui, le choix de vie de son père. Est-ce une forme de mort que son père lui impose?

Gilbert Sinoué: Il ne lui impose pas la mort, mais – sans révéler la fin de l’ouvrage où tout se joue – Théophane ne parvient pas à libérer son fils de l’amour immense qu’il lui porte. Il le tient enfermé dans la vie. Égoïstement. Comme ces parents qui continuent à s’accrocher à leurs enfants, et les empêchent de prendre leur envol. Ce faisant, ces parents oublient qu’ils sont l’arc, et leur enfant la flèche. Sans  l’impulsion la flèche ne filera jamais vers le ciel.

AE: Votre vue sur le handicap -  l'invalidité d'Antonia -  renverse la vapeur,  en lui donnant le statut d'acteur plutôt que d'assisté. Lui imposant des devoirs plutôt que des droits. Ce message est tonique. Il est très beau. Mais.. il faut être fort – ou deux…-  pour accéder à cette vision mentale:

Gilbert Sinoué: Bien sûr, il faut être deux. C’est uniquement grâce à des forces conjuguées que la rédemption devient possible. Il faut aussi que la confiance soit absolue, inexorable. D’ailleurs, à un moment donné, Antonia le dit parfaitement à Théophane : «Si je n’avais plus confiance en toi, nous ne serions plus à égalité. La peur et le doute des premiers instants seront revenus, puisque tu me les auras communiqués. »

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (3) |  Facebook | |

10 10 12

Foudroyant

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"Aujourd'hui, elle est sur le deuxième versant de sa vie, celui qui descend. Sa vie aurait pu s'arrêter là. En vérité, elle s'est arrêtée. Les démarches actuelles sont du luxe, de l'habillage. Un luxe de femme enfoncée dans une solitude qui ne datait pas de ces dernières semaines. Elle avait espéré que cette solitude cesserait, que Thomas changerait la donne. Qu'avait-elle attendu de lui? Que voulait-il? Elle retournait ces questions dans sa tête; De quelque part viendrait bien une lumière"

Si vous n'êtes pas trop frileux en matière de sexualité, majeur et, je l'espère, non vacciné, vous pliongerez dans le Gers, l'été,  la passion troublante d'un couple improbable et l'intrigue rondement menée d'une quête obsessionnelle: désireux de donner à ses nombreuses liaisons une dimension existentielle, Thomas, jeune homme doté d'un pouvoir de séduction magnétique, capture l'âme de Lola, 38 ans,  tandis qu'il prend possession de son corps.

Un coup de foudre - réel-  aura raison de sa vie ; Lola ne pourra se libérer de l'emprise posthume de Thomas.

Inspectant, avec une précision chirurgicale, les méandres des affects, de l'âme, Macha Méril navigue  avec brio, au coeur de l'introspection féminine.

AE

Ce qu'il voulait, Macha Méril, roman, septembre 2012, 264 pp, 19 €

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03 10 12

Le roman du roman

url (22).jpg" L'achèvement du Grand Meaulnes a signifié pour lui un immense soulagement, une libération, mieux une joie profonde, comme s'il avait percé le mystère de la création littéraire. Ce roman si labourieusement et si douloureusement mûri a représenté plus qu'une aventure  littéraire - bellle et et exaltante , comme toute oeuvre artistique arrivée à  éclosion. Il l'a fait progresser dans la recherche, la compréhension et l'accomplissement de soi-même, l'aidant à éclairer l'ombre de ses tourments intérieurs"

S'il est un roman directement lié à la vie de son auteur, c'est bien Le Grand Meaulnes.  Le chef d'oeuvre d'Alain Fournier (1913)  as Henri (Fournier) puise dans la vie de ce dernier l'étoffe de ses principaux personnages.

La rencontre d'Yvonne Toussaint de Quievrecourt scellera le frémissement de la grâce,  l'impérieuse quête de pureté, l'évidence d'une passion qui ne le quittera ,sa vie durant. Il ne la reverra que quelques années plus tard, mariée, maman de deux enfants ..réactivant pour l'occasion  "l'ineffable nostalgie d'un amour impossible" 

Périple en Angleterre, souvenirs de jeunesse, amitiés, liaisons féminines contraintes, premiers pas professionnels  et voyage au coeur de son intériorité sont les axes d'un roman de roman... très documenté.

Une nouvelle lecture du Grand Meaulnes s'impose,  qui nous permettra de savoureur le travail de Jean-Christian Petitfils à sa juste valeur.

AE

Le frémissement de la grâce. Le roman du Grand Meaulnes, Jean-Christian Petitfils, essai, Fayard,  septembre 2012, 264 pp, 18 €

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02 10 12

Fraise des bois

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"Je comprends qu'il arrive au grondement de la salle parce que, comme d'habitude, on ne le voit pas au milieu du bordel ou alors un bout de crâne, un éclair de lunettes, une main qui dépasse pour serrer d'autres mains. François Hollande, alias Flanby, Fraise des bois, Gauche molle, Guimauve le Conquérant, Babar, fend la foule en liesse. Tout le monde veut le toucher, tout le monde crie son prénom"

L'ouvrage avait été frappé d'embargo qui devait nous mener, sous la plume de Laurent Binet, à décrypter le journal des campagnes - l'interne, menée au sein du PS, et la campagne présidentielle - de François Hollande.

Introduit dès juin 2011 dans le cercle du candidat, le primo-romancier primé du Goncourt 2010 s'offre un exercice d'un style neuf, promenant  ses observations de néophyte en une récréation verbale assez libre, non dénuée d'humour.

 il m'intimide, ce con! Pourtant il est souriant, comme d'habitude, mais il y a un truc qui me met mal à l'aise"

Revendiquant son appartenance politique à la gauche, une affection pour Jean-Luc Mélanchon et son soutien au candidat socialiste, quel qu'il soit, Laurent Binet garde un recul, une vigilance dans sa sympathie et une honnêteté intellectuelle qui lui  permettent des rencontres vraies et intéressantes, dans les coulisses de cette mouvance,  et garantissent, partant, l'intérêt de la mission.

Un journal qui s'achève avec la victoire du 6 mai,  conservant dans le chef conjoint de l'écrivain et du lecteur, cette part d'énigme attachée à la personnalité du nouveau président.

AE

Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet, essai, Grasset, août 2012, 307 pp, 17 €

 

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29 09 12

Prodigieux

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" Ce monde-là ne perdurait qu'ainsi, à mi-chemin de l'existence et du néant, et Matthieu l'y maintenait soigneusement, dans un réseau complexe d'actes inaccomplis, de désir, de répulsion et de chair impalpable, sans savoir que, des années plus tard, la chute du monde qu'il allait bientôt choisir de faire exister le ramènerait vers Judith comme vers un foyer perdu, et qu'il se reprocherait alors de s'être si cruellement trompé de destin."

S'il est un roman que s'arrache la critique, à juste titre - et quel titre..! - c'est  Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari. Alliant une intrigue minimaliste à une écriture dense, élégante et somptueuse, à l'introspection chirurgicale, drôle parfois, d'une certaine âme humaine,  l'écrivain corse mérite les prix littéraires les plus prestigieux... ou je ne m'appelle pas Apolline....

"Nous ne savons pas, en vérité, ce que sont les mondes. Mais nous pouvons guetter les signes de leur fin. Le déclenchement d'un obturateur dans la lumière de l'été, la main fine d'une jeune femme fatiguée, posée sur celle de son grand-père, ou la voile carrée d'un navire qui entre dans le port d'Hippone, portant avec lui, depuis l'Italie, la nouvelle inconcevable que Rome est tombée."

Avec toile de fond,  le discours d'Hippone, un des quatre sermons sur la chute de Rome que Saint-Augustin adresse à ses fidèles, désespérés par l'écroulement d'une ville aussi mythique qu'éternelle, le roman  se focalise sur Matthieu et Libero, étudiants en philosophie, qui renoncent à leurs études pour reprendre un bar en leur village corse natal...

" Au mois d'août, avant son départ pour l'Algérie, Aurélie vint passer une quinzaine de jours au village (...) et elle fut stupéfaite d'y trouver le jaillissement d'une vie bouillonnante et désordonnée qui déferlait sur toute chose mais prenait manifestement sa source dans le bar de son frère. On y trouvait une clientèle hétéroclite et joyeuse, qui mêlait les habitués, des jeunes gens venus des villages alentour et des touristes de toutes nationalités, incroyablement réunis dans une communion festive et alcoolisée que ne venait troubler, contre toute attente, aucune altercation. On aurait dit que c'était le lieu choisi par Dieu pour expérimenter le règne de l'amour sur terre et les riverains eux-mêmes, d'habitude si prompts à se plaindre des moindres nuisances, au rang desquelles il fallait compter la simple existence de leurs contemporains, arboraient le sourire inaltérable et béat des élus."

Plume magistrale, Jérôme Ferrari pratique le  phrasé long, quête incessante de précision,  harmonieusement balisé de virgules qui en ponctuent le rythme et la mélodie

"Pré"-texte, le fil conducteur déroule également  la vie de Marcel, grand-père de Matthieu,  au gré de flashs back et du portrait d'un homme qui "contemple d'abord le spectacle de sa propre absence."

Un roman, une oeuvre, une vraie  qui "tient par [cette] force interne du style", quintessence du voeu flaubertien

A suivre.

AE

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, roman, Actes Sud, août 2012, 208 pp, 19 €

 

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25 09 12

Les Coquinettes : jubilatoire!

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Nova, la star

Depuis toute petite, Nova adore chanter, danser, perchée sur les chaussures à talons de sa maman, un micro à la main. C'est décidé, quand elle sera grande, elle sera chanteuse! Mais en attendant, il faudrait qu'elle se concentre un peu à l'école. Car en classe, il faut bien dire que la tête de Nova rêve davantage de notes de musique que de bonnes notes scolaires! Il va falloir sévir. Enfin essayer car... comment résister à la tendre frimousse de Nova?

 

 

9782013939560.jpgLa soirée pyjama

Ce soir, c'est la fête! Phulan convie ses petites amies à une soirée pyjama. Une tente des Mille et Une Nuits a été installée dans la chambre, les déguisements sont prêts, des mets exquis les attendent, tout est prévu pour faire passer aux Coquinettes un délicieux moment. Et c'est alors qu'elles rient à gorge déployée qu'un bruit étrange, inquiétant, survient. Y aurait-il un fantôme dans le placard?

 

 

 

9782013939553.jpgLou, la championne

  Lou déborde d'énergie. Pour la canaliser, elle pratique beaucoup de sport : vélo, course, escalade, mais aussi et surtout, natation. Celle que l'on surnomme « Basket » est de loin la plus sportive des Coquinettes. Plus tard, elle en est convaincue, elle participera aux J.O., rien de moins. De fait, personne ne peut rivaliser avec elle dans le groupe des Mini-Dauphins avec lequel elle nage chaque dimanche. Enfin presque personne. En effet, un nouveau venu, un certain Hugo, se révèle être un redoutable concurrent. Alors, adversaire ou complice? Saine émulation ou jalousie?

 

 

      Avec ces trois livres pour enfants de 4 à 7 ans, Fabienne Blanchut nous fait entrer dans le monde de petites filles au caractère bien trempé, espiègles et pleines de vie. Des petites Coquinettes attachantes, bien campées dans leur époque, qui rappelleront aux parents des situations vécues et permettront aux enfants de s'identifier avec bonheur.Glissez-vous sous la couverture et laissez-vous porter par les facéties des Coquinettes.

     Les illustrations très colorées et très vivantes de Camille Dubois raviront les pupilles. Une bien jolie collaboration entre l'auteur des textes et l'illustratrice.

     Autrement dit, un régal pour petits...et grands!

Les Coquinettes, de Fabienne Blanchut et Camille Dubois, aux Editions Les Deux Coqs d'Or, septembre 2012, 24 P., 5,5€.

Karine Fléjo

25 09 12

Une Belgique joyeuse

url (19).jpg " Quel bonheur d'être belge! " s'écrie Renaud

Nous ne pouvons que l'approuver.

Petit Prince de 11 ans, projeté en une terre bientôt bicentenaire - notre joyeuse Belgique -  le narrateur du sympathique roman de Patrick Roegiers s'offre le ..bonheur d'une balade savoureusement anachronique - uchronique, même -  à travers notre histoire, prenant pour compagnons de plume et de rencontre,  les héros belges et étrangers qui ont façonné peu ou prou notre destin national. Victor Hugo, Napoléon, Hendrick Conscience, Yolande Moreau, La Malibran, Patrick Sercu, Jacques Brel,  Hugo Claus, "les deux  Dupondt venus incognito"  Popaul (Verlaine) et tant d'autres sont les héros de rencontres  de notre bonhomme et de ces envolées lyriques jubilatoires dont l'écrivain a le secret.

 L'Exposition Universelle - de Bruxelles - a la part belle qui nous rappelle qu'en 1958, Patrick Roegiers avait lui-même 11 ans et vivait encore sur notre territoire. Il réside désormais en France, heureux de présenter  en un joyeux fouillis iconoclaste,  truffé de verve, de fantaisie et de dialogues aussi vifs que saugrenus,  les idiômes d'un langage imprégné de flamand, de babeluttes, couques et bolus..tant de madeleines qui unissent Wallons et Flamands à leurs corps défendant .

Une plaisante récréation, dotée d'un précieux index des personnages cités  qui aura le mérite de démontrer le côté singulièrement attachant d'un pays , né "d'une operette en 1830", qui vit sous le spectre de la séparation

" - Le scoubidou, c'est la Belgique.

-  Pourquoi cela?

- Au moins pour quatre raisons. (...)

- 1/ Il est indémodable

- 2/ On en fait ce qu'on veut

 - 3/ Il en voit de toutes les couleurs

- 4/ Il faut être patient pour en venir à bout"

AE

 Le bonheur des Belges, Patirck Roegiers,roman,  Grasset, septembre 2012, 460pp

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22 09 12

Renaître de ses cendres

laisser_les_cendres_s_envoler_01.jpg" Alors aujourd'hui, je désobéis, je transgresse, je romps le silence à mes risques et périls. Je ne veux pas mourir sans l'avoir pleurée. Normalement, avec le temps vient le moment du pardon. Sans lui, pas de travail de deuil possible. Il me suffirait de pardonner. Ce serait si simple, si facile, Hop, le problème serait réglé."

Se relève-t-on d'une trahison d'enfance, quand l'amour tendre, absolu d'une maman vous est d'un coup ôté, au bénéfice d'un amant de pacotille, de proie, sorte d'artiste mégalomane qui n'a autre inspiration que d'asservir sa maîtresse, à coups de réalisations aussi stupides que ruineuses.

Mais il est des familles où tout se tait. Telle cette dynastie Rothschild, patente en filigranes de pages décidées à franchir l'omerta du silence imposé à ses membres. Dénonçant un système dont elle se fait l'entomologue impitoyable et drôle à la fois, la fille de Maurice Rheims tente de comprendre, sinon de dédouaner, l'attitude de sa mère:

"Ce n'est qu'en écrivant cette histoire, celle de ma mère, la mienne, que je vois aujourd'hui à quel point elle était prisonnière de cette implacable  mécanique, de ces rouages que la rouille n'avait jamais atteints."

Erigeant une sévère anorexie en rempart contre l'abandon maternel, Nathalie Rheims va, au fil des ans,  gagner une liberté, couronnée par l'écriture de ce roman autobiographique majestueusement incendiaire

Apolline Elter

Laisser les cendres s'envoler, Nathalie Rheims, roman, Ed. Léo Scheer, août 2012, 256 pp, 19 €

Billet de faveur

AE : Nathalie Rheims,  c’est , au fond , la résurgence d’une lettre, infecte, que vous adresse  l’amant de votre mère,  qui met le feu aux poudres et signe le départ de ce roman.  Destructrice au possible, cette missive aura finalement eu un effet cathartique.

Nathalie Rheims : La lettre est un élément parmi tant d’autres. Oui, j’aime beaucoup l’idée d’un meurtre littéraire. Et que l’idée de la lettre était une bonne façon d’y parvenir mais que depuis la sortie du livre j’ai appris que d’autres lettres arrivaient ça et là, ce qui veut dire que le « cadavre » bouge encore !

 AE : La métaphore du feu embrase ce roman beau et courageux.  Jusqu’en son titre qui évoque le phénix,  oiseau légendaire qui renaît de ses cendres.   Est-cela le bénéfice de l’écriture ?

Nathalie Rheims : Le phénix, c’est beaucoup dire ! Le poussin éventuellement ! L’écriture m’a donnée la reconnaissance qui me manquait.

 AE : Avez-vous  des réactions de membres de votre famille,  devant cette dénonciation, à peine voilée, d’un système  uniquement basé sur la conservation d’un patrimoine.

Nathalie Rheims : Oui. Ils savent  ce qu’est la littérature. J’ai l’impression d’avoir préservé ce qui réellement ne peut pas être dit. Ma famille a trop de respect pour la « création », quelle qu’elle soit pour ne pas porter sur ce livre un regard bienveillant.

 AE : Découvrir le secret (inconscient) de votre mère, réaliser que c’était  à ce carcan qu’elle tentait de se soustraire plutôt qu’à vous, vous  rapproche-t-il d’elle ?

Nathalie Rheims : C’est uniquement une hypothèse littéraire. Et la frontière entre l’imaginaire et le réel est bien mince. Seule l’émotion que me rendent les lecteurs peuvent me restituer une image d’elle qui est pourtant assez floue.

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

20 09 12

Un bouc émissaire

 tais_toi_et_meurs_01.jpg La France, une terre riche en promesses, le sol d'un futur possible pour Julien Makambo et ses frères. Du moins est-ce leur perception depuis le Congo. Muni de faux papiers, il décide donc de tenter sa chance. Et de débarquer sous l'identité de José Montfort à Roissy, où l'attend Pedro, figure de proue du milieu congolais, l'homme qui incarne la réussite entre tous à Paris. « Les jeunes rêvaient de lui ressembler, c'est à dire venir en France, porter de beaux vêtements et descendre au pays pendant la saison sèche pour impressionner la population. »

     Pedro le prend sous son aile, tel un grand-frère. Un abri rue du Paradis où ils s'entassent à sept dans un petit logement, des combines souterraines avec des vols de chéquiers, une nouvelle identité, José Montfort devient le bras droit de son mentor, lui est redevable. Mais cette économie parallèle ne leur permet plus de vivre, crise oblige. Il emboîte alors le pas à Pedro pour une mission mystérieuse censée leur rapporter gros. Mais en ce vendredi 13, rue du Canada, l'affaire tourne mal. Sous ses yeux, le contact de Pedro, une jeune femme blonde, est défenestrée. Les témoins de la chute repèrent Julien. Un homme de race noire dans les parages, c'est forcément suspect. Coupable facile?

     La chasse à l'homme commence. Les esprits s'échauffent. La question de l'immigration en France revient au coeur de l'actualité. Makambo, dont la signification du nom en lingala est « les ennuis » est arrêté. Dans sa cellule, il écrit son histoire.

     Pedro viendra t-il à son secours? Les siens agiront-ils en frères protecteurs? Est-il le bouc émissaire des seuls locaux à l'égard des étrangers ou l'est-il aussi de ceux du milieu congolais? Quelles sont les règles? Quelles sont ses chances d'en sortir?

     Dans ce roman noir, Alain Mabanckou nous dresse un portrait édifiant de ces immigrés à Paris, des moyens à leur disposition pour subsister à travers une économie parallèle, de leur quotidien bien éloigné du rêve qu'ils en avaient . L'occasion de dénoncer les préjugés racistes auxquels ils doivent faire face, de pointer cette facilité avec laquelle on juge, sans savoir, sans vouloir savoir, sans comprendre...

     Un thriller haletant doublé d'une étude sociologique saisissante.

Tais-toi et meurs, de Alain Mabanckou, éditions la Branche, septembre 2012, 221 P., 15€.

Karine Fléjo

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20 09 12

Bilan quadra-généré

images.jpgFort d'un nouvel éditeur et d'un roman de 454 pages , Oliver Adam crée la surprise de la rentrée .., porté absent  de la sélection initiale du Prix Goncourt.

Ce n'est pas une raison pour en bouder la lecture , nier ses indéniables qualités: tension dramatique, écriture claire, précise, maîtrisée, introspection des âmes et sentiments menée avec brio....

"Paris m'aiguisait, jouait avec des nerfs que je n'avais pas assez solides. J'étais inflammable et rien n'était plus dangereux pour moi que d'aller au-devant des étincelles"

Fraîchement séparé d'une épouse - Sarah - qu'il aime encore et de ses enfants, Manon et Clément, dont il peut difficilement se passer, Paul Steiner, écrivain à succès ... tente un bilan des années écoulées, d'une vie de quadra et d'une santé déjà bien entamée. Il se rend chez ses parents, retrouve son père, revêche, tandis que sa maman achève un séjour en clinique et semble perdre quelque peu la tête. L'espace de quelques jours - et de la majeure partie du roman- il revoit sa banlieue d'enfance, d'anciens amis et mêle au regard qu'il avait alors, celui de la maturité lentement acquise , d'un lourd secret percé à jour et du désenchantement qui est le fil conducteur du récit.

Un roman qui sonne juste, autobio et fataliste et qui aurait... juste gagné d'être plus condensé.

AE

Les Lisières, Olivier Adam, roman, Flammarion, août 2012, 454 pp, 21 €

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