24 11 12

La réponse est...

url.jpgThat's the question...

Atteint de questionnite  congénitale aiguë, Adam Hitch, le narrateur,  déroule le fil de sa vie, comptant, contant  en une facétieuse énumération, les  bienfaits et  méfaits  que pareille affection lui a valus.

"La fin du monde aura lieu le jour où ce qui restera historiquement comme la dernière réponse ne suscitera pas une nouvelle question.

Car la question c'est la vie"

Portant l'art du questionnement - conséquence d'un perpétuel étonnement -  à son essence philosophique, existentielle, Adam - un prénom qui fleure la Genèse - tente de justifier, avec une plaisante auto-dérision,  la quête de sa vie. Une quête qui fait de lui un fieffé casse-pied, un conjoint intenable, empêtré d'incessants conflits.

Le lecteur sera  dès lors éclairé  de déguster les chapitres et la plume confirmée de l'écrivain, par petites lampées  s'il veut éviter l'overdose de points d'interrogation.

S'il est patent que Bernard Pivot puise dans sa vie et sa propre tendance à ....l'apostrophe, les éléments de ce pétillant cocktail, il en pousse  la logique à tel  bout, qu'il est sage - et rassurant - d’y voir  aussi l’effet d’une imagination compensatoire.

Apolline Elter

Oui, mais quelle est la question? , Bernard Pivot, roman, Ed. NIL, oct 2012, 272 pp, 19 €

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17 11 12

Prix femina du roman étranger

url.pngPrêtant sa plume à un collectif imaginaire de femmes,  la romancière américaine d'origine nippone,  évoque l'immigration, au début du vingtième siècle, de Japonaises promises à des compatriotes installés en Californie.

" Sur le bateau nous avions emporté dans nos malles tout ce dont nous aurions besoin dans notre nouvelle vie: un kimono de soie blanche pour notre nuit de noces, d'autres en coton coloré pour tous les jours, de plus discrets pour quand nous serions vieilles, et puis des pinceaux à calligraphie, d'épais bâtons d'encre noire, de fines feuilles de papier de riz afin d'écrire de longues lettres à notre famille, (...)la poupée avec laquelle nous dormions depuis que nous avions cinq ans, (...) le miroir d'argent donné par notre mère, dont les dernières paroles résonnaient encore à notre oreille. Tu verras: les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes."

La candeur, la naïveté des attentes et des questions qui tarabustent les jeunes femmes cèdera la place à la réalité parfois brutale et dure de leur nouvelle vie et des compagnons imposés.

"Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n'y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tort."

Réduites à un labeur de champs, de bonnes et même de prostitution, la plupart de ces femmes se résigneront avec une abnégation ethnique à cet esclavage implicite. La guerre viendra qui mettra la communauté au ban de la société et  parquera  les hommes dans la "sécurité"  de camps d'internement.

C'est sur cette note de silence que s'achève ce singulier - et poignant - récit d'un destin pluriel.

AE

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, trad. de l'américain par Carine Chichereau, Ed. Phébus, 144 pp, 15 €

 

15 11 12

La parole aux Congolais

url.jpgDoté du Médicis du l'essai - une récompense justifiée - l'ouvrage, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin (un label) trace de façon minutieuse, honnête et abordable,  le destin complexe  et souvent violent de notre ancienne colonie africaine.

"Quand j'ai envisagé il y a six ans d'écrire, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo, un livre sur l'histoire mouvementée du pays, non seulement à l'époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l'ère précoloniale, j'ai décidé que cela n'aurait de sens que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible."

Le propos est campé. Archéologue de formation, fils d'expatrié post-colonial,  David Van Reybrouck attache "une grande valeur aux informations non textuelles" , intégrant d'innombrables entretiens, sur place -avec des "témoins ordinaires "-  et la consultation de milliers  documents,  dans la perpective d'une histoire globale.

"La nouvelle de la traversée de Stanley fit en Europe l'effet d'une bombe. Le roi Léopold [II] comprit aussitôt que Stanley était l'homme qu'il lui fallait pour réaliser ses ambitions coloniales."

Focalisé sur un siècle et demi d'Histoire congolaise - en gros la période de 1870 à 2010 - l'essai autopsie celle-ci sous forme de  tranches, éclairées chacune d'une tonalité particulière. Dénué de tabous, exempt de concessions, il assied, de la sorte, les dirigeants  et missionnaires de tous bords, au banc d'un tribunal historique sobre et précis.

Le propos, de 600 pages, est assorti d'un index, utile et d'une justification des sources.

Un travail édifiant; une lecture qui ne l'est pas moins.

AE

Congo, une histoire, David Van Reybrouck, essai, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Actes Sud, sept.2012, 712 pp, 28 €

13 11 12

Qui a tué Nola Kellergan?

9782877068161.jpgSorte de roman-gigogne, de mise en perspective abyssale (pensez aux boîtes vache-qui-rit, qui présentent une vache qui rit, arborant à son oreille une boîte vache-qui-rit laquelle arbore une boîte vache-qui-rit, et se décline ainsi en  une suite infinie...) , le roman du jeune auteur genevois déroule le long  fil d'écriture d'un jeune romancier à succès - Marcus Goldman - en proie à une abyssale panne d'écriture...

Il s'en va retrouver Harry Quebert, son professeur d'Université, ami et maître à penser, qui lui inculque, en exergue de 31 chapitres numérotés à rebours, les précepts de l'écriture vraie.

 " Au fond, Harry, comment devient-on écrivain?

- En ne renonçant jamais"

" Les mots sont à tout le monde, jusqu'à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un vrai écrivain."

La quête se double d'un drame, trame d'un thriller ficelé de multiples rebondissements: Harry Quebert est tout bonnement soupçonné d'avoir tué, trente-trois ans auparavant, Nola Kellergan, une jeune fille de quinze ans, dont il était éperdument amoureux.

Pris au jeu d'une enquête et de retournements de situations habilement rythmés, Marcus Goldman entreprend de disculper son mentor, recouvrant de la sorte la fièvre d'écriture dont il avait été privé.

"Le danger des livres, mon cher Marcus, c'est que parfois vous pouvez en perdre le contrôle.  Publier, cela signifie que ce que vous avez écrit si solitairement vous échappe soudain des mains et s'en va disparaître dans l'espace public"

Affrontant les écueils d'une telle entreprise et de nombreux détracteurs,  le narrateur saisit le lecteur aux rets d'un imbroglio à traction capillaire légèrement excessive...Mais comment en vouloir à l'écrivain qui vous tient en haleine quelque 670 pages durant....

"Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé"

Ne boudons dès lors pas le plaisir d'une lecture plaisante même s'il ne répond pas d'emblée à notre conception des palmes académiques.

 La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker, roman, Editions des Fallois / L'Age d'Homme, août 2012, 670 pp, 23 €

 

10 11 12

Je vais vous faire une confidence...

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Tout un programme...

Arrêt sur image: Philippe Delerm aime prendre au pied de la lettre les expressions de notre langage courant et nous démontrer, pointe d'agacement à l'appui, que nous les utilisons à mauvais escient, quand ce n'est avec une patente mauvaise foi.

" Et puis, je vais vous faire une confidence:

(...) Une confidence...Cette promesse sucrée dans un monde de brutes ne me surprend pas - quand ils se croient en position définitivement victorieuse, les politiques finissent toujours par éprouver le besoin de faire une confidence. Est-ce bien le moment toutefois? Des millions de gens vont partager l'intimité de cet épanchement. On est loin de l'ombre fraîche du confessionnal; le soleil des projecteurs menace le maquillage."

Maladroites, naïves, vindicatives, parfois truculentes, toujours significatives, les expressions sont florilège - gageons que vous en retrouvez plus d'une- qui (tré)passent sous le scalpel analytique d'un Philippe Delerm pourfendeur de banalités langagières.

Et l'écrivain de concocter un chapitre d'anthologie, "Je vais relire Proust" qui d'une tendresse amusée met les pendules à l'heure d'une lecture proustienne visiblement lacunaire...

"Une grande oeuvre se définit par le manque"

Voilà qui devrait tempérer l'effet d'annonce du titre...

AE

Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, Philippe Delerm, essai, Seuil (I), septembre 2012,130 pp, 14,5 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

06 11 12

Kaï - Kaï...

url (28).jpg"Durant la Seconde Guerre mondiale, les soldats nippons partaient à la guerre avec une boîte suspendue au cou destinée à recevoir leurs cendres après leur disparition au combat."

Susbstrat du nouveau thriller de Jean-Christophe Grangé, le Japon met en scène le couple de Naoko, "une féline que 2000 ans de bienséance nippone n'étaient pas parvenus à dompter" et Olivier Passan, un inspecteur de police parisien, sorte de samouraï un rien marginal, passionné par l'âme ancestrale d'un pays dont il tente de comprendre l'alphabet:

"En le découvrant, il s'était découvert lui-même. Son premier voyage avait instantanément remis de l'ordre dans son existence."

Le couple est sur le point de divorcer tandis que se poursuit une traque à l'Eventreur, un tueur en série qui a pour cible des jeunes femmes en fin de grossesse. Particulièrement abject , le modus operandi semble porter la signature d'un certain Patrick Guillard et menacer la propre famille de Passan....A moins que ne se greffe une autre intrigue, liée au code de l'honneur nippon...

"Pour un Japonais,  l'existence est comparable à un fragment de soie. Ce n'est pas sa longueur qui compte mais sa qualité. Peu importe d'en finir à vingt, trente ou soixante-dix ans: il faut que l'existence soit sans tache ni accroc."

Machiavélique, violente, truffée d'action et de rebondissements subtilement dosés, l'intrigue est soutenue d'un rythme narratif imparable, qui  vous mène de Paris à Nagasaki et ne vous laisse en paix, qu'une fois sa lecture achevée

Apolline Elter

Kaïken, Jean-Christophe Grangé, roman, Albin Michel, septembre 2012, 472 pp, 22,9 €

 

23 10 12

Lettre ouverte

9782841115860.jpg" Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages. Pourtant je suis en train de te créer et à mon insu tu deviens mon personnage.

   Cette lettre n'est pas un roman. Il n'y a pas d'intrigue, simplement un mort au début."

A René Goscinny, le célèbre scénariste d'Astérix, père chéri et décédé,inopinément  à 51 ans, le 5 novembre 1977, au cours d'un examen cardiologique, Anne, sa fille unique, adresse une longue lettre ouverte, quête d'une relation avortée dont elle n'a pas encore fait le deuil.

" Maman est rentrée seule à la maison ce jour-là. Vous étiez partis tous les deux. Un seul trousseau de clefs jeté sur le meuble d'entrée. Tu étais mort. Mort. Voilà.

Une relation transférée sur différents hommes, Victor, le médecin de famille, Christian, André...censés l'aider à devenir adulte.

"Tu sais, papa, c'est dur de devenir adulte sans père. Je ressemblerai toujours à un vieil enfant. L'innocence en moins. Je suis tombée amoureuse quelques fois. Mais toujours avec une idée derrière la tête: te retrouver."

 Si elle n'a pas été immédiatement perçue dans sa matérialité - la jeune enfant avait bénéficié d'une grande protection maternelle - la mort de son père entravera nettement la maturité d'Anne Goscinny, l'amenant à faire "le deuil de celle que je serais devenue si tu n'étais pas mort"

Rejoignant la  belle collection épistolaire des "Affranchis" (Nil), l entrecoupée de quelques récits de souvenirs, la missive filiale  éclaire, à petites touches d'hommages répétés, d'apaisement escompté, l'intimité d'un homme, un grand, qui a su traduire de façon légère et comique, ce que l'existence porte de tragique.

" Cette lettre est la première et la dernière qui t'est destinée. Je t'ai mis en mots sans tricher. Sans inventer. Les souvenirs qui sont revenus sont maigres et peu nombreux mais ils constituent mon trésor le plus précieux. Maintenant, ils peuvent s'estomper, je les ai couchés, là.

Le bruit des clefs, Anne Goscinny, Lettre,  Ed. Nil, coll. "Les affranchisé", sept. 2012, 88 pp, 7,5 €

 

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20 10 12

Compromissions

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" Mes choix étaient souvent dictés par le hasard des rencontres, la conjonction de ma destinée et des faits historiques. Mais je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter sans pour autant couler."

Echoué à Paris durant la seconde guerre, après avoir quitté l'île anglo-saxonne de Manderney que sa famille régente sur le mode féodal, Guillaume Berkeley se compromet avec les dignitaires allemands et les plus abjects milieux collaborationnistes.

"Depuis l'installation des Allemands à Paris, je vivais dans un confort délicieux et aveugle, attentif à ne jamais trop regarder, soucieux de conserver mes oeillères de jeune homme qui n'allait point dans le sens de l'histoire mais dans celui du moment."

Jusqu'au jour où, retrouvant, Pauline, un amour avorté, il décide d'endosser le manteau de la résistance et de cacher des familles juives en transit, dans l'appartement qu'il occupe au quai de Conti. Funambule d'un double jeu risqué, il lui faut rester dans l'oeil du cyclone, et s'afficher avec les factions notoirement antisémites.

L'après-guerre ne lui pardonnera pas ces ...fidélités successives,  qui le condamnera à la prison à vie.

Extrêmement documenté  sur cette noire période de la guerre, les  privations, les délires et dérives de la collaboration, le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves pousse à bout la lâche logique de l'antisémitisme, celle  du double jeu et de comportements machiavéliques.  L'écriture est belle, fluide, rythmée et maîtrisée qui fait de ce roman une des toutes belles parutions de la rentrée littéraire

Apolline Elter

Les fidélités successives , Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Albin Michel, août 2012, 718 pp, 23,9€ 

Billet de faveur

AE: Nicolas d'Estienne d'Orves, qu'est-ce qui vous a poussé à opérer cette plongée hallucinante dans le Paris de la Collaboration?

Nicolas d'Estienne d'Orves: je porte le nom d'un des pionniers de la Résistance, ce qui explique une partie de mon "pedigree" et de ma passion pour cette terrible période. Mais j'ai toujours aimé connaître l'autre côté des choses: c'est à dire leur part d'ombre, de mystère, de douleur. Voilà pourquoi l'attitude des collaborateurs français m'a toujours intrigué. J'ai fait des recherches universitaires sur les journalistes pendant l'occupation, et en particulier sur Rebatet. Cela m'a permis d'avoir accès à des archives inédites qui m'ont inspiré ce roman que je voulais avant tout comme une grande fresque romanesque.

AE: Picasso a-t-il vendu des croquis à des officiers SS ?

Nicolas d'Estienne d'Orves: pas que je sache. Mais il n'était pas à un paradoxe près...

AE: Certains scenarii sont à ce point machiavéliques qu'on en a le souffle coupé. Je pense spécialement au réseau Gabriel. Repose-t-il sur des faits réels?

Nicolas d'Estienne d'Orves: j'espère que non! Mais la période était si ambigüe, si complexe, que la fin justifiait parfois tous les moyens, fussent-ils les plus atroces!

AE: La longue confession que constitue le roman rend Guillaume, l'anti-héros, plutôt attachant, observateur d'un monde mauvais plutôt que vrai acteur. Un détachement qui semble faciliter la fluidité de la narration....

Nicolas d'Estienne d'Orves : il était pour moi essentiel de ne surtout pas écrire un roman ou thèse, encore moins moralisateur. J'ai pour maxime celle de Simenon: "comprendre et ne pas juger"J’'ai essayé de décrypter les mécanismes psychologiques de mes personnages, sans jamais leur donner une couleur morale. Sinon on sort du romanesque pur pour entrer dans la leçon d'histoire. Et je refuse de juger le passé avec les critères du présent...

 

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16 10 12

Un Gaudé ...millésimé

url (22).jpg" Je rentre dans la pièce. Tu es là, devant moi, gisant dans ta couche comme un souverain millénaire. J'ai attendu si longtemps qu'il nous soit donné de nous revoir."

Centré autour de la mort d'Alexandre le Grand et des querelles qu'engendre sa succession, le roman de Laurent Gaudé façonne et peaufine le mythe attaché au personnage.

Arrachée à sa clandestinité, sa belle-soeur, Dryptéis, fille de Darius, accompagne le cortège qui, des mois durant, conduira la dépouille mortelle, de Babylone à Tyr,mêlant sa voix à celles du narrateur et du défunt, en un roman polyphonique empreint de grâce, de majesté et d'une actualité singulière.

"Le cortège a repris sa marche. Les femmes se sont mises à pleurer à nouveau de leur voix fatiguée mais elles ne le font plus pour Alexandre, elles pleurent désormais leurs soeurs qui sont mortes dans l'attaque. Elles pleurent sur la folie des hommes et leur sauvagerie. Où vont-elles? Nul ne le sait. La marche a repris mais elles sont prisonnières dorénavant."

Scènes et plans se succèdent en une grandiose orchestration cinématographique, soutenue d'une écriture magistrale.

Du Laurent Gaudé ..millésimé.

AE

Pour seul cortège, Laurent Gaudé, roman, Actes Sud, août 2012, 192 pp, 18 €

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13 10 12

L'aube après la nuit

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" Je suis le Docteur Théophane Debbané. Exilé volontaire sur une île du Dodécanèse depuis trois ans."

Tout est dit.

Ou plutôt rien: plaquant sa vie parisienne  et une brillante carrière de chirurgien cardiaque, Théophane, quarante-deux ans, s'exile sur l'île grecque de  Patmos, nanti de l'unique compagnie de son fils, Taymour, un ado qu'il enchaîne à son destin.

Amenées par un subtil jeu de flashbacks, des images obsessionnelles le hantent, fatales Erinyes qui le ramènent à sa dernière opération chirurgicale, ratée par le méfait de l'orgueil, d'un sentiment de toute-puissance déplacé.

"Ce qui fit sa force et son assurance s'était fracassé un jour de juin 1983, comme un vulgaire jouet d'enfant, entre des mains barbares."

Redevenu généraliste, l'exilé égyptien rencontre et s'éprend d'Antonia,  une jeune femme de vingt ans sa cadette, naufragée - comme lui ...- d'un handicap mal assumé: une polio la prive de l'usage de ses jambes; elle supporte douloureusement le regard que lui renvoie la société.

Au-delà du romantisme imprimé à un scénario brillamment maîtrisé, l'essence du roman est un message de force: se poser en victime, revient à s'enchaîner à la vie; retourner la situation, se convaincre qu'on a des devoirs envers la société plutôt que des droits est la voie de (re)conquête du bonheur.

Protagoniste de cette conversion: Jehol, un cheval, qui sera l'acteur d'une hippothérapie rédemptrice.

Si le lecteur retrouve le souffle narratif, le style vif, imagé, un chwia oriental de Gilbert Sinoué et les flashbacks qui le ramènent  à l'Egypte de Nasser, il découvre  avec émotion ce supplément d'âme, cette part intime que l'écrivain dévoile à travers Théophane.

"Jamais, autant qu'aujourd'hui, ne le tourmentait si violemment le sentiment du temps qui fuit, l'inquiétude de la lampe qui se consume, du corps qui se fane, de toutes ces innombrables choses qui se corrompent et périssent. [...] Comme toujours, pareil aux agonisants, il revoyait passer des figures d'enfance, des scènes lointaines, l'apparition éthérée du visage de ses parents, de sa chambre au Caire, des souvenirs cléments et tristes qui l'appelaient. Ils lui parlaient dans des champs d'ombre, des champs infinis."

AE

L'homme qui regardait la nuit, Gilbert Sinoué, roman, Flammarion, septembre 2012, 354 pp, 19,9 €

Billet de faveur

AE: Gilbert Sinoué, le remords qui empoisonne la vie de Théophane, le côté sombre de sa personnalité ne sont -  heureusement - pas irrémédiables.  C'est la rencontre d'une solitude jumelle, pareillement animée d'une pulsion de mort qui ranime la flamme de leurs vies conjointes. Votre message est, en fait, positif, frappé de sollicitude et d'amour, seuls remèdes à l'isolement que vous taxez d'enfer. C'est votre credo?

Gilbert Sinoué : La vie m’a enseigné que le seul vrai remède à nos propres douleurs et à l’isolement qu’elles entraînent, réside dans le partage de la souffrance de l’autre. Ce partage, nous oblige à détourner notre  regard de notre insignifiance et nous contraint à nous « déplier » plutôt que de rester claquemuré dans nos propres douleurs, passés ou présentes.

AE: En arrière-fond, sorte de voix de la conscience, il y a le personnage de Taymour, le fils de Théophane, qui subit, malgré lui, le choix de vie de son père. Est-ce une forme de mort que son père lui impose?

Gilbert Sinoué: Il ne lui impose pas la mort, mais – sans révéler la fin de l’ouvrage où tout se joue – Théophane ne parvient pas à libérer son fils de l’amour immense qu’il lui porte. Il le tient enfermé dans la vie. Égoïstement. Comme ces parents qui continuent à s’accrocher à leurs enfants, et les empêchent de prendre leur envol. Ce faisant, ces parents oublient qu’ils sont l’arc, et leur enfant la flèche. Sans  l’impulsion la flèche ne filera jamais vers le ciel.

AE: Votre vue sur le handicap -  l'invalidité d'Antonia -  renverse la vapeur,  en lui donnant le statut d'acteur plutôt que d'assisté. Lui imposant des devoirs plutôt que des droits. Ce message est tonique. Il est très beau. Mais.. il faut être fort – ou deux…-  pour accéder à cette vision mentale:

Gilbert Sinoué: Bien sûr, il faut être deux. C’est uniquement grâce à des forces conjuguées que la rédemption devient possible. Il faut aussi que la confiance soit absolue, inexorable. D’ailleurs, à un moment donné, Antonia le dit parfaitement à Théophane : «Si je n’avais plus confiance en toi, nous ne serions plus à égalité. La peur et le doute des premiers instants seront revenus, puisque tu me les auras communiqués. »

 

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