22 09 12

Renaître de ses cendres

laisser_les_cendres_s_envoler_01.jpg" Alors aujourd'hui, je désobéis, je transgresse, je romps le silence à mes risques et périls. Je ne veux pas mourir sans l'avoir pleurée. Normalement, avec le temps vient le moment du pardon. Sans lui, pas de travail de deuil possible. Il me suffirait de pardonner. Ce serait si simple, si facile, Hop, le problème serait réglé."

Se relève-t-on d'une trahison d'enfance, quand l'amour tendre, absolu d'une maman vous est d'un coup ôté, au bénéfice d'un amant de pacotille, de proie, sorte d'artiste mégalomane qui n'a autre inspiration que d'asservir sa maîtresse, à coups de réalisations aussi stupides que ruineuses.

Mais il est des familles où tout se tait. Telle cette dynastie Rothschild, patente en filigranes de pages décidées à franchir l'omerta du silence imposé à ses membres. Dénonçant un système dont elle se fait l'entomologue impitoyable et drôle à la fois, la fille de Maurice Rheims tente de comprendre, sinon de dédouaner, l'attitude de sa mère:

"Ce n'est qu'en écrivant cette histoire, celle de ma mère, la mienne, que je vois aujourd'hui à quel point elle était prisonnière de cette implacable  mécanique, de ces rouages que la rouille n'avait jamais atteints."

Erigeant une sévère anorexie en rempart contre l'abandon maternel, Nathalie Rheims va, au fil des ans,  gagner une liberté, couronnée par l'écriture de ce roman autobiographique majestueusement incendiaire

Apolline Elter

Laisser les cendres s'envoler, Nathalie Rheims, roman, Ed. Léo Scheer, août 2012, 256 pp, 19 €

Billet de faveur

AE : Nathalie Rheims,  c’est , au fond , la résurgence d’une lettre, infecte, que vous adresse  l’amant de votre mère,  qui met le feu aux poudres et signe le départ de ce roman.  Destructrice au possible, cette missive aura finalement eu un effet cathartique.

Nathalie Rheims : La lettre est un élément parmi tant d’autres. Oui, j’aime beaucoup l’idée d’un meurtre littéraire. Et que l’idée de la lettre était une bonne façon d’y parvenir mais que depuis la sortie du livre j’ai appris que d’autres lettres arrivaient ça et là, ce qui veut dire que le « cadavre » bouge encore !

 AE : La métaphore du feu embrase ce roman beau et courageux.  Jusqu’en son titre qui évoque le phénix,  oiseau légendaire qui renaît de ses cendres.   Est-cela le bénéfice de l’écriture ?

Nathalie Rheims : Le phénix, c’est beaucoup dire ! Le poussin éventuellement ! L’écriture m’a donnée la reconnaissance qui me manquait.

 AE : Avez-vous  des réactions de membres de votre famille,  devant cette dénonciation, à peine voilée, d’un système  uniquement basé sur la conservation d’un patrimoine.

Nathalie Rheims : Oui. Ils savent  ce qu’est la littérature. J’ai l’impression d’avoir préservé ce qui réellement ne peut pas être dit. Ma famille a trop de respect pour la « création », quelle qu’elle soit pour ne pas porter sur ce livre un regard bienveillant.

 AE : Découvrir le secret (inconscient) de votre mère, réaliser que c’était  à ce carcan qu’elle tentait de se soustraire plutôt qu’à vous, vous  rapproche-t-il d’elle ?

Nathalie Rheims : C’est uniquement une hypothèse littéraire. Et la frontière entre l’imaginaire et le réel est bien mince. Seule l’émotion que me rendent les lecteurs peuvent me restituer une image d’elle qui est pourtant assez floue.

 

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20 09 12

Un bouc émissaire

 tais_toi_et_meurs_01.jpg La France, une terre riche en promesses, le sol d'un futur possible pour Julien Makambo et ses frères. Du moins est-ce leur perception depuis le Congo. Muni de faux papiers, il décide donc de tenter sa chance. Et de débarquer sous l'identité de José Montfort à Roissy, où l'attend Pedro, figure de proue du milieu congolais, l'homme qui incarne la réussite entre tous à Paris. « Les jeunes rêvaient de lui ressembler, c'est à dire venir en France, porter de beaux vêtements et descendre au pays pendant la saison sèche pour impressionner la population. »

     Pedro le prend sous son aile, tel un grand-frère. Un abri rue du Paradis où ils s'entassent à sept dans un petit logement, des combines souterraines avec des vols de chéquiers, une nouvelle identité, José Montfort devient le bras droit de son mentor, lui est redevable. Mais cette économie parallèle ne leur permet plus de vivre, crise oblige. Il emboîte alors le pas à Pedro pour une mission mystérieuse censée leur rapporter gros. Mais en ce vendredi 13, rue du Canada, l'affaire tourne mal. Sous ses yeux, le contact de Pedro, une jeune femme blonde, est défenestrée. Les témoins de la chute repèrent Julien. Un homme de race noire dans les parages, c'est forcément suspect. Coupable facile?

     La chasse à l'homme commence. Les esprits s'échauffent. La question de l'immigration en France revient au coeur de l'actualité. Makambo, dont la signification du nom en lingala est « les ennuis » est arrêté. Dans sa cellule, il écrit son histoire.

     Pedro viendra t-il à son secours? Les siens agiront-ils en frères protecteurs? Est-il le bouc émissaire des seuls locaux à l'égard des étrangers ou l'est-il aussi de ceux du milieu congolais? Quelles sont les règles? Quelles sont ses chances d'en sortir?

     Dans ce roman noir, Alain Mabanckou nous dresse un portrait édifiant de ces immigrés à Paris, des moyens à leur disposition pour subsister à travers une économie parallèle, de leur quotidien bien éloigné du rêve qu'ils en avaient . L'occasion de dénoncer les préjugés racistes auxquels ils doivent faire face, de pointer cette facilité avec laquelle on juge, sans savoir, sans vouloir savoir, sans comprendre...

     Un thriller haletant doublé d'une étude sociologique saisissante.

Tais-toi et meurs, de Alain Mabanckou, éditions la Branche, septembre 2012, 221 P., 15€.

Karine Fléjo

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20 09 12

Bilan quadra-généré

images.jpgFort d'un nouvel éditeur et d'un roman de 454 pages , Oliver Adam crée la surprise de la rentrée .., porté absent  de la sélection initiale du Prix Goncourt.

Ce n'est pas une raison pour en bouder la lecture , nier ses indéniables qualités: tension dramatique, écriture claire, précise, maîtrisée, introspection des âmes et sentiments menée avec brio....

"Paris m'aiguisait, jouait avec des nerfs que je n'avais pas assez solides. J'étais inflammable et rien n'était plus dangereux pour moi que d'aller au-devant des étincelles"

Fraîchement séparé d'une épouse - Sarah - qu'il aime encore et de ses enfants, Manon et Clément, dont il peut difficilement se passer, Paul Steiner, écrivain à succès ... tente un bilan des années écoulées, d'une vie de quadra et d'une santé déjà bien entamée. Il se rend chez ses parents, retrouve son père, revêche, tandis que sa maman achève un séjour en clinique et semble perdre quelque peu la tête. L'espace de quelques jours - et de la majeure partie du roman- il revoit sa banlieue d'enfance, d'anciens amis et mêle au regard qu'il avait alors, celui de la maturité lentement acquise , d'un lourd secret percé à jour et du désenchantement qui est le fil conducteur du récit.

Un roman qui sonne juste, autobio et fataliste et qui aurait... juste gagné d'être plus condensé.

AE

Les Lisières, Olivier Adam, roman, Flammarion, août 2012, 454 pp, 21 €

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15 09 12

Le choix de Mary

url (19).jpg"Entre Hélène et Ginda, il y avait ce silence autour de cette absente, Salomé. Ni images ni paroles échangées."

Dotant sa fille du gracieux prénom de Salomé, Colombe Schneck réveille, à son insu, la mémoire de Salomé Bernstein, une cousine de sa mère, exterminée fin 1943, à la suite d'une rafle dans le ghetto de Kovno (Lituanie).

Le silence familial qui pèse sur la période de guerre est à ce point plombé que la narratrice réalise la malédiction diffuse qui pèse désormais sur la tête de son enfant. Elle entreprend dès lors de remonter le cours de l'histoire familiale, celle du ghetto de Kovno et de l’immédiate après-guerre,  interrogeant méthodiquement les survivants, témoins des événements, et leurs enfants.

Une enquête qui la mène à New York,  Jérusalem,  Kovno et Poniwej ... au coeur de son ascendance maternelle et de son appartenance à la communauté juive - et  à s'interroger, clef de voûte de ce somptueux témoignage, sur l'essence de la maternité.

" Pourtant, dix ans après, le jour où enfin j'apprendrai, j'écouterai, je ne jugerai pas, j'approuverai, je serai heureuse de savoir, je serai rassurée, je n'aurai plus peur, j'aurai le droit de me plaindre, d'être de mauvaise foi, d'écouter la peine de ma mère, ma grand-mère, de leur rétorquer, Raya et Macha ont choisi la vie, elles ont bien fait, soyez comme elles, oubliez la honte et la culpabilité."

La vie est à ce prix.

Apolline Elter

La réparation, Colombe Schneck, témoignage, Grasset, août 2012, 220 pp

Billet de faveur 

AE : Bien plus que le dédommagement symbolique que vous offre la « Commission d’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation » la vraie réparation, est celle que vous avez opérée, par l’enquête et l’écriture de ce témoignage, restituant à Salomé Bernstein son statut d’absente, expurgeant du prénom de votre fille, la malédiction qui lui était associée ?

Colombe Schneck : C’est d’avoir trouvé, le mois et l’année de naissance, le mois et l’année de la mort de Salomé Bernstein, que j’ai eu le sentiment qu’elle devenait enfin une absente. Cette  tentative de réparation est valable pour moi, j’espère mes enfants, neveux et nièces. Elle ne l’est pas pour Raya et Macha, pour lesquelles, il n’y a pas de réparation possible.

AE : C’est l’écriture – épistolaire – qui permet à votre grand-tante Raya de renaître quelque peu à la vie, à la sortie de la guerre.  Il semble, qu’en parallèle, votre propre travail d’écriture, vous a permis de vaincre une sourde menace. La réparation, c’est une ode à la vie ? 

Colombe Schneck : Je ne suis pas certaine que le retour à la vie a été possible pour Raya et Macha. Elles ont eu à nouveau des enfants, écrivaient des poèmes et des lettres, ne se plaignaient jamais, elles pensaient, il me semble,  à la vie future, celle de leurs enfants et petits-enfants. Pour moi, je reprends à mon compte les mots de David Grosman, On n’est plus victime de rien, même de l’arbitraire, quand on le décrit avec ses mots propres. L’écriture de ce livre m’a permis d’entrer plus entièrement dans la vie présente. En ce sens, oui, ce livre est une ode à la vie.

 AE : Le choix qu’a posé Mary, pour ses filles..et petits-enfants est terrible. Nous ne le dévoilons pas car il est le cœur et la clef  du récit : il ne peut se comprendre ex abrupto. Les réactions des lecteurs sont-elles virulentes, à ce sujet ou plutôt compréhensives, bienveillantes ?

Colombe Schneck : Elles sont bienveillantes. Chacun comprend qu’il est impossible de savoir ce que l’on aurait fait à leur place.

 

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12 09 12

Un antidote contre la morosité!

9782350872063.jpg24 décembre. Veille de Noël. Martin Ladouceur semble avoir tout pour être heureux. Star de hockey, adulé des patinoires, récemment transféré dans la grande équipe des Canadiens de Montréal, il lui a toujours suffi de désirer pour obtenir, de murmurer pour être écouté, de vouloir pour avoir. Et pourtant. Pourtant, en ce jour de réveillon, Martin n'a pour seule compagne qu'une redoutable solitude. « Tu verras, Ladouce, tu finiras seul, tout seul ». Ce qu'on lui avait prédit est arrivé.

     Ses troisièmes mi-temps avec des femmes d'un soir et ses fêtes sulfureuses imbibées d'alcool, sont devenues presque plus célèbres que lui. Sur le déclin, ce milieu de requins qui l'a tant loué ne lui fait aucun cadeau. « C'est de plus en plus dur. Il faut être toujours le plus fort. Surtout qu'arrivé tout en haut, ceux qui t'admirent d'en bas n'ont pour seule ambition que de te faire trébucher pour prendre ta place. »

     Et s'il s'était trompé dans sa quête de bonheur? Pas de compagne à ses côtés, pas d'enfant, pas d'ami véritable, il réalise n'avoir été aimé que pour ses prouesses sportives. Un amour conditionné au nombre de buts marqués et donc révocable.

     Mais tandis que ce réveillon s'annonce pour le moins désenchanté, l'irruption d'un petit garçon de 7 ans dans sa chambre d'hôtel va tout bouleverser. Le coeur de la terreur des patinoires ne reste pas de glace. Et de se poser la question de la paternité, de son désir d'enfant. Naît-on père ou le devient-on? Peut-on parler d'instinct paternel? Et si le bonheur véritable se trouvait dans la capacité à aimer et à être aimé pour ce que l'on est et non pour ce que l'on paraît?

 

     Dans ce roman délicieusement tendre, Pierre Szalowski, joliment qualifié de « bonheuraturge », nous offre un concentré de douceur, de sensibilité et de drôlerie. Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul?  est une petite philosophie du bonheur à lire sans modération, à relire, à offrir.

     Un coup de coeur!

 

P.155 : "L'innocence de l'enfance, c'est cette faculté de se persuader que rien n'est impossible, de croire à la magie sans qu'intervienne la raison" .

Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul?, de Pierre Szalowski, aux Editions Héloïse d'Ormesson, aout 2012. 265 P., 19€.

Karine Fléjo

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12 09 12

La genèse d'une dictature

 9782021059540.jpg" La Révolution kamchéenne, sous la direction éminente de Park Jung-wan, poursuit sa marche énergique sur la voie du Muju, et elle remportera indubitablement la victoire finale en dépit de toutes les épreuves et difficultés, tandis que le Kamcha rayonnera dans le monde en tant que patrie du Muju, où toute la nation kamchéenne forte de soixante-douze millions d'âmes jouira d'authentiques libertés et connaîtra une grand prospérité sur son territoire national réunifié"

Le crédo est celui de Park Jung-wan, né, d'une première naissance soviétique, Dmitri Nablovski, tandis qu'il succède à son père, Park Min-hun, "Grand meneur" de  Kamcha du Nord.

Profilant, sous le couvert d'un roman et d'une nation imaginaire, la dictature de Kim-Jong-il, "Dirigeant bien aimé" de Corée du Nord, décédé en décembre 2011, Charly Delwart réalise une gigantesque mise en scène cinématographique, faisant des citoyens d'un pays devenu studio, les figurants d'un film aux allures étranges. La caméra se focalise sur la délirante ascension d'un dictateur, volontairement fondu - de dévotion - en l'image de son père.

"Il avait fallu une mesure, un lien avec la réalité dans le travail de constitution du héros, il ne le fallait plus, dépassé."

 Troisième roman de notre concitoyen Charly Delwart, Citoyen Park, explore, sans concession, les tréfonds d'une certaine âme asiatique et d'une dictature pour le moins ..saisissante.

Apolline Elter

Citoyen Park, Charly Delwart, roman, Le Seuil, août 2012, 490 pp, 21 €

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10 09 12

Un enthousiasme automnal...

9782226242983.jpgTrois septembre. Le sol s'ouvre sous les pieds de Yaël. Son mari la quitte. Pour une autre femme. Une de ses amies de surcroît. Comme les feuilles au dehors, elle tombe. Une chute vertigineuse dans le chagrin, le repli sur soi, la douleur de la trahison. Seule la présence de son fils Simon, trois ans, en garde alternée, rythme encore sa vie. A la quarantaine à peine passée, Yaël s'interroge sur son existence : « C'est quoi pour toi la quarantaine? » demande t-elle inlassablement à ses amies.

     Qu'est-ce que la quarantaine en effet, pour Yaël? L'âge de l'effondrement de son couple, le mi-parcours de son chemin de vie, ou l'aube d'une nouvelle vie?

     Au fil des saisons, Yaël consigne dans son journal la couleur des sentiments qui l'animent. Automne, hiver, printemps, été, ce n'est pas la vie qui continue, c'est une nouvelle vie qui commence. Peu à peu, la jeune femme s'ouvre aux autres, trouve des écho à son ressenti dans la littérature, étend le cercle de ses relations, élargit la palette de ses sentiments. Et découvre la saveur de cette liberté toute neuve, le bonheur de vivre pleinement l'instant présent. Comme une sève nouvelle qui la parcourt.

 

     Un roman plutôt agréable, mais qui a suscité en moi un enthousiasme automnal plus que printanier...

 

P. 40 : La colère protège aussi, elle préserve de la souffrance si aigüe qu'elle en tue, elle en diffère l'effet, elle permet au poison de s'infiltrer dans le sang de manière moins brutale.

Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, de Marianne Rubinstein, aux Editions Albin Michel, aout 2012, 197 P., 19€.

Karine Fléjo

 

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08 09 12

Une lecture...de rêve

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Il n'est jamais aisé de rejoindre la scène littéraire après le succès considérable d'un premier roman... Cette dernière vous guette, vous attend au tournant.

Ce défi, Jean-Michel Guenassia le relève brillamment, prouvant que l'encre du conteur nourrit son sang.

L’argument de cette nouvelle fiction :

Né en 1910, à Prague, Joseph Kaplan est issu d'une lignée de médecins. Brillant élément, il débarque à Paris, afin d'y compléter sa formation, d'une spécialisation en biologie. "Avec ses traits fins, sa cambrure fière, sa mèche au vent, Joseph ressemblait à un de ces jeunes seigneurs florentins au sourire limpide de Ghirlandaio"  Un  seigneur qui danse comme un dieu, accumule les conquêtes féminines,  rejoint, à 28 ans,  l'Institut Pasteur d'Alger, pour effectuer des recherches sur les maladies infectieuses. L'occasion - fortuite -  pour ce Tchèque d'origine juive d'échapper aux persécutions nazies et aux débuts d'une guerre dont les Algérois ne réalisent pas l'ampleur.

De retour à Prague avec Christine, la femme de sa vie, Joseph fonde famille. Helena naît en 1948, suivie, en 1950, de Martin, qui scellent le naufrage du couple. Naufrage aussi de ses convictions politiques, de  l'adhésion sans faille que Joseph voue au parti communiste: " Il ne voulait plus dissimuler ses opinions et soutenir qu'ils vivaient dans une démocratie parfaite, que tous les problèmes étaient en passe d'être résolus quand la situation n'avait jamais été pire. Il ne supportait plus l'optimisme gluant de ce catéchisme socialiste qui les ensevelissait dans une tombe collective. Intolérables aussi la foi obligatoire en un avenir radieux, l'interdiction d'émettre le moindre doute pour ne pas passer pour un traître et le devoir de s'extasier sur les réussites d'un régime dont il ne voyait que les échecs.

Mars 1966 voit confier au docteur Kaplan, une mission capitale: le salut d'un mystérieux malade, camarade uruguayen très mal en point,  Ernesto G(uevara),  pour ne pas le nommer. Le Ministère de l'Intérieur entoure ce service commandé d'un luxe de précautions inouï, confinant Joseph et sa proche famille au seul chevet du mourant.

Une cohabitation forcée qui imprime un angle neuf et ...palpitant à la fiction, introduisant le mythique Che dont on sait qu'il séjourna à Prague, cette année-là:

" Je viens d'avoir trente-huit ans, j'ai consacré ma vie à me battre pour ces idées, à essayer de les faire triompher, j'espère sincèrement que ça se fera mais je ne prendrai plus un fusil pour ça, il y a d'autres chemins. Je ne suis pas certain d'avoir pris les bons."

Et scelle le destin d'Helena et  le bilan d'une vie que Joseph Kaplan poursuivra, centenaire, spectateur attentif du "Printemps de Prague",  de sa répression et de la chute du régime communiste.

Une lecture... de rêve.

Je vous la recommande.

Apolline Elter

La vie rêvée d'Ernesto G., Jean-Michel Guenassia, roman, Albin Michel, août 2012, 538 pp, 22,9 €

Billet de faveur

AE : Jean-Michel Guenassia, vous avez l’âme d’un conteur. Un souffle chaud parcourt le récit  qui donne envie de le dévorer d’une traite. La rédaction en a-t-elle, elle aussi, coulé de source ?  

Jean-Michel Guenassia : Oh que non. La rédaction a été longue, et très laborieuse. Pas un paragraphe qui n’ait été réécrit dix fois (au moins). Surtout que mon objectif est la fluidité de la lecture et c’est difficile à obtenir.

AE : vous introduisez le personnage de Che Guevara, lui prêtant pensées, propos, quelques missives et  revirements … Tel ce moment où le Che se compare à Joseph Kaplan : «  Il ressemble à l’homme que j’aurais aimé être . Je crois que j’aurais fait un bon médecin aussi. J’aimais ça. J’étais proche des gens. J’aurais pu être utile. Et puis, le destin en a voulu autrement »

Ces propos sont-ils extraits de documents ou pure fiction ?

Jean-Michel Guenassia : Les propos de Guevara sont inventés. On ne connait aucun texte de lui équivalent. Par contre, je me suis inspiré de l’extraordinaire biographie de Pierre Kalfon (Points) et des différents textes que Régis Debray a écrit sur lui pour saisir ce personnage si complexe et intéressant

AE «  Quand un révolutionnaire n’a pas la chance de mourir jeune, il finit obligatoirement dictateur et bourreau (…) A un moment, le courage consiste à s’arrêter et à passer à autre chose » affirme Ernesto G. N’est-ce pas précisément le revirement que Joseph Kaplan a réalisé ?

Jean-Michel Guenassia : L’idée surtout était d’opposer un héros anonyme (Joseph) et un héros malgré lui (Guevara) mais surtout Guevara va découvrir en Joseph l’homme qu’il aurait voulu être.

AE : Carlos Gardel [NDLR : « la voix du tango »]  c’est votre madeleine de Proust musicale ?  

 Jean-Michel Guenassia : Pas vraiment mais pour ce roman j’ai beaucoup écouté Gardel et Piazolla (et beaucoup d’autres aussi j’écris en musique)

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03 09 12

Rentrée..vous avez dit

l_ecole_01.jpgTant qu'à céder à la rentrée scolaire - le choix ne se pose guère -  autant le faire avec humour, voire avec liesse...

C'est ce que nous propose Christophe Besse, illustrateur de d'ouvrages pour la jeunesse - à son actif, plus d'une centaine d'ouvrages parus chez Casterman, Hachette, Gallimard, Grasset Milan, Nathan, ... - en un ouvrage pétri de situations aussi cocasses que vraisemblables.

Conjuguant dessins, esquisses et textes en un joyeux équilibre  "BD",  l'auteur promène le lecteur à travers les classes, désespérantes, les cantines, tout aussi affolantes, excursions scolaires....affriolantes et réunions de parents criantes ..de vécu.

Idéal pour booster le moral d'un directeur en peine de rentrée..

AE

L'école 100 % humour, Christophe Besse, Ed. Cherche-midi, 30 août 2012, 144 pp, 14,9 €

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03 09 12

A lire sans plus...patienter!

megnin.jpgLui est gynécologue à Paris, dans le paisible quartier de la place Saint-Sulpice. Mais elle, qui est-elle? Quand elle vient le consulter, leur seul échange de regards dans la salle d'attente fait naître en lui un malaise. Cette femme n'est pas une patiente comme les autres. Il le pressent. Il le sent. Il le sait.

     Sans savoir pourquoi.

 

     De fait, à peine entrée dans le cabinet, elle décoche une première flèche : « Gynécologue, c'est un choix un peu étrange pour un homosexuel, non? ». Cible de l'intimité atteinte en plein cœur. Mal-être palpable. Comment sait-elle pour lui et David? Elle paraît tout connaître de lui. Lui ne sait d'elle que son nom : Camille D. Déstabilisé, intrigué, le médecin évite de la contrarier. Peur que d'un seul mot, d'un seul regard, elle ne le vise à nouveau. Effrayé, conscient de son ascendant sur lui, situation pour le moins inhabituelle dans le rapport soignant-soigné, il redoute ce qu'elle pourrait lui dévoiler de sa vie, de celui qu'il aime et réalise ne pas connaître aussi bien que cela.

     Mais quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il sait ne plus pouvoir lui échapper. Elle le tient. Elle est entrée dans sa vie par effraction et semble décidée à tout piller.

 

     Une intrigue captivante, une tension inouïe, un style redoutablement efficace, Jean-Philippe Mégnin fait de nous les victimes consentantes et ravies d'une lecture en apnée.

A lire sans plus patienter!

 

P.89 : La souffrance, ça fonctionne par étape. Ce n'est pas un sentiment. Souffrir, c'est prendre conscience, petit à petit, des différentes composantes de la douleur.

P. 112 : La difficulté, ça ne tue que les sentiments superficiels, les vrais, ça les renforce...

La patiente, de Jean-Philippe Mégnin, aux Editions Le Dilettante. Aout 2012, 160 P., 15€.

Karine Fléjo

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