15 09 11

(En)quête épistolaire

artoff863-188ab.jpg

" Oui, il est insupportable de ne pas savoir; ce silence familial est un poison qui contamine tout ce qu'il touche, nos rêves, nos peurs, nos vies d'adulte."


Au départ d'une photo, seule trace qu'elle possède de sa maman décédée quand elle était jeune enfant, Hélène Hivert entreprend de briser le tabou qui a marqué sa mémoire. Elle publie une annonce qui présente sa mère,  entourée de deux hommes, dont elle cherche l'identité. Depuis Ashford, un homme lui répond, un mois plus tard...il s'appelle Stéphane Crüsten, reconnaît d'autant mieux les hommes de la photo qu'il s'agit de son père, récemment décédé et d'un ami de celui-ci.

 

Sa réponse signe le début d'une dense correspondance, qui épousera des formes techniques variées en fonction de l'urgence, du contenu du message  (lettres, cartes postales, courriels et textos), de la progression de l'enquête et d'une intimité...

inéluctable.

Un roman épistolaire - ce ne peut que nous plaire - finement mené, aux rebondissements subtilement négociés.

 

Apoline Elter

 

Eux sur la photo, Hélène Gestern, roman, éditions Arléa, août 2011, 274 pp, 19 €

Écrit par Apolline Elter dans Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

14 09 11

L'écrit ...vint

423blog.jpg" Cher lecteur,

Je ne sais plus que te dire. Je suis partagée entre "Laisse-moi tranquille!" et "Continue à m'écrire!"  (...) De moi, tu ne connais que les livres, et cela t'a suffi à me connaître à un degré d'intimité qui me terrifie. Pratiquée en profondeur, la lecture est décidément le moyen d'investigation le plus vivisecteur qui soit: tu me connais mieux que si tu étais mon frère"

Amélie Nothomb, 1997."

 

C'est en lisant Hygiène de l'assassin, que Sam est né à la lecture. Il entreprend dès lors une ingestion systématique des romans d'Amélie Nothomb en même temps qu'une correspondance avec l'écrivain: l'ado lui révèle, dans un langage  un brin naïf, ses impressions de lectures, les transformations que cette ingestion opère en lui et  l'affection fascinée qu'il porte à l'auteur. Scènes d'atmosphère, bribes de portrait,  analyse du processus d'écriture, messages issus des forums de ses fans ...apportent un éclairage intéressant sur le mythe  "Nothomb", les relations de l'épistolière avec ses lecteurs et le paradoxe de son inaccessible proximité.

 

" Ce n'est pourtant pas ce qu'elle écrira aujourd'hui. Mais une image en appelle une autre, et tout un récit se trame en son esprit tandis qu'elle se rend, hagarde, dans la cuisine où elle se prépare, comme chaque matin, un demi-litre de thé noir kényan si fort, beaucoup trop fort, amer à la faire grimacer, qu'elle avale d'un seul trait. Qui lui donne encore plus faim. C'est seulement quand elle a faim qu'elle peut écrire."

 

Génération Nothomb, Annick Stevenson, roman, Ed. Luce Wilquin, août 2011, 184 pp, 19 €

 

 

Écrit par Apolline Elter dans Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

11 09 11

Un "murmure " qui fait parler de lui...

du-domaine-des-murmures-224341-100-160.jpgPlonger dans le XIIe siècle et le quotidien d'une recluse, la jeune Esclarmonde, qui paie d'un enfermementà vie le prix de sa liberté intérieure,  peut sembler, à première vue, incongru. C'est compter sans l'enchantement d'une très belle plume, celle de Carole Martinez et d'une puissance narrative, féérique.

 

Promise à Lothaire de Montfaucon, la jeune châtelaine du Domaine des Murmures commet l'affront irréparable de ne pas s'engager à ses côtés, le jour de son mariage. Offerte au Christ dans une quête mystique de liberté paradoxale, elle fait construire une chapelle aux Murmures, dotée d'une cellule où elle sera emmurée à jamais. La communication avec le monde se limitera à une fenestrelle grillagée de barreaux. Violée, le jour de sa mort au monde, elle accouchera d'un petit Elzéar, plus de neuf mois après; il n'en faut pas plus pour que la légende de sa virginité naisse de concert et se propage: les pèlerins accourent de toutes contrées, en quête de sa bénédiction. Du reste, le taux de mortalité diminue de façon spectaculaire à l’entour des Murmures.

 

" J'étais posée comme une borne à la croisée des mondes."

 

Oscillant entre la sainteté, la pureté mystique et... l'hérésie, la vie de la jeune maman est remplie de la présence de Dieu, des pèlerins et de son nourrisson, tandis que son père, à jamais éprouvé par un démon intérieur, s'en va aux Croisades.

 

"Je ne pensais pas accomplir de vrais miracles, mais je ne pouvais nier la démission de la mort. Car les gens du pays ne mourraient toujours pas. Nul n'expirait sur les terres des Murmures et, à l'exception de quelques étrangers, on n'y avait plus enterré personne depuis ma réclusion. Et voilà ce que je ne m'expliquais pas."

 

Un Moyen Age rendu étonnamment vivant, par l'élégance d'un style contemporain et la distillation fine de quelques tournures d'époque. Envoûté par la magie de la narration, le lecteur se sent aspiré dans le récit, ses péripéties, enveloppé chaudement dans le froid cocon d'une robe de pierre.

 

Apolline Elter

 

Du domaine des Murmures, Carole Martinez, roman, Gallimard, août 2011, 202 pp, 16,9 €

 

Billet de ferveur

AE : Carole Martinez, le roman d’Esclarmonde, résonne comme celui de la liberté ultime : refuser le destin tracé par sa famille pour vivre le choix de l’emmurement à vie et de la mort au monde. Le « phénomène » des emmurées était-il fréquent au Moyen Age ?

 

Carole Martinez :Il était courant. Les villes avaient toutes leurs recluses et les habitants leur lançaient du pain pour les remercier de leurs prières. Les emmurées volontaires venaient de toutes les classes sociales et la taille de leur cellule était variable, certaines pouvaient communiquer avec l’extérieur, d’autres pas. A Rome, on dénombrait plus de 200 recluses au début du XIV ème siècle. La dernière recluse romaine est d’ailleurs morte, il y a une vingtaine d’années après quarante ans de réclusion.

 

 AE : Esclarmonde n’est pas une sainte : elle vit ses doutes, ses passages à vide, avec sincérité. C’est ce qui nous la rend étonnamment proche malgré son choix de vie et l’époque qu’elle incarne. Mais tout de même, ce n’était pas un pari gagné que de nous entraîner dans une expérience à ce point mystique. Comment l’argument s’est-il imposé à vous ?

 

Carole Martinez : J'ai cherché dans la grande Histoire des femmes des figures qui pourraient m'inspirer. J'aime les portraits de femmes et j'en voulais six pour représenter les différentes voies d'émancipation ou même de pouvoir que les femmes s’étaient frayées au fil du temps. La voie mystique a été l'une de ces voies, certaines béguines, certaines recluses ont réussi à acquérir une forme de puissance. Puis le marteau de l'hérésie et, plus tard, celui des sorcières se sont abattus reléguant le sacré féminin du côté de l'obscur et du mal.

 

Certes, Esclarmonde s’imagine qu’elle vivra loin du monde dans un tête à tête avec le divin, mais ce qu’elle découvre dans sa cellule, c’est son corps, sa chair, ses sens. Elle ne gagne pas la solitude, mais recueille les confidences de tous ces pèlerins qui viennent jusqu’à sa fenestrelle et, loin de se retrancher de son siècle, elle s’y plonge et en devient le témoin privilégié. Tout s’inverse. La jeune « morte » est infiniment vivante. Voilà ce que je voulais travailler : la beauté du monde à hauteur d’homme (ou de femme).

 

J'avais envie de me tenir en équilibre sur une petite surface, d'éliminer l’insignifiant pour pénétrer au plus profond d’un être, pour ressentir la moindre brise. Esclarmonde contemple le monde, elle ne s’en détache pas, elle se laisse progressivement absorber par l’ici-bas. Elle s’éloigne de la sainte pour se rapprocher de la fée. Il y a un monde entre les deux. C’est cette distance là qui m’intéresse.

 

« Ses repas ravivaient en moi une palette de goûts dont la réclusion grise m’avait sevrée »

 

 AE : Un magnifique passage décrit les repas qu’Esclarmonde donne à son bambin et la résurgence d’une sorte de madeleine de Proust. De quel ordre est la vôtre ?

 

 Carole Martinez : Les mantécaos et le créponne. La merveilleuse cuisine de ma grand-mère.

 

 Ndlr : le roman de Carole Martinez est en lice (première liste) pour l'attribution des prix Goncourt et Renaudot. Notamment. ...Un "murmure" qui devrait faire parler de lui

03 09 11

Un brillant bémol

9782742799503FS.jpg« Le début des vacances résonne dans la gare et dans ma tête. J’attends que l’on vienne me chercher, mon sac à mes pieds. Le préau de l’arrivée brûle sous un soleil impassible. »

 

 D’emblée, le ton est donné, le décor, campé : le  lecteur est  propulsé  au sein de la famille de Mathilde, la narratrice, et du château que son grand-père gère, en indivision avec ses quatre belles-sœurs : «  J’ai couru ici. La maison de mon arrière grand-père rassemble quatre générations et fait le plein la semaine du 15 août. »

 

 Observatrice lucide et bienveillante de ce microcosme familial, aux mœurs joyeuses, élégantes et convenues, la narratrice esquisse une délicieuse galerie de portraits et de conversations croisées, traçant, d’un style maîtrisé, gracieusement imagé, des fresques d’atmosphère et peintures d’ambiance savoureuses.

 

 Un bémol s’immisce , insidieux,  dans la partition familiale : mu d’un élan de générosité inconsidérée,  Paul,  le grand-père, a proposé à Rosana, la bonne, l’accès à la piscine…..

 

 « Rosana et mes grands-tantes s’accordent ce mépris patiné de longues années de cohabitation froide et d’intérêts réciproques."


 La faute de goût ?

 

  Un premier roman court et brillant, qui résonne comme un coup de maître.

 

 Apolline Elter

 La faute de goût, Caroline Lunoir, roman, Actes Sud – Un endroit où aller, août 2011, 114  pp, 16 €

 

Billet de faveur

 

AE : Caroline Lunoir,  ce premier roman, qui fleure bon la France et une certaine société « vieille France », vous l’avez écrit, tandis que vous résidiez à Boston. Était-ce par nostalgie du pays ? Mue par la lucidité que procurent les séjours à l’étranger ?

Caroline Lunoir : Je ne me suis effectivement jamais sentie aussi française qu'aux Etats-Unis, comme cela arrive souvent. Frappée par les inégalités de la société américaine, écrire "La faute de goût" a été ma façon de réfléchir, en écho, à celles de la société française et, en particulier, à la permanence des statuts qui me semblent la structurer.

AE : Certains vous comparent (déjà.. !) à Anna Gavalda. Sans doute pour l’ironie tendre, amusée, bienveillante, qui teinte vos portraits.  Comment ressentez-vous cette comparaison ?

Caroline Lunoir : Je suis confuse de devoir avouer que je n'ai jamais lu de roman d'Anna Gavalda, même si la couverture de ses livres est familière à  tout usager du métro... Il ne me reste donc plus qu'à courir acheter "Ensemble, c'est tout"!

AE : votre madeleine de Proust est –elle enfouie au fond d’une vieille demeure familiale ?

Caroline Lunoir: C'est vrai que l'on emporte avec soi les lieux qui incarnent une permanence dans notre vie ou recèlent les moments qui nous ont façonnés. Ma madeleine réside cependant moins dans des murs que dans une sensation: celle de la confiance sereine, presqu'alanguie, qui libère la parole lors de longues conversations au creux d'un après-midi ou d'une veillée.

 

 

01 09 11

A l'école de la vie.

Les-amandes-ameres.jpg" Dès le second mardi elle a dit, les yeux dans les yeux d'Edith, "J'jamais été à l'école". Elle avait son visage de bois. Edith a mis quelques semaines à comprendre qu'évidemment cela signifiait qu'elle ne savait ni lire ni écrire le français, mais qu'elle n'avait jamais non plus appris à lire  ni à écrire l'arabe."

Décidée à extraire Fadila - sa "repasseuse" familiale marocaine - de la prison que constitue son manque total d'instruction, Edith entreprend de lui apprendre à lire, à écrire. S'ensuit un long, lent, lancinant processus d'apprentissage et l'esquisse d'une complicité entre deux femmes que tout sépare: milieu, âge, instruction.

"...il est flagrant qu'un chemin considérable a été parcouru en sept mois. Un chemin de rien du tout considérable."

Une analyse fouillée, documentée et réaliste du processus d'alphabétisation, de sa complexité croissant avec l'âge.

Apolline Elter

Les amandes amères, Laurence Cossé, roman, Gallimard, août 2011, 220 pp, 16,9 €

 

Écrit par Apolline Elter dans Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

30 08 11

Florilège de..souvenirs

 Foenkinos-souvenirs.jpg

«  Il ne fallait pas forcément courir après des idées, s’acharner sur des brouillons, c’était au roman de faire les premiers pas. Il fallait être dans de bonnes conditions pour le recevoir quand il frapperait à la porte de l’imagination. Les mots avançaient vers moi avec la grâce de leur invisibilité. »

 

Les fans de David Foenkinos ne seront pas déçus qui retrouveront leur écrivain-fétiche au rendez-vous de la rentrée et de lui-même.

 Excellant dans la veine de l’attachante (auto)-dérision,  d’un quotidien plutôt terne et d’un loufoque irrésistible, le narrateur propose un florilège de …souvenirs, mus par le  départ de sa grand-mère pour une maison de retraite- il lui est très dévoué - une idylle naissante et une vocation embryonnaire pour le métier d'écrivain.

 

Soixante-huit chapitres s’enchaînent comme les mailles d’un récit ininterrompu- exeunt les sauts de pages -  conclu chacun de l’évocation d’un souvenir attaché au narrateur  ou à un surprenant protagoniste : Lazare, Claude Lelouch,  Aloïs Alzheimer, Vincent Van Gogh..

 Une fresque émouvante, déconcertante et drôle de la complicité qui peut unir des générations éloignées.

 

 Apolline Elter

  Les souvenirs, David Foenkinos, roman, Gallimard, août 2011, 266 pp, 18,5 €

 

27 08 11

Osez Delphine

 book_cover_rien_ne_s_oppose_a_la_nuit_220583_250_400.jpg

Retenez ce titre, énigmatique, tout droit jailli de la célèbre chanson d'Alain Bashung ,"Osez Joséphine" car il ouvre les pages d'un roman magnifique. Bouleversant. Un roman fort de la rentrée littéraire. Je vous le recommande sans restriction aucune.

 

Un roman? Vraiment?

 

« J’écris  à cause du 31 janvier 1980 »


« Lucile est devenue cette femme fragile, d’une beauté singulière, drôle, silencieuse, souvent subversive, qui longtemps s’est tenue au bord du gouffre, sans jamais le quitter tout à fait des yeux, cette femme admirée, désirée, qui suscita les passions, cette femme meurtrie, blessée,  humiliée, qui perdit tout en une journée et fit plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, cette femme inconsolable, coupable à perpétuité,  murée dans sa solitude. »

 

Découvrant le cadavre de Lucile, sa mère, cinq jours après son suicide, la narratrice entreprend de reconstruire sa vie, au départ des témoignages qu'elle peut rassembler à son sujet: photos, lettres, fragments de manuscrits, souvenirs ancrés dans la mémoire familiale, ... Il lui faut, pour ce faire, étirer le fil d’une jeunesse, en apparence  joyeuse et bohème, au sein d’une fratrie nombreuse et d’une famille un peu fantasque.

 

«  J 'aurais voulu donner à lire les multiples étés que Liane et Georges ont passés avec leurs enfants sur les plages du sud, en France, en Italie ou en Espagne, cette capacité que Georges avait de vivre au-dessus de ses moyens, de dénicher des endroits  à sa démesure et au moindre coût, d’y entraîner sa tribu, sur laquelle se greffait toujours quelque cousin jugé pâlichon ou voisin carencé en globules rouges. » 

 

Mais derrière l’imagerie d’Epinal des grandes tablées familiales, bruyantes et enjouées,  se tissent les éléments d’une malédiction et d’un naufrage inéluctable. En point de mire, Georges, patriarche de la famille Poirier, dont le portrait, contrasté, porte en lui, le germe des dérives.

 

Oscillant entre l’émotion forte de descriptions denses et construites –  l’écriture de Delphine  de Vigan est précise, travaillée, loyale …royale, son style, lumineux - et le soulagement amusé de descriptions légères, comiques de scènes de la mythologie familiale, le lecteur se sent peu à peu aspiré dans la tribu « Poirier », ses non-dits, son humanité.

 

L’hommage tragique, honnête et beau d’une fille à sa mère.

 

A découvrir de toute évidence. Un ouvrage-phare et fort de la rentrée littéraire. De votre bibliothèque personnelle.

 

Apolline Elter

Rien ne s’oppose à  la nuit, Delphine de Vigan, roman, JC Lattès, 438 pp, 19 €

 

Billet de ferveur

(Interview de Delphine de Vigan)

 

« J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, mon énergie, ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. »

 

AE : Delphine de Vigan, à plusieurs reprises, vous vous interrogez sur le bien-fondé de votre démarche ; avoir mené à bien (à tellement bien…) la rédaction de ce récit vous apporte-t-il cette sérénité escomptée ?

 

Delphine de Vigan : Je n’envisageais pas l’écriture de ce livre comme une démarche thérapeutique mais il est vrai qu’il s’est imposé à moi comme quelque chose d’incontournable. Je suis fière que ce livre existe, c’est important pour moi d’être allée au bout. En tant qu’auteur, il me semble que chaque livre achevé est une victoire, celui-ci peut-être un peu plus qu’un autre.

AE : Votre sœur, vos tantes.., ont collaboré à votre entreprise. Comment accueillent-elles la publication ?

 

Delphine de Vigan: Ma sœur est la seule à avoir lu le texte sur manuscrit et elle est la seule qui aurait pu m’arrêter dans ma démarche. J’ai modifié quelques détails à sa demande. Les frères et sœurs de ma mère ont accueilli le livre avec beaucoup de chaleur, de respect pour mon travail d’écriture malgré leurs inquiétudes. Ils ont été formidables.


AE : Dans l’ombre de Georges, le patriarche, le tout-puissant, abusif et attachant   « cet homme  qui aurait pu se contenter d’être un père merveilleux », il y a Liane, lumineuse grand-mère, dont le portrait (il ne manque à son prénom que le « p » d’Epinal)  a juste un goût de « trop peu » : une femme amoureuse, stoïque et soumise, sportive, excentrique et généreuse, mère de famille nombreuse, …. Saura-t-on jamais ce qu’elle a  réellement  enduré à travers les épreuves et deuils que la vie lui a réservés ?

 

Delphine de Vigan : Non, nous ne le saurons jamais. Ma grand-mère était, je crois, telle que je la décris et mes proches ont aimé ce portrait d’elle, haut en couleurs au sens propre du terme. Ma grand-mère était la personne la plus solaire, la plus lumineuse que j’ai rencontrée, la plus limpide en apparence. Sa foi et sa candeur l’ont protégée, et son énergie n’avait d’égale que sa gaité. Mais elle abritait aussi sans aucun doute une part d’ombre, à laquelle nous avons rarement eu accès. Il est évident qu’elle a beaucoup souffert. Elle avait décidé une bonne fois pour toutes de se tenir debout, et, consciemment ou pas, de ne pas voir un certain nombre de choses qui l’auraient littéralement tuée.


AE : Il y a Georges, il y a Pierremont. LA maison familiale, sa salle de bains bleue, sa cuisine jaune et ses  grandes tablées familiales, toutes générations confondues. Qu’est-elle aujourd’hui devenue ?

 

Delphine de Vigan : Lorsque ma grand-mère est morte, la maison était en très mauvais état. Aucun des frères et sœurs de ma mère n’avait les moyens de l’entretenir. Elle a été mise en vente et elle était préemptée par la Mairie. Comme je le raconte dans le livre, cette maison se trouve (ou se trouvait) dans le prolongement d’une route et le projet de la raser pour prolonger cette route existait depuis des années. Mon grand-père s’est énormément battu pour l’éviter. Une fois achetée par la Mairie, il était prévu que la maison soit rasée. Aucun de nous ne s’est renseigné pour savoir si cela avait déjà été fait. Je crois que l’idée est trop douloureuse.

AE : Quelle est votre madeleine de Proust ?

 

Delphine de Vigan : en ce qui concerne Pierremont et ma famille, ma madeleine s’appelle le Gâteau Anna. C’est un gâteau aux fruits que ma grand-mère faisait et que nous faisons tous, avec beaucoup de beurre !

 

23 08 11

La brûlure

9782259212908.2.jpgMariée à Henri de Jouvenel, rédacteur en chef du journal Le Matinet politicien de renom, Colette découvre que ce dernier la trompe. Meurtrie, déjà échaudée par les frasques de son précédent mari Willy, elle se réfugie dans sa propriété bretonne. C'est alors que Bertrand, le fils d'Henri,17 ans, de trente ans son cadet, la rejoint et lui déclare sa flamme...

      Que faire ? L'aimer ou le fuir?

      Un dilemme insoutenable pour Colette, chantre de la liberté, de la transgression des règles, à la vie rythmée par les battements de son cœur et l'assouvissement de ses désirs bien davantage que par la voix de la morale bien pensante. Une femme qui a toujours inventé la mode et prend comme un reniement à ses valeurs le fait de se plier à la norme. Car si la raison lui dicte de maintenir ce jeune homme promis à un grand avenir à distance, force lui est de reconnaître qu'il l'attire. Fortement. Et ce n'est pas tant l'écart d'âge qui soit un problème, que le fait qu'il soit son beau-fils.

      Avec une infinie sensibilité, une ineffable sensualité et une plume d'une justesse chirurgicale, Delphine de Malherbe nous livre les réflexions de Colette, lors d'une unique séance de psychanalyse fictive. Une séance où le lecteur est pris à témoin des émotions contradictoires qui l'animent, où les failles de cette femme « alchimie subtile de fragilité humaine et de force inhumaine », s'ouvrent sous nos yeux. Car si tous voient en elle un génie, une personne élégante, solide, c'est une vision bien restrictive de sa personnalité. Esclave de la tyrannie de Willy pendant des années, lequel lui a volé son travail, son nom, son talent, l'a trompée à tout va, Colette est restée une écorchée vive. «  Une souffrance aussi aiguë demeure égale au fil du temps. »

      L'amour de Bertrand pourrait-il être un baume lénifiant, un remède à ses blessures ?

      Des interrogations que Delphine de Malherbe mène à un rythme effréné, avec une énergie absolument époustouflante.

Un livre MAGISTRAL.  

Citations :

p. 81: «  Aimer quelqu'un, c'est chercher cruellement ce qui le tire vers le haut. Pas de responsabilité, mais du cœur, oui, du cœur à l'état brut ».

p. 87 : « J'existe trop fort dans le présent. Exister ou exciter c'est pareil. Quand je danse, j'écris, j'existe et j'excite. (…) Oui, moi, Colette, j'existe trop fort. Je donne vie à la vie. »

 

L'aimer ou le fuir, de Delphine de Malherbe. Editions Plon, août 2011, 125 p., 17€.

Karine FLEJO

Écrit par Karine Fléjo dans Rentrée littéraire | Commentaires (0) |  Facebook | |

20 08 11

Et te voici permise à tout homme

et-te-voici-permise-a-tout-homme-226302-250-400.jpg 

"Sacha me respectait, même s'il ne me comprenait pas. C'était la première fois depuis longtemps qu'un homme me traitait avec cette considération et j'en étais tout étonnée."

 

Légalement divorcée de Simon, Anna  pourrait vivre une merveilleuse histoire d'amour aux côtés de Sacha. C'est compter sans le "guet" - aval religieux (judaïque) – qu’elle doit obtenir de son ex-mari et l'odieux chantage dont il la persécute.

 

Un difficile - et poignant - combat se fait roman : il s'agit pour la narratrice, soumise à l’arbitraire exclusif de son ancien conjoint,  d'obtenir le document, par lequel Simon lui rendra sa liberté, la faculté de se marier et d'à nouveau enfanter. Un combat qui, assorti d'importants sacrifices financiers,  menacera gravement son équilibre affectif, celui de Noami, sa fille, cadenassant son amour pour Sacha au point d'en rendre la clandestinité néfaste.

 

"Aujourd'hui, plus que jamais, nous étions en péril, non pas à cause du monde extérieur, mais parce que certains rabbins orthodoxes avaient oublié qu'ils étaient juifs: c'est-à-dire des êtres assoiffés de liberté. Cette liberté chèrement acquise depuis la sortie d'Egypte: notre récit fondateur."

Dénonçant le scandale d'une règle inique,  le nouveau roman d'Eliette Abécassis constitue également une réflexion sur les racines du judaïsme.

 

 Apolline Elter

 

Et te voici permise à tout homme, Eliette Abécassis, roman, Albin Michel, août 2011, 198 pp, 17 €

 

 

04 11 10

Une forme d'Amélie Nothomb