25 10 14

Suffocant

l-amour-et-les-forets-504078.jpg"Quand, dans dix ans, on évoquera devant moi le printemps 2006, ce ne sera pas comme des accords plaqués sur un harmonium, mais plutôt comme les grandes orgues de Notre-Dame. Le 9 mars 2006, entre treize heures et dix-neuf heures, l'apothéose de ma jeunesse."

Persécutée par un mari pathologiquement possessif, Bénédicte Ombredanne vit avec Christian, rencontré au hasard d'une recherche sur un site de rencontres, une après-midi  en tout point fabuleuse.La réintégration du foyer conjugal n'en est que plus infernale, la pousse à se confier à un écrivain dont la lecture lui fait du bien, un certain...Eric Reinhardt.

Fusionnant les témoignages édifiants de lectrices, victimes de harcèlement conjugal, en un tableau effroyable de torture psychologique, Eric Reinhardt se (con) fond dans la peau d' un narrateur aussi interdit qu'impuissant face à la tragédie intime qu'il découvre lentement. Dans le même temps, il interroge son propre processus d'écriture;

"Si bien que ce roman, je n'en puis plus douter maintenant qu'il est fini, est un peu comme un tombereau monumental, majestueux, en pierre de taille (et magnifique, diront certains) , le tombeau de celui que j'ai été durant deux ans et demi et qui doutait de lui au point d'en mourir."

Une écriture dense, précise au phrasé par moment, incontestablement  proustien.

Il pourrait lui valoir un beau prix de cette fin d'année..

AE 

L'amour et les forêts, Eric Reinhardt, roman, Ed. Gallimard, août 2014, 367 pp 

 

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23 10 14

Déracinement

 

Couv Jacob, Jacob.jpg

"(...) ils disent d'où ils viennent, ils ne savent pas où ils vont, ils jouent à être des soldats fringants, mais la chaleur sous la bâche les alourdit et leur impose le silence qui a déjà gagné ceux qui se taisent, ceux qui savent qu'ici n'est pas leur place, pas parmi ces jeunes gens , pas dans l'armée, qu'elle soit française ou non , mais ils ont honte même de le penser, ils rouleront plusieurs heures entre le ciel et les rochers, dans un paysage désolé qui les assigne à leur solitude nouvelle."

Tel est le sort que partage Jacob Melki, jeune Juif de Constantine. Agé de 19 ans, il est enrôlé dans l'armée française, en cet été de 1944 qui suit le débarquement des Américains en Normandie.Enlevé à sa mère Rachel dont il est le dernier, tant aimé  et à une famille écrasée sous le despotisme  d'Haïm, le patriarche, Jacob entend libérer cette France dont il admire la culture.

Fresque lumineuse d'un certain pan de la Libération, du déracinement, du choc des cultures et des attentes avortées, le roman de Valérie Zenatti nous fait vibrer d'empathie, au diapason d'un phrasé harmonieusement cadencé.

Une écriture magistrale.

AE

Jacob, Jacob,  Valérie Zenatti, roman, Ed. de l'Olivier, août 2014, 166 pp

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18 10 14

Une amitié d'autrefois

 Vienne, 1938

S'il enjoint ses disciples, membres de la Société psychanalytique de Vienne, à fuir les méfaits du nazisme qui déjà fait rage dans la capitale autrichienne, le célèbre psychanalyste répugne à faire de même.

Il est pourtant grand temps: dépêché par les nazis, le "Kommissar" Anton Sauerwald opère une perquisition en son domicile, avec pour ambition marquée de le confondre d'un placement de fonds à l'étranger, délit majeur dans le chef des Juifs.

Pressé par l'amitié que lui porte la Princesse Mathilde Bonaparte, l'une de ses patientes, et les fonds qu'elle met à sa disposition pour lui permettre de gagner la France, accablé des horribles douleurs que suscite son cancer de la mâchoire et ses opérations répétées,  Sigmund Freud redoute par dessus tout que soit révélée au grand jour la raison de la brusque interruption de son amitié avec le docteur Wilhem Fliess et,  partant, le secret enfoui dans l'abondante  correspondance qu'il lui a adressée, primordiale pour la connaissance du génie de la psychanalyse.

"(...) les missives qu'il lui avait adressées ne contenaient pas seulement de longs échanges théoriques par lesquels il construisait son oeuvre et sa méthode, elles cachaient également des secrets. Des révélations intimes, des confidences, des confessions - de celles qu'on ne fait à personne. Même pas à sa femme. Même pas à soi-même."

Si elle habille de fiction les dialogues, l'accès aux pensées intimes de Freud, Eliette Abécassis nous ouvre une percée claire et passionnante sur sa biographie, son entourage et quelques concepts-clefs de ses théorie et pratique psychanalytiques. Elle nous révèle surtout - le point est primordial pour un blog comme le nôtre - la passion épistolaire du grand homme.

Une lecture hautement recommandée

Apolline Elter

Un secret de Freud, Eliette Abécassis, roman, Ed. Flammarion, août 2014, 196 pp, 18 €

Billet de faveur

AE : L’amitié, la relation épistolaire sont au cœur de ce superbe roman.  Un débat, aussi, celui de savoir si la lettre est propriété de celui qui l’écrit ou de celui qui la reçoit.  Quelle est votre position à ce sujet, Eliette Abécassis ? 

Eliette Abécassis : C'est tout le problème. Surtout quand il s'agit d'un homme de la stature de Sigmund Freud, dont les écrits ont marqué l'histoire de l'humanité. Je crois que ses lettres lui appartiennent intimement, et en même temps, elles appartiennent au patrimoine de l'humanité. C'est quelque chose qui lui échappe, comme son génie. Mais ses secrets lui appartiennent. C'est la part romanesque de ce roman.

AE : votre maman, Janine Abécassis, enseigne et professe la psychanalyse.  Quelle part a-t-elle pris dans l’élaboration de ce récit? 

Eliette Abécassis : Une grande part. Elle est à l'origine de ce roman. D'une certaine façon, elle en est aussi la destinataire. Elle m'a beaucoup aidé concernant la documentation. Elle m'a initiée à Freud dès mon plus jeune âge. Elle le connaît intimement, comme s'il était un personnage de la famille. Elle le fait vivre à mes yeux. C'est une grande psychanalyste et une grande psychologue qui m'a beaucoup inspirée pour écrire ce roman et qui m'a captivée depuis toujours par sa passion pour Freud, les enfants et la psychothérapie. En plus d'être une excellente clinicienne, elle est aussi un professeur d'université qui  a marqué ses élèves par la qualité de son enseignement et de ses recherches.Dans ce roman, je lui rends hommage. 

 

 

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15 10 14

Pacotille

" Seul dans son silence, Antoine ploie sous cette existence à reconstruire, sous le poids de ce qu'il doit accomplir pour retrouver l'ancrage qui était le sien dans la société, il ploie parce qu'il n'a pas envie. Pas envie de retrouver du travail, pas envie de tout recommencer, pas envie de courir encore après un prestige de pacotille. Pas envie. Le visage calé dans sa main droite, il considère ses erreurs de jugement, ses égarements, ses emportements, il soupèse dix ans, dix ans et le vide étourdissant."

 Cadre jeune, dynamique, Antoine perd son job et les repères d'une réussite insolente, par trop focalisée sur les aspects matériels , les poncifs d'une vie réglée d'avance.  Il décide peu à peu de rompre avec ce schéma existentiel et la vie de couple toute tracée qu'il mène aux côtés de Mélanie: 

" Empêtrée dans une vie professionnelle chronophage, conditionnée par un esprit revanchard, obsédée par un idéal de vie aussi médiocre que fantasmagorique, Mélanie s'absout de tout."

Subtile radioscopie d'un conformisme de vie, des réflexes qui l'emprisonnent et de l'insidieux effritement d'un couple, le roman de Jennifer Murzeau  - le deuxième de sa plume - affiche une vraie maîtrise d'écriture: il allie oralité, style indirect et celui de l'écrit en un cocktail savoureux, bien négocié, tragi-comique, délicieusement rythmé.

Une belle révélation.

 AE

Il bouge encore, Jennifer Murzeau, roman, Ed. Robert Laffont, août 2014, 256 pp

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14 10 14

Dromomanie

De séjour à New York durant l'été 2012, la narratrice se prend d'intérêt et de fascination pour le cas d' Albert Dadas (1860-1907) , un " fou fugueur", atteint, en d'autres termes, de "dromomanie", pathologie qui se manifeste par  des "poussées de marches", un constant, irrépressible besoin de se déplacer, de voyager. 

L'investigation la mène rapidement à évoquer son père, exilé du Vietnam à Paris, dans les années 60. Ingénieur informatique, père modèle et aimant,  il a vu périr, en son pays, sa proche famille, père, grand-père et même fratrie. Il a enfoui toutes ses images en lui, n'offrant aux siens que le silence dans lequel il veut enfermer ses souvenirs. De son métier, enregistreuse de sons, Line, la narratrice, tente de décoder le silence paternel, de le faire parler.

Reviennent à la surface des souvenirs de toute une vie, d'une jeunesse malmenée par les conflits incessants qui secouent le Vietnam de l'époque, depuis la fin de la domination française d'Indochine, jusqu'à la chute de Saïgon en 1975.

 Récit d'exils successifs et de la quête d'identité  et du "chez moi" corollaires,  le roman de  Minh Tran Huy résonne comme un vibrant hommage au destin de son propre père.

"L'impression née de ce premier voyage ne m'a jamais quittée: par la suite, je me suis demandé si mon père, enfant réfugié, parent pauvre, étudiant étranger, travailleur expatrié, touriste en son propre pays, s'était jamais senti à sa place quelque part."

Voyageur malgré lui, Minh Tran Huy, roman, Ed. Flammarion, août 2014, 240 pp

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11 10 14

Il est plus tôt que tu ne le crois

 

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Les romans de Marie-Sabine Roger ont un petit air de fête. On sait qu'on y trouvera ce cocktail délicieux d'humour, de tendresse et de fantaisie. Ce loufoque mâtiné de vraie convivialité humaine.  Réjouissez-vous chers visiteurs, vous ne serez pas déçus...

" Dans ma famille paternelle non seulement les garçons (un exemplaire unique à chaque génération) sont affligés d'une espérance de vie de serf pestiféré au coeur du Moyen Age, mais leurs prénoms commencent par "Mor", de la même façon que les prénoms de leurs soeurs , s'il y en a, commencent par "Vi"."

Tel est le  destin de Mortimer Decime, le narrateur: issu d'une lignée d'hommes tous morts à 11 heures, le jour de leur 36e anniversaire, il se prépare d'entrée de narration à cette funeste échéance. Pour ce faire, il a revêtu son plus beau costume, mis en ordre tous ses papiers, vidé son frigo et mis un terme à son bail d'appartement. Il est fin prêt à croiser... sa fin.

Analysant, avec une jubilation confondante, toutes les facettes d'un tel déterminisme  - si l'on connaît la date de son décès, on est forcément invincible, avant ! - la romancière nous régale. Elle pimente son propos de métaphores acrobatiques, images inédites et tellement éloquentes.

Un souffle d'air frais, espiègle et tendre.

On en redemande

Apolline Elter 

Trente-six chandelles, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue (coll. brune), août 2014, 288 pp

 Billet de faveur

AE: votre héros, le narrateur, est programmé pour mourir à 36 ans. Vous pensez que ce serait une bonne chose de connaître l'heure exact de notre trépas?

Marie-Sabine Roger: Je pense que ce serait une chose réjouissante si la date annoncée était très lointaine, mais que la situation tendrait à devenir de plus en plus inconfortable au fur et à mesure qu’on se rapprocherait de la date butoir! (Sans jeu de mots, ou bien avec - comme vous préférez). A moins, bien entendu, d’avoir une solide force morale, et une grande sérénité, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde.

Notre étrange condition d’humain boitille entre une certitude : nous allons mourir, et une ignorance : nous ne savons pas quand. 

En attendant le jour fatidique, nous avons à cœur de faire comme si de rien n’était. C'est légitime, car si le passé est passé, le futur, par définition, n’existe pas encore ... Ce qui fait de notre existence une succession d’instants présents, durant lesquels nous pouvons tout à fait nous prétendre immortels.

Vu sous cet angle là, mourir semble un peu plus vivable, non?  

 

AE: votre langue est vivante, votre style très imagé. Il est rythmé çà et là, d'alexandrins discrets.

Tel " Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. "  en qui résonnent les célèbres vers du « Sonnet des correspondances » :

"La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles"

Vous avez conscience de cet aspect étonnamment  "baudelérien" de votre plume? 

 Marie-Sabine Roger: "Baudelérien", comme vous y allez ! C’est un très bel hommage, en tout cas. Complètement immérité, sans aucun doute, mais j’en suis tout de même ravie.  

Lorsque j’étais jeune (hier, donc), j’ai commencé par écrire des poèmes, comme beaucoup d’adolescents. 

J’en ai gardé une tendance à travailler « à l’oreille », à jouer avec les rimes, les cadences, surtout dans mes albums jeunesse. Mais je glisse parfois sournoisement quelques alexandrins - ou des octosyllabes - dans mes romans et mes nouvelles, aussi. Mine de rien. 

Je ne recherche pas cette écriture, elle est naturelle. Il a même fallu que je me discipline, pour ne pas me laisser déborder constamment par cette musique qui, de légère, aurait fini par devenir omniprésente, lancinante, et peut-être un peu… somnifère? 

 

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27 09 14

Lumière de l'amitié

 

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"Loumia et moi avions failli devenir des amies. Mais l'histoire restait incomplète. Il me semblait que je devais repartir à sa rencontre, parcourir le chemin que nous ne ferions pas ensemble. Retracer sa courte existence comme une revanche sur le néant, sur le chaos, sur la terreur. Sur l'absurdité de sa mort. Combattre la violence par les mots, la seule arme que je veux connaître."

Michèle Fitoussi est à Pondichéry, dans le Sud-Est de l'Inde, le 26 novembre 2008. Elle s'apprête à rejoindre à Bombay,  Loumia Hiridjee, la fougueuse et  pétillante co-fondatrice de Princesse tam.tam, célèbre enseigne de lingerie féminine. Les événements en décident autrement: Loumia et son mari, Mourad Amarsy,  périssent ce soir-là, dans un des attentats qui mettent la ville à feu et à sang.

Répartis en cinq lieux mythiques de la cité bombayite, les luxueux hôtel Taj Mahal Palace et Oberoi, la Chhatrapati Shivaji Terminus plus communément appelée gare CST, le  très branché café Léopold  et l'accueillante Nariman House, ouverte -notamment- aux hôtes juifs, dix terroristes pakistanais issus de l'organisation Lashkar -e-Taiba (de la mouvance d'Al-Qaida) vont causer la mort- violente et barbare -  de 165 innocents, blesser plus de 300 personnes, suscitant  pagaille et déroute policière.

Investie d’ un devoir de mémoire, d'une amitié tragiquement avortée, la journaliste entame une longue quête auprès de la famille Hiridjee,  de Shama, la soeur complice, co-fondatrice de l'enseigne précitée, des amis et collaborateurs de Loumia, un pèlerinage parmi ses ports d’attache, pour restituer dans sa vérité, son éclat et sa contagieuse sympathie,  la personnalité d'une  femme aussi survoltée qu'attachante. Une épouse aimante, maman de trois jeunes enfants au moment des événements. En parallèle, Michèle Fitoussi opère une enquête méthodique pour connaître le vrai enjeu des attentats : le ressentiment meurtrier issu de la Partition délétère de l’Inde et du Pakistan lors de l'été 1947. 

Pétri de sobriété, d'intégrité intellectuelle et d'un sens aigu, bienveillant,  de l'introspection, le récit se lit d'une traite tant coule fluide la plume de l'écrivain.

 Le livre - événement de la rentrée.

Saisissant d'effroi, d’empathie,  d'amitié.

Apolline Elter

La nuit de Bombay, Michèle Fitoussi, récit, éditions Fayard/Versilio, sept.2014, 340 pp

Billet de ferveur

AE: Michèle Fitoussi, par ce récit vrai, sobre et vivant, vous opérez un poignant, merveilleux  hommage d'amitié à une femme enthousiaste, chaleureuse , que nous avons tous envie de rencontrer. Ses chers enfants, Naeem, Ilana et Rayane, tout jeunes au moment des événements ont aussitôt été adoptés  par leur tante Shama. Ont-ils lu La Nuit de Bombay ? Est-ce pour eux, en partie, que vous avez opéré ce devoir de mémoire? 

Michèle Fitoussi:  Dés 2010,  moment où j’ai conçu l’idée du projet et suis venue en parler à Shama , j’ai souvent rencontré  les enfants.

 Je les ai vus grandir, évoluer. 

Tout de suite Shama m’a dit,  et je la cite à la fin du livre, «  je voudrais ranger ce livre dans un coffre fort et le ressortir quand Rayane aura 18 ans, pour qu’il sache qui étaient ses parents »

Je n’ai pas écrit ce livre pour eux  mais je m’étais fixé une ligne de conduite : ne rien écrire qui  puisse les heurter ou les blesser. Ils étaient au courant de ce que je faisais, cela les intéressait beaucoup. Quand j’allais  chez eux discuter avec Shama ou avec ses fils, Michaël et Kevin, leurs cousins, ils venaient me parler. 

Je me suis tout de suite prise d’affection pour eux , ce sont des enfants sensibles, intelligents, très bien élevés. 

Quand j’ai fini la première version du livre, je l’ai fait lire à Shama et à ses fils.

 Naeem et Ilana, les ainés, ont alors manifesté le désir de me parler de leurs parents. Shama était d’accord, alors   je les ai vus tous les deux , séparément. Ils ont dix-sept ans et quinze ans et sont trés mûrs pour leur âge. C’était trés émouvant pour moi, même si aujourd’hui ils réussissent à mettre une certaine distance entre la tragédie et eux. 

Ils ont lu le livre et en sont trés touchés.  Pour eux, faire revivre leurs parents est un cadeau. 

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20 09 14

Sublime regard

 

  "Si l'on scrutait l'âme d'Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n'a pas compris que le temps passe pour de bon, et l'optimisme terrifiant qui jette les êtres par-dessus les balustrades"

C'est bien d'âme, de quête existentielle qu'il agit, dans ce nouveau roman de Geneviève Brisac. Un roman douloureux - " Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres " s'écriait la poétesse Rosa Ausländer- dense, cocasse et même féroce par moments, ample et magistral sur toute sa longueur.

"Tapie dans un coin de mon âme, j'écris ce journal pour me souvenir de tout

Réunies par un même élan altruiste,  communiste, communautaire, deux soeurs, Anna et Molly voient la vie - et leur mère, l'excentrique, délétère Mélini-  lézarder peu à peu l'édifice de leur affection.   Si Molly, la fille préférée, a choisi la médecine pour déployer, pragmatique, son altruisme, Anna a privilégié   la voie de l'écriture - et le pseudo de Deborah  Fox -   écho de ces carnets dans lesquels elle consignait événements et impressions. Proclamée pour un temps, écrivain à succès, elle a déserté  l'écriture.

"Et a coulé comme une brique"

 Hébergée par sa soeur, dévouée, Anna vit une sorte de dépression, dont elle émerge lentement en relisant ses carnets d'antan.  Elle revit l'idéal de sa jeunesse, ses amours, le séjour au Mexique qui se conclut sur l'emprisonnement de son compagnon, Marek Meursault, et quelques scènes cruelles et désopilantes aux côtés de sa mère.

Peu à peu se met en place le retour à l'écriture, celui d'un roman, "Dans les yeux des autres" ..

Apolline Elter

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac, roman, Editions de l'Olivier, août 2014, 306 pp

Billet de faveur

AE : Marek Meursault – patronyme camusien…-  le compagnon de jeunesse d’Anna, voit, dans l’enfermement carcéral la possibilité de se réaliser, de faire une œuvre existentielle ; il semblerait qu’Anna ne puisse sortir de sa propre prison mentale que par le biais de l’écriture. Une façon de réaliser la prophétie de Meursault ?

 Geneviève Brisac : La littérature se nourrit de sa mythologie, dont elle est indissociable. J'ai grandi baignée par la légende innombrable des humiliés et des offensés, de  Villon à Hugo, ou Apollinaire, Pavese ou Morante,   forcément du côté des perdants, des fragiles, des vulnérables.

  Pour en venir à Meursault, qui est aussi, à une lettre près, le nom du héros du Premier Homme de Camus, croyez-moi ou non, c'est une étiquette de Bourgogne qui m'a inspirée. Pourtant, la première pièce dans laquelle j'ai joué, c'était Les Justes, du même Camus, une histoire de révolutionnaires confrontés à des problèmes moraux. Ce fut donc un choix inconscient. Mais dès que j'ai écrit ce nom, j'ai su que c'était le bon.

 Vous évoquez la prison dont il parle beaucoup, mais tous les artistes, au cours des siècles passés, comme les humanistes, les rebelles, tous ceux et celles qui pensent qu'on n'est pas sur la terre pour rester les bras croisés à accepter l'inacceptable, ont su que la prison était un horizon vraisemblable. Et cela reste vrai sur les trois quarts de la planète.

 On écrit parce qu'on baigne dans le fleuve immense des livres. Et de même que Boulgakhov réécrit Faust ou Le Roman de Molière, de même que Vassili Grossman réécrit Guerre et Paix, que Cynthia  Ozick réécrit Henry James, Doris Lessing, quand elle écrit Le Carnet d'or, fait explicitement référence à Joyce en nommant ses deux héroïnes Anna et Molly. Je reprends le flambeau où elle l'a laissé.  Pourquoi?

Parce que cela s'impose à mes yeux: Dans Le Carnet d'or, Doris Lessing interroge la crise politique et la crise littéraire traversées par son héroïne et met en oeuvre sa reconstruction à travers la réécriture de son destin. Cela méritait d'être retenté.

Comme dit Virginia Woolf, une autre de ces artistes à qui je dois tant, Il nous faut des ainées qui nous tendent la main et nous donnent confiance. Cette confiance tellement essentielle à l'art.  

 Vous vous souvenez sans doute de ce film, Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana. Comme ce cinéaste, j'ai voulu raconter une époque que l'on a caricaturée, moquée, et j'ai voulu le faire à ma manière, celle d'une fille devenue femme. La révolution a toujours été racontée par ses héros masculins. Les femmes étaient là, elles se sont tues. Or, comme le dit encore Virginia Woolf, Il y a différentes manières d'appréhender les mêmes faits.

Cependant je ne parlerai pas de désillusion, plutôt de fidélité à des espoirs: espoir de justice, espoir de liberté, espoir de solidarité, espoir de gaité- la si belle riscossa-  sans cette fidélité à ce qu'elle a de meilleur, l'humanité régresse et s'abêtit. La barbarie n'est jamais très loin. Cela s'est vu.

Ca rate toujours? Certes, et alors? N'est ce pas le propre de l'humain de toujours reprendre l'ouvrage. C'est la vie même, et la civilisation. Y croire, mettre ses convictions et sa fierté au -dessus des conformismes ou des intérêts. Une nouvelle génération arrive, rebelle, joyeuse, insolente, solidaire.Vulnérable et consciente de l'être.   Et trouve, maints exemples en témoignent, comme Occupy wall street, que le monde est de plus en plus irrespirable, inhabitable, et que ce n'est pas une fatalité.

 

 

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18 09 14

Fil conducteur

Le manteau de Greta Garbo 

"Le manteau de Greta Garbo que j'avais acheté était large lui aussi. Surtout dans le dos, comme une cape. Une cape de super-héroïne, la cape de Fantômette, une cape comme un grande aile d'oiseau greffée au corps humain sur le dos et qui le métamorphosait en chimère. J'adorais porter le manteau de Garbo, j'avais toujours conscience qu'elle l'avait choisi, que ce manteau était le sien."

L'acquisition, en décembre 2012, du manteau rouge de la célèbre actrice hollywoodienne lors d'une vente publique de sa garde-robe - une façon  de la faire mourir une seconde fois -  invite la narratrice à se plonger dans la vie de Greta Garbo (1905-1990) , la complexité de son tempérament  et le mythe de la solitude érigé autour d'elle.

Accumulant les robes, qu'elle ne portait pas, leur préférant le pantalon,  Greta Garbo passe la seconde moitié de sa vie, avec pour seule ambition,  l'invisibilité. 

L'occasion pour Nelly Kaprièlan de s'interroger, façon Jean-Claude Kaufmann, sur la fonction du vêtement, la psychanalyse de son port, rempart d'une intimité qu'on oppose au monde.

Elle voulait en faire un essai, elle l'a changé en roman..  

Le propos est intéressant quoiqu'un peu ..décousu.

AE

 

Le manteau de Greta Garbo, Nelly Kaprièlan, roman, Ed. Grasset, sept. 2014, 286 p

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13 09 14

A bord de l'Arrowhead

 

Quelle place devons-nous réserver au règne animal, quels droits lui conférer? 

C'est un débat écologique que pose et merveilleusement propose Alice Ferney, en son nouvel opus de la rentrée.

Intrigué par le (mauvais) procès fait à Magnus Wallace, activiste écologiste déterminé, Gérald Asmussen, un reporter photographe norvégien, entreprend à ses côtés une expédition antarctique à bord de l'Arrowhead, en vue d'arraisonner des baleiniers frauduleux. Ce faisant, il nous livre des descriptions d'une beauté majeure - on peut compter sur la plume d'Alice Ferney - en même temps que le récit d'exactions effroyables.

" Mais le film avait rangé la beauté pour en venir à la cruauté. Une furie de capturer, de tuer, d'engranger, habitait les hommes. On devait la révéler. On pouvait rendre les gens malades devant la mise à mort de cette grosse bête inoffensive. Il suffisait de montrer comment elle crie, saigne, s'asphyxie, met si longtemps à mourir"

Une lecture recommandée

AE

 Le règne du vivant, Alice Ferney, roman, Ed. Actes Sud, août 2014

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