29 11 14

Korvnaya

 Il est de tradition de considérer l'attribution du Prix Interallié comme conclusion de la période des grands prix littéraires.

Soit. 

Primoromancier, neurobiochimiste de formation, Souabe (Danube)  par ascendance maternelle,  le lauréat 2014, Mathias Menegoz (46 ans) renoue, visiblement heureux,  avec la tradition des grands romans du XIX e siècle. Et la magie opère car la langue nette,  soignée, farcie de descriptions analytiques et très évocatrices, est soutenue d'une tension impeccable. On pourrait juste lui reprocher un certain bavardage, un nombre de pages porté à 697... ce qui est tout de même  un peu long.

L'argument.

Années 1830:

Désireux de reprendre possession du domaine familial de Korvanya (Transsylvanie), le comte Alexander Korvanyi quitte l'armée et Vienne, avec sa jeune et toute fraîche  épouse, Cara von  Ampecht.  Ils y parviennent au terme d'un voyage de 16 jours.

Géré par l'intendant Lanffy, le domaine comprend un château noir, abandonné depuis une cinquantaine d'années (1784). Korvanyi se rétablit  souverain d'un fief encore pleinement géré sur le mode féodal médiéval.   

Tandis que le couple organise une grandiose Jadgfest, invitant pour plusieurs jours, toute la noblesse chassant des environs, il se voit rapidement confronté aux haines et querelles radicales des factions valaques, magyares et saxonnes des serfs.  L'épopée se double alors d'une investigation sociétale.

" La robustesse des hiérarchies locales apparaissait dans le maintien instinctif de la séparation des nobles et des serviteurs, des officiers et des soldats, même dans les circonstances tragiques. Seuls les morts étaient alignés sans ordre au dehors et nul ne pouvait songer à s'inspirer de cette égalité-là."

Et d'une réflexion psychologique  diffuse sur la construction d'un couple.

"Enfin, Cara et Alexander étaient, à ce moment, également intoxiqués par l'intensité que les événements et la lutte partagée donnaient à leurs amours. Ils étaient enivrés par l'impression de n'avoir jamais été si proches alors qu'ils ne faisaient que se raccrocher l'un à l'autre."

Karpathia, Mathias Menegoz, roman, Editions P.O.L, août 2014, 697 pp

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22 11 14

Prix Femina 2014

La saison des prix littéraires a ceci d'heureux qu'elle met l'accent sur des romans dont la lecture pourrait nous échapper tant est grande, infinie, toujours insatisfaite,  la sollicitation éditoriale.  Doté du prix Femina, Bain de Lune de l'écrivain haïtienne Yanick Lahens semble à nos yeux, LA révélation de la cuvée 2014. Un sésame de lecture qui met en lumière la sympathique et éclectique maison d'édition dirigée par Sabine Wespieser.

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Polyphonique, exotique, incantatoire, par moments féérique à la manière d'un conte, le roman décline sa narration en Haïti, patrie de Yanick Lahens, et un vingtième siècle - un rien atemporel - traversé par quatre générations de femmes.

Ecrits en italiques,certains chapitres ont pour voix, déclinante, celle d'une jeune femme mourante, échouée sur la plage, victime expiatoire de faits violents. Ils interrompent, énigmatiques,  le fil de la narration portée par une de ses parentes, membre de la communauté familiale des Lafleur, établie à Ti Pistache, non loin du village d' Anse Bleue.

Tout commence par le coup de foudre qui assaille Tertulien Mésidor tandis qu'il rencontre, au marché de Ti Pistache,  la jeune et ravissante Olmène Lafleur, tout frais jaillie de son adolescence.  Mais Messidor et Lafleur paraissent aussi irréconciliables que les clans Montaigu et Capulet au temps de Roméo & Juliette. Evitant d'emblée l'écueil d'un remake shakespearien, Yanick Lahens explore, avec la perspective de cette liaison, l'âme des protagonistes, les racines familiales, moeurs et croyances qui confèrent au récit une singularité remarquable, fluide, chantante et harmonieuse dans l'authenticité d'une écriture, pétrie d'idiomes et d'une onomastique  savoureuse.

"Une lignée naîtra de cet après-midi brûlant. D'un seigneur que le désir obligeait à plier les genoux et d'une paysanne qui s"ouvrait à un homme pour la première fois."

Une lecture envoûtante, qui enveloppe le lecteur d'une sorte de cocon maternel et bienfaisant.

Bain de Lune, Yanick Lahens, roman, Ed. Sabine Wespieser, sept 2004, 274 pp

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12 11 14

L'écrivain de Donzières

 

Invité en résidence d'écrivain à Donzières, une bourgade bourguignonne, le narrateur se promet de savourer  en toute  - et bienvenue - quiétude la bienveillance de Marie et Michel, le couple de libraires, initiateurs de l'invitation,  de leur stagiare, Nadège, de Madame Meunier, l'hôtelière du Grand Monarque... se prêtant avec obligeance aux cocktails, rencontres et ateliers d'écriture programmés à son agenda.

 La réalité le saisit - on pouvait s'y attendre - d'une toute autre ambition : fasciné par la mystérieuse disparition d'un vieil autochtone et la beauté fatale de Dora, compagne du présumé coupable d'homicide , l'écrivain multiplie les mauvaises initiatives, les  faux pas,  semant autour de lui une méfiante croissante.

" J'avais devant moi ce petit public bien campé sur ses chaises fragiles, un doux tribunal tout prêt à m'acquitter, à condition toutefois que je ne bluffe ni ne mente, ils avaient fait la démarche de ressortir de chez eux un soir de pluie et de match, quand même, tout ça pour voir parler un auteur même pas connu, national certes mais pas connu, des bienveillants suffisamment courtois et magnanimes pour me faire la grâce de supposer que j'avais quelque chose à dire. Je me redressai sur ma chaise."

Sorte de polar nimbé de mystère et d'une réflexion nourrie , tantôt amusante, tantôt désabusée, sur le métier d'écrivain et les nombreuses obligations auxquelles il doit se prêter, le roman de Serge Joncour offre un vrai agrément de lecture.

Je vous le recommande.

Apolline Elter

L'écrivain national, Serge Joncour, roman, éd. Flammarion, août 2014, 390 pp

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04 11 14

Aliénor, quand tu nous tiens...

téléchargement.jpg" Aliénor d'Aquitaine a vécu plus de quatre-vingts ans. Ce roman couvre la première partie de sa vie, depuis son mariage avec Louis VII (elle a treize ans jusqu'à son divorce, quinze ans plus tard. J'ai pris le parti de considérer ces quinze années comme celles  de l'ennui, de l'impatience, de la maturation jusqu'à cette reine qu'Aliénor deviendra aux côtés d'Henri Plantagenêt"

Qui mieux que l'auteur peut nous camper le propos, celui d'un roman à deux voix - et même trois vers la fin tandis que Raymond de Poitiers, seigneur d'Antioche prend la parole - celle d'Aliénor, la narratrice et la voix intérieure de  Louis VII qui s'adresse à elle.

Dotée d'un tempérament de feu, de colère, partant de guerre, la jeune Aliénor éprouve d'emblée une sorte de répulsion pour son frais mari, frais monté sur le trône royal : 

"Mon avenir se tient là, pâle et languide dans un écoeurant parfum de menthe. Car la vérité m'apparaît: je vais épouser un moine".

Epris autant qu'effrayé, fasciné par la personnalité de son épouse, le  roi comprend d'emblée qu'il a fini la partie avant même que de la commencer : " On ne marie pas impunément le pouvoir et l'innocence."

Enlevée à ses terres d'Aquitaine et ses chères forêts, la toute jeune fille découvre le Nord, Paris, "Plus grouillante que Bordeaux et Poitiers réunis" , la méfiance voire l'hostilité de certains courtisans. Elle introduit à la cour poésie, chants, musique ainsi que quelques usages de luxe et de liberté.Elle corrompt le Roi dans son rapport à l'Eglise, dans son intégrité même, dans son humanité: "Je hais cet attirail de clémence et de bouche tordue qui usurpe le trône."  La" calamiteuse croisade" de Damas aura raison de leur union: le 21 mars 1152 le couple obtient l'annulation de son mariage pour raison de consanguinité . Aliénor épouse alors , le 18 mai de cette même année, Henri Plantagenêt , à Poitiers .

Une lecture recommandée qui révèle un souffle épique maïtrisé.

Le roi disait que j'étais diable,  Clara Dupont-Monod, roman, Ed. Grasset, août 2014, 240 pp, 18 €

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25 10 14

Suffocant

l-amour-et-les-forets-504078.jpg"Quand, dans dix ans, on évoquera devant moi le printemps 2006, ce ne sera pas comme des accords plaqués sur un harmonium, mais plutôt comme les grandes orgues de Notre-Dame. Le 9 mars 2006, entre treize heures et dix-neuf heures, l'apothéose de ma jeunesse."

Persécutée par un mari pathologiquement possessif, Bénédicte Ombredanne vit avec Christian, rencontré au hasard d'une recherche sur un site de rencontres, une après-midi  en tout point fabuleuse.La réintégration du foyer conjugal n'en est que plus infernale, la pousse à se confier à un écrivain dont la lecture lui fait du bien, un certain...Eric Reinhardt.

Fusionnant les témoignages édifiants de lectrices, victimes de harcèlement conjugal, en un tableau effroyable de torture psychologique, Eric Reinhardt se (con) fond dans la peau d' un narrateur aussi interdit qu'impuissant face à la tragédie intime qu'il découvre lentement. Dans le même temps, il interroge son propre processus d'écriture;

"Si bien que ce roman, je n'en puis plus douter maintenant qu'il est fini, est un peu comme un tombereau monumental, majestueux, en pierre de taille (et magnifique, diront certains) , le tombeau de celui que j'ai été durant deux ans et demi et qui doutait de lui au point d'en mourir."

Une écriture dense, précise au phrasé par moment, incontestablement  proustien.

Il pourrait lui valoir un beau prix de cette fin d'année..

AE 

L'amour et les forêts, Eric Reinhardt, roman, Ed. Gallimard, août 2014, 367 pp 

 

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23 10 14

Déracinement

 

Couv Jacob, Jacob.jpg

"(...) ils disent d'où ils viennent, ils ne savent pas où ils vont, ils jouent à être des soldats fringants, mais la chaleur sous la bâche les alourdit et leur impose le silence qui a déjà gagné ceux qui se taisent, ceux qui savent qu'ici n'est pas leur place, pas parmi ces jeunes gens , pas dans l'armée, qu'elle soit française ou non , mais ils ont honte même de le penser, ils rouleront plusieurs heures entre le ciel et les rochers, dans un paysage désolé qui les assigne à leur solitude nouvelle."

Tel est le sort que partage Jacob Melki, jeune Juif de Constantine. Agé de 19 ans, il est enrôlé dans l'armée française, en cet été de 1944 qui suit le débarquement des Américains en Normandie.Enlevé à sa mère Rachel dont il est le dernier, tant aimé  et à une famille écrasée sous le despotisme  d'Haïm, le patriarche, Jacob entend libérer cette France dont il admire la culture.

Fresque lumineuse d'un certain pan de la Libération, du déracinement, du choc des cultures et des attentes avortées, le roman de Valérie Zenatti nous fait vibrer d'empathie, au diapason d'un phrasé harmonieusement cadencé.

Une écriture magistrale.

AE

Jacob, Jacob,  Valérie Zenatti, roman, Ed. de l'Olivier, août 2014, 166 pp

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18 10 14

Une amitié d'autrefois

 Vienne, 1938

S'il enjoint ses disciples, membres de la Société psychanalytique de Vienne, à fuir les méfaits du nazisme qui déjà fait rage dans la capitale autrichienne, le célèbre psychanalyste répugne à faire de même.

Il est pourtant grand temps: dépêché par les nazis, le "Kommissar" Anton Sauerwald opère une perquisition en son domicile, avec pour ambition marquée de le confondre d'un placement de fonds à l'étranger, délit majeur dans le chef des Juifs.

Pressé par l'amitié que lui porte la Princesse Mathilde Bonaparte, l'une de ses patientes, et les fonds qu'elle met à sa disposition pour lui permettre de gagner la France, accablé des horribles douleurs que suscite son cancer de la mâchoire et ses opérations répétées,  Sigmund Freud redoute par dessus tout que soit révélée au grand jour la raison de la brusque interruption de son amitié avec le docteur Wilhem Fliess et,  partant, le secret enfoui dans l'abondante  correspondance qu'il lui a adressée, primordiale pour la connaissance du génie de la psychanalyse.

"(...) les missives qu'il lui avait adressées ne contenaient pas seulement de longs échanges théoriques par lesquels il construisait son oeuvre et sa méthode, elles cachaient également des secrets. Des révélations intimes, des confidences, des confessions - de celles qu'on ne fait à personne. Même pas à sa femme. Même pas à soi-même."

Si elle habille de fiction les dialogues, l'accès aux pensées intimes de Freud, Eliette Abécassis nous ouvre une percée claire et passionnante sur sa biographie, son entourage et quelques concepts-clefs de ses théorie et pratique psychanalytiques. Elle nous révèle surtout - le point est primordial pour un blog comme le nôtre - la passion épistolaire du grand homme.

Une lecture hautement recommandée

Apolline Elter

Un secret de Freud, Eliette Abécassis, roman, Ed. Flammarion, août 2014, 196 pp, 18 €

Billet de faveur

AE : L’amitié, la relation épistolaire sont au cœur de ce superbe roman.  Un débat, aussi, celui de savoir si la lettre est propriété de celui qui l’écrit ou de celui qui la reçoit.  Quelle est votre position à ce sujet, Eliette Abécassis ? 

Eliette Abécassis : C'est tout le problème. Surtout quand il s'agit d'un homme de la stature de Sigmund Freud, dont les écrits ont marqué l'histoire de l'humanité. Je crois que ses lettres lui appartiennent intimement, et en même temps, elles appartiennent au patrimoine de l'humanité. C'est quelque chose qui lui échappe, comme son génie. Mais ses secrets lui appartiennent. C'est la part romanesque de ce roman.

AE : votre maman, Janine Abécassis, enseigne et professe la psychanalyse.  Quelle part a-t-elle pris dans l’élaboration de ce récit? 

Eliette Abécassis : Une grande part. Elle est à l'origine de ce roman. D'une certaine façon, elle en est aussi la destinataire. Elle m'a beaucoup aidé concernant la documentation. Elle m'a initiée à Freud dès mon plus jeune âge. Elle le connaît intimement, comme s'il était un personnage de la famille. Elle le fait vivre à mes yeux. C'est une grande psychanalyste et une grande psychologue qui m'a beaucoup inspirée pour écrire ce roman et qui m'a captivée depuis toujours par sa passion pour Freud, les enfants et la psychothérapie. En plus d'être une excellente clinicienne, elle est aussi un professeur d'université qui  a marqué ses élèves par la qualité de son enseignement et de ses recherches.Dans ce roman, je lui rends hommage. 

 

 

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15 10 14

Pacotille

" Seul dans son silence, Antoine ploie sous cette existence à reconstruire, sous le poids de ce qu'il doit accomplir pour retrouver l'ancrage qui était le sien dans la société, il ploie parce qu'il n'a pas envie. Pas envie de retrouver du travail, pas envie de tout recommencer, pas envie de courir encore après un prestige de pacotille. Pas envie. Le visage calé dans sa main droite, il considère ses erreurs de jugement, ses égarements, ses emportements, il soupèse dix ans, dix ans et le vide étourdissant."

 Cadre jeune, dynamique, Antoine perd son job et les repères d'une réussite insolente, par trop focalisée sur les aspects matériels , les poncifs d'une vie réglée d'avance.  Il décide peu à peu de rompre avec ce schéma existentiel et la vie de couple toute tracée qu'il mène aux côtés de Mélanie: 

" Empêtrée dans une vie professionnelle chronophage, conditionnée par un esprit revanchard, obsédée par un idéal de vie aussi médiocre que fantasmagorique, Mélanie s'absout de tout."

Subtile radioscopie d'un conformisme de vie, des réflexes qui l'emprisonnent et de l'insidieux effritement d'un couple, le roman de Jennifer Murzeau  - le deuxième de sa plume - affiche une vraie maîtrise d'écriture: il allie oralité, style indirect et celui de l'écrit en un cocktail savoureux, bien négocié, tragi-comique, délicieusement rythmé.

Une belle révélation.

 AE

Il bouge encore, Jennifer Murzeau, roman, Ed. Robert Laffont, août 2014, 256 pp

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14 10 14

Dromomanie

De séjour à New York durant l'été 2012, la narratrice se prend d'intérêt et de fascination pour le cas d' Albert Dadas (1860-1907) , un " fou fugueur", atteint, en d'autres termes, de "dromomanie", pathologie qui se manifeste par  des "poussées de marches", un constant, irrépressible besoin de se déplacer, de voyager. 

L'investigation la mène rapidement à évoquer son père, exilé du Vietnam à Paris, dans les années 60. Ingénieur informatique, père modèle et aimant,  il a vu périr, en son pays, sa proche famille, père, grand-père et même fratrie. Il a enfoui toutes ses images en lui, n'offrant aux siens que le silence dans lequel il veut enfermer ses souvenirs. De son métier, enregistreuse de sons, Line, la narratrice, tente de décoder le silence paternel, de le faire parler.

Reviennent à la surface des souvenirs de toute une vie, d'une jeunesse malmenée par les conflits incessants qui secouent le Vietnam de l'époque, depuis la fin de la domination française d'Indochine, jusqu'à la chute de Saïgon en 1975.

 Récit d'exils successifs et de la quête d'identité  et du "chez moi" corollaires,  le roman de  Minh Tran Huy résonne comme un vibrant hommage au destin de son propre père.

"L'impression née de ce premier voyage ne m'a jamais quittée: par la suite, je me suis demandé si mon père, enfant réfugié, parent pauvre, étudiant étranger, travailleur expatrié, touriste en son propre pays, s'était jamais senti à sa place quelque part."

Voyageur malgré lui, Minh Tran Huy, roman, Ed. Flammarion, août 2014, 240 pp

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11 10 14

Il est plus tôt que tu ne le crois

 

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Les romans de Marie-Sabine Roger ont un petit air de fête. On sait qu'on y trouvera ce cocktail délicieux d'humour, de tendresse et de fantaisie. Ce loufoque mâtiné de vraie convivialité humaine.  Réjouissez-vous chers visiteurs, vous ne serez pas déçus...

" Dans ma famille paternelle non seulement les garçons (un exemplaire unique à chaque génération) sont affligés d'une espérance de vie de serf pestiféré au coeur du Moyen Age, mais leurs prénoms commencent par "Mor", de la même façon que les prénoms de leurs soeurs , s'il y en a, commencent par "Vi"."

Tel est le  destin de Mortimer Decime, le narrateur: issu d'une lignée d'hommes tous morts à 11 heures, le jour de leur 36e anniversaire, il se prépare d'entrée de narration à cette funeste échéance. Pour ce faire, il a revêtu son plus beau costume, mis en ordre tous ses papiers, vidé son frigo et mis un terme à son bail d'appartement. Il est fin prêt à croiser... sa fin.

Analysant, avec une jubilation confondante, toutes les facettes d'un tel déterminisme  - si l'on connaît la date de son décès, on est forcément invincible, avant ! - la romancière nous régale. Elle pimente son propos de métaphores acrobatiques, images inédites et tellement éloquentes.

Un souffle d'air frais, espiègle et tendre.

On en redemande

Apolline Elter 

Trente-six chandelles, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue (coll. brune), août 2014, 288 pp

 Billet de faveur

AE: votre héros, le narrateur, est programmé pour mourir à 36 ans. Vous pensez que ce serait une bonne chose de connaître l'heure exact de notre trépas?

Marie-Sabine Roger: Je pense que ce serait une chose réjouissante si la date annoncée était très lointaine, mais que la situation tendrait à devenir de plus en plus inconfortable au fur et à mesure qu’on se rapprocherait de la date butoir! (Sans jeu de mots, ou bien avec - comme vous préférez). A moins, bien entendu, d’avoir une solide force morale, et une grande sérénité, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde.

Notre étrange condition d’humain boitille entre une certitude : nous allons mourir, et une ignorance : nous ne savons pas quand. 

En attendant le jour fatidique, nous avons à cœur de faire comme si de rien n’était. C'est légitime, car si le passé est passé, le futur, par définition, n’existe pas encore ... Ce qui fait de notre existence une succession d’instants présents, durant lesquels nous pouvons tout à fait nous prétendre immortels.

Vu sous cet angle là, mourir semble un peu plus vivable, non?  

 

AE: votre langue est vivante, votre style très imagé. Il est rythmé çà et là, d'alexandrins discrets.

Tel " Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. "  en qui résonnent les célèbres vers du « Sonnet des correspondances » :

"La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles"

Vous avez conscience de cet aspect étonnamment  "baudelérien" de votre plume? 

 Marie-Sabine Roger: "Baudelérien", comme vous y allez ! C’est un très bel hommage, en tout cas. Complètement immérité, sans aucun doute, mais j’en suis tout de même ravie.  

Lorsque j’étais jeune (hier, donc), j’ai commencé par écrire des poèmes, comme beaucoup d’adolescents. 

J’en ai gardé une tendance à travailler « à l’oreille », à jouer avec les rimes, les cadences, surtout dans mes albums jeunesse. Mais je glisse parfois sournoisement quelques alexandrins - ou des octosyllabes - dans mes romans et mes nouvelles, aussi. Mine de rien. 

Je ne recherche pas cette écriture, elle est naturelle. Il a même fallu que je me discipline, pour ne pas me laisser déborder constamment par cette musique qui, de légère, aurait fini par devenir omniprésente, lancinante, et peut-être un peu… somnifère? 

 

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