10 03 12

Derya

job-loindesmosquees.jpg" Le voile épure la beauté de la femme belle. Il offre dans un écrin ses traits dépouillés de tout artifice" estime Evren tandis qu'il s'apprête à demander sa cousine Derya en mariage. Mais la belle et sensuelle jeune fille tente de rompre le joug des mariages imposés dans la communauté turque de Cologne où elle vit.

"On a beau voiler la femme, la tenir en bride, faire jaillir sur la table, chaque soir la lame bleue d'un couteau à cran d'arrêt, autant se battre les flancs. La minute où elle dira oui ou non reste là, suspendue sur la vie à venir, plus redoutable encore si sa liberté tout entière se ramasse sur cette unique sentence."

Accusée d’avoir souillé l’honneur de sa famille, Derya trouve refuge à Liège, auprès de René, entrepreneur de pompes funèbres….

Radioscopie plaisante – on connaît la verve d’Armel Job, son sens piquant de la formule , son plaisir évident  de l'introspection, du suspens et de la narration – des méfaits d’un certain intégrisme,  le roman, polyphonique, sonde, avec un subtil respect, la liberté de la femme musulmane contemporaine.

Grand conteur devant l'Eternel, l'écrivain tient le lecteur en haleine d'une histoire bien ficelée, aux rebondissements finement déconcertants..

AE

Loin des mosquées, Armel Job, roman, Robert Laffont, février 201, 274 pp, 19 €

" Je suis rentrée dans le monde des vivants en corbillard" déclare Derya, évoquant son salut et la figure attachante de René, héros malgré lui d'une histoire qui n'est pas la sienne. Il fallait toute la force de votre imagination, Armel Job, pour rendre la rencontre inéluctable. Vous paraissez  solidement documenté sur le métier des pompes funèbres.

Armel Job : Le roman pour un romancier, c’est une exploration du monde. Je m’intéresse à tout ce qui m’intrigue, à tout ce que je ne comprends pas. Par exemple, comme tout le monde, je crois, j’avais un peu de mal à comprendre qu’on puisse être croque-mort. J’observais les croque-morts dans les enterrements. Il y en a qui ont une dignité, une délicatesse extraordinaires.  J’éprouvais une profonde sympathie pour eux. J’avais envie d’en mettre en scène un depuis longtemps. Je ne me suis pas vraiment documenté. J’ai seulement rencontré un entrepreneur qui m’a gentiment expliqué les formalités et la procédure pour la crémation.

AE: Vous cultivez le paradoxe avec une joie gourmande, refusez le manichéisme de portraits  tranchés. Les portraits de Derya et Yasmine, les deux héroïnes, sont nimbés de mystère et d'une certaine ambiguïté. Est-ce le gage de leur autorité sur les hommes, partant, de leur vraie  liberté?

Armel Job: Dans le discours « politiquement correct » de la vieille société occidentale, la femme musulmane, la femme voilée, est une victime. C’est le stéréotype qui nous vient spontanément à l’esprit. Il n’y a qu’à entendre ceux qui veulent interdire le voile : ils se présentent comme les chevaliers de la liberté des femmes. Comme si la société occidentale pour sa part n’imposait aucune contrainte aux femmes ! J’ai essayé de regarder les choses, non de l’extérieur, comme nous le faisons ordinairement avec nos yeux d’occidentaux, mais de l’intérieur. Vus de l’intérieur, tous les êtres humains sont les mêmes. Ils essaient de se débrouiller pour être eux-mêmes avec les contraintes qui sont celles de leur milieu culturel. Ils sont parfois nobles et parfois lâches. Comme tout le monde.

AE: Le roman met en scène des personnages quelque peu marginaux que vous présentez avec une dérision empreinte de sympathie : un entrepreneur des pompes funèbres met rarement ses interlocuteurs à l'aise, des hommes perclus de mâle orgueil et de code d'honneur, pas davantage; dans la tête de Marcel, il y a place juste pour une intelligence d'enfant"... . Est-ce une façon de mieux les intégrer à notre société?

Armel Job: Je ne cherche pas particulièrement la marginalité. Je n’ai aucun goût pour l’exotisme. Les gens dont je parle sont là, sous nos yeux. Tous les jours nous croisons des immigrés, par exemple. Et pourtant, la plupart du temps, nous considérons que nous ne vivons pas avec eux, mais à côté d’eux. On reste en parallèle. Ils sont pourtant notre « prochain ». J’essaie de m’intéresser à mon « prochain ». Je découvre à chaque fois qu’il est pareil à moi avec ses grandeurs et ses bassesses.

AE: A plusieurs reprises, le narrateur s'adresse au lecteur sur le mode de la conversation (ex. "J'expliquerai plus tard"). Pour vous, le roman, c'est une conversation avec le lecteur?

Armel Job: Je me considère comme un raconteur. Je suis au service d’une histoire que j’essaie de livrer à mon lecteur. En somme, j’en suis le simple interprète. Ma personne à moi n’a aucune importance dans cette affaire. Il est naturel donc que je m’inquiète çà et là de mon lecteur, comme le ferait un conteur, interrogeant de temps à autre son public.

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

06 03 12

L'âme de fond

9782350871882.jpg      Un samedi matin de juin, le narrateur se réveille brutalement. Non, le bébé n'est pas mort, ce n'était qu'un cauchemar. Non, il ne doit pas prêter attention à ce mauvais rêve. Sa femme est là, à ses côtés, et attend leur premier enfant. Non, il ne va pas se mettre à y voir un sombre présage. Non, non, non... Pourtant, il a beau rejeter cet horrible pressentiment, ce dernier lui revient comme un boomerang.

      Et si le présent n'était qu'un éternel recommencement? Car si c'est la première fois qu'il s'apprête à devenir père, sa femme, lors d'une précédente union, a déjà vécu l'indicible horreur : la perte de son petit Ferdinand, alors âgé de cinq jours. «Peur que quelque chose se passe mal, se grippe et compromette sa maternité. A mes appréhensions de devenir père se substituaient plus fortement encore celles de ne pas le devenir. Pour moi, mais surtout pour elle, car je ne voulais pas que le drame qu'elle avait vécu se répète.» 

      Elle. Un petit oiseau blessé au fort tempérament. Une fragilité forte. Une femme courage. LA femme de sa vie. Ils se sont rencontrés deux ans plus tôt au Pays basque. L'amour fou. Une évidence. Parce que c'était elle. Parce que c'était lui. «Cette beauté discrète et aérienne, à la Verlaine, qui s'impose sans rien qui pèse et qui pose.» Elle sera sa femme et la mère de leurs enfants. Si Dieu le veut... 

      Lui. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle tombât enceinte si rapidement après leur mariage. Une grossesse que le futur père vit animé de sentiments contradictoires : une exaltation intense mêlée à l'angoisse de ces nouvelles responsabilités. Poignante échographie de l'âme masculine. 

      Et soudain le cauchemar devient réalité. La fausse couche. L'épreuve inhumaine. Pas de péridurale face à de telles souffrances morales. L'heure est à la révolte, à la douleur, à la haine. Colère contre l'acharnement de la vie, colère contre le manque de psychologie tant du personnel soignant qu'administratif, colère contre Dieu. Comment garder la foi? Dostoievski ne disait-il pas que la mort d'un enfant empêche de croire en l'existence de Dieu? Colère mais aussi courage, car il est hors de question de laisser leur désir d'enfant s'échouer sur la grève.

 

      Avec beaucoup de dignité, une sincérité bouleversante, une force vitale époustouflante, Harold Cobert nous emmène surfer sur les vagues alarmes, les vagues à larmes, cette mère agitée par les tourments de la grossesse, devant laquelle les difficultés veulent s'ériger en brisants, mais qui toujours se relève. Pas d'exhibitionnisme ni de pathos ici, mais le cri d'amour d'un homme pour la femme de sa vie, d'un mari pour son épouse, d'un père en devenir pour son enfant.

     On le suit des embruns plein les yeux, de l'eau salée sur les joues. Et... on sourit face à la vie, ce courant si fort, qui nous entraine à nouveau sur la crête des vagues, la tête hors de l'eau. Car la vie reprend son cours. Toujours... 

P. 143 : « Il m'arrivait juste de caresser l'idée que si Ferdinand avait été une petite comète, celle ou celui que nous n'avions pas connu avait été une étoile filante. Et tous deux, à leur mesure, laissaient dans notre ciel une trainée de poussière d'étoiles que rien ni personne ne saurait effacer. » 

Dieu surfe au Pays basque, de Harold Cobert, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2012.  15€, 159 P.

Karine Fléjo

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20 02 12

Un anticyclone sur la dépression

     thumbnail.aspx.jpg Simon est un petit garçon de neuf ans terriblement attachant. Fils unique, il est le complice de toujours de son papa, écrivain, plus exactement nègre de profession. Sa maman, Carole, femme très ambitieuse, a décroché un poste à hautes responsabilités en Australie. Elle s'y rend donc fréquemment pour des missions. Une mère souvent absente, y compris quand elle est physiquement présente, faute de savoir montrer son amour à son fils. Faute de lui faire sentir qu'il existe dans son regard autrement que par la transparence. « Je vois si peu maman. Elle fait à peine attention à moi. Jamais de caresse sur la tête comme papa. Elle m'embrasse toujours sur ses doigts. (…) Un baiser sur ses doigts et elle souffle dessus pour qu'il s'envole vers moi. Mais le vent est toujours mauvais avec maman, et son baiser disparaît avant de m'atteindre. » D'où cette proximité d'autant plus grande avec Paul, son papa. Jusqu'à ce matin où Simon le retrouve dans le lave-vaisselle. « En entrant dans la cuisine, j'ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d'hier soir. J'ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. (…) il était tout coincé de partout. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. »

      Paul est alors hospitalisé. Carole absente, c'est Lola, la grand-mère maternelle un peu excentrique et très aimante qui prend Simon délicatement sous son aile.

      Et les interrogations de submerger l'enfant. De quoi souffre son père? Pourquoi ce regard éteint et effrayé ? Pourquoi cette fatigue intense? Pourquoi ces médicaments ? Pourquoi l'hôpital? Et la chambre de son papa dont on lui interdit l'accès, que cache t-elle ? Des questions obsédantes auxquelles les grands n'apportent pas de réponse. Ou tout du moins pas de vraie réponse. Par désir de protéger Simon. Parce que la dépression dont son père souffre est une maladie difficile à comprendre pour les adultes eux-mêmes, une maladie qui fait peur, qui dérange, comme si l'angoisse et le désespoir perçus dans le regard du malade risquaient d'être contagieux, non seulement en le croisant, mais même simplement en l'évoquant.

      La dépression, sa mère, le monde des adultes, tout ce qui lui est lointain, physiquement ou par la compréhension, relève pour lui du pays des kangourous : un autre monde. Un monde dans lequel Simon veut entrer, qu'il veut comprendre. Et c'est Lily, une fille mystérieuse à l'air grave, au beau regard violet et à la voix douce qu'il croise dans les différents hôpitaux fréquentés par son père, qui lui ouvrira la porte sur ce monde de la dépression avec un parler vrai, accessible, sans faux-fuyants. La dépression, cet autre qui entre en soi, ce poison qui teinte tout de noir, qui garde éveillé jour et nuit et coupe des autres.

      La dépression, cette maladie du mal à dire. Ces bleus à l'âme dont on ne voit pas les ecchymoses.

      C'est avec un regard plein de fraîcheur, de poésie, de douceur, celui d'un enfant de 9 ans, que Gilles Paris nous emmène dans ce bouleversant voyage : celui de la compréhension de cette pathologie . Un roman plein d'amour, de tendresse, d'humour. Une véritable ode à la tolérance sur ce mal de vivre trop souvent considéré à tort comme un simple laisser-aller, quand il s'agit en réalité d'une vraie maladie.

      Poignant, magnifique, rédigé d'une plume à la sensibilité aussi vibrante que belle, ce roman de Gilles Paris est un anticyclone sur la dépression. A lire absolument !

 

Au pays des kangourous, de Gilles Paris. Editions Don Quichotte, Janvier 2012, 18€, 248 P.


Karine Fléjo

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18 02 12

Jocelyne et Jocelyn

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"Parce que l'amour ne résisterait pas à la vérité"

C'est bien l'enjeu de ce deuxième et tout frais roman de Grégoire Delacourt.

Nous l'attendions quelque peu au tournant, ce sympathique auteur, après le succès colossal de L'écrivain de la famille (cliquer sur la couverture du livre en vitrine du blog). Allait-il creuser la même veine d'inspiration - avec le risque du réchauffé - s'en écarter radicalement - avec le risque du sans filet ..? En fait, la question ne se pose pas,  La Liste de me envies est un très bon roman, tout simplement, qui revêt, cette fois, l'allure d'un conte philosophique.

Jocelyne Guerbette, 47 ans, est mercière à Arras et anime un blog consacré à la couture, fort d'un succès de 2000 visites par jour... . Elle et mariée à Jo(celyn) - Guerbette - technicien chez  Häagen-Dazs. Le couple a deux enfants devenus adultes et vit une union paisible et monotone, après la crise conjugale provoquée par la mort de leur bébé Nadège.

" Il y avait une chance sur un million pour que j'épouse un Jocelyn et il a fallu que ça tombe sur moi. Jocelyne et Jocelyn."

Il y avait "une chance sur soixante-seize millions" que Jocelyne remporte la cagnotte de l'Euro-Millions  - surtout qu'elle y jouait pour la première fois - "et ça tombait sur moi" ...

Véritable pavé jeté dans une petite vie bien établie,  le chèque de 18.547.301 euros et 28 centimes va remettre en question le fonctionnement du couple et ses principes philosophiques les plus fondamentaux.

Analyse brillante du paradoxe du bonheur, le roman de Grégoire Delacourt entraîne le lecteur à considérer d'un œil neuf la hiérarchie des besoins, folies et simples ..envies.

Avec tendresse, humour -non dénué de cynisme - l'écrivain confirme sa maîtrise du style,  de l’enchaînement des situations et des images bien distillées.

Un roman placé sous le signe d’un nouveau succès.

Mérité.

Apolline Elter

La Liste de mes envies, Grégoire Delacourt, roman, JC Lattès, février 2012, 188 pp, 16 €

Billet de faveur

AE: Grégoire Delacourt, ravie de vous retrouver sur ce blog. Pour votre nouveau roman, vous vous glissez dans la peau d'une femme - Jocelyne - en prise avec des problèmes de surpoids - séquelles des maternités - de violence conjugale - Jo a essuyé sur elle sa culpabilité d'alcoolique - et les préoccupations palpitantes d'un commerce de mercerie. Avez-vous bénéficié de conseils en la matière?

Grégoire Delacourt: Merci (pour ces retrouvailles). Et non, je n’ai pas bénéficié de conseils pour me glisser dans la peau d’une femme comme vous dites, ni faire face en son nom à quelques kilos de trop et une conjugalité parfois délicate. J’ai par contre bénéficié de l’amour de ma mère qui disait qu’un homme pouvait pleurer, qu’il n’en était pas moins homme ; qu’il avait le droit d’avoir et surtout de faire savoir ses sentiments. Ce fut un cadeau dont je me suis souvenu en écrivant ce personnage de Jocelyne. Oser l’impudeur. Oser la tendresse. Et pour la mercerie, je me suis souvenu du magasin que mon père tenait à Valenciennes, où les vendeuses parlaient de boutons, de guipures et autres cordons tressés avec une bouleversante passion.

AE: Le drame - et le ...fil conducteur - du roman est l'absence de communication, cristallisée par le silence qui enveloppe le chèque. Vous travaillez précisément dans le secteur de la communication, si je ne m'abuse...

Grégoire Delacourt: Oui, je travaille dans la réclame. C’est un endroit assez passionnant où les mots s’usent vite parce qu’ils disent souvent la même chose. Alors il faut les ré-assembler, les ré-inventer en permanence pour qu’ils retrouvent leur force, leur efficacité.
Dans mes deux romans, c’est vrai qu’on est confronté à des problèmes de la communication. De la relation. De la parole. Dans le premier Dumbo ne veut rien entendre. Dans celui ci, Jocelyne ne veut rien dire. J’aime bien ces moments délicats, où se tromper de mot peut faire se tromper de route. C’est dangereux. Excitant.

AE: Et puis, il y a ce poignant portrait du père de Jocelyne. Suite à un AVC, il ne dispose que d'une mémoire de 6 minutes... Cet état crée des situations frustrantes dont la révélation comique frise le cynisme.. Nouveau drame de la (non-)communication?

Grégoire Delacourt: Exactement. Lorsque j’ai appris que ce genre de symptôme existait, j’ai tout de suite pensé à en accabler un personnage. Une mémoire de six minutes, c’est la possibilité romanesque extraordinaire de renaître toutes les six minutes, de tout effacer, tout recommencer, tout rendre possible. C’est se reconnecter à l’enfance. La vraie. J’aime bien que dans cette relation, ce soit le père qui est l’enfant et Jocelyne l’adulte.

AE : Quelques scènes du récit se passent à Bruxelles. Vous avez vécu quelques années en notre Capitale, n’est-ce pas ?

Grégoire Delacourt : En effet, j’ai eu la chance d’étudier une année à Saint-Luc et surtout d’y trouver en 1982 mon premier emploi chez Intermarco-Farner (agence de publicité devenue Publicis). J’y ai passé plusieurs années heureuses, malgré le souvenir noir du Heysel (que j’évoque dans « L’Ecrivain de la Famille »). J’aime retourner à Bruxelles, pas assez souvent à mon goût….

AE : Ferez-vous une présentation de votre roman, à la Librairie Tropismes ?

Grégoire Delacourt : J’adorerais. D’autant que je cite cette magnifique librairie dans le livre…

Écrit par Apolline Elter dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

16 02 12

Glau(que)stria

Claustria.gifL'article ci-dessous a été mis en ligne le 16/02/2012 dans les colonnes du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

La quasi-totalité des médias semble s’être accordée : voici le livre-événement, l’incontournable de la rentrée 2012 –tous les canards parisiens lui ont consacré un papier, l’auteur court de plateaux de télévision en studios de radios, et les blogueurs littéraires se l’arrachent !

Dans son dernier opus baptisé Claustria (on y traite de claustration en Austria), Régis Jauffret a choisi de relater, non sans insister sur les détails les plus gores, l’abominable mais bien authentique histoire de Josef Fritzl, cet Autrichien cinglé dont le monde entier découvrit avec effroi en 2008 qu’à l’insu de son entourage et même de son épouse (?), il avait séquestré pendant vingt-quatre ans sa propre fille dans les méandres sombres et mal aérés d’une cave de la maison familiale située dans la petite bourgade d’Amstetten, violant de manière récurrente son enfant devenue femme, au point de lui faire engendrer sept rejetons (dont l’un finit par décéder dans des circonstances nébuleuses).

Quelle chaumière n’a pas tremblé en prenant connaissance de cette affaire ? Comment un homme peut-il en arriver à faire subir de telles atrocités à la chair de sa chair ? Comment un être humain peut-il faire montre de tant de monstruosité ? Un thème-choc et accrocheur, tout trouvé pour un roman qui balance assez subtilement entre le reportage – l’écrivain bien renseigné explique avoir mené des investigations sérieuses autour de la famille Fritzl – et l’œuvre de fiction, annoncée en préambule, ce qui lui laisse la possibilité de pénétrer librement dans l’imaginaire torturé du fou, se lançant ainsi dans une vaste tentative de comprendre l’inconcevable, comme si la déraison la plus basse, la sauvagerie immonde et infâme dont font preuve quelques humains ne pouvait absolument pas demeurer sans cause ni explications…

Ultra « médiagénique », Jauffret vend son bouquin avec brio à ceux que la curiosité malsaine et excitante n'a pas encore convaincus de se ruer chez leur libraire. À l’entendre, le conte noir de la famille Fritzl nous permettra de nous engouffrer dans les dédales de la psychologie comportementale et même d’aborder des questionnements existentiels –l'auteur situe son ouvrage aux confins de la philosophie, puisqu’il l’amorce par le mythe platonicien de la caverne. Où et dans quelle mesure diffèrent la réalité et sa représentation pour le sujet cloitré ? Quelle demeure la possibilité du bonheur pour l’être privé de liberté ? Comment saisir le paradoxal amour qui peut naître entre la victime et le bourreau (ou psychopathétique syndrome de Stockholm)  ? Etc., etc.

On est attiré… puis on est bien déçu ! Car – et c’est vrai qu’on avait été un peu prévenu – on ne nous sert que du lourd, du glauque, du sordide, du crado… et rien d’autre. À défaut de porter une vraie réflexion, le récit se présente à l’image du fait divers qu’il rapporte : brut, cru et dérangeant. L’auteur tartine sur des descriptions fouillées qui ne nous épargnent rien, il élucubre sans relâche sur les pulsions sexuelles du psychopathe et campe les personnages à la limite de la caricature, déballant un récit fracassant, un document-choc, selon nous comparable à ceux d'une graveleuse mais vendeuse presse à scandale, en définitive bien inutile – sauf à son éditeur !

THÉMIS

Claustria par Régis Jauffret, Paris, Éditions du Seuil, janvier 2012, collection « Cadre rouge », 540 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 22 cm sous couverture brochée en couleurs, 12,90 € (prix France)

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15 02 12

Des maux pour le dire

la meilleure.jpg     Victime d'un accident vasculaire cérébral, Fatima est hospitalisée dans un état végétatif. Engluée dans un corps qui ne réagit plus, la parole perdue, elle n'en est pas moins consciente de la réalité qui l'entoure. A défaut de pouvoir bouger et communiquer, elle s'évade de son corps-scaphandre par la pensée. Un voyage intérieur dans une vie antérieure : l'orphelinat, sa famille d'adoption, l'Algérie, l'exode, ses amours chaotiques, mais aussi et surtout, comme un souffle de vie dans cette agonie, la mystérieuse petite fille à la robe jaune. Qui est cette fillette ? Pourquoi cristallise t-elle toutes les pensées de Fatima ? A t-elle existé ? Et si oui, qu'est-elle devenue?

 

     Pas plus qu'elle ne parvient à faire comprendre à son fils Saïd lors de ses visites à son chevet, pourquoi elle est obsédée par « la petite », « jaune », ce terrible et lourd secret qu'elle traine comme une cicatrice sur le coeur et l'âme depuis tant d'années, elle n'a su lui faire comprendre combien elle l'aimait, lui, son fils, la chair de sa chair. Saïd a donc dû grandir avec ce sentiment de n'avoir pas naturellement sa place dans le coeur de sa mère, d'avoir tout à conquérir : « Maintenant que papa est mort, est-ce qu'il y aura une place pour moi dans ton coeur? (…) Une place, une vraie maman. Pas un strapontin. » Entre un père décédé et une maman peu démonstrative, comment se construire et apprendre à s'aimer, à aimer ? La vie sentimentale de Saïd, trentenaire, n'est que heurts, disputes, « je t'aime, moi non plus ». Il ne sait si là est la meilleure façon de s'aimer, mais c'est la seule qu'il ait trouvée.

 

     Un brillant roman à deux voix, celle du fils et de la mère, vibrant duo, où l'auteur mêle avec dextérité humour et tendresse, sensibilité et douceur, profondeur et légèreté. Un livre bouleversant sur la difficulté d'aimer et ... de se le dire.

 

La meilleure façon de s'aimer, de Akli Tadjer. Editions Jean-Claude Lattès, Janvier 2012,  18€, 284 P.


Karine Fléjo 

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13 02 12

La liste de mes envies : un ENORME coup de coeur !!!

                            gregoire.jpgCanevas d'une femme bouleversante

    Jocelyne Guerbette, 47 ans, dite Jo, mène une vie simple à Arras. Un quotidien ponctué de petits bonheurs glanés entre son travail à la mercerie, son blog dixdoigtsdor, sa vie de couple, ses enfants devenus grands, les potins du coin échangés avec ses amies du salon de coiffure. Jusqu'à ce jour où une nouvelle susceptible de bouleverser son existence tombe : elle gagne à l'Euro Millions. Une somme mirobolante. De quoi s'acheter et offrir tant de choses ! Liste de ses besoins, de ses envies, de ses folies, une fois ces trois listes dressées, quels choix opérer? Dépenser tout ou partie de cet argent pour exaucer ses rêves ? Mais exauce t-on ses rêves les plus chers avec de l'argent? Le bonheur, le temps, l'amour, la confiance, la présence, tout ce qui nous est essentiel s'achète t-il seulement...?
    Avec une sensibilité à fleur de plume, un style d'une extraordinaire épure, Grégoire Delacourt nous entraine dans le sillage de Jocelyne. Une femme bouleversante, que l'on suit de fil en aiguille avec une indicible émotion. Pas de patron tout tracé dans ce roman qui à l'image de la vie, n'est que rebondissements. Pas de broderie ni de dentelle inutile, pas plus que de galons ni de rubans. Non, Jo la mercière d'Arras, a l'étoffe d'une femme ancrée dans le réel, authentique, humaine, courageuse. Une femme qui décide de devenir actrice de sa vie, qui fait le choix d'être à un moment où l'argent lui permet d'avoir. Une femme aimante que l'on ne peut qu'aimer. Et à travers elle, au point de croix, l'auteur réalise pour nous un sublime canevas : celui d'un hommage vibrant aux femmes.
    «  Il n'y a que dans les livres qu'on peut changer de vie. Que l'on peut tout effacer d'un mot. Faire disparaître le poids des choses. Gommer les vilénies et au bout d'une phrase, se retrouver soudain au bout du monde » (P.35). Si vous souhaitez vous évader dans un monde de douceur, de bienveillance, de sensibilité, de générosité, si vous avez envie de découvrir l'univers de Jo, cette femme d'une si grande noblesse de coeur et d 'âme, alors n'hésitez pas. N'hésitez plus. Ajoutez en tête de la liste de VOS envies, celle de vous ruer sur l'éblouissant roman de Grégoire Delacourt !

P. 101 : «  Être riche, c'est voir tout ce qui est laid puisqu'on a l'arrogance de penser qu'on peut changer les choses. Qu'il suffit de payer pour ça. »

La liste de mes envies, Grégoire Delacourt, Éditions Jean-Claude Lattès, Février 2012. 16€, 186 P.

 

Karine Fléjo

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02 02 12

Le Bruxelles louche et borgne...

Square des Milliardaires.jpgL'article ci-dessous a été mis en ligne le 02/02/2012 dans les colonnes du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

Le parcours de Giorgio della Rocca, le héros né en 1953 du Square des Milliardaires de Giuseppe Pignato paru chez Publi-press à Bruxelles, débute de façon on ne peut plus classique, s'agissant du fils d’un couple d’immigrés siciliens venus en Belgique durant les Golden Fifties pour échapper à la misère : un père ouvrier qui milite au syndicat socialiste, une mère très catholique, le Borinage puis Bruxelles...

Mais à la rue de Mérode, dans un quartier de petits bourgeois belgo-belges au sein desquels l'enfant, élève intelligent et modèle, sera scolarisé « par charité » avant de mener à bien de brillantes études d'ingénieur polytechnicien.

C'est le début d'une ascension sociale vertigineuse dans l'immobilier qui le mènera à côtoyer la faune snob et friquée qui vivait – et sévit encore... –aux abords de la place située au bout de l'avenue Louise et à l'entrée du Bois de la Cambre, le « square des milliardaires » comme on l'appelait alors...

Il y découvre les us et coutumes de l'establishment des beaux quartiers, épousera une actrice et s'intégrera au monde des « paumés du petit matin » que moquait Jacques Brel [1] : pognon, hâblerie, faux semblants, soirées pour célibataires, drague express, clubs de rencontre, on en passe et de plus sordides...

On s'en voudrait de déflorer la suite, un retour sur terre ou plutôt en enfer qui tient le lecteur en haleine – même si celle-ci s'avère parfois un peu fétide – avec une belle maestria.

Si l'on sait que l'auteur, Guiseppe Pignato, se présente comme « administrateur délégué de sociétés actives dans la publicité, la presse et l'édition et qu'il a été un personnage incontournable dans la faune un peu spéciale des soirées "célibataires", des agences matrimoniales, du speed-dating..., animateur dans certains clubs de rencontre », on comprendra que l'ouvrage, s'il se présente comme un roman, procède peu ou prou de l'autofiction...

PÉTRONE

Square des milliardaires par Giuseppe Pignato, Bruxelles, Éditions Publi-press, juin 2011, 203 pp. en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 14,90 €



[1] « Ils s'éveillent à l'heure du berger pour se lever à l'heure du thé et sortir à l'heure de plus rien...  »

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02 02 12

Une éclaircie qui nous illumine !

Sollers l'éclaircie.jpgDepuis deux ou trois ans, j'ai lu une trentaine d'ouvrages de Philippe Sollers à la suite l'un de l'autre, tant j'ai été subjugué (l'entrée, sur les conseils de Brice et Nicky Depasse, fut "Femmes") ! Inutile de dire que j'attends les sorties avec une impatience d'enfant avant son cadeau d'anniversaire ! (Je suis dans le même état qu'au cours des "Années d'Or", lorsque, programmateur et animateur, je recevais les albums nouveaux des Beatles !) Mes excuses aux libraires qui font bien leur métier, mais j'avais même demandé en pré-commande sur le Net le nouveau roman ! Et je l'ai reçu en avant-première ! Je commence donc la lecture (vous imaginez lorsque vous "savez" que vous n'allez pas être déçu) : "C'est immédiat : je ne peux pas voir un cèdre, dans un jardin ou débordant d'un mur sur la rue, sans penser qu'une grande bénédiction émane de lui et s'étend sur le monde" Voilà, c'est la première phrase du roman "L'éclaircie" ! Vous y êtes, vous nagez dans l'océan d'un autre univers, les mots résonnent en vous en de longs frémissements, remuent des souvenirs, font remonter des images, des sensations, des idées... Le miracle du talent incontestable de Philippe Sollers ! Je ne veux rien vous révéler de trop (j'en arrive à détester ces émissions où l'on raconte le film ou la trame de la pièce de théâtre ou l'histoire du roman !), seulement dire qu'il est question d'Edouard Manet et du "Déjeuner sur l'herbe" (La coïncidence magique est que c'est aussi le nom de mon dernier éditeur de poèmes), de Haydn, de Picasso, de Anne - sa soeur Anne, justement ! - , de glycine, et bien sûr de Nietzsche et de Rimbaud... Quelques phrases, presque au hasard : "Ne parlons même pas de "l'art contemporain", cette plaie de laideur grouillante adaptée à la publicité permanente." Et l'humour aussi, Sollers nous rappelle que la mère de Karl Marx disait : "Au lieu d'écrire Le Capital, il ferait mieux de s'en constituer un" ! Il est question du présent de l'art. Il est question de vieillir, ce qui nous intéressera de plus en plus : "Outre un trop-plein de mémoire, vieillir consiste à se raconter ses gestes avant de les faire, et à ne plus rien attendre de l'extérieur. Mais c'est aussi une nouvelle jeunesse où un artiste peut tout accomplir "comme pour la première fois". Et toujours ses mots et leurs poids "Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes". Enfin il m'absout, moi et mes semblables : "Heureux les peintres et les écrivains qui ont séché la morose école et la barbante université, pour enrichir leurs connaissances dans le boudoir des pensées !" Et si vous voulez vraiment connaître le sens du joli titre de ce dernier livre de Sollers, voici cet extrait encore : "On s'étonne, on s'exclame, on s'indigne ? Trop tard, et pour longtemps. On peut aussi décider, un siècle après, d'"éradiquer" ces phénomènes. Après avoir été religieux, totalitaires, fonctionnaires, publicitaires, les nouveaux imposteurs sont devenus purement techniques. Achetez, communiquez, consommez, communiquez. Allez-y, allez-y, vous n'empêcherez pas l'éclaircie."

Jacques MERCIER

 

"L'Eclaircie", par Philippe Sollers, roman, Editions Gallimard, déc 2011, 240pp, 17,90 euros.

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01 02 12

366 pulsations

images.jpg    « Elle était si parfaite, comment avais-je pu aimer soudain une autre personne ? Comment cela avait-il été possible? Que deux coups de téléphone, un déjeuner, un baiser, un seul baiser et quelques caresses remettent à ce point ma vie, notre vie en question? »  

    La narratrice est à ce point crucial de sa vie où tout peut basculer, fragile funambule en équilibre sur le fil de l'amour. Un baiser, un seul baiser a suffi à déclencher un cataclysme en elle, à risquer de faire exploser le couple si fusionnel qu'elle forme avec Léa depuis trois ans. Un baiser qu'elle a préféré avouer à Léa. Par souci de transparence, d'honnêteté. A moins qu'inconsciemment elle ne se délestât d'un poids trop lourd : celui de la culpabilité écrasante d'avoir cédé à cette pulsion, d'avoir trompé celle qu'elle aime tant. Ou... qu'elle aimait tant ? Présent, imparfait, elle ne sait plus à quel temps conjuguer leur amour. Car ce baiser constitue sans aucun doute à ses yeux une trahison, une tromperie. Elle qui vit dans la peur permanente de blesser sa compagne, fragile petit oiseau blessé, va pourtant susciter une douleur térébrante en elle par cet aveu.
    Aurait-elle mieux fait de se taire ?  Faut-il tout dire à l'être aimé? Et si seulement elle avait  fui les lèvres de Marie ? Mais doit-on résister aux tourbillons du désir et s'empêcher de vivre d'aussi divins vertiges ?
   

     Elle ne sait pas, ne sait plus. Son coeur est comme une boussole affolée qui ignore quelle direction prendre, quelle femme aimer. Sa raison lui dicte de rester avec Léa, si douce, si fragile. Léa qui avant elle, a aimé et perdu l'amour de sa vie, Louise, grand reporter, dans un accident tragique. Léa pour laquelle le spectre de Louise est encore si présent. Léa, à fleur de peau, à vif.
    Mais son coeur lui susurre tantôt le prénom de Léa, tantôt celui de Marie, dans une valse incessante. Une valse à trois temps où Brigitte Kernel analyse au scalpel de sa plume la relation amoureuse, avec une justesse chirurgicale : la déchirure, la déconstruction et la reconstruction. Un tempo rapide, soutenu, à l'image d'un coeur battant, celui d'une femme qui aime, qui tremble, qui souffre, qui espère, qui pleure, qui doute.
   

     A cause d'un baiser n'est pas un roman de 366 pages que l'on tient entre ses mains, mais un coeur avec 366 pulsations... Un coeur battant. Magnifique !

P. 68 : Combien de temps une scène, une photographie, une situation, un objet ou une couleur renvoient-ils à la blessure infligée par une séparation? Que l'on soit quitté ou que l'on ait quitté, car il est vrai que certaines ruptures sont si difficiles à vivre qu'elles dépassent la souffrance engendrée par le deuil d'un parent ou d'un ami.

A cause d'un baiser, Brigitte Kernel, éditions Flammarion, Janvier 2012. 366 P., 18€

Karine Fléjo

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