30 03 12

La petite maman

    9782234071766.jpg  Année de transition pour Tracey Charles, onze ans. L'attachante gamine, qui vit dans le « neuf trois », va devoir jongler entre l'entrée au collège, la naissance de Saïa - sa petite soeur née d'une union entre sa maman portugaise et son beau-père japonais, les amours de son père agoraphobe avec Aminata la femme de ménage de l'immeuble, son premier vrai départ en vacances au delà du périphérique, sa nouvelle coupe de cheveux, le délitement de son amitié avec Cosimo, mais aussi ses premiers émois amoureux avec Rabah.

      Une enfant très intelligente, vive, drôle, entière, que la violence du quotidien avec sa mère, le divorce de ses parents, la pathologie de son père, ont obligée à grandir trop vite. Une adulte dans un corps d'enfant. Une petite maman pour sa soeur Saïa. Une enfant protectrice pour son papa. Une mère à la place de sa mère.

      Et quand le quotidien devient trop lourd, inquiétant, Tracey a un Dieu vers lequel se tourner : le chiffre Huit, auquel elle voue un véritable culte. «  Ô mon chiffre Huit, apaise mon sang qui bouillonne, mes nerfs qui grésillent et ma tête qui bourdonne. » Un soutien précieux et secret.

      Mais si très tôt elle doit endosser bien des responsabilités, apprendre à se gérer seule, elle n'a pas perdu sa candeur, sa fraicheur, son espièglerie, sa capacité d'émerveillement. Bien au contraire! Tracey nous entraine dans sa farouche joie de vivre, dans le sillage de ses rires, de son espièglerie. Et de rire aux larmes avec elle. Un humour qui permet à l'auteur d'aborder des thèmes comme la maltraitance, le divorce, l'intégration, le conflit des religions et des générations, la maladie psychologique, sans jamais s'appesantir. Un véritable tour de force.

 

      Alors cette année, belle ? Belle, assurément. Et même très très belle, à plus d'un titre. Car Cypora Petitjean-Cerf sait comme personne sublimer chaque petit bonheur du quotidien, faire percer le soleil dans les ciels gris, fleurir les sourires derrière les rideaux de larmes, rire de ce qui d'ordinaire accable, mais aussi et surtout, faire germer l'espoir en des sols à priori infertiles.

      Dire que j'ai aimé ce roman est bien trop faible : je l'ai adoré, adopté, dévoré... à moins que ce ne soit lui qui m'ait dévorée! Lisez-le, et alors Tracey deviendra pour vous aussi, cette gamine au coeur d'or que vous adopterez dans le vôtre. Une enfant qui vous accompagnera, longtemps, après avoir refermé le livre...

La belle année, de Cypora Petitjean-Cerf. Editions Stock, Février 2012, 317 P., 19,50€

Karine FLEJO

Écrit par Karine Fléjo dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

27 03 12

Palimpseste

418LPARErPL._SL500_AA300_.jpg" A présent, je me découvre comme un palimpseste. A la façon des moines du Moyen Age, nos parents nous ont inscrit d'autres textes sur un parchemin recouvert d'un récit bien plus ancien. Notre histoire commune est là, mais dessous, dans l'épaisseur du support, un message antérieur existe toujours, nous n'en savions rien mais il palpite comme un coeur dans un corps."

Tandis que sa mère est internée dans une maison de soin médicalisée, la narratrice rejoint une mission d'anthropologues, au Kosovo, chargés d'exhumer de nombreux  corps des charniers et de déterminer les circonstances de leur décès. Un travail de reconstitution qui lui permet de reconstruire sa propre vie, allégée des strates qui lui furent néfastes.

" J'ai creusé avec ma pioche, ma truelle, ma souffrance, ma peur, pour dégager cette forme indéterminée qui m'enferme; je l'ai déchirée au scalpel. J'ai mal à moi, à eux, j'ai mal, mais ma bouche tremble du désir de vivre."

Entrecoupé de séances d'analyse, nourri d'une réflexion profonde sur le sens de la vie,  du déclin mental, de la mort et des "deuils blancs " qu'il faut opérer,   le deuxième roman de Nicole Roland (Kosaburo 1945 - Actes Sud, 2011 - Prix Première 2011), inscrit  douleur et  douceur au coeur d'une écriture belle et confirmée.

AE

Les veilleurs de chagrin, Nicole Roland, roman, Actes Sud, janvier 2012, 232 pp, 18,9 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

18 03 12

Mystérieuse "Claire de lune" !

Claire de lune.jpgComment ne pas être heureux de l'arrivée d'une nouvelle écrivaine dans cette façon d'écrire qui est tellement proche de nous, de notre patrimoine : l'imaginaire ! Valérie Narval aurait eu sa place dans la défunte et regrettée collection "les Maîtres de l'Imaginaire" aux côtés de Dartevelle, Owen, Muno ou Ray ! Nous sommes un pays d'écrivains marginaux aussi, dans la BD, dans la poésie, dans le fantastique (N'est-ce pas, Christophe Corthouts ?)... Quel plaisir de suivre l'histoire de Clara et d'Alex, une histoire d'aujourd'hui, où l'on "chatte" aussi ! "L'amour s'insinue, fait mal, d'un mal dont Alex ne peut bientôt plus de passer !". Ce roman fantastique est aussi tourné vers la jeunesse, car ce texte les concerne. Et l'auteur, dans la vie comme dans son livre, est une excellente communicatrice. J'aime quand soudain on avance en zone brumeuse : "... J'ai reçu ce pendentif de ma mère, il n'y pas si longtemps que ça. Il est dans la famille depuis plusieurs générations. Même s'il n'est pas très beau, il revêt à mes yeux, une grande valeur sentimentale. Il paraît que son apparence varie en fonction de celui ou de celle qui le porte..." J'adore ces phrases-là qui ouvre soudain l'imaginaire, tous les possibles... Les mots, les situations jouent de l'imagination et chez nous, habitués durant longtemps à rêver ce que nous n'avons pas, c'est comme si nous retrouvions de très anciennes racines encore plantées dans notre cerveau ! Bienvenue Valérie Narval !

Jacques MERCIER

"Claire de lune", roman, par Valérie Narval, éditions Dricot. 2012, 382 pages, couverture malikartgraphik, 23 euros.

15 03 12

A la sainte Adeline, ne te découvre pas d'un fil

images.jpg" Comme il est facile de cacher les intimes séismes de sa vie à ceux que l'on appelle ses "proches", alors que, parfois, ils sont si loin!"

Jour de fête de sa sainte patronne, Adeline décide de changer de vie. Elle interrompt une carrière bien amorcée pour se consacrer à sa vie de famille, à son mari, Hugo et à ses trois enfants, Adèle, Eugène et Elsa.

Auto-promue femme au foyer et enchantée de l'être, elle renoue avec un rêve ancien, ancré dans son adolescence : créer un opéra-rock au départ du Cid, de Corneille et de l'amour tragique que voue Chimène à Rodrigue. Sa rencontre avec Mathis, aussi fougueux que passionné de musique, l'invite à concrétiser le projet et à ...se mettre en danger. Le célèbre "Va, je ne te hais point"cornélien, la saisit qui pourrait mettre à mal l'édifice de sa nouvelle vie...

AE

 Une vie en plus, Janine Boissard, roman, Fayard, mars 2012, 522 pp, 22 €

 

salon_du_livre_de_paris_2012.jpgLa tonique  écrivain, aux quelque quarante romans, dédicacera son ouvrage et rencontrera ses fans,  ce samedi 17 mars, de 15h à 16h, au stand des Editions Fayard (N51)

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

13 03 12

Encore...mieux

pas-mieux-de-arnaud-le-guilcher-livre-897169589_ML.jpgCurieux, drôle, irrésistible, déjanté, incongru,farfelu, rythmé,  truffé d'argot à tire larigot, doté d'un sens de l'image neuf et de la métaphore percutante, tendre et même poignant à quelques  moments (rares)  ...le roman d'Arnaud Le Guilcher est ..hallucinant. Comment ai-je pu rater sa sortie en mai 2011?

Point de vaines lamentations puisqu'il m'a été donné de découvrir ce petit bijou, retenu pour la finale du prix du deuxième roman (Marche-en-Famenne, 12 mai 2012)

Gérant d'un (vague) pressing, vaguement alcoolique, le narrateur voit débarquer d'un coup femme (Emma) et fils (Commmoi) après quinze ans d'une absence inexpliquée. Son existence terne va en être totalement chamboulée: Commmoi est presque autiste à force d'être gothique, Emma, déconnectée. Et voilà notre héros mi-Foenkinos, mi -(Woody)  Allen,  pétri d'humour  et d'autodérision à la mode d'un Jérôme K. Jérôme (Trois hommes et un bateau) obligé d'honorer l'entretien dispendieux d"une famille à laquelle il ne croyait plus.

L'attitude hostile de son fils fera-t-elle éclore une paternité enfouie dans les limbes du renoncement?

" Tous les matins, j'arrivais au boulot avec le moral dans le cul-de-basse-fosse... Je n'allais jamais parvenir à être un bon papa. C'était acquis. Je ne savais absolument pas comment faire.. Ces ordures de cigognes, non contentes de m'avoir livré mon enfant avec quinze piges de retard, me l'avaient fourni sans mode d'emploi."

Pas facile d'être le père d'un enfant sur-doué...

Mais cela peut aider.

A déguster.

Sans modération.

Apolline Elter

Pas mieux, Arnaud Le Guilcher, Stéphane Millon éditeur, mai 2011, 333 pp, 17 €

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Humour, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

10 03 12

Derya

job-loindesmosquees.jpg" Le voile épure la beauté de la femme belle. Il offre dans un écrin ses traits dépouillés de tout artifice" estime Evren tandis qu'il s'apprête à demander sa cousine Derya en mariage. Mais la belle et sensuelle jeune fille tente de rompre le joug des mariages imposés dans la communauté turque de Cologne où elle vit.

"On a beau voiler la femme, la tenir en bride, faire jaillir sur la table, chaque soir la lame bleue d'un couteau à cran d'arrêt, autant se battre les flancs. La minute où elle dira oui ou non reste là, suspendue sur la vie à venir, plus redoutable encore si sa liberté tout entière se ramasse sur cette unique sentence."

Accusée d’avoir souillé l’honneur de sa famille, Derya trouve refuge à Liège, auprès de René, entrepreneur de pompes funèbres….

Radioscopie plaisante – on connaît la verve d’Armel Job, son sens piquant de la formule , son plaisir évident  de l'introspection, du suspens et de la narration – des méfaits d’un certain intégrisme,  le roman, polyphonique, sonde, avec un subtil respect, la liberté de la femme musulmane contemporaine.

Grand conteur devant l'Eternel, l'écrivain tient le lecteur en haleine d'une histoire bien ficelée, aux rebondissements finement déconcertants..

AE

Loin des mosquées, Armel Job, roman, Robert Laffont, février 201, 274 pp, 19 €

" Je suis rentrée dans le monde des vivants en corbillard" déclare Derya, évoquant son salut et la figure attachante de René, héros malgré lui d'une histoire qui n'est pas la sienne. Il fallait toute la force de votre imagination, Armel Job, pour rendre la rencontre inéluctable. Vous paraissez  solidement documenté sur le métier des pompes funèbres.

Armel Job : Le roman pour un romancier, c’est une exploration du monde. Je m’intéresse à tout ce qui m’intrigue, à tout ce que je ne comprends pas. Par exemple, comme tout le monde, je crois, j’avais un peu de mal à comprendre qu’on puisse être croque-mort. J’observais les croque-morts dans les enterrements. Il y en a qui ont une dignité, une délicatesse extraordinaires.  J’éprouvais une profonde sympathie pour eux. J’avais envie d’en mettre en scène un depuis longtemps. Je ne me suis pas vraiment documenté. J’ai seulement rencontré un entrepreneur qui m’a gentiment expliqué les formalités et la procédure pour la crémation.

AE: Vous cultivez le paradoxe avec une joie gourmande, refusez le manichéisme de portraits  tranchés. Les portraits de Derya et Yasmine, les deux héroïnes, sont nimbés de mystère et d'une certaine ambiguïté. Est-ce le gage de leur autorité sur les hommes, partant, de leur vraie  liberté?

Armel Job: Dans le discours « politiquement correct » de la vieille société occidentale, la femme musulmane, la femme voilée, est une victime. C’est le stéréotype qui nous vient spontanément à l’esprit. Il n’y a qu’à entendre ceux qui veulent interdire le voile : ils se présentent comme les chevaliers de la liberté des femmes. Comme si la société occidentale pour sa part n’imposait aucune contrainte aux femmes ! J’ai essayé de regarder les choses, non de l’extérieur, comme nous le faisons ordinairement avec nos yeux d’occidentaux, mais de l’intérieur. Vus de l’intérieur, tous les êtres humains sont les mêmes. Ils essaient de se débrouiller pour être eux-mêmes avec les contraintes qui sont celles de leur milieu culturel. Ils sont parfois nobles et parfois lâches. Comme tout le monde.

AE: Le roman met en scène des personnages quelque peu marginaux que vous présentez avec une dérision empreinte de sympathie : un entrepreneur des pompes funèbres met rarement ses interlocuteurs à l'aise, des hommes perclus de mâle orgueil et de code d'honneur, pas davantage; dans la tête de Marcel, il y a place juste pour une intelligence d'enfant"... . Est-ce une façon de mieux les intégrer à notre société?

Armel Job: Je ne cherche pas particulièrement la marginalité. Je n’ai aucun goût pour l’exotisme. Les gens dont je parle sont là, sous nos yeux. Tous les jours nous croisons des immigrés, par exemple. Et pourtant, la plupart du temps, nous considérons que nous ne vivons pas avec eux, mais à côté d’eux. On reste en parallèle. Ils sont pourtant notre « prochain ». J’essaie de m’intéresser à mon « prochain ». Je découvre à chaque fois qu’il est pareil à moi avec ses grandeurs et ses bassesses.

AE: A plusieurs reprises, le narrateur s'adresse au lecteur sur le mode de la conversation (ex. "J'expliquerai plus tard"). Pour vous, le roman, c'est une conversation avec le lecteur?

Armel Job: Je me considère comme un raconteur. Je suis au service d’une histoire que j’essaie de livrer à mon lecteur. En somme, j’en suis le simple interprète. Ma personne à moi n’a aucune importance dans cette affaire. Il est naturel donc que je m’inquiète çà et là de mon lecteur, comme le ferait un conteur, interrogeant de temps à autre son public.

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

06 03 12

L'âme de fond

9782350871882.jpg      Un samedi matin de juin, le narrateur se réveille brutalement. Non, le bébé n'est pas mort, ce n'était qu'un cauchemar. Non, il ne doit pas prêter attention à ce mauvais rêve. Sa femme est là, à ses côtés, et attend leur premier enfant. Non, il ne va pas se mettre à y voir un sombre présage. Non, non, non... Pourtant, il a beau rejeter cet horrible pressentiment, ce dernier lui revient comme un boomerang.

      Et si le présent n'était qu'un éternel recommencement? Car si c'est la première fois qu'il s'apprête à devenir père, sa femme, lors d'une précédente union, a déjà vécu l'indicible horreur : la perte de son petit Ferdinand, alors âgé de cinq jours. «Peur que quelque chose se passe mal, se grippe et compromette sa maternité. A mes appréhensions de devenir père se substituaient plus fortement encore celles de ne pas le devenir. Pour moi, mais surtout pour elle, car je ne voulais pas que le drame qu'elle avait vécu se répète.» 

      Elle. Un petit oiseau blessé au fort tempérament. Une fragilité forte. Une femme courage. LA femme de sa vie. Ils se sont rencontrés deux ans plus tôt au Pays basque. L'amour fou. Une évidence. Parce que c'était elle. Parce que c'était lui. «Cette beauté discrète et aérienne, à la Verlaine, qui s'impose sans rien qui pèse et qui pose.» Elle sera sa femme et la mère de leurs enfants. Si Dieu le veut... 

      Lui. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle tombât enceinte si rapidement après leur mariage. Une grossesse que le futur père vit animé de sentiments contradictoires : une exaltation intense mêlée à l'angoisse de ces nouvelles responsabilités. Poignante échographie de l'âme masculine. 

      Et soudain le cauchemar devient réalité. La fausse couche. L'épreuve inhumaine. Pas de péridurale face à de telles souffrances morales. L'heure est à la révolte, à la douleur, à la haine. Colère contre l'acharnement de la vie, colère contre le manque de psychologie tant du personnel soignant qu'administratif, colère contre Dieu. Comment garder la foi? Dostoievski ne disait-il pas que la mort d'un enfant empêche de croire en l'existence de Dieu? Colère mais aussi courage, car il est hors de question de laisser leur désir d'enfant s'échouer sur la grève.

 

      Avec beaucoup de dignité, une sincérité bouleversante, une force vitale époustouflante, Harold Cobert nous emmène surfer sur les vagues alarmes, les vagues à larmes, cette mère agitée par les tourments de la grossesse, devant laquelle les difficultés veulent s'ériger en brisants, mais qui toujours se relève. Pas d'exhibitionnisme ni de pathos ici, mais le cri d'amour d'un homme pour la femme de sa vie, d'un mari pour son épouse, d'un père en devenir pour son enfant.

     On le suit des embruns plein les yeux, de l'eau salée sur les joues. Et... on sourit face à la vie, ce courant si fort, qui nous entraine à nouveau sur la crête des vagues, la tête hors de l'eau. Car la vie reprend son cours. Toujours... 

P. 143 : « Il m'arrivait juste de caresser l'idée que si Ferdinand avait été une petite comète, celle ou celui que nous n'avions pas connu avait été une étoile filante. Et tous deux, à leur mesure, laissaient dans notre ciel une trainée de poussière d'étoiles que rien ni personne ne saurait effacer. » 

Dieu surfe au Pays basque, de Harold Cobert, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2012.  15€, 159 P.

Karine Fléjo

Écrit par Karine Fléjo dans Romans | Commentaires (2) |  Facebook | |

20 02 12

Un anticyclone sur la dépression

     thumbnail.aspx.jpg Simon est un petit garçon de neuf ans terriblement attachant. Fils unique, il est le complice de toujours de son papa, écrivain, plus exactement nègre de profession. Sa maman, Carole, femme très ambitieuse, a décroché un poste à hautes responsabilités en Australie. Elle s'y rend donc fréquemment pour des missions. Une mère souvent absente, y compris quand elle est physiquement présente, faute de savoir montrer son amour à son fils. Faute de lui faire sentir qu'il existe dans son regard autrement que par la transparence. « Je vois si peu maman. Elle fait à peine attention à moi. Jamais de caresse sur la tête comme papa. Elle m'embrasse toujours sur ses doigts. (…) Un baiser sur ses doigts et elle souffle dessus pour qu'il s'envole vers moi. Mais le vent est toujours mauvais avec maman, et son baiser disparaît avant de m'atteindre. » D'où cette proximité d'autant plus grande avec Paul, son papa. Jusqu'à ce matin où Simon le retrouve dans le lave-vaisselle. « En entrant dans la cuisine, j'ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d'hier soir. J'ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. (…) il était tout coincé de partout. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. »

      Paul est alors hospitalisé. Carole absente, c'est Lola, la grand-mère maternelle un peu excentrique et très aimante qui prend Simon délicatement sous son aile.

      Et les interrogations de submerger l'enfant. De quoi souffre son père? Pourquoi ce regard éteint et effrayé ? Pourquoi cette fatigue intense? Pourquoi ces médicaments ? Pourquoi l'hôpital? Et la chambre de son papa dont on lui interdit l'accès, que cache t-elle ? Des questions obsédantes auxquelles les grands n'apportent pas de réponse. Ou tout du moins pas de vraie réponse. Par désir de protéger Simon. Parce que la dépression dont son père souffre est une maladie difficile à comprendre pour les adultes eux-mêmes, une maladie qui fait peur, qui dérange, comme si l'angoisse et le désespoir perçus dans le regard du malade risquaient d'être contagieux, non seulement en le croisant, mais même simplement en l'évoquant.

      La dépression, sa mère, le monde des adultes, tout ce qui lui est lointain, physiquement ou par la compréhension, relève pour lui du pays des kangourous : un autre monde. Un monde dans lequel Simon veut entrer, qu'il veut comprendre. Et c'est Lily, une fille mystérieuse à l'air grave, au beau regard violet et à la voix douce qu'il croise dans les différents hôpitaux fréquentés par son père, qui lui ouvrira la porte sur ce monde de la dépression avec un parler vrai, accessible, sans faux-fuyants. La dépression, cet autre qui entre en soi, ce poison qui teinte tout de noir, qui garde éveillé jour et nuit et coupe des autres.

      La dépression, cette maladie du mal à dire. Ces bleus à l'âme dont on ne voit pas les ecchymoses.

      C'est avec un regard plein de fraîcheur, de poésie, de douceur, celui d'un enfant de 9 ans, que Gilles Paris nous emmène dans ce bouleversant voyage : celui de la compréhension de cette pathologie . Un roman plein d'amour, de tendresse, d'humour. Une véritable ode à la tolérance sur ce mal de vivre trop souvent considéré à tort comme un simple laisser-aller, quand il s'agit en réalité d'une vraie maladie.

      Poignant, magnifique, rédigé d'une plume à la sensibilité aussi vibrante que belle, ce roman de Gilles Paris est un anticyclone sur la dépression. A lire absolument !

 

Au pays des kangourous, de Gilles Paris. Editions Don Quichotte, Janvier 2012, 18€, 248 P.


Karine Fléjo

Écrit par Karine Fléjo dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

18 02 12

Jocelyne et Jocelyn

72191172.jpg

"Parce que l'amour ne résisterait pas à la vérité"

C'est bien l'enjeu de ce deuxième et tout frais roman de Grégoire Delacourt.

Nous l'attendions quelque peu au tournant, ce sympathique auteur, après le succès colossal de L'écrivain de la famille (cliquer sur la couverture du livre en vitrine du blog). Allait-il creuser la même veine d'inspiration - avec le risque du réchauffé - s'en écarter radicalement - avec le risque du sans filet ..? En fait, la question ne se pose pas,  La Liste de me envies est un très bon roman, tout simplement, qui revêt, cette fois, l'allure d'un conte philosophique.

Jocelyne Guerbette, 47 ans, est mercière à Arras et anime un blog consacré à la couture, fort d'un succès de 2000 visites par jour... . Elle et mariée à Jo(celyn) - Guerbette - technicien chez  Häagen-Dazs. Le couple a deux enfants devenus adultes et vit une union paisible et monotone, après la crise conjugale provoquée par la mort de leur bébé Nadège.

" Il y avait une chance sur un million pour que j'épouse un Jocelyn et il a fallu que ça tombe sur moi. Jocelyne et Jocelyn."

Il y avait "une chance sur soixante-seize millions" que Jocelyne remporte la cagnotte de l'Euro-Millions  - surtout qu'elle y jouait pour la première fois - "et ça tombait sur moi" ...

Véritable pavé jeté dans une petite vie bien établie,  le chèque de 18.547.301 euros et 28 centimes va remettre en question le fonctionnement du couple et ses principes philosophiques les plus fondamentaux.

Analyse brillante du paradoxe du bonheur, le roman de Grégoire Delacourt entraîne le lecteur à considérer d'un œil neuf la hiérarchie des besoins, folies et simples ..envies.

Avec tendresse, humour -non dénué de cynisme - l'écrivain confirme sa maîtrise du style,  de l’enchaînement des situations et des images bien distillées.

Un roman placé sous le signe d’un nouveau succès.

Mérité.

Apolline Elter

La Liste de mes envies, Grégoire Delacourt, roman, JC Lattès, février 2012, 188 pp, 16 €

Billet de faveur

AE: Grégoire Delacourt, ravie de vous retrouver sur ce blog. Pour votre nouveau roman, vous vous glissez dans la peau d'une femme - Jocelyne - en prise avec des problèmes de surpoids - séquelles des maternités - de violence conjugale - Jo a essuyé sur elle sa culpabilité d'alcoolique - et les préoccupations palpitantes d'un commerce de mercerie. Avez-vous bénéficié de conseils en la matière?

Grégoire Delacourt: Merci (pour ces retrouvailles). Et non, je n’ai pas bénéficié de conseils pour me glisser dans la peau d’une femme comme vous dites, ni faire face en son nom à quelques kilos de trop et une conjugalité parfois délicate. J’ai par contre bénéficié de l’amour de ma mère qui disait qu’un homme pouvait pleurer, qu’il n’en était pas moins homme ; qu’il avait le droit d’avoir et surtout de faire savoir ses sentiments. Ce fut un cadeau dont je me suis souvenu en écrivant ce personnage de Jocelyne. Oser l’impudeur. Oser la tendresse. Et pour la mercerie, je me suis souvenu du magasin que mon père tenait à Valenciennes, où les vendeuses parlaient de boutons, de guipures et autres cordons tressés avec une bouleversante passion.

AE: Le drame - et le ...fil conducteur - du roman est l'absence de communication, cristallisée par le silence qui enveloppe le chèque. Vous travaillez précisément dans le secteur de la communication, si je ne m'abuse...

Grégoire Delacourt: Oui, je travaille dans la réclame. C’est un endroit assez passionnant où les mots s’usent vite parce qu’ils disent souvent la même chose. Alors il faut les ré-assembler, les ré-inventer en permanence pour qu’ils retrouvent leur force, leur efficacité.
Dans mes deux romans, c’est vrai qu’on est confronté à des problèmes de la communication. De la relation. De la parole. Dans le premier Dumbo ne veut rien entendre. Dans celui ci, Jocelyne ne veut rien dire. J’aime bien ces moments délicats, où se tromper de mot peut faire se tromper de route. C’est dangereux. Excitant.

AE: Et puis, il y a ce poignant portrait du père de Jocelyne. Suite à un AVC, il ne dispose que d'une mémoire de 6 minutes... Cet état crée des situations frustrantes dont la révélation comique frise le cynisme.. Nouveau drame de la (non-)communication?

Grégoire Delacourt: Exactement. Lorsque j’ai appris que ce genre de symptôme existait, j’ai tout de suite pensé à en accabler un personnage. Une mémoire de six minutes, c’est la possibilité romanesque extraordinaire de renaître toutes les six minutes, de tout effacer, tout recommencer, tout rendre possible. C’est se reconnecter à l’enfance. La vraie. J’aime bien que dans cette relation, ce soit le père qui est l’enfant et Jocelyne l’adulte.

AE : Quelques scènes du récit se passent à Bruxelles. Vous avez vécu quelques années en notre Capitale, n’est-ce pas ?

Grégoire Delacourt : En effet, j’ai eu la chance d’étudier une année à Saint-Luc et surtout d’y trouver en 1982 mon premier emploi chez Intermarco-Farner (agence de publicité devenue Publicis). J’y ai passé plusieurs années heureuses, malgré le souvenir noir du Heysel (que j’évoque dans « L’Ecrivain de la Famille »). J’aime retourner à Bruxelles, pas assez souvent à mon goût….

AE : Ferez-vous une présentation de votre roman, à la Librairie Tropismes ?

Grégoire Delacourt : J’adorerais. D’autant que je cite cette magnifique librairie dans le livre…

Écrit par Apolline Elter dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

16 02 12

Glau(que)stria

Claustria.gifL'article ci-dessous a été mis en ligne le 16/02/2012 dans les colonnes du magazine satirique belge sur Internet SATIRICON.BE (www.satiricon.be) :

La quasi-totalité des médias semble s’être accordée : voici le livre-événement, l’incontournable de la rentrée 2012 –tous les canards parisiens lui ont consacré un papier, l’auteur court de plateaux de télévision en studios de radios, et les blogueurs littéraires se l’arrachent !

Dans son dernier opus baptisé Claustria (on y traite de claustration en Austria), Régis Jauffret a choisi de relater, non sans insister sur les détails les plus gores, l’abominable mais bien authentique histoire de Josef Fritzl, cet Autrichien cinglé dont le monde entier découvrit avec effroi en 2008 qu’à l’insu de son entourage et même de son épouse (?), il avait séquestré pendant vingt-quatre ans sa propre fille dans les méandres sombres et mal aérés d’une cave de la maison familiale située dans la petite bourgade d’Amstetten, violant de manière récurrente son enfant devenue femme, au point de lui faire engendrer sept rejetons (dont l’un finit par décéder dans des circonstances nébuleuses).

Quelle chaumière n’a pas tremblé en prenant connaissance de cette affaire ? Comment un homme peut-il en arriver à faire subir de telles atrocités à la chair de sa chair ? Comment un être humain peut-il faire montre de tant de monstruosité ? Un thème-choc et accrocheur, tout trouvé pour un roman qui balance assez subtilement entre le reportage – l’écrivain bien renseigné explique avoir mené des investigations sérieuses autour de la famille Fritzl – et l’œuvre de fiction, annoncée en préambule, ce qui lui laisse la possibilité de pénétrer librement dans l’imaginaire torturé du fou, se lançant ainsi dans une vaste tentative de comprendre l’inconcevable, comme si la déraison la plus basse, la sauvagerie immonde et infâme dont font preuve quelques humains ne pouvait absolument pas demeurer sans cause ni explications…

Ultra « médiagénique », Jauffret vend son bouquin avec brio à ceux que la curiosité malsaine et excitante n'a pas encore convaincus de se ruer chez leur libraire. À l’entendre, le conte noir de la famille Fritzl nous permettra de nous engouffrer dans les dédales de la psychologie comportementale et même d’aborder des questionnements existentiels –l'auteur situe son ouvrage aux confins de la philosophie, puisqu’il l’amorce par le mythe platonicien de la caverne. Où et dans quelle mesure diffèrent la réalité et sa représentation pour le sujet cloitré ? Quelle demeure la possibilité du bonheur pour l’être privé de liberté ? Comment saisir le paradoxal amour qui peut naître entre la victime et le bourreau (ou psychopathétique syndrome de Stockholm)  ? Etc., etc.

On est attiré… puis on est bien déçu ! Car – et c’est vrai qu’on avait été un peu prévenu – on ne nous sert que du lourd, du glauque, du sordide, du crado… et rien d’autre. À défaut de porter une vraie réflexion, le récit se présente à l’image du fait divers qu’il rapporte : brut, cru et dérangeant. L’auteur tartine sur des descriptions fouillées qui ne nous épargnent rien, il élucubre sans relâche sur les pulsions sexuelles du psychopathe et campe les personnages à la limite de la caricature, déballant un récit fracassant, un document-choc, selon nous comparable à ceux d'une graveleuse mais vendeuse presse à scandale, en définitive bien inutile – sauf à son éditeur !

THÉMIS

Claustria par Régis Jauffret, Paris, Éditions du Seuil, janvier 2012, collection « Cadre rouge », 540 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 22 cm sous couverture brochée en couleurs, 12,90 € (prix France)

Écrit par Brice dans Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |