26 01 12

Echappée de l'âme

image007.jpg" Elle vivait seule en dessous de sa vie.

Mourir devenait une question de sincérité."

Il est des solitudes d'autant plus poignantes que vous vivez, entourée d'un mari aimant et de deux magnifiques  enfants.

Il est des détresses à ce point indicibles qu'elles vous isolent du monde des vivants, vous projetant, tel un ballon gonflé d'hélium, dans l'infinie galaxie. Le seul moyen de revenir sur terre s'inscrit dans la perspective morbide de votre ...enterrement.

"Il sera très facile pour tes biographes de te décrire comme une personne répétitivement suicidaire et obsédée par la mort. Ils auront tort, tu le sais bien. Ils parleront de haine, et ils auront tort, tu le sais bien aussi. Il n'y a rien de plus haineux qu'un biographe, comme il n'y a plus menteur que le mémorialiste. Tu n'as jamais eu que l'amour en vue, du moins depuis le jour où tu l'as rencontré."

Dévastée intérieurement par une expérience amoureuse, avortée de façon inexpliquée, Ariana, ravissante jeune femme d'origine espagnole épouse le séduisant Axel, issu d'une famille norvégienne, aisée. Le couple s'installe dans une coquette maison de  la banlieue bruxelloise...

" Ta future belle-mère, à Voss, en Norvège, dit que tu es typiquement la personne qui a l'air de fuir quelque chose et c'est pourquoi, sans le déclarer positivement, elle ne se réjouit pas que son fils veuille t'épouser. Alors que c'est tout le contraire, puisque tu ne fuis pas, tu cherches ce point fixe en toi, qui est toi-même, loin au-dessus duquel le temps te fait flotter et dont il menace toujours de t'exiler définitivement".

Au-delà des sentiments et  de manifestations extérieures incomprises de son entourage, c'est l'âme d'Ariana que Grégoire Polet tente de cerner, multipliant les focus, les interpellations et points de vue. Affinant la perspective toujours et encore, du cisellement d'une plume finement taillée,  trempée de métaphores et  d'énumérations qui progressent, par petites touches,  dans une quête essentielle de  la vérité. La vérité de l'âme aspirée par  une réalité qui n'a plus place sur terre, qui rend  Ariana étrange, étrangère.

" Tu es une comète qui approche du soleil et qui se détruit progressivement en nuages de météores pas plus grands que des grains de sable."

Apolline Elter

Les ballons d'hélium,  roman, Grégoire Polet, Gallimard, janvier 2012, 174 pp, 16 €

 

Billet de faveur

AE: Après le cycle lisse et lumineux de vos trois premiers romans [Madrid ne dort pas, Excusez les fautes du copiste, Leurs vies éclatantes] vous semblez entrer, avec Chucho  [votre précédent roman]  et les présents Ballons d'hélium, dans le cycle d'une réalité plus sombre mais aussi plus profonde. L'écriture doit en être encore plus exigeante. Plus engagée?

Grégoire Polet: L’inspiration sombre ou claire ne se choisit pas vraiment: on suit la marche de sa pensée et son évolution, qui nous font traverser parfois le jour, parfois la nuit. Les deux valent la peine d’être explorés.

Dans Chucho, nous avions un personnage fragile, qui mettait en question notre capacité de modifier notre vie pour accueillir l’autre.

Dans Les Ballons d’hélium, nous avons un personnage, une jeune femme, qui est déçue, insatisfaite, par la vie telle que le monde aujourd’hui la programme, et qui est poussée irrésistiblement à chercher plus loin, non plus dans la vie extérieure, mais du côté de la vie intérieure. Et le monde qu’elle découvre dans sa vie intérieure est très différent du monde matériel, superficiel. Tout est différent; le passage du temps est différent; l’espace est différent; la présence, l’absence sont différentes. Et surtout semblent beaucoup plus vrais que les mesquines réalités extérieures, faites d’oubli, de séparations, de propriétés, d’exclusions, d’irrémédiable. Elle fait l’expérience d’une très forte spiritualisation de l’existence, qui provoque la perte de ses repères habituels, et ne lui permet pas d’en trouver de nouveaux. Ou du moins pas facilement. C’est cette aventure dans l’intériorité, dans l’en-dessous des choses, qu’Ariana vit, guidée par une blessure d’amour. Aventure dramatique, exploration, tourbillon, c’est une trajectoire vitale qui tient à la fois de l’ascension et de la chute libre.

Est-ce une écriture exigeante? Oui. Parce qu’il s’agit de suivre au plus près une démarche vraiment radicale, avec la plus grande sincérité et la plus grande exactitude. De plus, techniquement, il s’agissait de rendre un développement narratif qui épouse les formes de la perception spiritualisante du monde: temporalité non linéaire mais mémorielle; points de vue changeants et glissants, comme dans les rêves.

Est-ce une écriture engagée? En un certain sens, oui. Car indirectement elle milite pour un changement de mentalité, que par ailleurs je vois à l’œuvre autour de moi et que ce roman reflète. C’est un changement du modèle du bonheur. Les crises actuelles accentuent ce mouvement de déception par rapport à un modèle de bonheur attaché à la réussite matérielle et sociale. Ma génération a été élevée dans l’idée du bonheur (d’autres générations avaient été élevées dans l’idée du travail, ou de la liberté, ou de la foi, etc.), et particulièrement du bonheur par la commodité matérielle et le bien-être physique. Ce modèle, très bien intentionné, a pourtant de cruelles limites. Surtout quand l’argent et la prospérité viennent à être incertains. En temps de crise, le confort et la commodité deviennent soit de plus en plus inaccessibles, et donc angoissants; soit, pour ceux qui les obtiennent tout de même, ils deviennent des “blindeurs” d’individus. Or, le bonheur ne prend pas rendez-vous avec les angoissés, et ne pénètre pas les blindages. Devant les failles (la faillite?) de ce modèle de bonheur, la recherche d’autre chose est partout perceptible. Et cette recherche va dans le sens de l’Evolution, telle que l’ont montré les philosophes et paléonthologues (Teilhard de Chardin, par exemple, cité en début de roman). C’est-à-dire dans le sens de: moins de matière, plus d’esprit. Moins de masse, plus d’énergie. Cette fameuse spiritualisation en marche depuis les origines et qui a conduit la matière jusqu’à la vie, et la vie jusqu’à la conscience. Et la conscience jusque… là où nous voudrons bien la mener.

AE:  "....mais l'euphorie pourtant était là, congelant momentanément toute possibilité de vie intérieure, et la jetant avec appétit vers le monde extérieur... "

Cette euphorie, singulièrement absente  - du moins rare - dans le parcours d'Ariana , n'aurait-elle pas pu, au contraire, renverser le cours de sa vie, insuffler un peu de légèreté à la gravité ressentie, injecter de l'hélium dans des ballons qui, du coup, auraient revêtu une signification diamétralement opposée, celle de l'espoir et de la légèreté  de la vie?

Grégoire Polet:

L’euphorie en question dans cette citation, si on se réfère au contexte du roman, est l’euphorie d’avoir gagné 1000 euros. Cette euphorie de la possession l’exile justement de la vie intérieure qui l’intéresse et la jette vers la vie extérieure qui la déçoit, et la pousse à acheter et à s’approprier, “à donner des coups d’euro comme des coups de hache dans le réel pour s’en approprier quelque chose.” Mais Ariana pense que cette euphorie-là en fin de compte ne gonfle que de décevantes baudruches. Avez-vous lu, à ce propos, le passage sur les courses et le shopping dans L’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni?

AE: Je ne l'ai pas encore lu mais vais foncer sur ce passage!

Enrobée de mystère, Ariana échappe à la vie et parfois à la logique du lecteur,  tel un ballon, gonflé d'hélium vous  fausse compagnie. Vous tentez de la cerner de la manière la plus juste, la plus analytique possible; ne  vous échappe-t-elle pas, par moments, à vous aussi?

Grégoire Polet: Ariana reflète un changement, une évadée du modèle, et à cause de cela elle subvertit ce modèle et échappe aux grilles habituelles. Après, il y a toutes les circonstances dramatiques de sa psychologie personnelle, qui ne sont certes pas généralisables, et qui la mènent à frôler la limite d’actes terribles. Car Les Ballons d’hélium est d’abord et avant tout un roman d’amour, une histoire d’amour passionnée et tragique.

Ce que j’ai répondu dans cette entrevue ne constitue qu’un commentaire, donne une piste, un éclairage. Mais, évidemment, le roman ne peut pas se résumer à cela.

 

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18 01 12

Le soufre

   orban.jpgEn 1927, Virginia Woolf publie «  To the light house » (La promenade au phare), ouvrage qui rencontre un succès respectable et permet au couple qu'elle forme avec Léonard, son mari éditeur, de souffler un peu dans leur modeste demeure de Monk's House. Sujette à des troubles bipolaires, alternant phases d'excitation créatrice et de dépression, Virginia trouve en son mari un être dévoué, aimant, bienveillant à son endroit. Et refuse de se soigner, convaincue que c'est de cette folie que vient son génie, son imagination.

      Et pourtant, malgré la prévenance constante de Léonard, c'est vers l'écrivain Vita Sackeville-West que se portent les élans de Virginia.  La sulfureuse aristocrate, dont le magnifique château familial de Knole se situe proche de chez Virginia, suscite la fascination, l'admiration et l'amour de cette dernière. «  Aime-moi, si ma raison m'ordonne de m'éloigner de toi, mon coeur et mon corps te supplient de rester là, à t'aimer; aime-moi. » Un amour dont leurs maris respectifs auront connaissance, formant ainsi deux couples aux moeurs bien en avance pour l'Angleterre puritaine des années 1920.

      Léonard, qui vit cette relation douloureusement, va devoir cependant faire face à plus grande épreuve encore : Virginia décide de dédier son prochain roman à son amante, de faire d'elle sa muse, son inspiratrice. Lui qui s'est juré en épousant Virginia, de lui tenir la main sur son chemin d'écrivain, subit un terrible affront : il va devoir publier le récit de la passion tourmentée entre ces deux femmes. «  Il fallait que Virginia expulse Vita, qu'elle la traite comme un sujet, la construise comme un chapitre, l'étale comme une phrase. » Un amour scandaleux pour l'époque qui oblige Virginia à biaiser : Vita se cachera derrière Orlando, personnage androgyne principal du roman éponyme. Orlando, une oeuvre à la fois biographique et imaginaire, vibrante déclaration d'amour à Vita, où passion et jalousie dansent une valse endiablée.

     Dans Virginia et Vita, Christine Orban transforme à son tour Virginia Woolf en héroïne de roman et dresse d'elle un portrait incroyablement juste et vivant, celle d'une femme en proie aux affres de la passion et de la création.

Virginia et Vita, de Christine Orban aux Editions Albin Michel, janvier 2012, 233 P., 17€.

Karine Fléjo

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18 01 12

Des mots d'enfants pour se souvenir...

 414bmyfSPKL._SL500_AA300_.jpgMarie-Julie Rosenrot surnommée Lili Rose, a 9 ans en 1940 quand commence l'Exode. Elle part avec sa famille sur les routes françaises. Avec des mots d'enfant, elle nous raconte SA guerre. Un récit poignant avec toute l'insouciance de l'enfance, pourquoi les bombes seraient-elles pires que la punition de sa maman lorsqu'elle est prise en train de voler à l'école? Elle joue à la messe, à la guerre, fait des bêtises, avec ses frères, un monde à part, une bulle à côté des bombardements. Des écrits naïfs, simples qui montrent que le temps passe. Un jour, Lili Rose abandonne son récit de l'Exode...« J'attends mon heure », cette phrase revient régulièrement, mais qu'attend réellement Lili Rose? Deviendra-t-elle celle qu'elle a toujours rêvé d'être? On la retrouve quelques années plus tard, elle a grandit... Le ton change, les mots aussi. On découvre une jeune fille débrouillarde, confiante, qui croit en l'avenir. Désormais, on ne l'appelle plus Lili Rose mais Maroussia. Est venu, le temps où il faut se débrouiller et gagner sa vie. Une période difficile pour la jeune fille. "Je préfère avoir faim que sommeil, encore que je m'endorme mal quand j'ai trop faim." Après des petits boulots pour s'en sortir, elle entreprend des études aux Beaux Arts pour devenir architecte. Elle rencontre des garçons, sort, vit pleinement sa vie d'étudiante. Ses amis l'appellent Marie... Elle voyage, découvre la vie parfois malgré elle. Et puis, elle rencontre Jacques, un mariage, un voyage de noces... Et aujourd'hui, qu'est-elle devenue? Marie-Julie n'est pas morte, elle repense à sa vie à travers une boîte à boutons. " Une boite à boutons, c'est plus, ou mieux, ou pire qu'un album de photos figées, car les boutons ont vécu et s'offrent pour revivre. "

 Marie Faucher est d'abord auteur de contes. Grâce à ces cahiers retrouvés des années plus tard, ces cahiers griffonnés, elle devient plus réaliste et retrace son histoire personnelle. Ces cahiers, qui racontent avec naïveté et simplicité des histoires, l'histoire de cette petite fille. Avec humour, tristesse parfois même dureté, Marie Faucher a continué l'histoire, a voulu montrer comment Lili Rose est devenue grande dans cette société d'après-guerre...

 Sortie prévue ce 19 janvier 2012.

 Les cahiers de Lili Rose, Marie Faucher, éd. Carnets Nord, Janvier 2011, 204pp, 17€.

 

Écrit par Gwendoline Fusillier dans Gwendoline Fusillier, Histoire, Récits, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

12 01 12

Deux soeurs inséparables...

 9782253134565.jpg« Louise et Juliette » est le premier roman de Catherine Servan-Schreiber. Tiens! Un nom qui vous dit probablement quelque chose. En effet, Catherine est la fille de la célèbre sénatrice et journaliste, Brigitte Gros et la petite fille d'Emile et Denise Servan-Schreiber. Une famille bien connue dans le milieu journalistique et politique. Pour son premier roman, elle nous offre l'Histoire (oui oui avec un grand H!!) de sa famille sous l'occupation allemande en France.

 « Louise et Juliette », ce sont deux soeurs qui s'aiment d'un amour inébranlable. L'une, Louise a épousé Charles, le directeur d'un journal et issu d'une famille juive. Le couple a cinq enfants. L'autre, Juliette, est mariée avec un préfet. Ensemble, ils ont un enfant, Cédric.

 Des soeurs que rien ne devrait séparer et pourtant.... La Seconde Guerre Mondiale arrive... Va-t-elle les éloigner? Par les kilomètres sûrement, mais les deux soeurs s'écrivent, se racontent leur guerre, chacune dans des camps opposés. En effet, Juliette, suit son mari, Paul. Lui, qui a choisit Vichy, qui vénère le Général Pétain et qui ne « fait que son devoir ». Louise, de son côté, s'inquiète, fuit l'ennemi, vit dans la peur, se réfugie à Megève, zone libre à l'époque. Sa famille juive change de nom pour échapper aux allemands.

 « Louise fuyait les Allemands, Juliette les attendait. »

Tout au long du roman, on suit cette inquiétude de Louise pour sa famille, surtout pour Charles et sa fille ainée, qui se sont engagés dans la Résistance. Une fois la zone libre de Mégève envahie, Louise retourne à Paris... Et après des années de séparation, elles se retrouvent. Leur amour l'une pour l'autre est intact, chacune essaie de comprendre la position délicate de l'autre pendant cette guerre qui n'aura pas eu raison de leur lien si fort.

 « Louise et Juliette », un roman au suspense insoutenable, que l'on dévore du début à la fin. Émouvant, inquiétant, très juste et rempli de belles valeurs familiales.

Louise et Juliette, Catherine Servan-Schreiber, éd. Livre de Poche, Septembre 2011, 445pp., 6,90€.

 

Écrit par Gwendoline Fusillier dans Gwendoline Fusillier, Histoire, Romans, Servan-Schreiber | Commentaires (0) |  Facebook | |

11 01 12

La possibilité d'une île?

 Rentrée littéraire 2012 - Parution ce jeudi 12 janvier

41hcBf7NUJL._SL500_AA300_.jpg" Il n'était pas sûr d'être absolument sincère. Mais il soupçonnait que, en temps voulu, ce qu'il venait de dire serait vrai, ce qui le rendait vrai, ou presque, à l'instant présent."

Radioscopie incisive de notre mode de vie occidental - américain en l'occurrence -  le roman de Lionel Shriver, nous fait partager le quotidien de deux couples d'amis, Glynis & Shep, Carol & Jackson, atteints par la maladie: le cancer rare et invasif de Glynis et la dystonie familiale, invalidante,  de Flicka, fille aînée du second couple.  A quoi s'ajoute l'opération esthétique ratée qu'a tentée Jackson.

 Personnage central du roman, Shep voit s'effondrer, avec la maladie de son épouse, le rêve essentiel et vital d'une échappée en "Outre-Vie", sur l'ïle de Pemba, près de Zanzibar. L'asservissement à l'argent qu'il tentait de fuir de la sorte lui revient de plein fouet, l'obligeant à composer avec la défection d'une sécurité sociale particulièrement perverse.

 Sondant sans tabou et avec une lucidité désabusée les tréfonds de l'âme humaine, Lionel Shriver envoûte  une nouvelle fois le lecteur du rythme d'un récit percutant, tracé  d'une plume alerte, maîtrisée qui transperce la judicieuse traduction opérée par Michèle Lévy-Braun.

 Tout ça pour.... la possibilité d'une île...?

 Apolline Elter.

 Tout ça pour quoi, Lionel Shriver, roman, traduit de l'américain par Michèle Lévy-Braun, Belfond, janvier 2012, 528 pp, 23 €

10 01 12

La saveur du bonheur

images.jpg     « Il faut essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple » disait Prévert. Voilà qui pourrait être le credo de Jean-louis Fournier. Que le propos soit grave, douloureux comme dans le cas présent avec ce récit autobiographique Veuf, mais aussi dans Où on va papa ? ( Éditions Stock 2008), l'auteur réalise le tour de force de ne jamais verser dans le pathos. Mieux, la perte de sa compagne en novembre 2010, après 40 années de vie commune, est l'objet d'une ode à l'amour emplie d'humour, de dérision. La quatrième de couverture, qui est aussi la première phrase du récit donne à ce titre le ton : «  Je suis veuf. Sylvie est morte le 12 novembre. Cette année, on n'ira pas  faire les soldes ensemble. »

     Tandis qu'il évoque ces tranches de vie avec celle  qui n'est plus, des balades au bois de Vincennes, aux voyages en traction décapotée, en passant par les brillants documentaires qu'elle a réalisés, les souvenirs se raniment sous sa plume, redonnent consistance et chair à ce bonheur qui n'est plus. Et s'il est un poncif de dire que le bonheur se reconnaît au silence qu'il laisse quand il part, l'auteur se refuse à se laisser aller. La vie est, doit rester belle, malgré les épreuves qui la jalonnent. La vie est, doit rester belle, malgré la tentation, humaine, de baisser les bras face à d'inhumaines douleurs.

     Une écriture sans fioriture, simple, juste, limpide, élégante. Un style efficace. Si Jean-Louis Fournier dit volontiers de lui qu'il écrit comme il parle, qu'il « a de l'encre dans la bouche », il a indéniablement un rare talent : celui de faire sourire de ce qui d'ordinaire accable.
Un hymne à l'amour, à la vie, à l'amour de la vie.

     Extrait P. 30 : Elle croyait en moi, et grâce à elle, j'ai commencé à y croire. A l'époque, j'étais presque rien, maintenant, je suis presque quelque chose.

Veuf, de Jean-Louis Fournier, Éditions Stock, décembre 2011, 157 P., 15,50€.

Karine Fléjo

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08 01 12

Sensuel effeuillage...

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    Les découvertes est le récit d'une succession d'effeuillages, ceux auxquels le narrateur a procédé, de sa prime enfance à sa première relation amoureuse. Un récit tout entier tendu vers un seul et unique point de fuite : la découverte du corps féminin, de ses formes, de ses courbes, jusqu'à son intimité la plus grande. Un monde inconnu et mystérieux qui n'a de cesse de fasciner ce jeune garçon issu d'un milieu populaire catholique.

      Passionné de lecture, affamé de mots, de littérature, c'est à la faveur de cette boulimie qu'il découvrira dans un vieux dictionnaire une reproduction des Sabinesde David. Premiers émois pour cet autre qu'est le corps féminin. L'affiche du film Emmanuelle, la double page centrale d'un numéro de la revue Penthouse, un strip-tease dans une fête foraine, constitueront certaines des étapes qui jalonneront ce parcours vers l'âge adulte. Tel un chasseur à l'affût, il traque la moindre information, la plus infime image qui lui en dira davantage. Un désir croissant attisé par l'attente d'autant plus fébrile que finalement tardive, de ce jour où il approchera enfin l'univers charnel féminin.

      Une magnifique découverte du corps de la femme, de la sensualité, de la sexualité. Un déshabillage habillé de mots précieux, de phrases ciselées et un style parfaitement maitrisé que nous offre ici non sans humour Éric Laurrent.

 Ce roman s'est vu décerner le prix Wepler-Fondation La Poste 2011

 Les découvertes, de Éric Laurrent, Éditions de Minuit, septembre 2011, 174 P., 14€.

Karine Fléjo

 

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07 01 12

L'essence des sens

     Lunique-objet.jpg Quand sa femme Alix lui a proposé d'aller seule chez ses parents lors des fêtes de fin d'année, afin de le laisser se consacrer à l'écriture de son roman, Gilles a approuvé l'idée. Mais il y a ce que l'on imagine, ce que l'on projette... et la réalité.

     Et ici les divergences sont doubles. D'une part, Alix ne se rend pas chez ses parents. Sous couvert de bienveillance à l'endroit de son mari, elle va en réalité rejoindre Nino, son amant. 

     Quant à Gilles, le silence et la solitude qui l'entourent, loin d'être propices à l'imagination, le plongent dans la déprime et l'angoisse de la page blanche. Tiraillé entre la nécessité d'écrire pour des motifs financiers mais aussi d'estime et de reconnaissance, et cette appréhension qui rend son imagination stérile, rien n'avance. L'écrivain se heurte à des écrits vains.
     Et c'est contre toute attente chez Alix que va naître cet irrépressible besoin d'écrire, chez Alix que les mots vont naître. Un besoin vital pour mettre à plat le trouble qui l'anime, pour se rapprocher de Gilles tout en étant dans les bras de Nino. Jamais elle n'a passé plus de deux jours auprès de son amant et cette semaine tous les deux sera donc une forme de test. Un test angoissant. Car le désir que cet amour soit un nouveau départ dans sa vie est à la hauteur de sa peur de se bercer d'illusions. Ces journées auprès de son amant seront-ellesun feu d'artifice ou un pétard mouillé?
     Tandis que Gilles essaye d'écrire une histoire d'amour, Alix en vit une. Mais rien n'est simple pour personne. Le désir affole les sens comme une boussole à l'approche d'un champ magnétique. Chacun perd le nord.

     Avec « L'unique objet de mon désir », Frédéric Teillard ne nous offre pas un énième roman sur l'adultère. Il aborde avec brio différents thèmes : la question de l'amour et de la volatilité des sentiments, une réflexion poussée sur les tourments que connaît tout écrivain face à la génèse d'un récit, maintenant le suspens jusqu'à la vertigineuse chute finale. Un roman à deux voix, celle d'Alix et de Gilles, au style efficace, à l'écriture fluide et sensuelle, qui attise le désir de le lire.

Extrait P. 155 : « Je veux conserver cette ferveur, cette fougue, cette tension, te dire je t'aime et non je t'aimerai. Je ne vise pas l'amour à l'horizon, Nino, je tire l'amour à bout-touchant. Je veux pousser un cri de joie, pas murmurer une promesse de bonheur. »

L'unique objet de mon désir, de Frédéric Teillard, Editions Galaade, août 2011, 184 P., 15€.

Karine Fléjo

 

 

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18 12 11

Un grand roman à la Kessel

Sans titre3.jpg Voilà que les Presses de la Cité à Paris rééditent Les Centurions de Jean Lartéguy (l’édition originale date de 1960), quelques mois après la disparition de l’auteur décédé en février 2011.

 Ancien officier de commandos dans l’Armée française de libération durant la Seconde guerre mondiale puis correspondant de guerre du Paris Match de la grande époque, Prix Albert Londres 1955, Jean Lartéguy couvrit successivement la révolution d'Azerbaïdjan (1945), les conflits de Palestine (1948, 1956, 1967), de Corée (1950-53), d’Indochine (1946-54), d’Algérie (1954-62) puis du Viêt Nam (1959-65) et enfin différentes révolutions en Amérique Latine (années 60-70).

 Remarquable narrateur, il connut la célébrité mondiale en 1966 quand Mark Robson adapta – fort librement – Les Centurions dans un film à la distribution prestigieuse : Anthony Quinn (dans le rôle du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, inspiré par Marcel Bigeard, ancien résistant, héros des guerres coloniales, longtemps officier français le plus décoré pour faits d’armes et de bravoure), Alain Delon (capitaine Philippe Esclavier), George Segal (Mahidi, inspiré par Larbi Ben M'hidi, combattant et responsable du FLN durant la guerre d'Algérie, qui sera arrêté, torturé, puis exécuté sans jugement par l'armée française durant la bataille d’Alger en février 1957), Michèle Morgan (comtesse de Clairefons), Maurice Ronet (capitaine Boisfeuras, inspiré par Paul Aussaresses, un des créateurs du 11Choc, le bras armé du SDECE ,l'ancêtre de la DGSE, qui coordonna les opérations de résistance dans les territoires occupés par l'armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale et demeure connu pour son utilisation de la torture durant la guerre d'Algérie), Claudia Cardinale (Aïcha), Maurice Sarfati (Merle), Grégoire Aslan (Ben Saad, inspiré par Yacef Saadi, chef FLN de la zone autonome d'Alger), une œuvre cinématographique à succès qui connut une pérennité inattendue puisqu’elle est encore décortiquée aujourd’hui dans la plupart des académies militaires de la planète…

 L’histoire débute dans un camp de prisonniers français au cœur de la jungle asiatique après la défaite de Diên Biên Phu. « Rééduqués » à la doctrine communiste vietminh, les officiers Raspéguy, Boisfeuras, Merle et Esclavier ont survécu à l’enfer en perdant un peu – ou beaucoup –de leur âme. Ils ont assisté à la mort cruelle de leurs frères d’armes, ont parfois rencontré l'amour et demeurent indéfectiblement sous le charme de l'Asie. De retour dans l’hexagone, ils peinent à reprendre le fil d'une vie de famille normale et paisible, quand surviennent les premiers événements de la guerre d’Algérie, où l’on a besoin d'hommes aguerris et expérimentés. Ils rempilent donc pour le 10régiment de parachutistes coloniaux et se retrouvent en plein Maghreb, confrontés aux attentats à la bombe, aux terroristes, aux colons, au Djebel et à Alger la blanche, ces ingrédients explosifs d’un tout autre conflit, dont le motif rejoint pourtant celui des Indochinois : l'indépendance...

 Un grand classique de la littérature de guerre.

 Bernard DELCORD

Les Centurions par Jean Lartéguy, Paris, Presses de la Cité, novembre 2011, 584 pp. en noir et blanc au format 14 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22 € (prix France)

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04 12 11

MICHEL QUINT présente Les amants de Francfort


Où il est question des Amants de Francfort (éd. Héloïse d'Ormesson) mais aussi de Close-up (

 


Entretien enregistré par Nicky Depasse pour l'émission Livre de Bord sur Liberty TV
Hôtel Amigo, octobre 2011
Livre de Bord, une émission présentée par Brice & Nicky Depasse, tous les jours sur Liberty TV

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