10 01 12

La saveur du bonheur

images.jpg     « Il faut essayer d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple » disait Prévert. Voilà qui pourrait être le credo de Jean-louis Fournier. Que le propos soit grave, douloureux comme dans le cas présent avec ce récit autobiographique Veuf, mais aussi dans Où on va papa ? ( Éditions Stock 2008), l'auteur réalise le tour de force de ne jamais verser dans le pathos. Mieux, la perte de sa compagne en novembre 2010, après 40 années de vie commune, est l'objet d'une ode à l'amour emplie d'humour, de dérision. La quatrième de couverture, qui est aussi la première phrase du récit donne à ce titre le ton : «  Je suis veuf. Sylvie est morte le 12 novembre. Cette année, on n'ira pas  faire les soldes ensemble. »

     Tandis qu'il évoque ces tranches de vie avec celle  qui n'est plus, des balades au bois de Vincennes, aux voyages en traction décapotée, en passant par les brillants documentaires qu'elle a réalisés, les souvenirs se raniment sous sa plume, redonnent consistance et chair à ce bonheur qui n'est plus. Et s'il est un poncif de dire que le bonheur se reconnaît au silence qu'il laisse quand il part, l'auteur se refuse à se laisser aller. La vie est, doit rester belle, malgré les épreuves qui la jalonnent. La vie est, doit rester belle, malgré la tentation, humaine, de baisser les bras face à d'inhumaines douleurs.

     Une écriture sans fioriture, simple, juste, limpide, élégante. Un style efficace. Si Jean-Louis Fournier dit volontiers de lui qu'il écrit comme il parle, qu'il « a de l'encre dans la bouche », il a indéniablement un rare talent : celui de faire sourire de ce qui d'ordinaire accable.
Un hymne à l'amour, à la vie, à l'amour de la vie.

     Extrait P. 30 : Elle croyait en moi, et grâce à elle, j'ai commencé à y croire. A l'époque, j'étais presque rien, maintenant, je suis presque quelque chose.

Veuf, de Jean-Louis Fournier, Éditions Stock, décembre 2011, 157 P., 15,50€.

Karine Fléjo

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08 01 12

Sensuel effeuillage...

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    Les découvertes est le récit d'une succession d'effeuillages, ceux auxquels le narrateur a procédé, de sa prime enfance à sa première relation amoureuse. Un récit tout entier tendu vers un seul et unique point de fuite : la découverte du corps féminin, de ses formes, de ses courbes, jusqu'à son intimité la plus grande. Un monde inconnu et mystérieux qui n'a de cesse de fasciner ce jeune garçon issu d'un milieu populaire catholique.

      Passionné de lecture, affamé de mots, de littérature, c'est à la faveur de cette boulimie qu'il découvrira dans un vieux dictionnaire une reproduction des Sabinesde David. Premiers émois pour cet autre qu'est le corps féminin. L'affiche du film Emmanuelle, la double page centrale d'un numéro de la revue Penthouse, un strip-tease dans une fête foraine, constitueront certaines des étapes qui jalonneront ce parcours vers l'âge adulte. Tel un chasseur à l'affût, il traque la moindre information, la plus infime image qui lui en dira davantage. Un désir croissant attisé par l'attente d'autant plus fébrile que finalement tardive, de ce jour où il approchera enfin l'univers charnel féminin.

      Une magnifique découverte du corps de la femme, de la sensualité, de la sexualité. Un déshabillage habillé de mots précieux, de phrases ciselées et un style parfaitement maitrisé que nous offre ici non sans humour Éric Laurrent.

 Ce roman s'est vu décerner le prix Wepler-Fondation La Poste 2011

 Les découvertes, de Éric Laurrent, Éditions de Minuit, septembre 2011, 174 P., 14€.

Karine Fléjo

 

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07 01 12

L'essence des sens

     Lunique-objet.jpg Quand sa femme Alix lui a proposé d'aller seule chez ses parents lors des fêtes de fin d'année, afin de le laisser se consacrer à l'écriture de son roman, Gilles a approuvé l'idée. Mais il y a ce que l'on imagine, ce que l'on projette... et la réalité.

     Et ici les divergences sont doubles. D'une part, Alix ne se rend pas chez ses parents. Sous couvert de bienveillance à l'endroit de son mari, elle va en réalité rejoindre Nino, son amant. 

     Quant à Gilles, le silence et la solitude qui l'entourent, loin d'être propices à l'imagination, le plongent dans la déprime et l'angoisse de la page blanche. Tiraillé entre la nécessité d'écrire pour des motifs financiers mais aussi d'estime et de reconnaissance, et cette appréhension qui rend son imagination stérile, rien n'avance. L'écrivain se heurte à des écrits vains.
     Et c'est contre toute attente chez Alix que va naître cet irrépressible besoin d'écrire, chez Alix que les mots vont naître. Un besoin vital pour mettre à plat le trouble qui l'anime, pour se rapprocher de Gilles tout en étant dans les bras de Nino. Jamais elle n'a passé plus de deux jours auprès de son amant et cette semaine tous les deux sera donc une forme de test. Un test angoissant. Car le désir que cet amour soit un nouveau départ dans sa vie est à la hauteur de sa peur de se bercer d'illusions. Ces journées auprès de son amant seront-ellesun feu d'artifice ou un pétard mouillé?
     Tandis que Gilles essaye d'écrire une histoire d'amour, Alix en vit une. Mais rien n'est simple pour personne. Le désir affole les sens comme une boussole à l'approche d'un champ magnétique. Chacun perd le nord.

     Avec « L'unique objet de mon désir », Frédéric Teillard ne nous offre pas un énième roman sur l'adultère. Il aborde avec brio différents thèmes : la question de l'amour et de la volatilité des sentiments, une réflexion poussée sur les tourments que connaît tout écrivain face à la génèse d'un récit, maintenant le suspens jusqu'à la vertigineuse chute finale. Un roman à deux voix, celle d'Alix et de Gilles, au style efficace, à l'écriture fluide et sensuelle, qui attise le désir de le lire.

Extrait P. 155 : « Je veux conserver cette ferveur, cette fougue, cette tension, te dire je t'aime et non je t'aimerai. Je ne vise pas l'amour à l'horizon, Nino, je tire l'amour à bout-touchant. Je veux pousser un cri de joie, pas murmurer une promesse de bonheur. »

L'unique objet de mon désir, de Frédéric Teillard, Editions Galaade, août 2011, 184 P., 15€.

Karine Fléjo

 

 

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18 12 11

Un grand roman à la Kessel

Sans titre3.jpg Voilà que les Presses de la Cité à Paris rééditent Les Centurions de Jean Lartéguy (l’édition originale date de 1960), quelques mois après la disparition de l’auteur décédé en février 2011.

 Ancien officier de commandos dans l’Armée française de libération durant la Seconde guerre mondiale puis correspondant de guerre du Paris Match de la grande époque, Prix Albert Londres 1955, Jean Lartéguy couvrit successivement la révolution d'Azerbaïdjan (1945), les conflits de Palestine (1948, 1956, 1967), de Corée (1950-53), d’Indochine (1946-54), d’Algérie (1954-62) puis du Viêt Nam (1959-65) et enfin différentes révolutions en Amérique Latine (années 60-70).

 Remarquable narrateur, il connut la célébrité mondiale en 1966 quand Mark Robson adapta – fort librement – Les Centurions dans un film à la distribution prestigieuse : Anthony Quinn (dans le rôle du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, inspiré par Marcel Bigeard, ancien résistant, héros des guerres coloniales, longtemps officier français le plus décoré pour faits d’armes et de bravoure), Alain Delon (capitaine Philippe Esclavier), George Segal (Mahidi, inspiré par Larbi Ben M'hidi, combattant et responsable du FLN durant la guerre d'Algérie, qui sera arrêté, torturé, puis exécuté sans jugement par l'armée française durant la bataille d’Alger en février 1957), Michèle Morgan (comtesse de Clairefons), Maurice Ronet (capitaine Boisfeuras, inspiré par Paul Aussaresses, un des créateurs du 11Choc, le bras armé du SDECE ,l'ancêtre de la DGSE, qui coordonna les opérations de résistance dans les territoires occupés par l'armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale et demeure connu pour son utilisation de la torture durant la guerre d'Algérie), Claudia Cardinale (Aïcha), Maurice Sarfati (Merle), Grégoire Aslan (Ben Saad, inspiré par Yacef Saadi, chef FLN de la zone autonome d'Alger), une œuvre cinématographique à succès qui connut une pérennité inattendue puisqu’elle est encore décortiquée aujourd’hui dans la plupart des académies militaires de la planète…

 L’histoire débute dans un camp de prisonniers français au cœur de la jungle asiatique après la défaite de Diên Biên Phu. « Rééduqués » à la doctrine communiste vietminh, les officiers Raspéguy, Boisfeuras, Merle et Esclavier ont survécu à l’enfer en perdant un peu – ou beaucoup –de leur âme. Ils ont assisté à la mort cruelle de leurs frères d’armes, ont parfois rencontré l'amour et demeurent indéfectiblement sous le charme de l'Asie. De retour dans l’hexagone, ils peinent à reprendre le fil d'une vie de famille normale et paisible, quand surviennent les premiers événements de la guerre d’Algérie, où l’on a besoin d'hommes aguerris et expérimentés. Ils rempilent donc pour le 10régiment de parachutistes coloniaux et se retrouvent en plein Maghreb, confrontés aux attentats à la bombe, aux terroristes, aux colons, au Djebel et à Alger la blanche, ces ingrédients explosifs d’un tout autre conflit, dont le motif rejoint pourtant celui des Indochinois : l'indépendance...

 Un grand classique de la littérature de guerre.

 Bernard DELCORD

Les Centurions par Jean Lartéguy, Paris, Presses de la Cité, novembre 2011, 584 pp. en noir et blanc au format 14 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22 € (prix France)

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04 12 11

MICHEL QUINT présente Les amants de Francfort


Où il est question des Amants de Francfort (éd. Héloïse d'Ormesson) mais aussi de Close-up (

 


Entretien enregistré par Nicky Depasse pour l'émission Livre de Bord sur Liberty TV
Hôtel Amigo, octobre 2011
Livre de Bord, une émission présentée par Brice & Nicky Depasse, tous les jours sur Liberty TV

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26 11 11

Une œuvre à la dynamite !

 

Retour à Killybegs.gifFort justement couronné en 2011 par le grand prix du roman de l’Académie française, le Retour à Killybegs du journaliste Sorj Chalandon – après être longuement passé par Libération, il collabore désormais à l’excellent Canard enchaîné – paru aux Éditions Grasset à Paris constitue une œuvre littéraire majeure, à l’instar du Trêtre de Vladimir Volkoff [1] qui abordait une problématique similaire quoique traitée différemment.

 

Grand connaisseur des coups fourrés de l’histoire (ses reportages sur l’Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988), Sorj Chalandon s’est fondé sur un double vécu personnel, le sien propre et celui d’un vieil ami, pour rédiger un texte époustouflant de maestria littéraire [2] et psychologique.

 

Écoutons-le :

 

« Une nuit de décembre 2005, j’ai écrit le mot effroi sur mon carnet. Le premier qui m’est venu. Je l’ai entouré de dizaines de cercles noirs, jusqu’à ce que le papier cède. Je venais d’apprendre que Denis [3], un ami irlandais, trahissait son pays depuis 20 ans. Et son combat, et sa famille, et tous ceux qu’il avait serrés dans ses bras. « Effroi », ce fut le premier mot. Il a donné naissance à Mon traître, publié chez Grasset en 2008.

 

Ce livre était un roman. Un masque. J’avais vieilli mon traître, changé son histoire. Je lui avais sculpté un autre visage, donné un autre regard que le sien. Et moi, je m’étais fait luthier. Pas journaliste. Surtout pas. Qu’est-ce qu’un journaliste pouvait bien faire dans une histoire d’amour ? (…), j’ai ainsi raconté l’histoire de Tyrone l’Irlandais.

 

En secret aussi, j’essayais de comprendre, d’accepter, de ne pas cesser de l’aimer. Avec la trahison, la confiance était pourtant morte, et aussi l’amitié, la dignité et tellement de certitudes. Quatre mois plus tard, Denis était assassiné. Alors j’ai tué [mon] Tyrone à sa suite.

 

Après la publication de Mon Traître, le tombeau est resté ouvert. J’avais écrit Tyrone pour pleurer Denis mais soudain, les deux fantômes me demandaient des comptes. Le vrai, abattu au fusil de chasse. L’autre, à peine masqué par mes mots. Je n’avais pourtant pas condamné mon traître et Antoine n’avait pas jugé le sien. J’avais essayé de les écouter, de les regarder, de les comprendre. Mais cela n’a pas suffit à leur repos. Et je n’étais pas apaisé.

 

Quelque chose manquait à la cérémonie des adieux. (…)

 

Pour écrire Retour à Killybegs, je me donc suis glissé deux ans dans la peau du traître. Il est le narrateur de ce roman. Il raconte son enfance misérable, les coups du père, les bombes allemandes, les balles anglaises, son amour de république, la première arme au creux de sa main, les humiliations, les privations, l’extrême violence, ses jours et ses nuits de cachot. Il raconte sa trahison. Le piège anglais refermé sur sa gorge. L’argent ennemi glissé dans sa poche. Sa crainte de mourir, sa terreur de vivre. Cette communauté qui était la sienne, ces amis devenus étrangers, cette fraternité qu’il frappe dans le dos. Il raconte une vie sans sommeil, sans appétit, sans goût, sans couleur, sans plus rien. Il raconte sa femme, qui dort à ses côtés et ne se doute pas. Il raconte son fils si fier de lui. Il raconte sa terre devenue grise, son ciel passé au noir, la pluie qui ne le quitte plus. Il raconte son drapeau délavé, sa république blessée. Il raconte l’Irlande brusquement hostile. Il raconte sa peur de traître, sa solitude de traître, son désarroi de traître. Et je l’accompagne jusqu’au bout de sa nuit.

 

Dans Mon traître, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison. »

 

On ne saurait mieux dire…

 

Ni mieux faire !

 

Bernard DELCORD

 

Retour à Killybegs par Sorj Chalandon, Paris, Éditions Grasset, août 2011, 334 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 20 € (prix France)



[1] Paru chez Julliard/L'Âge d'Homme en 1983). Le pitch : « Le gouvernement totalitaire d'un pays slave essaye depuis deux générations de détruire la foi religieuse du peuple. Les brimades quotidiennes ne réussissent pas mieux que les persécutions les plus sanglantes. Un seul moyen : introduire dans l'Église un agent qui deviendra un prêtre et qui la torpillera de l'intérieur. Le lieutenant Grigori, agent d'un service qui ressemble au KGB, reçoit cette mission. Mais vingt ans de prêtrise transforment un homme. Et les impératifs politiques ont changé, eux aussi. Grigori, qui a accepté sa mission par haine d'un prêtre par la faute de qui sa mère est morte, affrontera le martyre en essayant de ne rien brûler de ce qu'il a adoré, même s'il adore ce qu'il a brûlé ». (http://www.laporterie.com/p9419-tretre-par-vladimir-volkoff.htm)

[2] Nous insistons sur ce point…

[3] Il s’agit de Denis Donaldson (1950-2006), volontaire de l’IRA et membre important du Sinn Féin, impliqué en 2002 dans l’affaire du Stormontgate – des écoutes étaient opérées par les services de renseignement britanniques au sein des bâtiments du parlement nord-irlandais. Il avait été recruté par le MI5 ainsi que par la tristement célèbre Special Branch des services de police d’Irlande du Nord et il fut dénoncé comme traître par Gerry Adams le 16 décembre 2005 avant d’être assassiné par une branche dissidente de l’IRA le 4 avril 2006.

 

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22 11 11

Autopsie d'une psy

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      Voilà quatre ans qu'Annie suit une psychothérapie. Plus de deux cents consultations au cours desquelles elle s'épanche sur sa vie, devant la thérapeute par définition totalement neutre dans l'abord des situations et des problèmes. Et pourtant, ce jour-là, tandis qu'elle lui avoue vivre une relation adultérine, sa psy perd sa bienveillante neutralité. Gestes auto-centrés, tremblements, lunettes triturées entre ses mains, un trouble perceptible fend son armure de thérapeute.

      Et Annie de s'interroger. Pourquoi et en quoi ses propos la déstabilisent? Elle décide alors de creuser le sujet, d'entrer un peu plus loin à chaque entretien dans les détails de sa vie intime avec son amant et d'épier les réactions de la psy. Une violation de l'asymétrie des échanges qu'elle trouve jubilatoire. Celle censée l'aider est mise en position de fragilité. Plus elle évoque ses rencontres avec son amant, plus elle génère un mal-être palpable chez l'autre. Un pouvoir excitant, presque machiavélique. Et mystérieux. La psy connaît-elle son amant? A t-elle déjà elle-même eu une relation adultérine ou rêvé d'en avoir? Ce qui est certain, c'est que ce sujet la perturbe. Fortement. Et si rien de personnel de la part de la psy ne doit interférer dans le travail thérapeutique, Annie entend bien dynamiter ce principe de base.

      Jusqu'où ira t-elle pour y parvenir ?

      Cette histoire en trois actes - qui se prête à merveille à une adaptation au théâtre- tient le lecteur en haleine de bout en bout. Une analyse d'une justesse chirurgicale des rapports patient-thérapeute, des projections, fantasmes, transferts, de ces moments fragiles où la vie peut basculer et mener aux frontières de la folie, menée au scalpel de la brillante plume de Brigitte Kernel.

 

p. 16 : «  J'avoue, je me réjouissais «  Elle aimerait avoir un amant et elle n'y arrive pas! Tout ce que je lui raconte la ramène à son incapacité à se lancer dans une double vie. C'est vrai, souriais-je en moi-même, que je dois être agaçante à être aussi heureuse dans une situation qu'on juge généralement bancale. »

 

Ma psy, mon amant, de Brigitte Kernel. Éditions Léo Scheer, juin 2011, 18€, 22 P.


Karine Fléjo

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16 11 11

Un magnifique et émouvant témoignage !

nadia salmi.jpgC'est le premier livre de Nadia Salmi et il est magnifique ! C'est un roman, car on romance toujours un peu, les souvenirs se déforment, on ne se souvient pas de tout, mais c'est avant tout un récit poignant et qui nous bouscule avec un talent rare. La mission de Nadia Salmi, qui se découvre (comme dit le bandeau) parmi les 400.000 Français, petite-fille d'un soldat allemand, est de crier son amour, sa compréhension à sa mère ! Après avoir lu en avant-première le manuscrit, je ne peux que vous retranscrire des extraits de la lettre que j'ai envoyée à Nadia Salmi, croisée au hasard d'une interview (elle travaille pour le moment à la télévision à Lille, mais vit à Bruxelles).

Comme te traduire l'émotion que je ressens à la fin de la lecture de "Des étoiles sombres dans le ciel" ? Je suis touché, troublé, ému. C'est magnifiquement rendu. L'histoire multiple, compliquée, terrible est là, sous nos yeux, et avance peu à peu, au rythme des découvertes, des pleurs, mais avec une volonté, une force qui sont si belles. Tu as les mots justes et forts. Des trouvailles tout au long du récit : "Au moment où le stupide petit oiseau est sorti", par exemple. Ou encore le sommeil que Thérèse ne trouve pas avec "un mouton, deux brebis, trois agneaux..."; le jeu des 7 erreurs dans la lettre, la berceuse en ch'ti, ou "chaque jour que Satan fait", ou à la fin les défauts d'Hitler étalés sur la feuille... Et cette oiriginalité page 132 des courts extraits d'avant.
J'aime cette reconstruction, ces lettres, ces photos décrites; avec la documentation, la recherche. Les réflexions qui accompagnent : "Il faudrait pouvoir parler librement, écouter les témoignages des survivants avant qu'ils ne meurent", que nous pouvons appliquer à toutes les situations, même moins tragiques.
Quelques détails encore : la journée érotique et sensuelle sans mots crus. Quelle description !
La tribu, les réponses au questionnaire de Proust.
Le rejet de Noël, l'attirance vers les personnages orphelins.
Le courriel arrivé en Mauritanie.
Bref, tu as compris que je trouvais ton livre remarquable et digne cent fois d'être édité et partagé avec un grand public.

Nadia Salmi est une nouvelle écrivaine, n'en doutons pas ! Je ne peux que vous engager à partager sa création. Vous ne verrez plus le monde, l'humanité, de la même façon. Et c'est ça la qualité d'un livre : sa lecture nous change !
 
Jacques MERCIER
 
Des étoiles sombres dans le ciel, récit, Nadia Salmi, Editions OH !, 264 pp. Photo de couverture de la collection de l'auteur. Prix : 17,90 euros. www.oheditions.com et https://www.facebook.com/nadnad77

15 11 11

S'échapper de ce monde...

 

colombe.jpg« Colombe », le second roman d'Eric Brucher raconte l'histoire de Paola, une adolescente mélancolique, mal dans sa peau dont l'âme est blessée et enfermée.« Mon thorax est une cage qui enferme une colombe fragile, ses ailes veulent s'ouvrir pour s'en aller. Mon corps l'empêche et la blesse. » Elle aspire à la liberté, elle a en elle ce désir d'évasion, d'échapper au monde et de rejoindre l'immensité du ciel.

Depuis quelques temps, elle ne s'alimente plus. De l'anorexie? Pas tout à fait plutôt une idée de révolte par rapport au monde dans lequel elle vit et dont elle veut s'échapper.« Je pourrais, je crois, vivre en ne mangeant rien. Seulement boire le ciel, ingurgiter l'espace. »

Son père est parti de la maison et sa mère Arielle (comme elle l'appelle) a beaucoup de mal à comprendre la souffrance de sa fille. Une mère silencieuse, discrète et pourtant porteuse d'un lourd secret. Une mère dont il serait plus judicieux de s'éloigner pour recommencer à vivre.

Paola ne va plus en cours et passe ses journées allongée sur son lit à regarder les nuages et les oiseaux.

Un jour son quotidien va changer... Elle part habiter chez sa tante à la campagne et retrouve les vraies valeurs et le contact avec la nature, un monde dont elle ignorait totalement l'existence...


« Colombe », un roman touchant, poignant et tenant en haleine. On s'attache à l'héroïne, on partage son mal-être et on s'interroge sur son propre désir. Un livre qui pousse à réfléchir sur le quotidien, sur le bien-être intérieur, sur la colombe qui vit en chacun de nous et surtout sur l'abondance de biens de ce monde.


Colombe, Eric Brucher, Ed. Luce Wilquin, Octobre 2011, 134pp, 15€

 

 

Écrit par Gwendoline Fusillier dans Romans, Société | Commentaires (0) |  Facebook | |

12 11 11

Prise de vie

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La rentrée littéraire est décidément féconde, cette année, qui voit la vitrine de ce blog, regorger de lectures hautement recommandées.

Il faut nous en réjouir.

Et vous mander ce nouveau coup de cœur.

 

Surnommé "Cheyenn", Sam Montana-Touré, un sans-abri, est retrouvé mort, au fond d'une filature désaffectée. Sans doute a-t-il été assassiné par une bande de skins. De sa vie sur terre, il ne reste que des haillons et les images d'une séquence documentaire prise, quelques mois avant sa mort,  par un cinéaste.

 

Signé de la belle écriture, riche, mélodieuse,  inspirée et aspirante de l'écrivain belge François Emmanuel, Cheyenn inscrit  une réflexion, une déontologie de la prise de vues et  de la propriété artistique: l'intrusion d'une caméra dans la vie d'un SDF - Cheyenn- impose au narrateur une responsabilité posthume écrasante: répondre à l'attente muette d'un regard saisi par hasard.

 

"Cette image  je la porte en moi désormais, il suffit que je ferme les yeux pour que j'en revoie le détail: sa face hirsute, son harnachement de sacs plastique dont les bandoulières de corde  se croisent sur son gilet matelassé et son accoutrement d'Indien d'Amérique avec des cordelettes qui lui barrent le front, une patte de chat en pendentif, des morceaux de fourrure qui balancent au bout de ses tresses, tout un attirail qui donnerait envie de rire si son regard n'était là fixe et tremblant, tout en terreur dépassée, comme s'il me disait prenez-moi maintenant, c'est moi que vous devez prendre, c'est pour moi que vous êtes venu."

 

Véritables tableaux, instantanés d'atmosphère, les descriptions du narrateur, cinéaste, sont quête d'âme. Il lui faut à tout prix remonter le passé de Cheyenn, comprendre les raisons de sa déchéance sociale, de son assassinat,  pour que la vie de ce dernier ne reste pas lettre morte, étiquette glacée attachée à un corps non réclamé.

 

"Je m'étais dit que mon film était devenu la seule marque d'identité sociale d'un homme qui n'avait pas encore de nom, était simplement désigné comme un sans-abri de peau métissée."

 

Un rendez-vous raté qui se meut en une magnifique prise de vie.

 

Apolline Elter

Cheyenn, François Emmanuel, roman, Le Seuil, août 2011, 128 pp, 14 €

 

Billet de faveur

 

AE: François Emmanuel, avec ce très beau récit, nourri du souffle de votre plume et d'une réflexion sur le rôle de l'image,  est-ce une certaine culture journalistique, avide d'émotion facile et superficielle que vous mettez sur la sellette ?

 

 François Emmanuel: Pour moi Cheyenn est un livre qui parle avant tout du lien social. Il s’y applique par la négative, en tentant de redonner une humanité à un homme qui est exclu de tout lien. Pour arriver à ses fins le cinéaste documentariste doit certes passer outre une forme de culture journalistique dominante mais aussi toute une série d’intervenants professionnels qui ne peuvent donner de Cheyenn que la « vérité », inscrite dans leur propre discours et formatée par celui-ci. Poussée ici à l’extrême c’est sans doute la difficulté de tout témoignage artistique.

 

AE: vous portez un regard respectueux, réfléchi sur les SDF, cette "communauté du bout de la vie", un regard, passerelle d'humanité. Est-ce à l'inverse notre absence de regard, notre indifférence qui  déshumanise les sans-abri?

François Emmanuel: Cheyenn s’est évidemment exclu lui-même autant qu’il a été exclu. Une fois qu’ils sont passés de l’autre côté, dans cette zone inhabitable de nos villes, nous sommes bien mal à l’aise pour tenter de redonner une présence humaine à ces errants d’aujourd’hui. La médiation du documentaire permet d’entrer (ici

a posteriori) dans le temps de cet homme mais bien sûr c’est à travers ce support, cette distanciation, qu’elle le réintroduit à nos yeux dans l’humanité qui nous est commune.

Écrit par Apolline Elter dans Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |