10 04 11

Femmes fatales...

 

Romans des femmes.gifRassemblant, sous le titre Romans des femmes, dix textes écrits par Georges Simenon entre 1931 et 1967, les Éditions Omnibus à Paris ont, une fois de plus, fait œuvre utile pour la diffusion et la connaissance d’une production littéraire majeure, ici celle du plus grand des écrivains liégeois, présentée au travers de quelques portraits de femmes.

 

Dans La Nuit du carrefour (1931), l’auteur met en scène une femme sulfureuse, mystérieuse et venue des bas-fonds de la prostitution, tandis que La Veuve Couderc (1940) raconte une l’histoire d’une jalousie et d’un désir de femme mûre. La Fenêtre des Rouet (1942) oppose deux femmes dans un rapport de voyeurisme, l'une révélant à l'autre sa féminité étouffée et éteinte. Le Temps d'Anaïs (1950) présente un homme déchiré entre son épouse obsédée par les hommes et le souvenir d'une très jeune garce. Marie qui louche (1951) décrit la vie de deux filles inséparables que tout sépare, l'une disgracieuse, l'autre destructrice, intrigante et consciente de sa beauté. En Cas de malheur (1955) brosse le portrait d’une femme jeune, libérée, décidée à réussir par tous les moyens, à prendre le pas sur l'homme. Strip-tease (1957) est centré sur les filles de la nuit, tandis que La Vieille (1959) est centré sur des conflits entre trois femmes, la grand-mère, la petite-fille, parachutiste et pilote de rallye, et son amie. Betty (1960) traite de la femme et l'alcool. Dans La Prison (1967), enfin, l’héroïne est une femme moderne des années, libre dans ses choix professionnels et amoureux, emblématique de la génération à la veille de Mai 68.

 

Dix romans qui prouvent incontestablement que si Georges Simenon était un « homme à femmes » d’une certaine bassesse, c’était aussi un grand écrivain des femmes…

 

Bernard DELCORD

 

Romans des femmes par Georges Simenon, Paris, Éditions Omnibus, janvier 2011, 1083 pp. en noir et blanc au format 13 x 19,7 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 22 € (prix France)

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04 04 11

Calamity Charles

 

Charly 9.gif« Pendant la nuit de la Saint-Barthélemy, chaque goutte de sang portait le nom de Dieu. »

 

S'il est un triste sire qui ne laissera à la postérité que le sanglant souvenir d'une nuit affreuse et du massacre de la Saint-Barthélemy, c'est bien Charles IX, fils d'Henri II et de Catherine de Médicis. Velléitaire, Valois dégénéré de fin de dynastie, le jeune roi de 22 ans se voit entraîné par sa Mamma de mère et quelques conseillers mal avisés à ordonner l'odieux massacre de milliers de protestants. Nous sommes le dimanche 24 août 1572.

 

S'attachant, avec une tendre ironie, à brosser du monarque un tableau relativement humain – celui du looser-né –, Jean Teulé décrit avec verve et force détails l'impact désastreux du massacre sur le psychisme fragile de Charles IX : sombré peu à peu dans la démence, le roi souffrira d'hématidrose, transpirant du sang par les pores de sa peau.

 

Ne reculant devant aucun effet de scène, l'écrivain réussit le tour de culot de présenter le terrible massacre sur un ton badin, proche de la veine comique. C'est du Jean Teulé tout craché... Admettons que le procédé aura au moins pour effet d'inscrire en notre mémoire des faits historiques avérés. Tel le rappel de l'Édit de Roussillon (9 août 1564) qui fixa au premier janvier le début de l'année (voir notre billet de vendredi 1er avril sur le blog des Éditions de l’Ermitage). La tradition farceuse du premier avril et celle des poissons accrochés dans le dos seraient une conséquence directe du changement de calendrier.

 

Le roi mourra, à 23 ans, d'une pleurésie, alimentant, à son corps défendant les rumeurs sombres d'un empoisonnement.

 

Apolline ELTER

 

Charly 9 par Jean Teulé, Paris, Éditions Julliard, mars 2011, 236 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

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03 04 11

Faites-vous du bien : découvrez Denis Grozdanovitch


La vie secrète de Denis Grozdanovitch par BriceDepasse

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31 03 11

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ?

 

Sans identité.jpgVous sortez d'un coma, l'esprit intact, prêt à réintégrer votre vie, votre foyer. Imaginez – ou plutôt n'imaginez pas, Didier van Cauwelaert l'a fait pour vous – que personne ne vous reconnaisse : votre femme vit avec un autre homme, homonyme... Revendiquant votre identité, vous passez aux yeux de tous pour un usurpateur...

 

Tel est le scenario d'enfer dans lequel Martin Harris se débat, fouillant dans toutes les parcelles de sa mémoire les éléments qui établiront sa vraie et incontestable identité.

 

Passionné par les phénomènes paranormaux et les personnalités qui gravitent à la lisière de la logique et de l'absurde, Didier van Cauwelaert confronte, en une brillante exposition, les théories les plus élaborées en matière de dédoublement de personnalité.

 

« Je me sens Martin Harris, de toutes mes fibres, de toutes mes forces, et encore plus depuis que j'ai essayé de ne plus l'être. »

 

Paru en 2003, le roman Hors de moi, réédité en ce début d'année sous le titre Sans identité, a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, en salles depuis début mars 2011.

 

Apolline ELTER

 

Sans identité par Didier van Cauwelaert, Paris, Éditions Albin Michel, 2011 (1re édition 2003, sous le titre Hors de moi), 216 pp. en noir et blanc sous couverture brochée en quadrichromie, 16 € (prix France)

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29 03 11

Le deuil d’un idéal maternel

 

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 Appel de la mère de l’auteur, éplorée. La septuagénaire a en effet recueilli un animal abandonné dans la rue, perclus de froid et de faim. Le lendemain, lorsqu’elle arrive au domicile de sa fille, c’est le choc : ledit animal n’est ni un chat, ni même un chien…mais un singe en peluche. Cette femme qui a conservé toute sa beauté, tout son charisme, dont les traits lisses et apaisés ne laissent rien soupçonner des joutes qui se livrent dans l’oratoire de son cerveau malade n’est pourtant plus la même. Physiquement présente, ses pensées s’évadent de plus en plus vers ce pays de l’absence, pays dans lequel le temps érige chaque jour des frontières plus hautes entre mémoire et oubli. 

La mère de l’auteur est en effet atteinte de la maladie d’Alzheimer. 

Une maladie qui ne sera citée qu’une fois tout au long de ce témoignage bouleversant. Car si les situations évoquées nous permettent d’appréhender avec justesse et pudeur ce qu’est le quotidien de l’entourage, c’est aussi l’opportunité pour Christine Orban de rembobiner le fil de la vie pour remonter jusqu’à sa prime enfance. 

A ce moment charnière où la mémoire de sa mère et son ancrage à notre monde se délitent, où les rôles s’inversent puisqu’il lui faut devenir la mère de sa mère, c’est l’heure des bilans. Qu’en a t-il été de leurs rapports mère-fille depuis toujours ? Cette femme élégante, joyeuse, gamine, mère peut-être trop précocement, s’est-elle seulement comportée un jour en maman à son endroit ? L’enfant s’est vu voler son insouciance tandis que sa mère continuait à s’amuser. L’inversement des rôles n’a donc pas attendu la maladie pour opérer… 

Avant que les frontières de ce pays de l’absence ne deviennent imperméables, que le chemin de la parole ne mène plus à aucune communication entre la mère et la fille, Christine Orban tente de s’infiltrer dans la brèche. Et s’il était trop tard à présent pour partager avec sa mère qu’elle chérit tant, dût-elle s’est construite en opposition à elle, ces non-dits, ces joies, ces frustrations, ses passions, tout ce qu’elle aurait aimé partager avec une maman ? Avec sa maman. Et s’il lui fallait accepter de faire le deuil d’une mère idéale, de devoir à tout jamais renoncer à la changer ?

Avec sobriété, sans effet de style ni pathos, Christine Orban nous livre un récit empli d’amour, de sensibilité, de détresse aussi, sur cette femme qu’elle admire et dont elle eût tant aimé faire la fierté.

 

Karine Fléjo

 

Le pays de l’absence, Christine Orban, Albin Michel, 2011, 168p., 15€00.

28 03 11

Raisons sans raison…

 

Intuitions.gifChez les Royer – Patrice, Nathalie, Grégoire et Amélie – la vie est un long fleuve tranquille – enfin presque...– tracée sans équivoque dans le modus vivendi huppé de Bois-Joli.

 

Le microcosme résidentiel des Yvelines est en effet pétri de tous les poncifs attachés au genre : un maire UMP, reconduit depuis 20 ans, une église dont le taux de fréquentation « est nettement supérieur à la moyenne nationale », des brunchs bien catholiques, des œuvres de charité qui ne le sont pas moins...

 

Un fleuve, en somme, où tout baigne.

 

Il arrive pourtant que le lit de ce dernier souffre quelques débordements: Nathalie vient « d'atteindre ce moment critique de la vie où le temps apporte son lot d'insatisfactions ». Patrice semble de plus en plus distant, Amélie observe le manège de ses parents en affichant un mépris bien adolescent tandis que Grégoire, en stage aux USA, déclenche dans le cours de cette existence tranquille, un ras-de marée sans précédent... L'annonce de son proche mariage aura soudain raison de l'équilibre précaire de sa famille.

 

Persuadée de la perversité de sa future belle-fille, Nathalie tentera de percer son secret en s'infiltrant, pour cette bonne cause, dans son réseau social. C'est alors quelle fragilise un équilibre mental qu'elle avait restauré à grands frais :

 

« Mais il suffit d'un grain de sable pour que les souvenirs remontent à la surface, flottant comme des corps morts. Le plus terrible est qu'en réapparaissant, ce passé peut générer plus de dommages collatéraux plus dramatiques encore que l'événement originel. »

 

Radioscopie sympathique d’un milieu très « convenu » et de ses dérives, Intuitions, le roman de Dominique Dyens, prend progressivement des allures de thriller, qui capture le lecteur aux rets d'une intrigue bien ficelée.

 

Apolline ELTER

 

Intuitions par Dominique Dyens, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2011, 188 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 17 € (prix France)

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16 03 11

Une troublante saga familiale !

couturiau.jpg"Les silences de Margaret" nous emmènent dans la découverte d'une grande saga familiale, remplie de secrets, de non-dits, de confessions. C'est passionnant ! Paul Couturiau, après avoir beaucoup écrit sur le Vietnam ("L'inconnue de Saïgon" en 2004, par exemple) et déjà écrit sur la Lorraine ("L'abbaye aux loups" en 2010, par exemple) y revient. C'est son pays d'adoption. Et même si nous revivons des moments bruxellois d'une autre époque (avec ces détails délicieux comme l'allusion aux émissions de Gérard Valet), c'est à Metz que le narrateur, Pierre, avocat, défend sa soeur soupçonnée de meurtre. Tout commence dans une boîte de jazz malfamée (le jazz prend une grande importance tout au long du récit), le "Graoully", qui est également le nom d'un monstre, que la légende locale fait disparaître dans les profondeurs du fleuve. Dès le début du roman, nous sommes plongés dans le coeur de l'action, avec une atmosphère fort bien rendue par l'auteur. On remonte dans le passé (au moment du nazisme) mais avec toujours un retour, fil conducteur, à quelques jours du printemps 1981. Les chapitres sont déclinés par des personnages différents et récurrents. C'est sans conteste la "confession" de Margaret, la grand-mère, qui est la plus émouvante. Beaucoup de dialogues et de détails vrais (exemple : "Dans ces années-là, le train était encore un monstre qui crachait de la fumée au milieu d'un fracas étourdissant et impressionnant pour un enfant que tout terrifiait" P. 34). Une vivacité de style qui suit bien les intrigues, mais aussi chaque mouvement (exemple : "Elle laisse sa phrase en suspens, mais l'accompagne d'un mouvement de la main, qui en rend la fin parfaitement intelligible. Je suis toujours émerveillé par la grâce du moindre geste de Cécilia." P. 286), qui permet de rester au fil de la lecture dans l'ambiance et le propos. Bien entendu, cette quête de l'avocat le confronte à ses propres démons, mais sûrement aussi nous renvoie à nos propres interrogations sur la vie.

Jacques MERCIER

 

Les silences de Margaret, par Paul Couturiau. Editions Presses de la Cité, Coll. Terres de France. 380 pages. Couverture d Christian Schad. 20,50 euros.

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15 03 11

À savourer longuement…

Les eaux amères.gif« Les grandes beautés sont toujours elliptiques »

 

L’affable, élégante et très lisse Esther mènerait-elle une double vie ?

 

« On dit que les femmes juives sont plus belles que les autres. »

 

Se peut-il, dès lors, qu’Esther satisfasse sa quarantaine débutante d’une vie tout entière dévouée à Bram –Abraham Steinberg–, son mari, leurs deux filles expédiées en pension et à l’exploitation de La Quincaillerie générale de la petite ville de Mormédy ?

 

L’action –si l’on peut dire– du nouveau roman d’Armel Job transporte le lecteur à la fin des années soixante, la semaine du 4 août 1968, précisément.

 

« En quelques heures, la confiance sans faille qu’il vouait à Esther, l’affection de son commis, ses amis les plus dévoués y étaient déjà passés. Le tourbillon s’accélérait. S’il n’arrivait pas à colmater la brèche, elle allait l’engloutir tout entier. »

 

Une lettre anonyme, la résurgence de démons enfouis dans l’esprit d’Abraham, l’alimentation de quelque rumeur bien intentionnée et… le comportement d’Esther elle-même, feront planer menace sur la paisible vie d’un couple aimant que d’aucuns envient.

 

Excellant, une nouvelle fois, dans l’atmosphère savoureusement rustique des thrillers qui s’en prennent aux braves gens, des doutes qui se logent, perfides, dans les esprits, Armel Job s’en donne visiblement à cœur-joie. Et le lecteur ne peut que le suivre, souriant d’un bout à l’autre de ces pages, farcies d’observations psychosociologiques, fondantes de causticité, de situations cocasses, d’imbroglios infaillibles et d’une écriture délicieusement maîtrisée.

 

Un Armel Job grand cru… une nouvelle fois !

 

Apolline ELTER

 

Les Eaux amères par Armel Job, Paris, Éditions Robert Laffont, février 2011, 276 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

 

Billet de faveur

 

Apolline Elter : Belle, avenante et dévouée à son mari, Esther semble incarner l’idéal féminin… des années soixante ; le portrait de Clémentine Gaillet, l’épouse de Léopold, l’horloger, est cruel : sacrifiée à son abondante progéniture, Clémentine devient cette « déesse paléolithique de la fécondité, que seul un archéologue aurait pris plaisir à exposer dans la grand-rue ». Ne craignez-vous pas, Armel Job, de vous attirer les foudres de vos lectrices mères de familles nombreuses ? Elles n’affichent pas forcément le look très peu engageant que vous brossez…

 

Armel Job : Clémentine ne représente nullement les mères de famille nombreuse. Je viens d’une famille de quatre enfants nés coup sur coup. Ma mère resta cependant la plus belle femme du village. Tout le monde l’admirait. C’est seulement la vision caricaturale de Clémentine vue par son mari qui est offerte au lecteur. Léopold est secrètement entiché d’Esther et naturellement il trouve que l’herbe est plus verte dans le champ voisin. À la fin du roman (pp.252-253), quand il comprend sa bêtise, Léopold donne de sa femme une tout autre image.

 

AE : Votre roman est-il un traité de sagesse, destiné à vaincre les démons enfouis ?

 

Armel Job : Mon roman, comme tout roman, est une méditation sur la vie. Bram est un homme qui ne vit plus depuis des années, parce que son passé l’en empêche. Il est comme on dit dans les Psaumes « dans la vallée de la mort ». En effet, il ne vit qu’avec les morts. Le roman décrit en somme la résurrection de Bram. Il revient à la vie de manière paradoxale, puisque c’est une nouvelle épreuve existentielle qui va le détacher de la mort et l’obliger à considérer le présent. Il renaît par une péripétie des plus ordinaires de l’existence, comme cela est souligné à la page 186, tout notre malheur venant le plus souvent de ce que nous méprisons ce que la vie peut nous donner. Vivre n’a rien d’objectif. Nous vivons en fonction de représentations que nous nous faisons. Ces représentations peuvent évoluer. Peu importe que ce soit par des procédés absurdes comme celui des Eaux amères, peu importe que nous passions d’une représentation erronée à une autre qui ne l’est pas moins, si elle nous permet de vivre. À la fin du roman, ni Bram ni Esther ni les autres protagonistes ne savent ce que sait le lecteur : ils croient seulement qu’ils ont compris ce qui s’est passé. Ils sont comme nous dans la vie. Nous pensons que nous dominons ce qui nous arrive, alors que notre vie résulte de multiples données souterraines auxquelles nous n’avons pas accès. La sagesse n’est pas de tout savoir, mais seulement d’adopter un point de vue en prise avec la vie.

 

AE : Plusieurs passages –j’en ai relevé au moins trois– révèlent un souci d’interprétation des graphismes. Vous intéressez-vous à la graphologie ?

 

Armel Job : Comme toute production humaine, l’écriture manifeste certainement la personnalité. Le problème, c’est évidemment d’interpréter. Je ne pense pas qu’on puisse réellement interpréter l’écriture. Je me suis amusé à donner plusieurs écritures à Esther. Pourtant, il n’y a qu’une Esther. Elle aurait bien embarrassé les graphologues. Ils auraient peut-être eu des doutes sur sa santé mentale ! L’interprétation relève d’une démarche utilitaire : on veut tirer quelque chose de l’écriture. Il me semble qu’il faut plutôt considérer l’écriture comme une simple manifestation esthétique de l’être. Il n’y a rien d’utile à en tirer. Les jambages de l’écriture sont comme les jambes d’une jolie femme : on peut les admirer, mais cela ne signifie rien sur la femme.

 

AE : «  Les grandes beautés sont toujours elliptiques », professez-vous. Les grands romans, aussi…

 

Armel Job : Effectivement, je pense qu’un roman doit être elliptique, dans le sens où il doit simplement suggérer. Un roman ne donne pas de solution aux questions que les êtres humains se posent. Il essaie seulement de montrer la vie. Et la vie est un mystère. Un roman est donc un point d’interrogation. C’est dans l’ouverture en abyme sur l’énigme de la vie que réside, à mes yeux, la qualité d’un roman.

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15 03 11

Les goûts et les couleurs…

De bouche à bouches.gifDéconcertant.

 

Et, à la fois, fascinant, un rien envoûtant, bien écrit, décalé... le roman de Chantal Pelletier tient de tout cela, à la fois.

 

Penchons-nous sur l'argument : victime d'un accident de voiture largement imputable à son père – honni – la narratrice, photographe de son métier, se voit privée du goût. Mais pas de l'odorat. S'ensuit un rapport nouveau, détestable et détesté, à la nourriture perçue pour sa seule consistance, peu ragoutante dans la plupart des cas. Face à ce handicap, l'enjeu devient vital d'accéder à une forme de bonheur gastronomique, par le seul biais de la texture, fi fait du goût.

 

« La colère passée, je m'efforçais de retrouver mon calme dans la contemplation des jaspures rubanées d'une lamelle de truffe. Je m'amusais avec des framboises fraîches, me les fourrais au bout des doigts, transformés en phalliques marionnettes, léchais sans vergogne leur gland rubis, me caressais les lèvres et les joues avec leur velours tendre, reniflais leur douceur mate... mais les croquer ne me laissait que des graines agaçantes entre les dents. »

 

Atteinte au plus profond de sa sensualité gourmande, la narratrice connaîtra une ébauche de rédemption, tandis qu'elle rencontre Pol, un ado de treize ans, atteint de diabète. Nourrissant lui aussi un rapport fort – et vital – avec la nourriture, il deviendra la bouche d'un duo aussi inattendu qu'attachant : « À table, il a savouré chaque bouchée, attentif, concentré. J'ai cru alors percevoir, de sa bouche à ma bouche, fantomatiques et jouissives, l'acidité charnue des tomates séchées, l'amertume suave du caviar d'aubergine, les saveurs d'étables d'un gorgonzola brillant de crème... »

 

Un roman initiatique, sensuel, truffé de symboles et de cette science imparable du goût qui n'a de réelle valeur que de partage...

 

Apolline ELTER

 

De bouche à bouches par Chantal Pelletier, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, décembre 2010, 134 pp. en noir et blanc au format 15 x 22 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 12,90 € (prix France)

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05 03 11

Un livre à s’envoyer joyeusement…

Rose.gif« Comme tous les Parisiens, nous savions que des parties de notre ville devaient être rénovées, mais jamais nous n'aurions imaginé un tel enfer. (...) Vivre à Paris sous le règne de notre empereur et de notre préfet était comme vivre dans une ville assiégée, envahie chaque jour par la saleté, les gravats, les cendres et la boue. »

 

Sortie, ce jeudi 3 mars, de Rose, le nouveau roman de Tatiana de Rosnay qui nous plonge dans le Paris du Second Empire et de l'expropriation d'une partie du quartier Saint-Germain : l'ambition conjointe du baron Haussmann, préfet de la ville, et de l'empereur Napoléon III signe la dislocation tragique de la vie paisible d'un quartier. Rose, une veuve sexagénaire, entre en résistance, tenue par le serment fait à Armand, son mari, et par un secret trentenaire enfoui dans les briques...

 

L'argument du livre est des plus intéressant : si le Paris haussmannien d'aujourd'hui nous ravit, il est bon de se pencher sur l'agression qu'ont représentée pour ses contemporains les travaux du « Baron éventreur ».

 

De plus, le roman est épistolaire. Cela ne pouvait que nous plaire.

 

L'intrigue et la menace de destruction se précisent au fil des lettres adressées au défunt, nourries d'un retour sur les épisodes d'une vie familiale révolue et du deuil tragique de leur fils Baptiste. Une belle histoire d'amitié lie Rose à Alexandrine, jeune fleuriste, qui traverse le clivage de l'âge et rapproche les âmes par la magie de la correspondance.

 

Apolline ELTER

 

Rose par Tatiana de Rosnay, roman traduit de l'anglais par Raymond Clarinard, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2011, 256 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

 

Prolongation de lecture

 

AE : Merci, Tatiana de Rosnay, de nous accorder cette prolongation de lecture, en ce jour placé sous le signe de Rose. Le prénom de « Rose » a-t-il jailli de votre patronyme ?

 

Tatiana de Rosnay : Pas du tout. Du reste, le « s » de mon nom ne se prononce pas... La couverture proposée par Héloïse d'Ormesson, la recherche d'un prénom qui évoque à la fois le XIXsiècle, les fleurs (et les épines...)... m'ont fait opter pour ce très beau prénom.

 

AE : Vous nous avez habitués à des romans écrits directement –et somptueusement– en français. Pourquoi avez-vous rédigé en anglais un roman dont l'action se situe à Paris ?

 

Tatiana de Rosnay : À part Le voisin, la plupart des romans auxquels vous faites allusion –Elle s'appelait Sarah, Boomerang...– ont été rédigés en anglais ! Leur action se situe elle aussi à Paris. À propos de Rose, je tiens à rendre un hommage particulier à Raymond Clarinard et à la sublime traduction qu'il a effectuée. Il a fait là un travail remarquable.

 

AE : Ode à la vie d'un quartier de Paris, Rose célèbre aussi la beauté des fleurs, de l'amitié et de la littérature. Une triple grâce existentielle qui permet de lutter contre la mort et la destruction ?

 

Tatiana de Rosnay : N'oubliez pas que le roman est avant tout une histoire d'amour. L'amour qui lie Rose à Armand transperce les lettres qu'elle lui adresse, justifie son serment, le combat –physique– qu'elle mène et la révélation d'un secret particulièrement pénible.

 

AE : Notre blog est particulièrement attaché à la forme épistolaire. Pourquoi avez-vous choisi cette forme pour Rose ? Est-ce pour échapper à l'omniscience du narrateur et privilégier la lente progression de l'intrigue ?

 

Tatiana de Rosnay : La forme épistolaire me tenait spécialement à cœur. Nous sommes des naufragés échoués dans une époque digitale dominée par les mails, les textos... Vous rappelez-vous quand vous avez reçu –ou envoyé– votre dernière lettre manuscrite ? J'ai écrit Rose entièrement à la main, à la lueur d'une bougie. Je voulais rentrer en Rose, épouser son rythme, retrouver la lenteur et la beauté de cette époque, prendre le temps de m'installer dans une lettre.

 

AE : Vous êtes-vous déjà rendue au Festival de la Correspondance de Grignan ? Placé sous l’égide de la marquise de Sévigné, il a lieu, chaque année, début juillet.

 

Tatiana de Rosnay : Je n'en ai pas encore eu l'occasion...

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