28 03 11

Raisons sans raison…

 

Intuitions.gifChez les Royer – Patrice, Nathalie, Grégoire et Amélie – la vie est un long fleuve tranquille – enfin presque...– tracée sans équivoque dans le modus vivendi huppé de Bois-Joli.

 

Le microcosme résidentiel des Yvelines est en effet pétri de tous les poncifs attachés au genre : un maire UMP, reconduit depuis 20 ans, une église dont le taux de fréquentation « est nettement supérieur à la moyenne nationale », des brunchs bien catholiques, des œuvres de charité qui ne le sont pas moins...

 

Un fleuve, en somme, où tout baigne.

 

Il arrive pourtant que le lit de ce dernier souffre quelques débordements: Nathalie vient « d'atteindre ce moment critique de la vie où le temps apporte son lot d'insatisfactions ». Patrice semble de plus en plus distant, Amélie observe le manège de ses parents en affichant un mépris bien adolescent tandis que Grégoire, en stage aux USA, déclenche dans le cours de cette existence tranquille, un ras-de marée sans précédent... L'annonce de son proche mariage aura soudain raison de l'équilibre précaire de sa famille.

 

Persuadée de la perversité de sa future belle-fille, Nathalie tentera de percer son secret en s'infiltrant, pour cette bonne cause, dans son réseau social. C'est alors quelle fragilise un équilibre mental qu'elle avait restauré à grands frais :

 

« Mais il suffit d'un grain de sable pour que les souvenirs remontent à la surface, flottant comme des corps morts. Le plus terrible est qu'en réapparaissant, ce passé peut générer plus de dommages collatéraux plus dramatiques encore que l'événement originel. »

 

Radioscopie sympathique d’un milieu très « convenu » et de ses dérives, Intuitions, le roman de Dominique Dyens, prend progressivement des allures de thriller, qui capture le lecteur aux rets d'une intrigue bien ficelée.

 

Apolline ELTER

 

Intuitions par Dominique Dyens, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2011, 188 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 17 € (prix France)

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16 03 11

Une troublante saga familiale !

couturiau.jpg"Les silences de Margaret" nous emmènent dans la découverte d'une grande saga familiale, remplie de secrets, de non-dits, de confessions. C'est passionnant ! Paul Couturiau, après avoir beaucoup écrit sur le Vietnam ("L'inconnue de Saïgon" en 2004, par exemple) et déjà écrit sur la Lorraine ("L'abbaye aux loups" en 2010, par exemple) y revient. C'est son pays d'adoption. Et même si nous revivons des moments bruxellois d'une autre époque (avec ces détails délicieux comme l'allusion aux émissions de Gérard Valet), c'est à Metz que le narrateur, Pierre, avocat, défend sa soeur soupçonnée de meurtre. Tout commence dans une boîte de jazz malfamée (le jazz prend une grande importance tout au long du récit), le "Graoully", qui est également le nom d'un monstre, que la légende locale fait disparaître dans les profondeurs du fleuve. Dès le début du roman, nous sommes plongés dans le coeur de l'action, avec une atmosphère fort bien rendue par l'auteur. On remonte dans le passé (au moment du nazisme) mais avec toujours un retour, fil conducteur, à quelques jours du printemps 1981. Les chapitres sont déclinés par des personnages différents et récurrents. C'est sans conteste la "confession" de Margaret, la grand-mère, qui est la plus émouvante. Beaucoup de dialogues et de détails vrais (exemple : "Dans ces années-là, le train était encore un monstre qui crachait de la fumée au milieu d'un fracas étourdissant et impressionnant pour un enfant que tout terrifiait" P. 34). Une vivacité de style qui suit bien les intrigues, mais aussi chaque mouvement (exemple : "Elle laisse sa phrase en suspens, mais l'accompagne d'un mouvement de la main, qui en rend la fin parfaitement intelligible. Je suis toujours émerveillé par la grâce du moindre geste de Cécilia." P. 286), qui permet de rester au fil de la lecture dans l'ambiance et le propos. Bien entendu, cette quête de l'avocat le confronte à ses propres démons, mais sûrement aussi nous renvoie à nos propres interrogations sur la vie.

Jacques MERCIER

 

Les silences de Margaret, par Paul Couturiau. Editions Presses de la Cité, Coll. Terres de France. 380 pages. Couverture d Christian Schad. 20,50 euros.

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15 03 11

À savourer longuement…

Les eaux amères.gif« Les grandes beautés sont toujours elliptiques »

 

L’affable, élégante et très lisse Esther mènerait-elle une double vie ?

 

« On dit que les femmes juives sont plus belles que les autres. »

 

Se peut-il, dès lors, qu’Esther satisfasse sa quarantaine débutante d’une vie tout entière dévouée à Bram –Abraham Steinberg–, son mari, leurs deux filles expédiées en pension et à l’exploitation de La Quincaillerie générale de la petite ville de Mormédy ?

 

L’action –si l’on peut dire– du nouveau roman d’Armel Job transporte le lecteur à la fin des années soixante, la semaine du 4 août 1968, précisément.

 

« En quelques heures, la confiance sans faille qu’il vouait à Esther, l’affection de son commis, ses amis les plus dévoués y étaient déjà passés. Le tourbillon s’accélérait. S’il n’arrivait pas à colmater la brèche, elle allait l’engloutir tout entier. »

 

Une lettre anonyme, la résurgence de démons enfouis dans l’esprit d’Abraham, l’alimentation de quelque rumeur bien intentionnée et… le comportement d’Esther elle-même, feront planer menace sur la paisible vie d’un couple aimant que d’aucuns envient.

 

Excellant, une nouvelle fois, dans l’atmosphère savoureusement rustique des thrillers qui s’en prennent aux braves gens, des doutes qui se logent, perfides, dans les esprits, Armel Job s’en donne visiblement à cœur-joie. Et le lecteur ne peut que le suivre, souriant d’un bout à l’autre de ces pages, farcies d’observations psychosociologiques, fondantes de causticité, de situations cocasses, d’imbroglios infaillibles et d’une écriture délicieusement maîtrisée.

 

Un Armel Job grand cru… une nouvelle fois !

 

Apolline ELTER

 

Les Eaux amères par Armel Job, Paris, Éditions Robert Laffont, février 2011, 276 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

 

Billet de faveur

 

Apolline Elter : Belle, avenante et dévouée à son mari, Esther semble incarner l’idéal féminin… des années soixante ; le portrait de Clémentine Gaillet, l’épouse de Léopold, l’horloger, est cruel : sacrifiée à son abondante progéniture, Clémentine devient cette « déesse paléolithique de la fécondité, que seul un archéologue aurait pris plaisir à exposer dans la grand-rue ». Ne craignez-vous pas, Armel Job, de vous attirer les foudres de vos lectrices mères de familles nombreuses ? Elles n’affichent pas forcément le look très peu engageant que vous brossez…

 

Armel Job : Clémentine ne représente nullement les mères de famille nombreuse. Je viens d’une famille de quatre enfants nés coup sur coup. Ma mère resta cependant la plus belle femme du village. Tout le monde l’admirait. C’est seulement la vision caricaturale de Clémentine vue par son mari qui est offerte au lecteur. Léopold est secrètement entiché d’Esther et naturellement il trouve que l’herbe est plus verte dans le champ voisin. À la fin du roman (pp.252-253), quand il comprend sa bêtise, Léopold donne de sa femme une tout autre image.

 

AE : Votre roman est-il un traité de sagesse, destiné à vaincre les démons enfouis ?

 

Armel Job : Mon roman, comme tout roman, est une méditation sur la vie. Bram est un homme qui ne vit plus depuis des années, parce que son passé l’en empêche. Il est comme on dit dans les Psaumes « dans la vallée de la mort ». En effet, il ne vit qu’avec les morts. Le roman décrit en somme la résurrection de Bram. Il revient à la vie de manière paradoxale, puisque c’est une nouvelle épreuve existentielle qui va le détacher de la mort et l’obliger à considérer le présent. Il renaît par une péripétie des plus ordinaires de l’existence, comme cela est souligné à la page 186, tout notre malheur venant le plus souvent de ce que nous méprisons ce que la vie peut nous donner. Vivre n’a rien d’objectif. Nous vivons en fonction de représentations que nous nous faisons. Ces représentations peuvent évoluer. Peu importe que ce soit par des procédés absurdes comme celui des Eaux amères, peu importe que nous passions d’une représentation erronée à une autre qui ne l’est pas moins, si elle nous permet de vivre. À la fin du roman, ni Bram ni Esther ni les autres protagonistes ne savent ce que sait le lecteur : ils croient seulement qu’ils ont compris ce qui s’est passé. Ils sont comme nous dans la vie. Nous pensons que nous dominons ce qui nous arrive, alors que notre vie résulte de multiples données souterraines auxquelles nous n’avons pas accès. La sagesse n’est pas de tout savoir, mais seulement d’adopter un point de vue en prise avec la vie.

 

AE : Plusieurs passages –j’en ai relevé au moins trois– révèlent un souci d’interprétation des graphismes. Vous intéressez-vous à la graphologie ?

 

Armel Job : Comme toute production humaine, l’écriture manifeste certainement la personnalité. Le problème, c’est évidemment d’interpréter. Je ne pense pas qu’on puisse réellement interpréter l’écriture. Je me suis amusé à donner plusieurs écritures à Esther. Pourtant, il n’y a qu’une Esther. Elle aurait bien embarrassé les graphologues. Ils auraient peut-être eu des doutes sur sa santé mentale ! L’interprétation relève d’une démarche utilitaire : on veut tirer quelque chose de l’écriture. Il me semble qu’il faut plutôt considérer l’écriture comme une simple manifestation esthétique de l’être. Il n’y a rien d’utile à en tirer. Les jambages de l’écriture sont comme les jambes d’une jolie femme : on peut les admirer, mais cela ne signifie rien sur la femme.

 

AE : «  Les grandes beautés sont toujours elliptiques », professez-vous. Les grands romans, aussi…

 

Armel Job : Effectivement, je pense qu’un roman doit être elliptique, dans le sens où il doit simplement suggérer. Un roman ne donne pas de solution aux questions que les êtres humains se posent. Il essaie seulement de montrer la vie. Et la vie est un mystère. Un roman est donc un point d’interrogation. C’est dans l’ouverture en abyme sur l’énigme de la vie que réside, à mes yeux, la qualité d’un roman.

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15 03 11

Les goûts et les couleurs…

De bouche à bouches.gifDéconcertant.

 

Et, à la fois, fascinant, un rien envoûtant, bien écrit, décalé... le roman de Chantal Pelletier tient de tout cela, à la fois.

 

Penchons-nous sur l'argument : victime d'un accident de voiture largement imputable à son père – honni – la narratrice, photographe de son métier, se voit privée du goût. Mais pas de l'odorat. S'ensuit un rapport nouveau, détestable et détesté, à la nourriture perçue pour sa seule consistance, peu ragoutante dans la plupart des cas. Face à ce handicap, l'enjeu devient vital d'accéder à une forme de bonheur gastronomique, par le seul biais de la texture, fi fait du goût.

 

« La colère passée, je m'efforçais de retrouver mon calme dans la contemplation des jaspures rubanées d'une lamelle de truffe. Je m'amusais avec des framboises fraîches, me les fourrais au bout des doigts, transformés en phalliques marionnettes, léchais sans vergogne leur gland rubis, me caressais les lèvres et les joues avec leur velours tendre, reniflais leur douceur mate... mais les croquer ne me laissait que des graines agaçantes entre les dents. »

 

Atteinte au plus profond de sa sensualité gourmande, la narratrice connaîtra une ébauche de rédemption, tandis qu'elle rencontre Pol, un ado de treize ans, atteint de diabète. Nourrissant lui aussi un rapport fort – et vital – avec la nourriture, il deviendra la bouche d'un duo aussi inattendu qu'attachant : « À table, il a savouré chaque bouchée, attentif, concentré. J'ai cru alors percevoir, de sa bouche à ma bouche, fantomatiques et jouissives, l'acidité charnue des tomates séchées, l'amertume suave du caviar d'aubergine, les saveurs d'étables d'un gorgonzola brillant de crème... »

 

Un roman initiatique, sensuel, truffé de symboles et de cette science imparable du goût qui n'a de réelle valeur que de partage...

 

Apolline ELTER

 

De bouche à bouches par Chantal Pelletier, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, décembre 2010, 134 pp. en noir et blanc au format 15 x 22 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 12,90 € (prix France)

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05 03 11

Un livre à s’envoyer joyeusement…

Rose.gif« Comme tous les Parisiens, nous savions que des parties de notre ville devaient être rénovées, mais jamais nous n'aurions imaginé un tel enfer. (...) Vivre à Paris sous le règne de notre empereur et de notre préfet était comme vivre dans une ville assiégée, envahie chaque jour par la saleté, les gravats, les cendres et la boue. »

 

Sortie, ce jeudi 3 mars, de Rose, le nouveau roman de Tatiana de Rosnay qui nous plonge dans le Paris du Second Empire et de l'expropriation d'une partie du quartier Saint-Germain : l'ambition conjointe du baron Haussmann, préfet de la ville, et de l'empereur Napoléon III signe la dislocation tragique de la vie paisible d'un quartier. Rose, une veuve sexagénaire, entre en résistance, tenue par le serment fait à Armand, son mari, et par un secret trentenaire enfoui dans les briques...

 

L'argument du livre est des plus intéressant : si le Paris haussmannien d'aujourd'hui nous ravit, il est bon de se pencher sur l'agression qu'ont représentée pour ses contemporains les travaux du « Baron éventreur ».

 

De plus, le roman est épistolaire. Cela ne pouvait que nous plaire.

 

L'intrigue et la menace de destruction se précisent au fil des lettres adressées au défunt, nourries d'un retour sur les épisodes d'une vie familiale révolue et du deuil tragique de leur fils Baptiste. Une belle histoire d'amitié lie Rose à Alexandrine, jeune fleuriste, qui traverse le clivage de l'âge et rapproche les âmes par la magie de la correspondance.

 

Apolline ELTER

 

Rose par Tatiana de Rosnay, roman traduit de l'anglais par Raymond Clarinard, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, mars 2011, 256 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19 € (prix France)

 

Prolongation de lecture

 

AE : Merci, Tatiana de Rosnay, de nous accorder cette prolongation de lecture, en ce jour placé sous le signe de Rose. Le prénom de « Rose » a-t-il jailli de votre patronyme ?

 

Tatiana de Rosnay : Pas du tout. Du reste, le « s » de mon nom ne se prononce pas... La couverture proposée par Héloïse d'Ormesson, la recherche d'un prénom qui évoque à la fois le XIXsiècle, les fleurs (et les épines...)... m'ont fait opter pour ce très beau prénom.

 

AE : Vous nous avez habitués à des romans écrits directement –et somptueusement– en français. Pourquoi avez-vous rédigé en anglais un roman dont l'action se situe à Paris ?

 

Tatiana de Rosnay : À part Le voisin, la plupart des romans auxquels vous faites allusion –Elle s'appelait Sarah, Boomerang...– ont été rédigés en anglais ! Leur action se situe elle aussi à Paris. À propos de Rose, je tiens à rendre un hommage particulier à Raymond Clarinard et à la sublime traduction qu'il a effectuée. Il a fait là un travail remarquable.

 

AE : Ode à la vie d'un quartier de Paris, Rose célèbre aussi la beauté des fleurs, de l'amitié et de la littérature. Une triple grâce existentielle qui permet de lutter contre la mort et la destruction ?

 

Tatiana de Rosnay : N'oubliez pas que le roman est avant tout une histoire d'amour. L'amour qui lie Rose à Armand transperce les lettres qu'elle lui adresse, justifie son serment, le combat –physique– qu'elle mène et la révélation d'un secret particulièrement pénible.

 

AE : Notre blog est particulièrement attaché à la forme épistolaire. Pourquoi avez-vous choisi cette forme pour Rose ? Est-ce pour échapper à l'omniscience du narrateur et privilégier la lente progression de l'intrigue ?

 

Tatiana de Rosnay : La forme épistolaire me tenait spécialement à cœur. Nous sommes des naufragés échoués dans une époque digitale dominée par les mails, les textos... Vous rappelez-vous quand vous avez reçu –ou envoyé– votre dernière lettre manuscrite ? J'ai écrit Rose entièrement à la main, à la lueur d'une bougie. Je voulais rentrer en Rose, épouser son rythme, retrouver la lenteur et la beauté de cette époque, prendre le temps de m'installer dans une lettre.

 

AE : Vous êtes-vous déjà rendue au Festival de la Correspondance de Grignan ? Placé sous l’égide de la marquise de Sévigné, il a lieu, chaque année, début juillet.

 

Tatiana de Rosnay : Je n'en ai pas encore eu l'occasion...

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05 03 11

Mort, où est ta victoire ?

Kosaburo, 1945.jpgPremier roman d’une prof de lettres namuroise, le Kosaburo, 1945 de Nicole Roland paru à Arles chez Actes Sud est un texte aussi attachant que surprenant. L’auteure y raconte comment, à la fin de la Seconde Guerre mondiale et afin d'éviter le déshonneur de sa famille, une jeune Japonaise se travestit pour devenir kamikaze à la place de son frère déserteur. C'est donc au côté de Kosaburo, son modèle et son amour d'enfance, que Mitsuko se prépare à accepter la mort, qu’elle trouvera après bien des péripéties.

 

Le style de Nicole Roland relève du grand art, qu’on en juge :

 

« J'avais ouvert le cockpit, l'air marin montait jusqu'à mes narines, je fermai les yeux. Je voyais les autres, mes compagnons, ceux qui étaient morts avant moi, ceux qui avaient quitté leurs hautes écoles, leurs universités pour ceindre leur front du bandeau du kamikaze. J'entendais leurs voix, leurs rires, et maintenant ce silence. Je les revoyais sur une photographie prise avant leur départ. Casques d'aviateur, lunettes ramenées sur le front, aucun d'eux ne souriait. Ils allaient mourir. Ils le savaient. Certains semblaient farouchement déterminés, d'autres, songeurs, portaient encore sur leur visage la marque de l'enfance. Leurs fantômes me rejoignaient et me demandaient des comptes. Il fallait que je meure. »

 

Et la clef de son roman ouvre sur l’éternité, comme l’indique la postface :

 

« Cette histoire n'est qu'une histoire : celle des jeunes kamikazes fanatisés par le code des samouraïs, qui ont dû imposer le silence à leurs terreurs pour apprivoiser la mort, leur mort, au point qu'elle leur soit familière, inévitable, consentie, qui ont fait taire leur âme en obéissant à des ordres fous.

Elle est aussi un hommage à leur jeunesse fracassée, recueillie dans les plis du temps. Kosaburo, Akira et les autres ont bien existé et leur gloire ne s'éteindra pas.

Mitsuko n'a pas existé. Son histoire est inventée de bout en bout. Elle s'est introduite parmi ces jeunes aviateurs, effigie du corps de ma fille morte, si jeune, elle aussi. Elle était passionnée d'Orient, les livres qu'elle m'a laissés et où j'ai cherché sa trace m'ont familiarisée avec ce monde inconnu de moi.

Voyageant dans leurs mots, j'y ai retrouvé l'ombre de ma disparue adorée et, pour conjurer le chagrin et empêcher à jamais Hélène de disparaître, je lui ai donné la forme de Mitsuko dans cette histoire où, recréée de mots, elle brille dans toute sa jeunesse.

Depuis Pindare et Horace, la qualité monumentale du livre, sa supériorité sur la pierre lui donne aussi la forme spirituelle sur laquelle le temps n'a pas d'empire. Dans ce tombeau immatériel, Hélène-Mitsuko ne craint plus rien et notre lien est scellé à jamais. »

 

Magnifique !

 

Bernard DELCORD

 

Kosaburo, 1945 par Nicole Roland, Arles, Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », février 2011, 148 pp. en noir et blanc au format 10 x 19 cm sous couverture en bichromie et à rabats, 16 € (prix France)

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15 02 11

Être jaguar en son pays

La prophétie du jaguar.jpg« Dire qu'un vulgaire bout de papier chiffonné a eu le pouvoir de déterrer une amnésie factice que je plombais sous la graisse. J'ai cru pouvoir tout enfouir. Je pensais que manger rendrait le reste dérisoire. »

 

Polyphonique, le nouveau roman d'Isabelle Bary explore, par les voix de Grâce, jeune femme obèse, abandonnée par ses parents biologiques, Laure sa sœur « adoptive », aînée et journaliste –de l'intérieur–, Paul Schmidt, maître d'équitation et Nono, SDF, les possibilités qu'ont les rencontres de changer le destin.

 

C'est ainsi que Nono sortira Grâce de son engluement existentiel et adipeux, que Laure entraînera Paul, réfractaire à la lecture, à la rencontre des Indiens du Chiapas (Mexique), en quelques épisodes d'un récit fait de chair et de salive.

 

Plusieurs thèmes se croisent, interagissent et s'entremêlent sous la plume féconde de l'auteur : passions des livres et des chevaux, voyage initiatique auprès d'une population en marge de notre civilisation, rencontre déterminante avec un SDF... en marge de notre société, amour, obésité... jaillissent et s'entrechoquent en un bouquet de possibles.

 

« Voilà, je savais maintenant, la tribu, la prophétie du jaguar, puis le secret de Ganaël, marié à quelque chose de trop grand. Mais j'en voulais encore. Pourquoi n'avait-elle pas écrit tous ces mots balancés en l'air ? Une jeune journaliste perdue au milieu d'un bout de forêt inexploré du Mexique, prenant à cœur le destin d'une tribu menacée jusqu'à en perturber le sien, ça s'écrit, ce genre de choses, non ? Voilà que je réclamais du livre à présent. »

 

Une « prophétie du jaguar » qui résonne comme une main tendue vers cet autre dont on s'apprête à bouleverser la vie.

 

Apolline ELTER

 

La prophétie du jaguar par Isabelle Bary, Avin, Éditions Luce Wilquin, février 2011, 282 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 22 €

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12 02 11

Au clair de la plume…

Prête-moi ta vie pour t'écrire là-haut.gif« (...) Il appartenait à la race peu répandue des ambitieux lucides, ceux qui préfèrent être les premiers dans leur village que les seconds dans Rome. »

 

De ce père violoniste, chansonnier, « revuiste », tendrement aimé, Françoise Dorin entreprend, dans Prête-moi ta vie pour t'écrire là-haut paru aux Éditions Flammarion, de raconter la vie –entrecoupée de deux guerres– par le biais d'une narration, judicieusement rythmée de dialogues avec le défunt.

 

Comédienne et auteur de chansons, elle aussi, Françoise Dorin revit les temps joyeux d'une jeunesse choyée, renouant de la sorte les liens d'une complicité bien tranchée : « Mon père est reparti aussitôt "là-haut", avec ses points de suspension dans les yeux. Je crois savoir d'où il venait : de sa petite enfance ».

 

Apolline ELTER

 

Prête-moi ta vie pour t'écrire là-haut par Françoise Dorin, Paris, Éditions Flammarion, janvier 2011, 320 pp. en noir et blanc au format 15,4 x 24 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 19,90 € (prix France)

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30 01 11

Sidérant !

L'insomnie des étoiles.gifLa rentrée littéraire ne regorge pas d'ouvrages hilarants. L'heure est à la gravité et à l'introspection de l'âme, finement menée.

 

Le roman de Marc Dugain intitulé L'insomnie des étoiles ne déroge pas à l'atmosphère qui nous présente, revêtu d'une belle écriture, le cynisme sordide d'exactions commises sous le IIIReich et l'impulsion d'Hitlter. Entendez l'extermination de malades mentaux,  morts par faveur, atroce prélude au génocide de la guerre.

 

« En marchant, il constata qu'une étreinte imperceptible avait cédé à l'ennui et à la crainte diffuse de ces nuits sans étoiles qui se succédaient. »

 

Commis dans une bourgade du Sud de l'Allemagne, alors que la guerre vient de s'achever et de consacrer la défaite allemande (automne 1945), le capitaine, français Louyre découvre, tandis qu'il prend sous sa protection une jeune fille abandonnée, Maria, le désert suspect d'un hôpital psychiatrique.

 

« Il n'avait pas l'intention de se remettre de cette guerre, ni de l'enfouir dignement comme l'avaient fait ses parents, éponges silencieuses d'un siècle sans espoir. »

 

La confession du docteur Halfinger, directeur de l'hôpital, éclairera, a posteriori, la sombre machination orchestrée par le Reich.

 

Une lecture sidérante malgré un long temps mis à entrer au cœur du sujet.

 

Apolline ELTER

 

L'insomnie des étoiles par Marc Dugain, Paris, Gallimard, mai 2010, 226 pp. en noir et blanc au format 14,2 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 17,50€ € (prix France)

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29 01 11

Une entreprise de destruction massive

Six mois, six jours.gif« Braun s'était donné six mois pour détruire Juliana Kant, sans violence physique, sans crime... en la séduisant... Il lui aura finalement fallu six mois et six jours. »

 

Six mois, six jours, un titre énigmatique pour un roman qui ne l'est pas moins et qui embrasse, sous le couvert d'une histoire de séduction, les thèmes de la vengeance, de la culpabilité d'une nation –l'Allemagne– face à un génocide –juif– et, en filigrane, ceux du ressentiment induit par les inégalités –et les injustices– sociales ainsi que de la vérité de l'écrit.

 

Majordome de Juliana Kant, riche héritière d'une dynastie industrielle allemande, le narrateur assiste à l'opération de séduction qu'Herb Braun exerce sur elle. Opération réussie qui verra la milliardaire tomber dans les rets d'une destruction savamment programmée.

 

Remercié de ses services, Karl Fritz, le narrateur, aura le licenciement rancunier, la parole, désabusée. Comme s'il tentait désespérément de se rendre antipathique au lecteur.

 

Le procédé est audacieux.

 

Apolline ELTER

 

Six mois, six jours par Karine Tuil, Paris, Éditions Grasset, août 2010, 254 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 18 € (prix France)

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