06 11 15

Librothérapie…

Jolie libraire dans la lumière.jpgAu début de Jolie libraire dans la lumière, un joli roman de Frank Andriat paru en 2012 chez Desclée de Brouwer à Paris et qui ressort en poche ces jours-ci chez le même éditeur, Maryline, une jolie libraire, dévore un livre captivant qui réveille en elle de nombreux souvenirs.

Son attitude intrigue un de ses clients, Laurent, qui achète un exemplaire de l’ouvrage pour percer le mystère.

Une chose entraînant l’autre, un passé trouble ressuscite, avec des prolongements actuels et une réflexion douce-amère sur les aléas de la vie, mais aussi sur la capacité de rédemption par la lecture.

Extrait :

Elle l'observa sans répondre. Bien entendu, les histoires pénibles qu'elle avait lues l'avaient persuadée qu'au fond, ses propres difficultés avaient du bon... mais ce qu'achevait de déclarer cet homme était terriblement vrai, fort comme une gifle : les livres ne parlent jamais assez du bonheur.

Et l'ouvrage que vous lisez est-il heureux ? lança-t-elle sans réfléchir.

Il éclata de rire. Après un virage, la lumière du jour était passée de l'autre côté du convoi, mais, en face d'elle, la joie de l'homme éclairait l'espace. Elle s'en voulut d'avoir été aussi maladroite...

 Votre expression est belle, répondit l'homme, ravi. Oui, ce livre est heureux. Il invite ses lecteurs à s'émerveiller des petites choses de la vie.

Un ouvrage original, passionnant et fort bien rédigé, véritable ode à la littérature et à ceux qui la font !

Bernard DELCORD

Jolie libraire dans la lumièrepar Frank Andriat, Paris, Éditions Desclée de Brouwer, collection « Poche », octobre 2015, 155 pp. en noir et blanc au format 11,2 x 18 cm sous couverture brochée en couleurs, 7,90 € (prix France)

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13 10 15

SUPERBE "Compte à rebours" !!!

_juan.jpgUn grand bonheur de lecture, voilà ce que procure « Compte à rebours », le dernier ouvrage de Juan d'Oultremont, chez OnLit. L'accroche résume : « Judas Klaus-Thauman reçoit un courriel d'une jeune inconnue. Elle désire lui envoyer chaque lundi un nouvel épisode de son feuilleton culinaire. En retour, il promet de lui écrire chaque jour durant un an : un compte à rebours au terme duquel... il la demandera en mariage ! « Épouser, c'est comme peindre, c'est choisir. »

Cette histoire commence le lendemain de l'enterrement de l'artiste belge Marthe Wéry. « Le jour où la Belgique enterra une de ses artistes majeures ».

Tout y est : la qualité du style, la forme et le fond, le général et le particulier, l'humour et l'imagination. Juan d'Oultremont, par ailleurs artiste polyvalent – plasticien, il enseigne à l'ERG -, a l'art de rassembler dans cet ouvrage les choses de la vie, celles que seul un artiste curieux relève parfois et qu'on a plaisir à découvrir sous sa plume. « Lui : C'est curieux, les filles retirent leur pull en croisant les bras par devant, alors que les mecs les retire en allant les attraper sur la peau de leur dos.

Elle : Les types doivent toujours avoir l'impression qu'ils font du judo alors que les femmes se déshabillent comme une prière. »

J'aime évidemment, comme amoureux de la langue française, ces moments où une belle faute d'orthographe se glisse dans le texte, clin d’œil malicieux de l'ancien titulaire du Jeu des Dictionnaires, mais est aussitôt corrigée entre parenthèses : « Une fille qu'il a d'amblée (à imprimer sur une des assiettes à dessert)... Car son idée est de reproduire ces fautes sur un service de vaisselle ! Par ailleurs, Juan aime les précisions : « Bien des gens l'ignorent, l'injure est une parole que l'on adresse à un ou une autre, alors que le juron est une interjection qu'on se destine. »

Pour vous, je picore quelques phrases. Comme cette comparaison :

« Vertige, dit-il. L'effet centrifuge que doivent ressentir les jeunes mariés pakistanais dont les parents ont choisi le conjoint. »

La description que voici :

« Comme souvent lorsque l'émotion risque de la submerger, son regard glisse sur sa droite dans un mouvement qui rappelle la dérive de certains icebergs. »

A propos d'un « peut-être », cette phrase - Judas est de nationalité suisse:

« Son peut-être à elle, c'est une façon de répondre comme les portes tambours des grands hôtels genevois – lui pense bien sûr à celles du Cornavin. Une réponse dans laquelle vous pouvez vous engager sans crainte puisqu'il suffit d'y rester pour se retrouver à son point de départ. »

Judas est daltonien, un « grand daltonien », comme on dit un « grand artiste » :

« Temps froid et clair, avec du violet et une pointe de rose circulant par-dessus la collégiale. »

Enfin, cette exceptionnelle définition de l'écume :

« Les savants de l'antiquité étaient déjà unanimes sur un point : sous quelle forme qu'elle apparaisse, l'écume n'existe que par le mouvement. Stabile, elle se désagrège, se dissout et disparaît. »

Et puis, je n'oublie pas l'érotisme que l'auteur distille dans ses œuvres ; pour nous rappeler combien il fait partie de notre existence.

Jacques MERCIER

« Compte à rebours », Juan d'Oultremont, Onlit Édition 2015, 240 pp, 16 euros.

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01 10 15

Le secret de l'empereur... Charles-Quint et l'horloge noire...

secret empereur.jpgEn lisant « Le secret de l'empereur » de Amélie de Bourbon Parme, nous devenons Charles-Quint, quelle expérience ! Nous le sommes et nous pensons comme lui ! Quelle magnifique aventure qui nous plonge dans le XVIe siècle ! Nous sommes dans les rouages du pouvoir (et le mot « rouage » prend ici tout son double sens!) au moment de son abdication à l'avantage de son fils Philippe. L'empereur la souhaite, malgré l'avis de son entourage et de sa famille. C'est un événement incroyable : jamais on n'avait ainsi abdiqué depuis Dioclétien en 305.

La première phrase d'un livre est toujours essentielle : « 24 octobre 1555 – Ce soir-là, l'empereur rejoignit son atelier de mécanique et d'horlogerie plus tard que d'habitude. »

Ce deuxième roman d'Amélie de Bourbon Parme se situe toujours dans l'Histoire puisque le premier était consacré au sacre de Louis XVII. L'abdication est lente et difficile, mais peu à peu l'Empereur le plus puissant du monde deviendra un homme.

« Ces derniers mois, il avait acquis la conviction qu'il était plus facile de prendre le pouvoir que de s'en défaire. »

Un homme avec une passion, celle des horloges. Il a hérité des collections de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Mais une horloge noire retiendra son attention... une horloge astronomique qui inquiètera même le Vatican, puisque son mouvement est différent.

Le style de l'auteure correspond totalement au propos, majestueux et lent, mais convient à notre lecture d'aujourd'hui. Ni le vocabulaire ni la poésie n'en sont absents. Ainsi cette « caquetoire », siège rudimentaire à accoudoirs pour bavarder ; ainsi cette si belle phrase : « La lumière du jour était basse, presque lointaine, comme si elle était occupée à éclairer un autre monde. »

 

Jacques MERCIER

 

« Le secret de l'empereur », Amélie de Bourbon Parme, roman, Edition Gallimard, 320 pp. 20 euros.

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29 08 15

Un classique plus moderne que jamais…

Une tragédie américaine.jpgJournaliste engagé, militant socialiste, romancier hors norme, Theodore Dreiser (1871-1945) est considéré comme le père de la littérature américaine du XXe siècle. Le grand critique et théoricien des lettres américaines H. L. Mencken dit que « Dreiser a joué dans la littérature américaine le rôle qu’a joué Darwin dans la biologie, il l’a transformée radicalement ». Les plus grands écrivains américains du XXe siècle se sont, en effet, réclamés de son héritage.

Il est l’auteur d’Une tragédie américaine (“An American Tragedy”), publié en 1925, dont les Éditions Motifs à Paris ont eu l’excellente idée de le ressortir dans une nouvelle traduction française, un texte fort à la frontière du roman policier et du roman social, inspiré de l'affaire du meurtre d’une ouvrière américaine, Grace Minerva Brown (1886-1906).

En voici le résumé :

Fils d'évangélistes errants, Clyde Griffiths vit mal la mendicité dévote de ses parents. Devenu jeune homme, il trouve un modeste emploi de chasseur à Kansas City dans un hôtel de luxe, où la richesse des autres l'éblouit. Là, ses collègues lui font connaître l'alcool et les prostituées. Mais la vie de Clyde bascule quand il tue un jeune enfant dans un accident de voiture. Il fuit la ville et se réfugie auprès d'un oncle fortuné, Samuel Griffiths, propriétaire d'une usine de cols de chemise à Lycurgue, dans l'État de New York.

Faible, vaniteux, ignorant, sensuel, attiré par le fruit défendu, Clyde entretient une relation clandestine avec une petite ouvrière, Roberta Alden, qui le croit sincèrement amoureux  d'elle. Mais, lors d'une soirée chez son oncle, il est remarqué par la belle Sondra Finchley, une hautaine héritière qui s'éprend de lui. Clyde se voit déjà riche. Mais Roberta est enceinte. Blessée par son infidélité, elle le menace de scandale. Après avoir tenté en vain de la faire avorter, Clyde décide de s'en débarrasser en la noyant…

Considéré aux États-Unis comme l'un des 100 plus grands romans jamais écrits en anglais, Une tragédie américaine a fait l'objet d'adaptations théâtrales, télévisées et cinématographiques – Une tragédie américaine (1931) de Josef von Sternberg avec Phillips Holmes, Sylvia Sidney et Frances Dee, ainsi que le très célèbre Une place au soleil (1951) de George Stevens avec Elisabeth Taylor et Montgomery Clift. Il est également à l'origine d'un opéra du même nom, composé en 2005 par Tobias Picker.

Un chef-d’œuvre impérissable !

Bernard DELCORD

Une tragédie américaine par Theodore Dreiser, traduction de Victor Llona revue et corrigée par Victor Lupan, Paris, Éditions Motifs, collection « Grand Format », septembre 2015, 991 pp. en noir et blanc au format 14,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs, 21,50 € (prix France)

24 08 15

Poignant, et pourtant optimiste…

Zebraska.jpg« Martin Leroy, quinze ans six mois et vingt-deux jours, vient de recevoir un étrange cadeau : un paquet de feuilles reliées. Il croit d'abord à une farce – on ne lit plus de livres en 2050 –, mais lorsqu'il découvre sur la première page la dédicace “À mon petit zébron Marty”, il est pris d'un véritable tremblement. Au risque de paraître ringard, il entame clandestinement la lecture de ce texte qui dévoile la vie mystérieuse et bouleversée d'un enfant Haut Potentiel dans les années 2010 et celle de sa mère touchante et burlesque à la fois...

Il comprend peu à peu qu'il n'est pas étranger aux secrets bien gardés que renferme le récit. On les appelle HP, HPI, surdoués, précoces, zèbres... »

Telle est la trame de Zebraska, un roman particulièrement attachant écrit par Isabelle Bary et paru chez Luce Wilquin à Avin, qui tente « de démystifier ces enfants pas comme les autres, menottés à des clichés fumistes et si souvent incompris ».

Car un enfant HP, c’est épuisant. Pour lui-même et pour son entourage, tant les idées s’enchaînent à une vitesse supersonique dans son esprit à la sensibilité exacerbée, générant une angoisse permanente qui se transmet aussi à son entourage qui aimerait tant le faire rentrer dans le moule de la normalité.

Un ouvrage qui dit aussi ce qu’est être une mère – d’un enfant « normal » ou pas…

Bernard DELCORD

Zebraska par Isabelle Bary, Avin, Éditions Luce Wilquin, février 2015, 218 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 20 €.

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21 08 15

Un roman qui secoue le prunier… et les cocotiers !

Le camp des saints.jpg« Dans la nuit, sur les côtes du midi de la France, cent navires à bout de souffle se sont échoués, chargés d'un million d'immigrants. Ils sont l'avant-garde du tiers-monde qui se réfugie en Occident pour y trouver l'espérance. À tous les niveaux, conscience universelle, gouvernements, équilibre des civilisations, et surtout chacun en soi-même, on se pose la question trop tard : que faire ? »

C'est ce que raconte Le Camp des Saints de Jean Raspail (le titre est emprunté à L’Apocalypse de Saint-Jean), publié pour la première fois en 1973 et qui a reparu en 2011 avec une préface en forme de mise au poing sur la tronche des bobos intitulée Big Other, allusion transparente au « Big Brother » du 1984 de George Orwell, un autre roman prophétique.

Ce livre qui a fait connaître au grand public le Français Jean Raspail, un écrivain royaliste au style flamboyant né en 1925 et qui se défend d'être d'extrême droite, révélait la fascination de l’auteur pour les causes perdues et les peuples disparus.

« Y a-t-il un avenir pour l’Occident ? », demandait-il à l’époque, alors que l’on pouvait lire sur la quatrième de couverture de la première édition deux phrases prudentes de l’éditeur : « On épousera ou on n’épousera pas le point de vue de Jean Raspail. Au moins le discutera-t-on, et passionnément ».

En 2015, à l'heure où des milliers d'immigrants accostent sur l'île italienne de Lampedusa, mais aussi en Grèce, au Monténégro et ailleurs, ou se bousculent à Calais pour entrer clandestinement au Royaume-Uni, ce débat n’a rien perdu de son acuité et le public ne s’y est pas trompé puisque près de 44 000 exemplaires du livre se sont écoulés dans les deux mois qui ont suivi sa réédition.

« Faut-il rapprocher ce phénomène éditorial de la montée du FN de Marine Le Pen dans les sondages ? (…) Le livre est en tous cas chroniqué favorablement sur des sites comme celui d'Action française ou du Rassemblement pour la France (RPF) », écrivait doctement le site parisien de RTL [1] qui marchait visiblement sur des œufs pour parler de l’ouvrage.

Comme si le fait qu’il ait un jour louangé Hitler faisait de Churchill un nazi [2] !

En tout cas, ce n’est pas en se cachant derrière son petit doigt que l’on fera avancer les choses ni reculer, hélas, la montée en force du racisme et de l’extrême droite en Europe…

Car pour qui sait lire (et pour qui l’a lu…), Le Camp des Saints n’est pas, mais alors pas du tout un ouvrage raciste !

Même si Jean Raspail, joyeusement provocateur, répertorie avec précision les 87 motifs, si son ouvrage avait été publié pour la première fois aujourd’hui, qui vaudraient à celui-ci des poursuites judiciaires en vertu des lois Pleven (1972), Gayssot (1990), Lellouche (2003) et Perben (2004), inapplicables en l’espèce, la rétroactivité ne jouant pas (encore) sur le plan judiciaire…

Bernard DELCORD

Le Camp des Saints précédé de Big Other par Jean Raspail, Paris, Éditions Robert Laffont, février 2011, 393 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en couleurs et jaquette en quadrichromie, 22 € (prix France)


[2] “One may dislike Hitler's system and yet admire his patriotic achievement. If our country were defeated, I hope we should find a champion as indomitable to restore our courage and lead us back to our place among the nations.” (Winston Churchill)

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20 08 15

Après Diên Biên Phu…

Le Mal jaune.jpgNé le 5 septembre 1920 à Maisons-Alfort, Jean Pierre Lucien Osty, alias Jean Lartéguy, est décédé le 23 février 2011 à l'Hôtel des Invalides à Paris. Il fut, après une brève carrière militaire, auteur de livres, romancier (il publia une cinquantaine d'ouvrages, notamment sur l'Indochine et l'Algérie) et grand reporter pour Paris Match. Il reçut à ce titre le fameux prix Albert Londres en 1955.

Les Éditions des Presses de la Cité à Paris, qui republient ses textes les plus importants à raison d’un titre par an, après Les Centurions (1960), Les Mercenaires (1960) et Les Prétoriens (1961), ont ressorti Le Mal jaune (1962), un ouvrage prenant qui décrit la fin de la présence française en Indochine après les accords de Genève en 1954.

On y marche sur les traces de Jérôme, un journaliste spécialiste de l'Extrême-Orient, et d'autres Français, baroudeurs, militaires, correspondants étrangers, tous marqués par la défaite de Diên Biên Phu, à Hanoï, « ville métisse » qui devient une ville communiste, triste et puritaine à la fois, comme à Saigon qui devient « américaine » et affairiste.

Un beau roman nostalgique – dans la veine du cycle romanesque La Nuit indochinoise de Jean Hougron (1923-2001) couronné en 1953 par le Grand prix du roman de l'Académie française – sur le passé de l'Indochine française, mais lucide quant à son avenir…

Bernard DELCORD

Le Mal jaune par Jean Lartéguy, Paris, Presses de la Cité, novembre 2014, 414 pp. en noir et blanc au format 14 x 22,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 21 € (prix France)

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08 08 15

Un « temple de l’écriture »…

Le songe d’Empédocle.jpgPublié pour la première fois en 2003 aux Éditions L’Âge d’Homme à Lausanne, Le songe d’Empédocle de Christopher Gérard vient de reparaître chez le même éditeur, et c’est un pur bonheur de lecture !

D’abord parce que le style de l’auteur est magnifique, et que la qualité de la langue dont il use s’avère d’une immense perfection.

Ensuite, parce que le thème et la trame de l’ouvrage sont époustouflants de culture et de profondeur.

En voici un résumé, que nous avons élaboré en piochant dans un texte rédigé par l’un des meilleurs connaisseurs de l’ouvrage, texte mis en ligne sur un site dont nous ne partageons toutefois pas l’orientation politique [1], ce qui n’a en l’occurrence aucune importance :

« Le Songe d’Empédocle désigne un tableau, quadriptyque “éparpillé” dans différents centres sacrés des civilisations indo-européennes où vivent les membres d’une confrérie polythéiste, la phratrie des Hellènes.

Padraig, le héros du roman, suit tout au long du livre une initiation en quatre étapes dont chaque volet du tableau est en quelque sorte le vecteur. Chaque étape de l’initiation lui permet de découvrir les facettes du sage grec Empédocle, figure emblématique de la confrérie, mais aussi et surtout de dépasser ses contradictions internes et d’assumer la mission que lui a assignée le Destin : œuvrer au retour des Dieux. […]

Seul polythéisme encore apparent depuis l’Antiquité, l’Hindouisme est expérimenté par le héros à la fin de son initiation. […]

Le pèlerinage indien révèle aussi à Padraig (devenu Oribase) l’extraordinaire harmonie de la civilisation traditionnelle hindoue, fruit d’un polythéisme intégrateur. […]

En Bretagne, Italie et Grèce, Oribase aura “expérimenté” plus intellectuellement que physiquement ce même polythéisme qui n’est plus vécu qu’au sein de la Phratrie. Mais la conception de l’homme et du vivant est la même : “L’Hellène n’a rien du serf écrasé par le péché, prosterné devant un dieu infiniment bon qui cause son malheur. Nous sommes autonomes, même si nous respectons le destin imparti par les Puissances. Là est notre grandeur, dans la quête perpétuelle d’un équilibre instable, comme l’exprima jadis l’immense Sophocle” (p. 123).

Dans sa retraite bretonne, Oribase avance dans sa compréhension d’Empédocle en suivant les leçons quotidiennes du maître Ollathir. Le sage voit à l’origine du mouvement cosmique quatre racines – feu rouge, air blanc, terre noire, eau ocre – dont le mélange et la dissociation, la transformation inlassable sous l’action de deux puissances motrices – Philotès (l’Amour) et Neikos (la Discorde) produit toutes choses. Cet antagonisme nourrit le mouvement cosmique. L’éternel devenir est constitué schématiquement de quatre phases allant de l’harmonie parfaite au chaos tout aussi parfait, qui provoque le retour de l’Amour, du Tout, du Sphairos. Les triomphes de l’Amour et de la Haine sont temporaires. Le processus est cyclique.

À travers la figure de Ganesha, le dieu indien au corps d’homme et à la tête d’éléphant, Oribase retrouve cette notion d’union des contraires, l’infiniment petit et l’infiniment grand, l’humain et le divin. Cette créature en apparence absurde démontre que la vérité est au-delà des apparences. Autre enseignement : l’homme est l’image du cosmos. Il y a identité entre microcosme (l’homme) et macrocosme (l’éléphant). […]

 Empédocle, chez qui pensée mythique et pensée scientifique avancent côte à côte, mais aussi l’Empereur Julien, dernière digue du Destin contre le monothéisme, imprègnent le roman comme autant de “vigiles de pierre” animés par une force et une volonté sereines et que rien ne semble pouvoir dévier de leur grande œuvre. […]

Le roman de Christopher Gérard fait immanquablement penser au réalisme magique, ce courant notamment cinématographique et littéraire typiquement belge, illustré parfaitement par André Delvaux. »

Le fameux roman Ulysse de James Joyce fut qualifié jadis de « cathédrale de prose » par ses admirateurs aussi ébahis qu’enthousiastes.

Nul doute que Le songe d’Empédocle sera, quant à lui, érigé en « temple de l’écriture » !

Bernard DELCORD

Le songe d’Empédocle par Christopher Gérard, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, collection « Contemporains », mars 2015, 240 pp. en noir et blanc au format 13 x 21 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 25 € (prix France)

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07 07 15

D'anciens contes japonais...

_haikaku.jpg

 

 

"L'histoire du tonnelier tombé amoureux" suivi de "Histoire de Gengobei" sont des contes de Ihara Saikaku, qui vécut de 1642 à 1693 et remporta un grand succès populaire de son vivant. Né à Osaka, il est l'inventeur du conte réaliste en prose japonais. Après avoir publié des haïkus, il écrit des tableaux de mœurs, comme "Vie d'un ami de la volupté", qui se situe dans les lupanars de son temps.

Nous découvrons ici deux histoires d'amour réalistes et rocambolesques qui se passent dans le Japon féodal de la fin du 17e siècle. Elles sont extraites de « Cinq amoureuses » (1686), où les femmes de spont temps condamnées à la fidélité ou à une mort ignominieuse.

Les personnages se soucient de la réussite de leurs amours plus que des interdits d'une société rigide... toutes les ruses sont bonnes pour y parvenir. De plus, on a quelques illustrations de Yoshida Hambei, un célèbre peinte de gravures.

Deux phrases pour vous mettre en appétit de lecture :

 

« La vie humaine est bornée, mais la passion amoureuse, inépuisable. »

 

"Il n'existe en ce monde ni fantômes ni veuves fidèles."

 

Toutes ses histoires ont des fins malheureuses sauf une, où l'auteur laisse entendre que le servage de la femme prendra fin un jour.

Jacques MERCIER

"Histoire du tonnelier tombé amoureux", Ihara Saikaku, Edition Gallimard, collection Folio 2 euros ! 100p.

 

 

 

 

 

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21 06 15

Résiliences...

Au moins, il ne pleut pas.jpgNée au Caire, membre du jury du Prix Femina depuis 1996, Paula Jacques est productrice sur France Inter du magazine culturel Cosmopolitaine depuis 1999. Romancière, elle est l'auteure, entre autres, de Deborah et les anges dissipés (Prix Femina 1991), Gilda Stambouli souffre et se plaint (2002) et Rachel-Rose et l'officier arabe (Prix Simenon 2006).

Elle a publié récemment chez Stock un roman passionnant intitulé Au moins, il ne pleut pas, dont voici le résumé qu’en donne l’éditeur :

« Hiver, 1959. Nous sommes au port de Haïfa. Deux adolescents, Solly et Lola Sasson, débarquent sous une pluie glacée. Deux orphelins venus d'Égypte, perdus, apeurés, qui ne savent rien du monde sur lequel ils viennent d'atterrir. Solly, le petit frère, c'est de la graine de voyou, séducteur, résolu à se tailler une place au soleil. Lola, son aînée de treize mois, rêveuse et timorée, estime que la vie dans les livres est plus intéressante que la réalité.

Où aller ? Où les portera cette nouvelle vie de déracinés ? À Wadi Salib, sur les hauteurs de Haïfa, chez deux femmes étranges, Ruthie la silencieuse et Magda la bavarde, qui vivent comme des sœurs, liées par un pacte de la mémoire : ce sont deux rescapées des camps.

Du moins, c'est ce que le lecteur va croire au début de ce roman foisonnant, humain, émouvant et provocateur à la fois. Les déportées le furent-elles vraiment ? Quel est le prix à payer pour survivre ? Et dans l'Israël des pionniers et de la coexistence difficile entre les communautés sépharade et ashkénaze, comment s'adapter, que choisir et qui être ? »

De son côté, la navigatrice Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire et en course. Elle est l'auteur de romans, de contes et d'essais, dont Kerguelen (2006), L'Amant de Patagonie (2012), et avec Erik Orsenna : Salut au Grand Sud (2006), Passer par le nord (2014). Elle préside la fondation WWF France.

Soudain, seuls.jpgElle a fait paraître, chez Stock également, un roman tout aussi passionnant intitulé Soudain, seuls dont voici l’accroche :

« Un couple de trentenaires partis faire le tour du monde. Une île déserte, entre la Patagonie et le cap Horn. Une nature rêvée, sauvage, qui vire au cauchemar. Un homme et une femme amoureux, qui se retrouvent, soudain, seuls. Leurs nouveaux compagnons : des manchots, des otaries, des éléphants de mer et des rats.

Comment lutter contre la faim et l'épuisement ? Et si on survit, comment revenir chez les hommes ? Un roman où l'on voyage dans des conditions extrêmes, où l'on frissonne pour ces deux Robinson modernes. »

Si nous avons choisi de recenser ensemble deux textes aussi différents, c’est parce qu’ils ont en commun de poser une question essentielle, dont la réponse suscite immanquablement dans l’opinion la polémique et les jugements les plus péremptoires : jusqu’où peut-on aller pour sauver sa peau – ici, dans un camp d’extermination ou bien au cœur d’une nature grandement hostile – et, une fois celle-ci sauvée, comment faut-il gérer le regard des autres sur des événements qu’ils ne pourraient comprendre ? Et que vaut ce regard ?

Le dépassement des limites et la situation de celles-ci – où faut-il placer les curseurs ? – se trouvent au centre d’un autre questionnement encore plus interpellant : qu’est-ce que la trahison, et où commence-t-elle ?

Bien malin qui le sait…

Bernard DELCORD

Au moins, il ne pleut pas par Paula Jacques, Paris, Éditions Stock, février 2015, 355 pp. en noir et blanc au format 14 x 21,5 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs, 20 € (prix France)

Soudain, seuls par Isabelle Autissier, Paris, Éditions Stock, mai  2015, 249 pp. en noir et blanc au format 14 x 21,5 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs, 18,50 € (prix France)

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