09 11 14

Hisse et ho !

Aventures en mer.jpgSurtout connu pour L’appel de la forêt (1903) et Croc-Blanc (1906), l’écrivain californien Jack London (1876-1916), aussi autodidacte qu’aventurier et vagabond, est également l’auteur de plus de cinquante autres nouvelles, romans et essais (Les vagabonds du rail [1907], Une odyssée au Klondike [1909], Contes des mers du sud [1911], Le Cabaret de la dernière chance [1913]), Le Vagabond des étoiles [1915]…) dont certains, comme Le Peuple de l’abîme (1903), sont des dénonciations en règle du libéralisme anglais et de ses méfaits sociaux.

Les Éditions Omnibus à Paris ont récemment rassemblé cinq de ses meilleurs romans maritimes (La Croisière du Dazzler ; Le Loup des mers ; Les Pirates de San Francisco ; La Croisière du Snark ; Les Mutinés de l'Elseneur) dans un recueil intitulé Aventures en mer qui passionnera les amateurs d’actions viriles sur des mers déchaînées et sous des cieux lointains.

En voici les résumés succincts, fournis par l’éditeur :

La Croisière du Dazzler (1902) : un jeune garçon en échec scolaire fuit la déception de son père en s'embarquant.

Les Pirates de San Francisco (1905) : les souvenirs du jeune Jack London, qui, âgé de quinze ans, pillait les parcs à huîtres dans la baie de San Francisco.

Le Loup des mers (1904) : l'histoire du sulfureux Loup Larsen, un capitaine qui ne connaît que la violence.

La Croisière du Snark (1911) : l'histoire d'un voyage autour du monde de sept années – celui de Jack London lui-même, à travers l'océan Pacifique, d'île en île.

Les Mutinés de l'Elseneur (1914) : embarqué avec un équipage de repris de justice, le dandy Pathurst découvre le déchaînement des éléments, qui n'est rien à côté de celui des passions humaines...

Pour les cœurs sensibles, gare au mal de mer !

Bernard DELCORD

Aventures en mer (La Croisière du Dazzler ; Le Loup des mers ; Les Pirates de San Francisco ; La Croisière du Snark ; Les Mutinés de l'Elseneur) par Jack London, présentation d’Olivier Péretié, Paris, Éditions Omnibus, octobre 2014, 1024 pp. en noir et blanc au format 13 x 19,8 cm sous couverture brochée en quadrichromie et à rabats, 26 € (prix France)

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06 11 14

David Foenkinos, Prix Renaudot 2014 : l'interview

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Il y a dix ans, je disais sur l'antenne de Nostalgie tout le bien que je pensais de ce roman miraculeux qu'est Le potentiel érotique de ma femme d'un certain David Foenkinos.

L'avenir a confirmé le bonheur que ce jeune auteur nous avait procuré avec des romans comme Qui se souvient de David Foenkinos ? et Nos séparations.

Puis vint la consécration publique avec La délicatesse et son million d'exemplaires vendus qu'il adapte lui-même, en compagnie de son frère, au cinéma. Le film avec Audrey Tautou et François Damiens atteint lui aussi la barre du million.

David Foenkinos est un habitué de l'antenne de Nostalgie (son passage lors de la sortie de son John Lennon fut mémorable) et on attend avec impatience de voir ce que Jean-Paul Rouve a fait de son roman Les souvenirs (avec Michel Blanc, Chantal Lauby et Annie Cordy), sortie en janvier 2015.

David Foenkinos était chez nous il y a quelques jours pour parler de Charlotte, un livre atypique qui va probablement redonner une certaine notoriété à une artiste peintre oubliée.

Ecoutez l'interview en cliquant sur ce lien

Brice Depasse

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20 09 14

Sublime regard

 

  "Si l'on scrutait l'âme d'Anna, on découvrirait la naïveté de celle qui n'a pas compris que le temps passe pour de bon, et l'optimisme terrifiant qui jette les êtres par-dessus les balustrades"

C'est bien d'âme, de quête existentielle qu'il agit, dans ce nouveau roman de Geneviève Brisac. Un roman douloureux - " Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres " s'écriait la poétesse Rosa Ausländer- dense, cocasse et même féroce par moments, ample et magistral sur toute sa longueur.

"Tapie dans un coin de mon âme, j'écris ce journal pour me souvenir de tout

Réunies par un même élan altruiste,  communiste, communautaire, deux soeurs, Anna et Molly voient la vie - et leur mère, l'excentrique, délétère Mélini-  lézarder peu à peu l'édifice de leur affection.   Si Molly, la fille préférée, a choisi la médecine pour déployer, pragmatique, son altruisme, Anna a privilégié   la voie de l'écriture - et le pseudo de Deborah  Fox -   écho de ces carnets dans lesquels elle consignait événements et impressions. Proclamée pour un temps, écrivain à succès, elle a déserté  l'écriture.

"Et a coulé comme une brique"

 Hébergée par sa soeur, dévouée, Anna vit une sorte de dépression, dont elle émerge lentement en relisant ses carnets d'antan.  Elle revit l'idéal de sa jeunesse, ses amours, le séjour au Mexique qui se conclut sur l'emprisonnement de son compagnon, Marek Meursault, et quelques scènes cruelles et désopilantes aux côtés de sa mère.

Peu à peu se met en place le retour à l'écriture, celui d'un roman, "Dans les yeux des autres" ..

Apolline Elter

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac, roman, Editions de l'Olivier, août 2014, 306 pp

Billet de faveur

AE : Marek Meursault – patronyme camusien…-  le compagnon de jeunesse d’Anna, voit, dans l’enfermement carcéral la possibilité de se réaliser, de faire une œuvre existentielle ; il semblerait qu’Anna ne puisse sortir de sa propre prison mentale que par le biais de l’écriture. Une façon de réaliser la prophétie de Meursault ?

 Geneviève Brisac : La littérature se nourrit de sa mythologie, dont elle est indissociable. J'ai grandi baignée par la légende innombrable des humiliés et des offensés, de  Villon à Hugo, ou Apollinaire, Pavese ou Morante,   forcément du côté des perdants, des fragiles, des vulnérables.

  Pour en venir à Meursault, qui est aussi, à une lettre près, le nom du héros du Premier Homme de Camus, croyez-moi ou non, c'est une étiquette de Bourgogne qui m'a inspirée. Pourtant, la première pièce dans laquelle j'ai joué, c'était Les Justes, du même Camus, une histoire de révolutionnaires confrontés à des problèmes moraux. Ce fut donc un choix inconscient. Mais dès que j'ai écrit ce nom, j'ai su que c'était le bon.

 Vous évoquez la prison dont il parle beaucoup, mais tous les artistes, au cours des siècles passés, comme les humanistes, les rebelles, tous ceux et celles qui pensent qu'on n'est pas sur la terre pour rester les bras croisés à accepter l'inacceptable, ont su que la prison était un horizon vraisemblable. Et cela reste vrai sur les trois quarts de la planète.

 On écrit parce qu'on baigne dans le fleuve immense des livres. Et de même que Boulgakhov réécrit Faust ou Le Roman de Molière, de même que Vassili Grossman réécrit Guerre et Paix, que Cynthia  Ozick réécrit Henry James, Doris Lessing, quand elle écrit Le Carnet d'or, fait explicitement référence à Joyce en nommant ses deux héroïnes Anna et Molly. Je reprends le flambeau où elle l'a laissé.  Pourquoi?

Parce que cela s'impose à mes yeux: Dans Le Carnet d'or, Doris Lessing interroge la crise politique et la crise littéraire traversées par son héroïne et met en oeuvre sa reconstruction à travers la réécriture de son destin. Cela méritait d'être retenté.

Comme dit Virginia Woolf, une autre de ces artistes à qui je dois tant, Il nous faut des ainées qui nous tendent la main et nous donnent confiance. Cette confiance tellement essentielle à l'art.  

 Vous vous souvenez sans doute de ce film, Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana. Comme ce cinéaste, j'ai voulu raconter une époque que l'on a caricaturée, moquée, et j'ai voulu le faire à ma manière, celle d'une fille devenue femme. La révolution a toujours été racontée par ses héros masculins. Les femmes étaient là, elles se sont tues. Or, comme le dit encore Virginia Woolf, Il y a différentes manières d'appréhender les mêmes faits.

Cependant je ne parlerai pas de désillusion, plutôt de fidélité à des espoirs: espoir de justice, espoir de liberté, espoir de solidarité, espoir de gaité- la si belle riscossa-  sans cette fidélité à ce qu'elle a de meilleur, l'humanité régresse et s'abêtit. La barbarie n'est jamais très loin. Cela s'est vu.

Ca rate toujours? Certes, et alors? N'est ce pas le propre de l'humain de toujours reprendre l'ouvrage. C'est la vie même, et la civilisation. Y croire, mettre ses convictions et sa fierté au -dessus des conformismes ou des intérêts. Une nouvelle génération arrive, rebelle, joyeuse, insolente, solidaire.Vulnérable et consciente de l'être.   Et trouve, maints exemples en témoignent, comme Occupy wall street, que le monde est de plus en plus irrespirable, inhabitable, et que ce n'est pas une fatalité.

 

 

Écrit par Apolline Elter dans Apolline Elter, Rentrée littéraire, Romans | Commentaires (0) |  Facebook | |

02 08 14

Vientos del pueblo

Le mensonge d'Alejandro.jpgUn an après celle de La vengeance de Baudelaire, un thriller littéraire très réussi, voilà que paraît, toujours aux Éditions MA à Paris, la traduction française d’un roman plus politique du grand reporter et baroudeur flamand Bob Van Laerhoven, Le mensonge d’Alejandro, dont l’intrigue policière et amoureuse se déroule en Amérique latine à l’époque des Pinochet, Noriega, Videla et autres crapules à la solde de l’impérialisme yankee, qui écrasèrent leur peuple sous prétexte de lui éviter une oppression soviétique à la cubaine…

En voici le pitch :

« Terreno, Amérique du Sud, 1983. Après dix années de dictature, la junte du général Pelaròn semble vaciller. Alejandro Maldiga, guitariste du poète et chanteur populaire Victor Pérez, exécuté par le régime, quitte la sinistre prison baptisée "La Cène".

La résistance cherche de nouveau à attirer Maldiga dans ses rangs, mais Alejandro a changé.

Dévoré par la culpabilité – il se sent responsable de la mort de son ami Pérez –, Maldiga devient involontairement le centre d'un réseau d'intrigues dramatiques qui mèneront à une catastrophique rébellion populaire. »

Ce texte formidable, au centre duquel on aura reconnu un important soutien de Salvador Allende, le guitariste chilien Victor Jara [1] mort le 16 septembre 1973 après que des séides lui eurent tranché les doigts à la hache dans l’enceinte du stade de Santiago – avec la complicité du dear Henry Kissinger, dénoncée par Julos Beaucarne dans une lettre émouvante… –, ce texte formidable, donc, analyse avec brio les mécanismes de la dictature et de ses méthodes répressives qui demeurent, hélas, plus florissantes que jamais aux quatre coins de la planète.

Et la polluent de façon bien pire que celle dénoncée par les écologistes bobos…

Bernard DELCORD

Le mensonge d'Alejandro par Bob Van Laerhoven, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, Paris, Éditions MA, mai 2014, 295 pp. en noir et blanc au format 14 x 22 cm sous couverture brochée en couleurs, 17,90 € (prix France)


[1] On lui doit les albums Canto a lo Humano (1966), Canciones folclóricas de América (1967), El Verso es una paloma (1967), Te recuerdo Amanda (1969), Canto libre (1970), El Derecho de vivir en paz (1971), La Población (1972), Canto por traversura (1973), Presente (1975, posthume) et la fameuse chanson Vientos del pueblo (1973).

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22 07 14

Destin de femme...

L'Effacement.jpg

Le texte ci-dessous a paru dans la livraison du 04/07/2014 de l'hebdomadaire M... Belgique qui a succédé à l'édition belge du magazine Marianne :

 Véritable coup de poing asséné à l'estomac par une jolie main artistement gantée de velours noir comme son scénario, L'Effacement de Pascale Dewambrechies paru à Dax aux Éditions Passiflore est l'un de ces romans qui ne laisse ni indifférent ni indemne

En voici l'intrigue :

« Durant les années 1950, dans un petit village pyrénéen, Gilda Maurel subit sa destinée d'institutrice. Les jours s'écoulent et se ressemblent. Pourtant, l'arrivée de Luis, âgé de 20 ans, lui offrira la passion, l'ardeur, un souffle de vie encore inconnus. Mais elle a 36 ans. Elle vit cette passion hors-la-loi et sans issue comme une intolérable torture psychologique. Quand elle laisse partir Luis sans lui révéler qu'elle est enceinte, Gilda laisse s'envoler tout espoir de bonheur et donne naissance à Louise, leur enfant. Celle-ci ramène inlassablement sa mère dans le passé et la plonge dans une profonde mélancolie. Dans son journal, Gilda livre sa solitude, ses angoisses, son incapacité à se ressaisir et ce combat qu'elle mène contre elle-même sans jamais le gagner. Cette vie devenue vide dont elle veut s'éloigner. S'effacer. »

Composé de nombreux chapitres très brefs qui sont autant de petites touches pointillistes, cet ouvrage frise la perfection formelle, celle des dentelles de Bruxelles ou de Bruges, pour tisser un récit poignant et lucide, de la condition si souvent faite aux femmes par leur famille, leur éducation, leur surmoi ainsi que leur environnement social, historique et professionnel.

De la belle ouvrage !

Bernard DELCORD

L'Effacement par Pascale Dewambrechies, Dax, Éditions Passiflore, mai 2014, 215 pp. en noir et blanc au format 13 x 21 cm sous couverture brochée en couleurs, 19 € (prix France)

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24 05 14

Aux temps bénis du British Empire...

Expo 58.jpgNé en 1961 à Birmingham, Jonathan Coe est l'un des auteurs majeurs de la littérature britannique contemporaine et les Éditions Gallimard à Paris ont fait paraître récemment la traduction française de son Expo 58, un agréable et subtil roman d'atmosphère qui se muera au fil des pages en parodie de roman d'espionnage aux rebondissements inattendus.

Comme l'annonce le titre, le récit a pour cadre l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958, dernière manifestation internationale d'importance d'un monde occidental qui ne tarderait pas à vaciller sous les coups de la modernité et de la décolonisation.

Thomas Foley, un jeune cadre du ministère britannique de l'Information, est envoyé dans la capitale belge pour superviser la construction du Pavillon britannique et veiller à la bonne tenue d'un pub, le Britannia, censé incarner la culture de son pays. Six mois durant, il ira de rencontre en rencontre (un journaliste soviétique, un scientifique anglais, une hôtesse belge...) et vivra des moments dont il est loin de percevoir à quel point ils bouleverseront son existence.

Ajoutons pour conclure à propos de cet excellent texte que, bien que citoyen de Sa gracieuse Majesté, l'auteur ne commet aucune erreur manifeste dans la restitution des réalités et de l'ambiance de la Belgique d'alors.

Une belle performance en soi, non ?

Bernard DELCORD

Expo 58 par Jonathan Coe, traduction de l'anglais par Josée Kamoun, Paris, Éditions Gallimard, février 2014, 330 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs, 22 € (prix France)

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25 04 14

Combat avec l'ange...

Monseigneur ou l'affaire du cinématographe.jpgLe texte ci-dessous a paru dans la livraison du 25/04/2014 de l'hebdomadaire M... Belgique qui a succédé à l'édition belge du magazine Marianne :

Passionnant, le roman de Carlos Casares intitulé Monseigneur ou l'affaire du cinématographe – paru en Espagne en 1980 et en traduction française chez Ker éditions en 2013 –, l'est à plus d'un titre.

Par son intrigue, d'abord. En voici le pitch :

« Galice, 1912. Quelques mois avant l’assassinat du Premier ministre Canalejas, une guerre larvée oppose les libéraux anticléricaux aux extrémistes catholiques. Car, si les premiers détiennent le pouvoir politique, les seconds règnent dans les provinces rurales.

L’arrivée du cinématographe dans une petite ville galicienne fait l’objet d’un nouvel affrontement entre ces deux factions. Pris en tenaille, l’évêque du diocèse est amené, bien malgré lui, à prendre parti contre son propre camp. »

Par son style, ensuite, celui d'un récit gouleyant comme un bon vin de la Rioja et onctueux comme un vieux Xérès, tout en finesse et subtilité, sans pour autant prendre à la tête.

Par son contenu, enfin, qui met aux prises les forces de la lumière morale et celles des ténèbres du fanatisme (d'où qu'il soit) dans un combat larvé où tous les coups semblent permis.

Ajoutez à cela la dévotion crédule pour les « miracles » et vous aurez un petit bijou littéraire d'une actualité brûlante !

Bernard DELCORD

Monseigneur ou l'affaire du cinématographe par Carlos Casares, traduit de l'espagnol par Michel Wagner, introduction de Vincent Engel, Hévillers, Ker éditions, novembre 2013, 140 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 12 €

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11 04 14

Kinshasa, à nous deux maintenant !

Congo Inc..jpgLe texte ci-dessous a paru dans la livraison du 11/04/2014 de l'hebdomadaire M... Belgique qui a succédé à l'édition belge du magazine Marianne :

Auteur des étonnantes et remarquables Mathématiques congolaises parues en 2008 chez le même éditeur, In Koli Jean Bofane remet le couvert avec Congo Inc. publié en Arles chez Actes Sud, un roman sous-titré Le testament de Bismarck dans lequel l'auteur narre avec une verve et un humour tout africains les tribulations d'un Rastignac pygmée quittant son village natal pour se faire une place au soleil de Kinshasa à l'ère d'Internet et de la mondialisation.

Sur son chemin, il croise la faune humaine qui fait le sel, mais aussi le malheur de l'actuelle RDC : des enfants des rues, un commerçant chinois madré et sans scrupules, un ancien chef de guerre voulant renouer avec le meurtre et la rapine, une universitaire belge ayant des vapeurs pour les jeunes Africains bien bâtis, un pasteur grigou qui organise des loteries pro magna dei gloria, une péripatéticienne œuvrant pour le repos des guerriers onusiens, des multinationales qui mettent le pays en coupe réglée...

Le zoo humain d'un pays « où les hommes ne cessent d'offrir des preuves de leur concupiscence, de leur violence, de leur bêtise et de leur cynisme ».

Mais, plus fort encore, l'auteur ouvre des pistes pour remédier à la situation, avec une lucidité, un talent, une détermination et une causticité dignes de tous les éloges !

Bernard DELCORD

Congo Inc. par In Koli Jean Bofane, Arles, Éditions Actes Sud, avril 2014, 299 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 21,7 cm sous couverture brochée en couleurs, 22 € (prix France)

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01 03 14

Tempus fugit...

Échec au temps.jpgLe texte ci-dessous a paru dans la livraison du 1er mars 2014 de l'hebdomadaire Marianne Belgique :

Dans Échec au temps (un roman rédigé à la fin des années trente et publié en 1945) qui vient de reparaître aux Impressions nouvelles dans la collection « Espace Nord », le grand écrivain belge Marcel Thiry (1897-1977) imagine que la bataille de Waterloo fut une victoire napoléonienne et qu'en 1935 un trio de compères – dans lequel on peut reconnaître l'auteur – regarde inlassablement les images de la bataille au moyen d'une machine de « rétrovision » avec l'espoir de « faire échec au temps en faussant l'engrenage des causes ». Un scénario a priori alléchant, qui naquit en marge des réunions du Groupe du Lundi (1936-1939) animé par Franz Hellens et Robert Poulet à la suite de conversations avec ce dernier (le fait nous a été confirmé jadis par plusieurs membres du groupe), traité dans une langue magnifique et développé avec un sens du récit bien maîtrisé, mais qui a pris un terrible coup de vieux... Car c'est le lot habituel de la science-fiction, certes, mais aussi parce que l'auteur s'y livre à une démonstration pesante selon laquelle la répétition des causes peut entraîner le déraillement de celles-ci et en modifier les conséquences... L'ouvrage nous est tombé des mains, marquant par là la victoire écrasante du temps qui passe...

Bernard DELCORD

Échec au temps par Marcel Thiry, préface de Roger Caillois, postface de Pascal Durand, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, février 2014, 287 pp. en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 9 €

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08 02 14

Justice (littéraire) est enfin faite...

Handji.jpgAlors que la France ne s'est pas distinguée en refusant de commémorer officiellement en 2011 le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline, la Fédération Wallonie-Bruxelles s'honore d'avoir accueilli [1] Handji en 2014 dans sa prestigieuse collection « Espace Nord », car il s'agit du meilleur roman, paru en 1931 chez le Liégeois Robert Denoël, d'un (très) grand écrivain belge longuement réprouvé, par ailleurs héros de 14-18, Robert Poulet (1893-1989).

Cet admirateur de la pensée de Maurras (qui eut avant la guerre une aura comparable à celle de Sartre plus tard) a indûment subi les foudres de la répression de 1944-45.

On le condamna à mort sous un prétexte fallacieux [2], en réalité pour avoir été jusqu'en 1942 le rédacteur en chef du quotidien collaborationniste Le Nouveau Journal, en feignant d'ignorer qu'il avait exercé cette charge à la demande expresse du roi Léopold III, du cardinal Van Roey et même de membres du gouvernement Pierlot, et qu'il défendit dans ses colonnes la politique de présence préconisée, entre autres et avant les hostilités, par Paul-Henry Spaak (les souvenirs de l'implacable occupation allemande de 1914-18 demeuraient alors cuisants).

Élargi en 1951 avec de vagues excuses et recueilli à Paris par un résistant belge notoire, fondateur du magazine Pourquoi Pas ?, Robert Poulet avait été sans conteste l'un des plus brillants romanciers de l'entre-deux-guerres, célébré par la critique parisienne [3] et par ses pairs tant dans notre pays que dans l'Hexagone.

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Robert Poulet (ca 1931)

Il faut dire que notre homme avait le nez creux : découvreur du Voyage au bout de la nuit qu'il fit éditer par Denoël (avant de lancer plus tard bien d'autres auteurs de renom comme Michel Tournier, Alphonse Boudard ou Camara Laye [4]), il fut avec Franz Hellens l'un des initiateurs du réalisme magique qui a fait la renommée de la production littéraire belge et qui la marque encore de nos jours.

Handji est un roman singulier : il met en scène deux officiers autrichiens stationnés au bord des marais du Pripet durant la Première Guerre mondiale, un endroit où, comme dans Le Désert des Tartares de Buzzati, il ne se passe rien pendant des mois. Pour tromper l'ennui, ils imaginent que ce qui leur manque le plus, une femme – qu'ils appellent Handji –, les a rejoints et qu'ils la cachent. Au fil du temps, cette jeune fille imaginaire prendra corps à leurs yeux, au point qu'ils mourront pour la défendre quand les Russes attaqueront...

Robert Poulet (ca 1945).jpg

Robert Poulet (ca 1945)

Un véritable tour de force littéraire qui, quoi que l'on puisse penser des errements postérieurs, réels ou supposés, de son auteur, lui vaut incontestablement une place de choix au panthéon des lettres !

Bernard DELCORD

Handji par Robert Poulet, Bruxelles, Éditions Les Impressions nouvelles, collection « Espace Nord » propriété de la Fédération Wallonie-Bruxelles, postface de Benoît Denis, janvier 2014, 367 pp en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 9,50 €.



[1] À l'instigation notamment de Marc Quaghebeur, patron des Archives et musée de la littérature, et du professeur Paul Aron de l'ULB ainsi que de Benoît Denis de l'université de Liège qui consacre à l'ouvrage une passionnante postface.

[2] Pour avoir, par un article (présenté sous une forme caviardée au procès), « fourni des hommes à l'ennemi », en l'occurrence à la SS-Wallonie. Or, comme la cour militaire n'en trouva aucun, alors qu'un témoin de taille avait expliqué qu'il avait renoncé à s'engager chez les séides de Degrelle sur le conseil de Poulet, le tribunal « démocratique » et léopoldiste – le comte Capelle, secrétaire du roi, allant  jusqu'à produire un faux témoignage en justice – rendit une sentence de mort en affirmant « qu'il devait en exister » ! Si l'on ajoute à cette iniquité le fait que sa fille unique, Françoise, s'est suicidée en 1965 à la suite de la condamnation de son père, on comprend mieux pourquoi Robert Poulet, qui dut largement son salut à l'intervention de son épouse auprès du Régent, refusa jusqu'à sa mort de renoncer officiellement à ses idées politiques « d'extrême droite », alors qu'en réalité il s'en était largement départi, nous pouvons l'attester, en dépit de prises de position bravaches prises sur le tard en faveur de Faurisson et Cie. Il conserva par ailleurs une rancune tenace pour Léopold III qui « l'avait trahi ».

[3] L'aristarque Edmond Jaloux, dans Le Temps – l'ancêtre du Monde  – cria même au génie.

[4] Et de participer à la publication des mémoires de Charles de Gaulle, comme nous le confia l'éditeur de ce dernier, Marcel Jullian.

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