Karine Fléjo
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20.02.2012
Un anticyclone sur la dépression
Simon est un petit garçon de neuf ans terriblement attachant. Fils unique, il est le complice de toujours de son papa, écrivain, plus exactement nègre de profession. Sa maman, Carole, femme très ambitieuse, a décroché un poste à hautes responsabilités en Australie. Elle s'y rend donc fréquemment pour des missions. Une mère souvent absente, y compris quand elle est physiquement présente, faute de savoir montrer son amour à son fils. Faute de lui faire sentir qu'il existe dans son regard autrement que par la transparence. « Je vois si peu maman. Elle fait à peine attention à moi. Jamais de caresse sur la tête comme papa. Elle m'embrasse toujours sur ses doigts. (…) Un baiser sur ses doigts et elle souffle dessus pour qu'il s'envole vers moi. Mais le vent est toujours mauvais avec maman, et son baiser disparaît avant de m'atteindre. » D'où cette proximité d'autant plus grande avec Paul, son papa. Jusqu'à ce matin où Simon le retrouve dans le lave-vaisselle. « En entrant dans la cuisine, j'ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d'hier soir. J'ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. (…) il était tout coincé de partout. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. »
Paul est alors hospitalisé. Carole absente, c'est Lola, la grand-mère maternelle un peu excentrique et très aimante qui prend Simon délicatement sous son aile.
Et les interrogations de submerger l'enfant. De quoi souffre son père? Pourquoi ce regard éteint et effrayé ? Pourquoi cette fatigue intense? Pourquoi ces médicaments ? Pourquoi l'hôpital? Et la chambre de son papa dont on lui interdit l'accès, que cache t-elle ? Des questions obsédantes auxquelles les grands n'apportent pas de réponse. Ou tout du moins pas de vraie réponse. Par désir de protéger Simon. Parce que la dépression dont son père souffre est une maladie difficile à comprendre pour les adultes eux-mêmes, une maladie qui fait peur, qui dérange, comme si l'angoisse et le désespoir perçus dans le regard du malade risquaient d'être contagieux, non seulement en le croisant, mais même simplement en l'évoquant.
La dépression, sa mère, le monde des adultes, tout ce qui lui est lointain, physiquement ou par la compréhension, relève pour lui du pays des kangourous : un autre monde. Un monde dans lequel Simon veut entrer, qu'il veut comprendre. Et c'est Lily, une fille mystérieuse à l'air grave, au beau regard violet et à la voix douce qu'il croise dans les différents hôpitaux fréquentés par son père, qui lui ouvrira la porte sur ce monde de la dépression avec un parler vrai, accessible, sans faux-fuyants. La dépression, cet autre qui entre en soi, ce poison qui teinte tout de noir, qui garde éveillé jour et nuit et coupe des autres.
La dépression, cette maladie du mal à dire. Ces bleus à l'âme dont on ne voit pas les ecchymoses.
C'est avec un regard plein de fraîcheur, de poésie, de douceur, celui d'un enfant de 9 ans, que Gilles Paris nous emmène dans ce bouleversant voyage : celui de la compréhension de cette pathologie . Un roman plein d'amour, de tendresse, d'humour. Une véritable ode à la tolérance sur ce mal de vivre trop souvent considéré à tort comme un simple laisser-aller, quand il s'agit en réalité d'une vraie maladie.
Poignant, magnifique, rédigé d'une plume à la sensibilité aussi vibrante que belle, ce roman de Gilles Paris est un anticyclone sur la dépression. A lire absolument !
Au pays des kangourous, de Gilles Paris. Editions Don Quichotte, Janvier 2012, 18€, 248 P.
Karine Fléjo
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15.02.2012
Des maux pour le dire
Victime d'un accident vasculaire cérébral, Fatima est hospitalisée dans un état végétatif. Engluée dans un corps qui ne réagit plus, la parole perdue, elle n'en est pas moins consciente de la réalité qui l'entoure. A défaut de pouvoir bouger et communiquer, elle s'évade de son corps-scaphandre par la pensée. Un voyage intérieur dans une vie antérieure : l'orphelinat, sa famille d'adoption, l'Algérie, l'exode, ses amours chaotiques, mais aussi et surtout, comme un souffle de vie dans cette agonie, la mystérieuse petite fille à la robe jaune. Qui est cette fillette ? Pourquoi cristallise t-elle toutes les pensées de Fatima ? A t-elle existé ? Et si oui, qu'est-elle devenue?
Pas plus qu'elle ne parvient à faire comprendre à son fils Saïd lors de ses visites à son chevet, pourquoi elle est obsédée par « la petite », « jaune », ce terrible et lourd secret qu'elle traine comme une cicatrice sur le coeur et l'âme depuis tant d'années, elle n'a su lui faire comprendre combien elle l'aimait, lui, son fils, la chair de sa chair. Saïd a donc dû grandir avec ce sentiment de n'avoir pas naturellement sa place dans le coeur de sa mère, d'avoir tout à conquérir : « Maintenant que papa est mort, est-ce qu'il y aura une place pour moi dans ton coeur? (…) Une place, une vraie maman. Pas un strapontin. » Entre un père décédé et une maman peu démonstrative, comment se construire et apprendre à s'aimer, à aimer ? La vie sentimentale de Saïd, trentenaire, n'est que heurts, disputes, « je t'aime, moi non plus ». Il ne sait si là est la meilleure façon de s'aimer, mais c'est la seule qu'il ait trouvée.
Un brillant roman à deux voix, celle du fils et de la mère, vibrant duo, où l'auteur mêle avec dextérité humour et tendresse, sensibilité et douceur, profondeur et légèreté. Un livre bouleversant sur la difficulté d'aimer et ... de se le dire.
La meilleure façon de s'aimer, de Akli Tadjer. Editions Jean-Claude Lattès, Janvier 2012, 18€, 284 P.
Karine Fléjo
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13.02.2012
La liste de mes envies : un ENORME coup de coeur !!!
Canevas d'une femme bouleversante
Jocelyne Guerbette, 47 ans, dite Jo, mène une vie simple à Arras. Un quotidien ponctué de petits bonheurs glanés entre son travail à la mercerie, son blog dixdoigtsdor, sa vie de couple, ses enfants devenus grands, les potins du coin échangés avec ses amies du salon de coiffure. Jusqu'à ce jour où une nouvelle susceptible de bouleverser son existence tombe : elle gagne à l'Euro Millions. Une somme mirobolante. De quoi s'acheter et offrir tant de choses ! Liste de ses besoins, de ses envies, de ses folies, une fois ces trois listes dressées, quels choix opérer? Dépenser tout ou partie de cet argent pour exaucer ses rêves ? Mais exauce t-on ses rêves les plus chers avec de l'argent? Le bonheur, le temps, l'amour, la confiance, la présence, tout ce qui nous est essentiel s'achète t-il seulement...?
Avec une sensibilité à fleur de plume, un style d'une extraordinaire épure, Grégoire Delacourt nous entraine dans le sillage de Jocelyne. Une femme bouleversante, que l'on suit de fil en aiguille avec une indicible émotion. Pas de patron tout tracé dans ce roman qui à l'image de la vie, n'est que rebondissements. Pas de broderie ni de dentelle inutile, pas plus que de galons ni de rubans. Non, Jo la mercière d'Arras, a l'étoffe d'une femme ancrée dans le réel, authentique, humaine, courageuse. Une femme qui décide de devenir actrice de sa vie, qui fait le choix d'être à un moment où l'argent lui permet d'avoir. Une femme aimante que l'on ne peut qu'aimer. Et à travers elle, au point de croix, l'auteur réalise pour nous un sublime canevas : celui d'un hommage vibrant aux femmes.
« Il n'y a que dans les livres qu'on peut changer de vie. Que l'on peut tout effacer d'un mot. Faire disparaître le poids des choses. Gommer les vilénies et au bout d'une phrase, se retrouver soudain au bout du monde » (P.35). Si vous souhaitez vous évader dans un monde de douceur, de bienveillance, de sensibilité, de générosité, si vous avez envie de découvrir l'univers de Jo, cette femme d'une si grande noblesse de coeur et d 'âme, alors n'hésitez pas. N'hésitez plus. Ajoutez en tête de la liste de VOS envies, celle de vous ruer sur l'éblouissant roman de Grégoire Delacourt !
P. 101 : « Être riche, c'est voir tout ce qui est laid puisqu'on a l'arrogance de penser qu'on peut changer les choses. Qu'il suffit de payer pour ça. »
La liste de mes envies, Grégoire Delacourt, Éditions Jean-Claude Lattès, Février 2012. 16€, 186 P.
Karine Fléjo
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