05 08 17

« J'ai dit bizarre… Comme c'est bizarre ! » (Jacques Prévert, dialogue dans Drôle de drame)

Hôtel meublé.jpgGérald Bertot alias Thomas Owen est né le 22 juillet 1910 à Louvain et il est mort le 2 mars 2002 à Bruxelles.
 
Ses études de droit terminées en 1933, il est engagé dans une meunerie, le Moulin des Trois Fontaines à Vilvorde, dont il sera le directeur pendant quarante-trois ans. Il sera également président général des Meuneries belges, puis du Groupement des Associations meunières de la CEE.
 
Parallèlement, attiré par le surréalisme, il devient critique d'art pour La Libre Belgique et L'Écho sous le pseudonyme de Stéphane Rey.
 
Mobilisé en 1939, il échappe à la déportation qui suit la capitulation de l’armée belge.
 
Sa rencontre avec Stanislas-André Steeman servira alors de déclencheur à sa carrière d'écrivain. L’auteur de L’assassin habite au 21 (1939) l'encourage à écrire des romans policiers, genre peu disponible à l'époque.
 
De 1941 à 1943, Thomas Owen publiera plusieurs nouvelles et romans policiers, caractérisés par « un humour assez féroce », qui attirèrent sur lui l'attention de la critique.
 
Il se tourna ensuite vers la littérature fantastique, en faisant paraître Les Chemins étranges en 1943. C'est de ce genre particulier, romans, contes et récits d'épouvante, que lui viendra la reconnaissance du grand public. Ses nouvelles fantastiques plongent le lecteur dans un univers en perpétuelle collision avec l'horreur et l'irrationnel (1).
 
Il est élu membre de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique en 1975, au fauteuil 28 dans lequel il succéda à Constant Burniaux (2) et qui est aujourd’hui celui de Jean-Baptiste Baronian.
 
C’est aussi en 1943 que Thomas Owen rédigea Hôtel meublé, un curieux polar qu’ont ressorti les Impressions nouvelles à Bruxelles, dans la fameuse collection « Espace Nord ».
 
En voici le pitch, fourni par l’éditeur :
 
« Un crime a été commis : Oswald Stricker, vieil expert et usurier, détenteur d’une fortune secrète, est retrouvé mort dans son appartement. L’inspecteur Maudru est chargé de cette curieuse affaire. Il sera très vite secondé par Madame Aurélia, détective amateur, qui va s’installer dans le logement du défunt pour mener l’enquête au plus près des locataires – aussi morbides que saugrenus, vivant dans la misère et prêts à tout pour s’enrichir. Un huis clos fantastico-macabre aux allures de Cluedo. »
 
Ajoutons que le titre lui-même relève de l’étrange, dans la mesure où l’intrigue de ce roman ironique se passe dans une maison qui n’est pas un hôtel meublé, mais qui pourrait l’être, non pas pour des raisons immobilières, mais parce que les personnages pour le moins pittoresques et inquiétants qui l’habitent semblent plus passagers que stables…
 
Un texte tout ce qu’il y a de décapant !
 
Bernard DELCORD
 
Hôtel meublé par Thomas Owen, postface de Rossano Rosi, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, collection « Espace Nord », novembre 2016, 237 pp. en noir et blanc au format 12 x 18,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 9,00 €

(1) Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Owen
 
(2) 1892-1975, à qui l’on doit un intéressant Crânes tondus (1930).

29 07 17

« J'avance dans l'hiver à force de printemps. » (Charles-Joseph de Ligne, Almanach de Bruxelles)

Aux Armes de Bruxelles.jpgSplendide ode pérégrine sous la plume inspirée d’un grand styliste doublé d’un dandy des idées et des lettres, une version revue et augmentée d’Aux Armes de Bruxelles par Christopher Gérard (1) est sortie ces jours-ci à Paris, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux, un événement considérable pointé fort justement par Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, dans la préface qu’il lui a donnée.
 
À l’enseigne d’une maison de bouche vénérable de la capitale des Belges et de l’Europe, ce texte d’amour pour une femme mystérieuse, Louise (forcément !), et pour une ville qui ne l’est pas moins tant ses beautés se font discrètes, guide le lecteur dans un parcours initiatique dont les étapes, commentées par un cicérone enthousiaste, lucide et averti, sont des églises, une mosquée, des musées, des parcs, des monuments, des restaurants, des maisons de thé, des boutiques d’antiquaires ou de jouets, des librairies, des personnages célèbres (notamment Bruegel, Charles Quint, Voltaire, Baudelaire, Khnopff, Horta, Claudel, Ensor, Ghelderode, Yourcenar, le capitaine Haddock…) et bien d’autres choses encore.
 
Une réussite absolue qui n’est pas sans rappeler Les Horreurs de l’amour du regretté Jean Dutourd qui aurait sûrement jubilé à sa lecture !
 
Bernard DELCORD
 
Aux Armes de Bruxelles par Christopher Gérard, nouvelle édition revue et augmentée, préface de Jacques De Decker, Paris, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, juillet 2017, 288 pp. en noir et blanc au format 12,3 x 19,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 21,90 € (prix France)
 
 
(1) La version princeps avait paru à Lausanne en 2009, aux Éditions L’Âge d’Homme, dans la collection « La Petite Belgique » dirigée par Jean-Baptiste Baronian.

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30 06 17

La voix du Destin !

couverture-destins.jpeg« Celui qui a dit que le destin n’existe pas est un menteur. Car
il existe bel et bien et il est écrivain. Mais le pire dans tout
cela, c’est qu’il trouve son inspiration dans les trois milliards
de dossiers que composent nos existences. Alors vous pensez
bien qu’il ne se gêne pas pour raconter nos vies avec la suave
cruauté du chat devant la souris.
Ce livre, c’est un déferlement de secrets, un jeu de massacre
dont la partie ne se gagne qu’à grands coups d’incertitudes,
un labyrinthe où se croisent les âges, les gens et les époques.
Ouvrez-le et découvrez les destins perdus de Josiane, de
Maddox, de Janis, de René, de Lou et de bien d’autres encore. »

 

Cette présentation par l'éditeur du livre de Nancy Vilbajo « Le bureau des destins perdus » est parfaite. Le livre fut de plus « coup de coeur » des libraires lors de l'événement « Auteurs à la page ». Cette Binchoise n'est pas à son coup d'essai, mais elle nous surprend de livre en livre pour sa totale maîtrise de ce qu'on appelle « L'imaginaire belge » (à l'époque j'eus l'honneur d'être directeur littéraire d'une collection qui présentait cette mouvance : de Thomas Owen et Jean Ray jusqu'à Alain Dartelevelle, Jean-Baptiste Baronian et Jacques Crickillon. Les illustrations de François Bouton soulignent encore cette filiation.

Les séquences sont courtes, les dialogues nombreux et vivants, le suspense toujours présent. Un livre tel qu'on les aime !

Et ce Destin qui prend voix !

« Je suis toi, ta petite voix rien qu’à toi. Je suis ton enfance, je suis ta jeunesse, celle du temps où ton destin était encore un rêve. »

 

Pour vous donner le ton d'un des destins :

« Je me mis à donner des coups de pieds dans les cartables, à lancer les plumiers à l’autre bout de la pièce. Mais chaque objet revenait aussitôt à sa place comme si un doigt invisible avait appuyé sur le bouton «rewind» d’un vieux magnéto. Et vu que cela ne suffisait pas, les lettres tracées au tableau tombaient en poussière. Une à une, sournoises, mesquines et méchantes. »

 

Mais aussi :

« La pourpre d’un été finissant donnait à Calador une allure apocalyptique, un soir parfait pour la fin du monde. Et d’ailleurs, c’était bien la seule consolation du condamné, il aurait détesté mourir en hiver. »

 

Nancy Vilbajo est une de nos grandes écrivaines, qui s'affirme de texte en texte. Découvrez-la !

 

Jacques MERCIER

 

« Le bureau des destins perdus », Nancy Vilbajo, Edition Chat Ailé, 2017, de 18 à 22 euros. www.chaitaile.com

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24 05 17

Le jazz

 

_le jazz.jpgLe Jazz” est le premier ouvrage d’une toute nouvelle collection proposée par les Editions Ikor. Il est écrit par un jazzman : Stéphane Mercier

Ce livre s’adresse à tout public. En effet, l’apparition du jazz est présentée dans son contexte politique et social. Les parallèles sont tirés entre l’évolution du jazz et les événements marquants de notre société démocratique et capitaliste: l’immigration, la ségrégation, la prohibition, la Seconde Guerre mondiale, les grandes inventions et les révolutions ont influencé cet idiome en perpétuel changement. La grande Histoire est contée à travers les petites histoires de ces personnalités attachantes.

Aujourd’hui, le jazz est plus que jamais parmi nous, car cette musique créative et interactive se veut porteuse de messages de justice, d’égalité, de tolérance et d’anti-conformisme.

L’auteur vous invite donc à entrer dans la fabuleuse histoire du jazz, qui est d’une certaine manière notre histoire à tous…

Passionné d’histoire du jazz depuis les années 80, le saxophoniste Stéphane Mercier étudie au Jazz Studio d’Anvers, au Conservatoire Royal de Bruxelles et au Berklee College of Music.

Les sept années passées ensuite à New York lui donnent l’occasion de croiser certains acteurs de première main comme Herbie Hancock, Wynton Marsalis, Horace Silver, Tommy Flanagan ou George Benson. Il entend des histoires de proches de Duke Ellington et de Charlie Parker, comme celles de l’éminent professeur Herb Pomeroy.

Rentré en Europe, Toots Thielemans l’aide à rencontrer Quincy Jones, lançant une série d’interviews, dont celle de Kenny Garrett, saxophoniste ayant cotoyé les derniers grands orchestres et leaders de la grande époque.

En 2013, il monte un spectacle sur l’histoire du jazz : “La Boîte de Jazz” attire 27 000 spectateurs en un an et demi, soit 270 représentations à guichets fermés.

C'est un petit livre « tout simple », pas cher et très bien écrit et vraiment agréable à parcourir (vous pouvez l'emporter partout). C'est aussi une mine de renseignements : disques, livres, anecdotes sur le jazz si vous voulez prolonger la lecture ou l'étoffer. Le début d'une belle collection et une belle carte de visite pour son auteur.

Jacques Mercier

« Le Jazz », Stéphane Mercier, Ikor Editions, collection "c'est tout simple" sous la direction de Marc Bailly, 110 pp, 12cmX17cm, 9,99 euros. www.ikoreditions.com

 

 

18 05 17

La Kollaboration !

colla.jpgCet ouvrage est magistral. Il raconte en détails une époque et ses dérives. Ce n'est pas seulement un document, avec ses dates, ses noms, ses précisions, c'est une histoire. Ce n'est pas un roman, même si on peut le lire ainsi, car tout est vrai, vérifié même.

L'auteur, Eddy De Bruyne, a déjà écrit plusieurs livres qui ont traité de la collaboration ; cette fois, il s'attache à la collaboration en Wallonie et en particulier à celle de la région de Liège. L'éditeur explique à propos de « Entre collaboration et kollaboration » : « L'ensemble jette une lumière crue sur une époque particulièrement trouble mettant en scène victimes et protagonistes. »

« En guise de prélude », en début de livre, et sous le titre « La croisière s'amuse », l'auteur nous raconte la randonnée en bateau-mouche que fit Léon Degrelle en septembre 1936. On lui avait refusé un meeting en salle, il choisit de le faire sur la Meuse, à l'aide d'un haut-parleur ! Quant aux dernières pages, pour boucler l'aventure, nous découvrons les « Tribulations d'un agent double liégeois » !

Au fil des chapitres, on découvre la magistrature et l'occupant, les apprentis policiers de Rex ou le recrutement pour la légion Wallonie.

En passant, nous avons également l'envie des uns d'un séparatisme wallon, des autres d'un rattachisme.

Le texte rend ces événements actuels, lisibles, et donc d'autant plus intéressants à découvrir.

Un exemple ? Quelques lignes prises au début de la page 90 : « Au début de l'Occupation, le département politique et culturel de la « Sipo-Sd » de Bruxelles approuvait un éventuel rattachement de la Wallonie à la France en échange de la session de l'Alsace et de la Lorraine à l'Allemagne. Par la suite, il approuva plutôt l'idée de la constitution d'un État wallon autonome auquel seraient rattachées les provinces du Nord français, soit la Franche-Comté, la Picardie et les Flandres. »

Voici déjà deux livres remarquables (avec « L'Opéra dans l'Histoire ») parus dans cette superbe collection dirigée avec le talent qu'on lui connaît par Bernard Delcord.

 

Jacques Mercier

 

Entre collaboration et Kollaboration, Eddy De Bruyne, Les éditions de la province de Liège, 428 pp, 24 euros. www.edplg.be

 

 

09 05 17

L'Opéra dans l'histoire... une petite merveille !

 

 

opéra.jpg

« Ce livre s'adresse à tout mélomane et aux férus de grands « tubes ». Puisse-t-il enthousiasmer aussi les friands d'histoire culturelle ou d'histoires des mentalités, pour lesquels l'opéra reflétait la magnificence d'un prince. » écrit Bernard Wodon dans l'introduction de l'ouvrage : L'opéra dans l'histoire. D'autre part, Stefano Mazzonis di Pralafera, Directeur de l'Opéra Royal de Wallonie, note dans sa préface : « Par force de détails, précisions, anecdotes et autres curiosités, l'auteur invite le lecteur à découvrir les lieux magiques, où les sentiments des protagonistes sont traduits par les paroles et soutenus par la musique ».

Tous ces mots : friands, curiosités, magiques... ne peuvent qu'aiguiser notre appétit de connaissance.

Et puis, cela commence ainsi : « Les origines de l'opéra remontent à la Grèce antique. Tragédies ou comédies s'accompagnent de danses, de chœurs, de monologues, de duos récités et chantés.... » Et on embarque pour un merveilleux et passionnant voyage de quelques centaines de pages ! Une lecture musicale, qui plus est !

L'éditeur explique bien le propos : « Depuis 1600 en Europe, puis 200 ans plus tard en Amérique, l'opéra reflète les thèmes culturels et les différents aspects de la vie quotidienne. Neuf chapitres retracent chronologiquement cette histoire de l'opéra des origines à nos jours ; contexte historique, style lyrique, décor de théâtre et biographie des compositeurs regroupés par écoles jalonnent ce florilège des principales œuvres du répertoire. Cet outil indispensable en résume les arguments, clarifie les principaux termes musicaux et s'attarde parfois plus longuement sur les grands succès. »

Le livre s'adresse à tout mélomane, enseignant, étudiant, musicologue, ainsi qu'aux professionnels du spectacle, interprètes, programmateurs musicaux et décorateurs sonores.

Un mot de l'auteur : Bernard Wodon, Docteur en Philosophie et Lettres a déjà publié une Histoire de la musique chez Larousse et Mille ans de rayonnement artistique liégeois. Comme j'aime qu'il dédie son libre à sa maman qui a renoncé à sa carrière de cantatrice pour se dévouer pour ses enfants, tout en les sensibilisant aux grands succès du répertoire.

 

 

Jacques MERCIER

 

 

L'opéra dans l'histoire, Bernard Wodon, Les éditions de la province de Liège, 20017, 544 pp, 24 euros.

 

18 04 17

Tournai, une ville en poésie

 


_m Dictionnairepoéticon.jpgDeux sorties « poétiques » donnent des couleurs à la littérature. Tout d'abord « Poéticon », qui son éditeur, François Van Dorpe, définit comme un « magalivre » (à la fois magazine et livre) : « C'est un terrain de jeux poétiques, proposant des expériences ou permettant aux lecteurs de proposer leurs idées ». Dans ce numéro zéro, on trouve par exemple cette belle expérience : quatorze artistes ont relevé le défi – dans le cadre de Tournai Ville en Poésie 2017 – de prendre un extrait d'un livre de la collection « Musique des Mots » et de créer une œuvre miniature inspirée par le texte. On peut suivre le résultat : l’œuvre et l'extrait du texte remis dans son contexte. Un exemple : Pascale Loiseau a créé une installation de nœuds et macramé avec caillou, fils de laiton, bronze, inox et cuivre pour ce texte de Jean-Louis Keranguéven : « Il faut toujours remettre en place chaque caillou chaque rocher afin qu'il nous surprenne encore disait mon père à marée basse. »

 

_traces fugace.jpg« Traces du fugace » est précisément édité pour garder la mémoire de créations poétiques courtes, nées de projets souvent spontanés grâce au Printemps des Poètes, à la ville de Tournai et à la Wallonie. Vous y découvrirez « Affiche ton poème », réalisé avec des écoles primaires de la ville. Savourons quelques trouvailles d'enfants de 3° et 4° primaires : « Comment dessiner un cauchemar ? / Avec un crayon ordinaire » (Apolline Ardennois), « Comment toucher la lune ? / Avec des mots tristes. » (Zoé Derycke), « Dans le jardin / J'ai ramassé l'univers. » (Mathias Dubois), « Qui écrit un poème dans l'arbre ? / Le printemps. » (Suzane Parent).

Vous avez peut-être suivi cette opération « Panneaux électroniques », une activité en cours d'Unimuse, de la Maison de la Culture et de la Ville. De courts textes furent diffusés sur les panneaux électroniques, tels ceux-ci : « Voir fourmiller Tournai et se dire : Il ne manque que le chant des cigales » (Olivier Delcourt), « Cabossés / Les mots ont leur beauté / Ils dissimulent leur vérité » (Jacky Legge), « Ce que j'aime dans la fermeture éclair, c'est l'éclair » (Françoise Lison-Leroy), « Écrire c'est s'ancrer en pleine terre pour mieux déployer ses ailes » (Colette Nys-Mazure).

Entre autres, dans ce livre très riche et passionnant, on découvre le résultat d'installations d'incises littéraires dans les 33 cimetières de Tournai. Un seul exemple : « Le vrai tombeau des morts c'est le cœur des vivants » (Jean Cocteau).

Les extraits des discours de l'échevin de la Culture, Tarik Bouziane, que l'on peut relire ici prouve que la poésie peut être au centre de toutes nos activités et qu'elle marquera profondément les citoyens que nous sommes ! Je suis particulièrement fier de cette ville poétique, où j'ai accompli une partie essentielle de mes propres études, il y a longtemps déjà...

 

Jacques MERCIER

 

Poeticon, N° 0, Les Déjeuners sur l'herbe, 54 pages, 20cm/21cm, 15 euros. www.poeticon.be

Traces du fugace, Les Déjeuners sur l'herbe, 94 pages, 20cm/21cm, 5 euros.

www.lesdejeunerssurlherbe.com

 

 

 

 

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10 04 17

Troubles midis : un incroyable témoignage !

 

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« Dès la première phrase, nous sommes avec Catherine Melchior Sana, nous quittons notre monde pour rejoindre le sien », telle est la première phrase de la préface. « Troubles midis » raconte quelques moments de la vie d'une « personnalité limite », soit quelqu'un qui est borderline.

Ce sont de larges pans de vie, des tranches découpées à vif dans l'âme. L'auteure parvient à faire passer des descriptions incroyables de la douleur intérieure. Ce trouble est vertigineux, inquiétant, tellement ressenti à la lecture.

L'avant-propos de Géraldyne Prévot-Gigant, psychothérapeute, éclaire fort bien le roman et donc tous ces problèmes que ressentent les personnes atteintes de ce trouble. Elle nous donne par exemple les symptômes qui sont visibles dans une relation de couple : les efforts pour éviter abandon réel ou imaginaire, l'alternance d'idéalisation et de dévalorisation, l'absence de sentiment solide d'identité, une impulsivité dans deux domaines au moins (dépenses, sexe, toxicomanie, conduites à risque, troubles alimentaires...), des menaces suicidaires et automutilations, une instabilité affective...

Mais une fois que le borderline aura suivi une psychothérapie et trouvé son équilibre, il aura toujours cette générosité dénuée d'égocentrisme et toutes ces caractéristiques : Sympathie, disponibilité, curiosité, ouverture d’esprit, créativité, intelligence, caractère fort, modestie...

 De mémoire, je retiens deux « moments » du livre : La vie est pareille à ce retour de pêche en mer, où l'on rejette les trop petits crabes qui en meurent. L'un d'eux sera sauvé par un enfant. Et aussi ce malaise devant l'envahissement de Sandrine, sans que la narratrice n'ose la contrecarrer.

Mais le style est, lui aussi, de la meilleure facture ! Voici, par exemple, le premier paragraphe du premier chapitre :

« C'était une partie d'elle. Elle ne savait ni pourquoi ni comment revenaient à son, esprit de vastes champs pourfendus par un chemin droit goudronné et, plus loin, ces arbres grandioses dessous lesquels un petit sentier de terre incrusté de cailloux plongeait dans l’ombre fraîche des branches lourdes de feuillages gras entremêlés. »

Et quelques bribes picorées dans « Troubles midis » :

« J'imagine combien les gens sont inaptes à se comprendre. Il suffit de regarder les informations télévisées pour en avoir la preuve. Guerres à gogo, internationales, nationales, de voisinage, de couples. »

« C'est l'insatiabilité de la « passoire » laissant écouler l'amour au fur et à mesure qu'il est offert. »

« Que dois-je faire ? - Apprendre – Apprendre? - Que tu existes en être de bien, qu'il y a un nom pour chaque émoi et que tout ce qui te trouble peut te rendre forte. »

Ce roman témoigne, décrit, donne à penser par l'émotion de l'histoire et la qualité de l'écriture mise à son service. On en sort enrichi et grandi.

 

Jacques MERCIER

 

« Troubles midis », roman, Catherine Melchior Sana, Ikor éditions décembre 2016, A5 14,8X21 cm 208 pp, 16,20 euros.

 

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27 02 17

"Rosa", un très grand livre !

marcel sel rosa.pngUn grand livre ! Un de ceux qu'on attend – souvent trop longtemps - quand on aime lire et écrire ! « Rosa » de Marcel Sel est la révélation d'un nouveau et talentueux romancier. On connaissait déjà l'essayiste ou blogueur (Blog de Sel), voici le narrateur, le scrutateur de l'âme humaine et des sociétés où elle évolue. Chez cet habitué des réseaux sociaux, nous trouvons évidemment des phrases courtes, efficaces, justes et belles.

Le premier chapitre est tout de suite étourdissant avec l'enfance, l'émotion, la déception, la mémoire, tout ce qui peut nous entraîner dans la lecture. Mais le livre a comme originalité d'alterner l'histoire et son écriture. L'auteur envoie des pages à son père en échange d'argent (8 pages à 30 euros = 240, par exemple).

Parlons des mots et même des néologismes : « Je suis un adultescent », écrit-il ou « à cause de mon abruxellation », mot inventé par Juan d'Oultremont. J'aime aussi « corbeiller », soit jeter à la corbeille : « Il ne pourrait plus jeter mon travail, le corbeiller ! »

Et ces phrases qui ne peuvent que nous toucher, si on s'essaie à l'écriture : « Je pose la précieuse feuille sur le buvard de son bureau. Je prends une bouffée de l'odeur d'encre Waterman. Même fermé, le pot diffuse un parfum fort, profond, intelligent. »

« Ça fait quatre jours que j'ai commencé l'histoire de Rosa. Et déjà, j'ai besoin d'elle – de l'histoire. Et de Rosa, aussi. En marchant, j'imagine les scènes que je dois écrire. Je les fais respirer avant de les coucher sur le papier. Je les promène, elles prennent l'air. Après toutes ces années passées dans mes carnets à boudins, elles étouffaient. »

C'est un livre qui navigue entre la Belgique et l'Italie. A propos de notre pays, ces notations magnifiques : « Quand il pleut, je m'enivre de sa fonte qui a l'air de pleurer, oui, de fondre en larmes, tout comme les piétons, les voitures, les camions, qui plient sous l'averse. Quand le ciel est flamand, qu'il descend au plus bas, à nous toucher presque, pour imposer son plafond sombre et menaçant, mon pont se détache du canal avec un air de défi. » ou « Il a plu un peu. J'habite un pays qui pleurniche. »

A propos de l'Italie : « Vu des collines alentour, c'est un amas de pierres muettes. De toits de tuiles mates. Des maisons qui se grimpent dessus. » ou «Venise ronronnait en fin d'après-midi. »

Parmi les sujets, la peinture et les musées tiennent une grande place : Picasso, Degas, Spilliaert. Là, il découvre une jeune femme en robe bleue qui est assise dans le Musée d'Art ancien, rue Royale à Bruxelles : « Elle me tourne le dos. Il a l'air d'onduler. Ou alors, c'est son dos qui est une ondulation. « Elle se lève, l'eau se déplie », me dis-je. Je souris : La jeune femme qui dort peut-être encore et dont j'étudie le dos a la souplesse de ce vers d'Eluard. » Plus loin : « Elle s'étire. Ses bras touchent l'infini. »

A propos de l'amour, du premier baiser et du reste, on lit et on redécouvre grâce à la pudeur, à la sensualité et et à l'élégance des descriptions. Ne ratez pas la page 180 !

 Comme le premier chapitre, celui des « galettes » recèle aussi des pages magnifiques ! On est dans le livre, on ne le lit plus, on le vit !

Il faudrait encore parler de tant de choses : de Mussolini, de l'horreur de la fin de la guerre en Italie, des Oustachi, de l'exportation des Juifs, bien entendu qui sous-tend le livre tout entier.

Un mot encore, extrait de l'épilogue, et qui explique si bien nos errances : « Avant, je marchais dans ma ville en regrettant de ne pas être ailleurs. Désormais, je prends mon temps. J'écoute l'écho des pierres. Je regarde les vieilles maisons, je leur demande de me raconter leur histoire. »

Un très grand livre !

 

Jacques MERCIER

 

« Rosa », Marcel Sel, OnLit édition, 2017, 12X19 cm, 300 pages, 19,50 euros.

 

 

 

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24 01 17

L'Univers, notre maître à penser ?

 

heymans.jpgA la fois scientifique et philosophique, le dernier essai de André Heymans « L'univers, notre maître à penser » est une (comme le dit le sous-titre) «Une nouvelle compréhension de l'existence pour une Terre heureuse. » Le livre n'est pas qu'une démonstration, qu'une théorie, puisque il s'achève avec « Une Charte de l'Humanité ».

J'avais déjà apprécié pour leur clarté les trois ouvrages précédents de cet essayiste (belge et plusieurs fois diplômé – maîtrise en philosophie, doctorat en droit, etc -, il vit à Ostende) : L'univers et l'homme. Pourquoi la Vie ? En 1997, L'universalisme ou la philosophie de l'espoir, En 2006 et La Révolution pour une nouvelle Civilisation, En 2011.

La présentation du livre en quatrième de couverture nous donne fort bien le propos : « Trop de problèmes majeurs aux effets désastreux se posent actuellement à l'humanité. Persévérera-t-elle à s'accroître impunément, à surexploiter les richesses naturelles de la Terre, à ne pas lutter efficacement contre le réchauffement de la planète ? Comment atteindre des solutions heureuses qui en plus mettront fin aux pénibles conflits territoriaux et religieux ? Comment résorber les inégalités offensantes entre quelques puissants dominateurs et la majorité des individus ? Aucune réussite n'est à espérer sans une nouvelle conception de l'existence qui telle une lame de fond assurera plus de solidarité, d'entraide, de confiance mutuelle. Il s'agit de repenser le plus loin possible le pourquoi et le comment de la réalité, à commencer par le phénomène grandiose et éblouissant qu'est l'univers : il est en mesure de nous donner des leçons magistrales. Mêlant vulgarisation scientifique et réflexion, cet ouvrage incite à aller de l'avant sur base d'une perception envoûtante de l'existence. Il ne manque pas de l'analyser sous ses aspects particulièrement attrayants, ceux que révèlent l'astronomie, la biologie, l'évolution des espèces. Et si l'auteur porte un regard très critique sur notre monde, il conclut néanmoins à la valeur exceptionnelle de l'être humain, pouvant se hisser au-delà des antagonismes et apporter son savoir et son dynamisme pour résoudre les difficultés les plus épineuses. Instructif, riche et accessible à tous, un message d'espoir malgré les défis, laissant deviner l'universalisme de l'homme de demain. »

 

En exergue de l'ouvrage, nous lisons : « Une grande espérance se lève pour ceux qui pensent » (Jean Guitton.)

Voici quelques courtes phrases qui donnent le ton et quelques idées de l'essai. Mais bien sûr, ce ne peut être qu'un pâle et rapide reflet du livre vraiment passionnant (et optimiste, finalement, ce qui nous change des décadences ou autres apocalypses du moment).

« Nous apprendrons que l'infini est indissociable de son contraire, les finitudes, qu'en respectant des constantes la force créatrice qui est régulatrice, que loin d'être dominée uniquement par la matière, l’existence est pénétrée d'immatérialité qui l'oriente et assure son plein épanouissement, que le bonheur, l'amour, la beauté constituent des objectifs majeurs. L'univers est notre maître à penser. »

« De l'inexistence du néant se déduit que l'existence en sa totalité est éternelle, indestructible, plénitude absolue, omniprésente, infinie. »

« Si l'Univers était sans conscience, il ne surgirait pas, alors que se différenciant du néant, il se déploie avec éclat. Ou bien, s'il s'exprimait sans se conformer à des règles qu'il s'est imposées, rien de valable ne s'organiserait. Tout échouerait lamentablement en confusions et destructions brutales incessantes, contrairement à l'existence qui de façon intrinsèque cherche à réussir avec abondance des ensembles structurés, tant minuscules qu'imposants. »

«Les particules élémentaires, les atomes, les molécules possèdent outre leur matérialité des propriétés immatérielles. La sensibilité, qui aboutit à la conscience, qui est accentuée par la connaissance. Indispensable aussi est la mémoire. »

«Si l'existence se manifestait uniquement comme infinité absolue, elle serait d'une morosité indescriptible. Les abondances de compositions et d'agencement décèlent au contraire une ivresse créatrice qui s'éteindrait rapidement sans stimulants procurant de hautes satisfactions. Ce sont le bonheur, l'amour, la beauté qui aident à surmonter et oublier la durée des expériences, le côté négatif des tentatives infructueuses, les échecs par la complexité des choses. Ce sont eux qui poussent l''existence à persister pour rayonner, se sentir heureuse, atteindre une plénitude d'être. Ils sont indissociables des propriétés immatérielles, depuis les particules élémentaires jusqu'aux champs et intelligences cosmiques. »

« L'être humain est tout un monde. Par son intelligence et sa sensibilité l'homme se sent uni aux fondements du majestueux système dont il dépend. »

« Par sa courte durée la vie incite à se parfaire en culture et humanisme pour recueillir les fruits savoureux d'un parcours réussi. »

« Certes, la mort est inévitable, mais elle n'est pas le critère décisif ; c'est la vie. »

« L'humanité doit se repenser. Tous nous sommes appelés à nous ouvrir pour plus de disponibilité, de fraternité, de paix, tous invités à être porteurs de valeurs pour assurer justice et bonheur. »

Pour tout vous avouer, c'est un livre tellement riche, complet et enthousiasmant, que je vais le relire pour mieux l'appréhender encore. Il fera donc partie des quelques rares livres que j'ai eu l'envie (et le temps) de relire !

 

Jacques MERCIER

« L'Univers, notre maître à penser », essai, André Heymans, Ed Société des écrivains 2015, 200 pp, Version papier 18,95 euros, Numérique 9,49 euros.