29 11 17

« Si la merde valait de l’argent, les pauvres naîtraient sans cul. » (En-tête du papier à lettres de Henry Miller)

1 semaine avec Henry Miller.jpgAuteur dramatique réputé, écrivain talentueux (Le fouille-merde, 1987, rédigé avec Gaston Compère, L’homme caramel, 1995 et 2017), artiste conceptuel et journaliste politique belge, Pascal Vrebos (°1952) est l’auteur d’une trentaine de pièces de théâtre (Tête de Truc, 1973, Entre-chats, 1978, Crime magistral ou L’homme descend du songe, 1999, Viol d'une cerise noire, 2008, L’Accusateur, 2014…) jouées en France, en Allemagne et aux États-Unis, traduites en néerlandais, en tchèque, en allemand et en anglais. Il a remporté de nombreux prix littéraires, dont celui de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques pour l’ensemble de son œuvre.

Il a fait paraître, chez Genèse Édition à Bruxelles et sous le titre 1 semaine avec Henry Miller – Ultime rencontre avec l’écrivain et sa muse, Brenda Venus, une version revue et augmentée d’Une folle semaine avec Henry Miller (1983, Éditions Le Cri), son stupéfiant reportage littéraire dans lequel il relate sa rencontre en février 1979 à Pacific Palisades en Californie avec Henry Miller (1891-1980), l’auteur génial et sulfureux de Tropique du Cancer (1934), de Tropique du Capricorne (1939), du Colosse de Maroussi (1941), de la trilogie de La Crucifixion en rose (Sexus, 1949, Plexus, 1952, Nexus, 1960) ou encore de Jours tranquilles à Clichy (1956), de Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch (1957) et de Jours tranquilles à Brooklyn (1978).

On y entre dans l’intimité du géant, sa simplicité, son humour, son désespoir, sa hauteur d’esprit, ses souvenirs, sa conception de la littérature, ses frasques mémorables et son amour pas du tout platonique pour sa dernière muse [1], la jeune actrice américaine Brenda Venus (°1957), de 66 ans sa cadette, à qui il écrivit près de 1 500 lettres torrides jusque sur son lit de mort et que Pascal Vrebos a revue en juin 2017, une rencontre qui donne la postface de son ouvrage.

Un texte remarquablement écrit et scandaleusement riche de passions humaines, avouables ou pas, sur un formidable écrivain dans le cœur de qui Éros et Thanatos se sont affrontés dans un combat homérique permanent !

Bernard DELCORD

1 semaine avec Henry Miller – Ultime rencontre avec l’écrivain et sa muse, Brenda Venus par Pascal Vrebos, Bruxelles, Genèse Édition, novembre 2017, 159 pp. + 1 cahier photos de 8 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 19,50 €

 

[1] Il y en avait eu d’autres, parmi lesquelles la danseuse June Edith Smith (1902-1979), qui devint sa deuxième épouse et dont Miller parle longuement dans Sexus, ainsi que l’écrivaine et diariste américaine d’origine franco-cubaine Anaïs Nin (1903-1977), auteure de Vénus erotica (1977, posthume), qui entretint une relation amoureuse avec Henry et June.

26 11 17

Belge une fois

belge une fois.jpgQuelle excellente idée que de donner la parole à ces nouveaux communicateurs que sont les blogueurs ! En l’occurrence, il s'agit de blogueurs belges, Natacha Filipak et Arthur Renson, propriétaires de la marque « Belge une fois » qui se décline de plusieurs façons.

L'édition Racine leur a demandé de proposer dans un superbe petit livre cartonné 32 expressions connues chez nous. Un régal pour les amateurs de notre patrimoine. Le sous-titre est « le parler belge illustré ».

Pour vous donner « l'eau à la bouche » (puisque nous sommes dans les expressions, domaine que j'adore, comme vous savez!), voici la première expression du livre : « Avoir bon ».

« Liste non exhaustive de tous ces moments qui te font dire combien tu as bon ... ! - Le « chpops » d'une bouteille de champagne. -La jouissance de péter le papier bulle. - Recevoir sa bière après une longue file d'attente au bar. - Réussir une mayonnaise du premier coup. - Entendre le pop-corn exploser dans le micro-ondes. » Génial, non ?

Au hasard des mots, en voici quelques-uns qui apparaissent dans ce beau livre à offrir pour les fêtes : Baraki, Babeleir, Douf, Bisbrouille, Drache, Froucheler, Boentje, Racuspoter, Spiter, Rawette...

Les dessins d'Arthur rivalisent de drôlerie avec les textes de Natacha. Voilà un merveilleux objet pour mettre en valeur notre patrimoine avec humour.

 

Jacques MERCIER

 

Belge une fois, le parler belge illustré, édition Racine, 64 pp, 17cm/17cm, couverture cartonnée, couleurs, 15 euros.

 

20 11 17

Jacques Brel, poète de l'intemporel !

_brel marotta.jpg 

C'est en poète que Frédéric Marotta aborde l'oeuvre de Jacques Brel. Il est certain que Brel n'a jamais voulu qu'on le qualifie de poète (ni Brassens, par ailleurs), laissant cette appellation aux poètes littéraires ; sans doute une question de génération. Car « poète de l'intemporel », il l'est assurément et l'auteur en fait une belle démonstration.

Son résumé biographique commence avec l'explication de toute une vie : « Jacques Brel aura toute sa vie le sentiment de ne pas avoir eu d'enfance. »

Dans le chapitre « L'amour », Marotta écrit : « La femme est, dès le début, un horizon, un repère, un but de « voyage », une raison de se dépasser. Brel est comme Roméo, ce héros tragique de Shakespeare, il est un « amoureux de l'amour ». J'aime beaucoup son analyse des textes selon le feu, la terre et le ciel. Et enfin cette déclaration de Brel lui-même : « Je crois que ce que j'appelle amour dans mes chansons est, en réalité, de la tendresse. »

Dans « L'amitié », l'auteur redit combien celle-ci était importante pour l'artiste. « En définitive, Jacques Brel n'a vécu qu'en donnant, en s'offrant, en se dépassant « pour » et « par » amour. »

Après « La mort », nous trouvons – textes à l'appui - la comparaison de Brel et de Don Quichotte. « Il en a l'étoffe et le rêve, le physique aussi, il en a toute la folie et la démesure. » Et relire « Rêver un impossible rêve... » de « La Quête » est encore un bonheur, dès années plus tard.

Nous avons ici un livre subjectif et pourtant précis, lisible et sérieux, poétique et documenté. Dans la préface, Nara Noïan, qui a chanté Brel, écrit : « La poésie musicale et subtile, la « prose crue », la réalité amère sans fioritures comme Camus dans la littérature ». C'est on ne peut plus juste !

Tout Brel, et ce livre, nous ramène à l'amour, ce que confirme l'auteur dans la dernière page de l'essai : « L'énergie d'amour demeure la pierre angulaire à l'évolution de l'être humain sur toute la planète ».

 

Jacques MERCIER

 

« Brel, poète de l'intemporel », essai, Frédéric Marotta, 86 pp, 13 euros. www.lespressesdumidi.fr

09 11 17

« Humainement, personnellement, la couleur n'existe pas. Politiquement, elle existe. » (James Baldwin)

I Am Not Your Negro.jpgAdapté du documentaire éponyme – disponible en DVD et qui a connu un très grand succès aux États-Unis – du cinéaste haïtien Raoul Peck (qui a par ailleurs été ministre de la Culture à Port-au-Prince de 1995 à 1997), l’ouvrage intitulé I Am Not Your Negro dont la traduction française est publiée chez Robert Laffont à Paris porte la double signature de James Baldwin et de Raoul Peck.

Il s’agit en réalité du manuscrit inachevé de l’écrivain noir américain James Arthur Baldwin (1924-1987, un formidable auteur de romans, de poésies, de nouvelles, de théâtre et d’essais), un livre sur trois de ses amis, figures de la lutte pour les droits civiques : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, assassinés respectivement en 1963, 1965 et 1968.

Raoul Peck a repris ce manuscrit inédit en y insérant des lettres, des interviews et des discours de Baldwin.

Une passionnante introduction à l’œuvre de James Baldwin (Go Tell It on the Mountain, 1953, Notes of a Native Son, 1955, Giovanni’s Room, 1956, The Fire Next Time, 1963, Going to Meet the Man, 1965, If Beale Street Could Talk, 1974, Just Above My Head, 1979, notamment) qui révèle sa vision tragique, profonde et pleine d’humanité de l’histoire des Noirs aux États-Unis et de l’aveuglement de l’Occident : « Ce que les Blancs ont à faire, c’est essayer de comprendre au fond d’eux-mêmes pourquoi ils ont trouvé nécessaire d’inventer le “Nègre”. Parce que je ne suis pas un Nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un Nègre, c’est que vous avez besoin de le croire. »

Bernard DELCORD

I Am Not Your Negro par James Arthur Baldwin & Raoul Peck, ouvrage traduit de l’anglais par Pierre Furlan, Paris, Éditions Robert Laffont & Velvet Film, octobre 2017, 139 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 21,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 17 € (prix France)

I Am Not Your Negro par James Arthur Baldwin & Raoul Peck, DVD, Paris, Velvet Film, mai 2016, 95 minutes, 21,75 € (prix France)

06 11 17

Existe-t-il une littérature européenne ?

Richard Miller.jpg« Existe-t-il une littérature européenne ? » est une excellente et pertinente question posée par l'auteur de l'essai, Richard Miller. Il y répond de manière claire, intelligente et détaillée. Un livre qui fait aussi référence à de nombreux autres ouvrages ; ce qui nous donne autant de pistes pour prolonger la lecture par d'autres réflexions.

L' « Avant-dire » (préféré à préface) de Jacques De Decker définit l'auteur comme « batailleur de mots, d'idées et de combats politiques ».

L'auteur est homme politique et docteur en philosophie de l'Université libre de Bruxelles. On luit doit une quinzaine de livres, beaucoup traitant de la liberté et du libéralisme.

L'ayant croisé lorsqu'il fut Ministre de la Culture (entre 2000 et 2003), je connaissais son intérêt pour la littérature et aussi pour les mots. « Les mots sont comme semblables à des pierres polies par le temps, sortes de galets façonnés par les vents et les vagues. » dit-il.

 

Ce qu'il écrit ici sur les mots est captivant. Quelques exemples :

« Les mots sont toujours un « terrain d'entente » (dans tous les sens du mot « entente ») : pour que l'on puisse s'entendre. Il faut que l'on accepte de part et d'autre d'appeler les mêmes choses par les mêmes mots, c'est-à-dire par les mêmes sons ayant le même sens. »

Ou encore à propos de ce sujet qui m'a toujours intéressé, jouant des mots dans les médias : « Un échange se joue entre la langue parlée et la langue littéraire, entre la langue et la littérature. L'écrit littéraire affermit la langue et façonne les mots. Écrire confère une solidité qui permettra des lectures nouvelles, des utilisations inédites, des audaces, des accouplements, des créations riches de sens nouveaux. »

Il est longuement question aussi des mots et de la littérature.

« La littérature, ce sont des rencontres. Des rencontres, par les flux des mots, entre des devenirs individuels. » et « La réalité pour nous n'existe que d'être racontée. »

 

Mais Richard Miller expose tout d'abord ce qu'est notre civilisation européenne, avec Athènes, Rome, Jérusalem et puis la démocratie et les Lumières. L'esprit européen c'est le souci de la dignité humaine.

La constatation suivante ne nous est pas toujours présente à l'esprit :

« A la différence d'autres ensembles politico-culturels comme l'Inde, la Chine, le Japon et la culture arabe (ensuite islamique), les textes fondateurs européens sont des traductions. »

 

Et puis la grande affaire de l'amour est abordée :

« L'amour dans tous les sens est une seule et même histoire que l'on ne cesse, depuis le début et jusqu'à notre temps, de raconter. »

« Être à la hauteur de la rencontre amoureuse, toute la littérature nous le donne à lire, à entendre et à comprendre : c'est accepter l'abandon de soi à l'autre. Avec risques et périls, il est vrai. »

 

Si je n'avais qu'une seule réflexion à retenir dans tout cet ouvrage qui en foisonne, c'est celle-ci : « Suis-je digne de cette force de vie qui est en moi ? »

 

Un dernier mot : parmi les nombreuses références, je constate avec plaisir que l'auteur a lu avec attention « Sapiens » de Harari, que je vous conseille de toute urgence... après la lecture de cet essai !

 

 

Jacques Mercier

 

« Existe-t-il une littérature européenne ? » - Avant-dire de Jacques De Decker - Richard Miller - Ed. Académie royale de Belgique, collections L'Académie en poche. 2017 – 144 pp. 7 euros. Www.academie-editions.be

01 11 17

Résurrection d’un géant de la pensée…

Esthétique de la création verbale.jpgGrandissime théoricien de la littérature et de l’esthétique, historien de la langue et de la culture, philosophe, linguiste et précurseur de la sociolinguistique, le soviétique Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) aura, notamment par ses remarquables travaux sur le roman, marqué de son sceau les approches formalistes russes, marxistes et structuralistes du XXe siècle.
 
On lui doit trois opus majeurs, dont le retentissement se prolonge de nos jours : Esthétique et théorie du roman (1924-1941, revu en 1970), Problèmes de la poétique de Dostoïevski (1929) ainsi que L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire du Moyen Âge et de la Renaissance (1964, sur une thèse de 1946).
 
Les Éditions Gallimard ont eu ces jours-ci l’excellente idée de ressortir dans leur fameuse collection « Tel » la compilation d’essais et d’articles de Bakhtine parue en 1984 dans la « Bibliothèque des idées » sous le titre Esthétique de la création verbale – un compendium alors préfacé par le sémiologue, historien des idées et essayiste français Tzvetan Todorov (1939-2017) – qui réunissait « L’auteur et le héros » (il s’agit du texte partiel – long de 201 pages tout de même– d’un ouvrage interrompu en 1922 faisant la description phénoménologique de l'acte de création), « Le roman d’apprentissage dans l’histoire du réalisme » (1936-1938, au moment où l'auteur travaillait à un livre sur Goethe, ouvrage qui a disparu), « Les genres du discours » (1952-1953), « Le problème du texte » (1959-1961), « Les études littéraires aujourd’hui » (1970), « Les carnets » (1970-1971) et « Remarques sur l’épistémologie des sciences humaines » (1974), des thèmes demeurés particulièrement intéressants pour les chercheurs contemporains qui ignorent parfois le nom même de Bakhtine.
 
Voici la présentation de l’ouvrage par son éditeur :
 
« Au fil des publications, la figure de Mikhaïl Bakhtine apparaît comme l'une des plus fascinantes et des plus énigmatiques de la culture européenne du milieu du XXe siècle. On peut en effet distinguer, comme Tzvetan Todorov dans sa présentation, plusieurs Bakhtine : après le critique du formalisme régnant, le Bakhtine phénoménologue, auteur d'un tout premier livre sur la relation entre l'auteur et son héros ; le Bakhtine sociologue et marxiste de la fin des années vingt, qui apparaît dans les complexes Problèmes de la poétique de Dostoïevski ; le Bakhtine des années trente, marquées par le Rabelais et les grandes explorations culturelles dans le domaine des fêtes populaires, du carnaval, de l'histoire du rire ; le Bakhtine "synthétique" des derniers écrits, sans parler de bien d'autres possibles. »
 
Un must pour les thésards et les forts en thème !
 
Bernard DELCORD
 
Esthétique de la création verbale par Mikhaïl Bakhtine, traduit du russe par Alfreda Aucouturier, préface de Tzvetan Todorov, Paris, Éditions Gallimard, collection « Tel », octobre 2017, 446 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture brochée en couleurs, 13,50 € (prix France)

15 10 17

Retours vers le passé…

Papy était-il un nazi.jpg« Un ouvrage incontournable pour découvrir le passé de guerre secret de votre famille », assure le site des Éditions Racine à Bruxelles qui ont fait paraître, sous la plume des historiens et archivistes flamands Koen Aerts, Dirk Luyten, Bart Willems, Paul Drossens et Pieter Lagrou un essai au titre choc : Papy était-il un nazi ? – Sur les traces d’un passé de guerre qui aborde de front la question délicate de la collaboration avec l’occupant allemand en Belgique entre 1940 et 1944.
 
Voici la présentation qu’ils donnent de leur travail :
 
« Quelque 500 000 Belges – Flamands, Bruxellois et Wallons – ont un membre de leur famille qui fut “du mauvais côté” pendant la Deuxième Guerre mondiale.
 
Des grands-pères, grands-mères, pères, mères, oncles ou tantes [de Belges actuels].
 
À la base, il y avait 400 000 dossiers d'accusés. Environ 100 000 citoyens ont aussi été condamnés à diverses peines : de l'exécution à la privation de leurs droits en passant par l'emprisonnement.
 
Aujourd'hui, les petits-enfants et autres membres de la famille partent de plus en plus souvent à la recherche des vraies circonstances pour donner une place [à ces événements].
 
[Notre ouvrage vous donne] les clés pour partir vous-même à la recherche de ce passé de guerre souvent tabou ».
 
N’y cherchez cependant pas de listes d’« inciviques », il n’y en a pas…
 
En revanche, si d’aventure vous souhaitiez faire des recherches sur des membres de votre famille dans les innombrables archives conservées par d’aussi innombrables instances administratives et judiciaires aux quatre coins de la Belgique, ce livre remarquablement documenté et bien illustré qui fait le tour de tous les cas de figure de la trahison vous sera un vade-mecum des plus précieux !
 
Bernard DELCORD
 
Papy était-il un nazi ? – Sur les traces d’un passé de guerre par Koen Aerts, Dirk Luyten, Bart Willems, Paul Drossens & Pieter Lagrou, Bruxelles, Éditions Racine, septembre 2017, 272 pp. en noir et blanc au format 24 x 16 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 24,99 €

24 09 17

Jacques a dit ... les secrets de vos rêves

Tobie Nathan, revesDans ce Mémo, Jacques Mercier vous explique les secrets de vos rêves, en décortiquant ce livre passionnant de Tobie Nathan. Enfin, Monsieur Dictionnaire préfère utiliser le terme picorer que décortiquer, ce verbe sied mieux à cet exercice radiophonique auquel il s'adonne chaque semaine avec Nicky Depasse dans Café de Flore sur Radio Judaïca.


podcast

20 09 17

« On admire toujours ce qu'on ne peut pas vraiment comprendre. » (Eleanor Roosevelt)

Ils admiraient Hitler.jpgAprès Léon Degrelle 1906-1994, Hitler et la franc-maçonnerie et La religion d’Hitler, trois textes très documentés et de haute volée parus aux Éditions Racine à Bruxelles, le philosophe et historien belge Arnaud de la Croix publie aujourd’hui, toujours dans la même maison, un nouvel essai intitulé Ils admiraient Hitler – Portraits de 12 disciples du dictateur dans lequel il se penche avec sagacité sur le cas de personnages très divers unis par l’adulation du monstre nazi.
 
Il s’agit du roi Édouard VIII d’Angleterre (1894-1972), de la cinéaste allemande Leni Riefenstahl (1902-2003), du philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976), de l’industriel américain Henry Ford (1863-1947), de l’aviateur américain Charles Lindbergh (1902-1974), de l’écrivain et publiciste français Robert Brasillach (1909-1945), du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini (1895-1974), de l’instituteur et dictateur fasciste italien Benito Mussolini (1883-1945), du politicien belge Léon Degrelle (1906-1994), de l’écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952, lauréat du prix Nobel de littérature en 1920), de l’évêque catholique autrichien Alois Hudal (1885-1963) et de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) qui, pour des raisons diverses clairement et sobrement expliquées par l’auteur, ont versé dans l’adulation du maître du IIIe Reich et de son « œuvre ».
 
Un condensé de racisme, de nationalisme, d’antisémitisme, de totalitarisme et d’antiparlementarisme, mais aussi d’égotisme, de carriérisme, de veulerie, d’exaltation aveugle, d’admiration de la force ou d’espérances insensées, bref, d’idées grandement stupides et gravement criminelles, que d’aucuns ont camouflées derrière une apparence plus honorable d’anticommunisme et d’antistalinisme.
 
Remarquable, mais forcément lacunaire – tant le sujet est immense –, l’excellent travail d’Arnaud de la Croix ouvre la porte à d’autres recherches, par exemple sur les laudateurs de gauche du caporal bavarois, comme les députés français Jacques Doriot (communiste), et Marcel Déat (socialiste), les auteurs belges d’extrême gauche du groupe des écrivains prolétariens, le romancier et médecin suisse John Knittel…
 
Et, pour ceux qui lisent l’allemand, l’étude qui n’a pas été traduite en français d’Hans Werner Neulen intitulée Europas Verratene Sohne (Les Fils trahis de l’Europe, Éditions Universitas, 1980) fera naître un abîme de réflexions sur l’engagement des non-Allemands dans la Waffen-SS – y compris des Indiens – durant la Seconde Guerre mondiale…
 
Bernard DELCORD
 
Ils admiraient Hitler – Portraits de 12 disciples du dictateur par Arnaud de la Croix, Bruxelles, Éditions Racine, septembre 2017, 160 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,95 €

02 09 17

Le déni d’un déni de mémoire…

 
L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927) .jpgMonique Slodzian est professeure à l'Institut national des langues et civilisations orientales.
 
Spécialiste de la Russie et de la littérature russe contemporaine, elle est l'auteure d'une dizaine de traductions, d'adaptations de romans et de pièces de théâtre d'écrivains russes et soviétiques.
 
En février 2017, quatre mois avant la mise en liquidation judiciaire des Éditions de la Différence à Paris, elle y a fait paraître un essai aussi passionnant que dérangeant intitulé L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927), dans lequel, à travers la narration de cette affaire judiciaire retentissante, elle met en accusation l’actuel gouvernement fasciste de l’Ukraine et ses méthodes tout à la fois infâmes, révisionnistes, pronazies et antisémites.
 
Écoutons-la :
 
« À l'heure où l'Ukraine revient sur le devant de la scène politique et où la France, faisant désormais partie intégrante de l'OTAN, semble frappée d'amnésie, il n'est pas indifférent de rappeler l'enjeu de ce procès qui eut un retentissement comparable à celui de l'Affaire Dreyfus.
 
Le 25 mai 1926, à l'angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine à Paris, un Juif russe naturalisé français à la fin de la guerre de 1914, Samuel Schwartzbard, assassine Simon Petlioura, l'ancien président du Directoire ukrainien (du 14 décembre 1918 au 5 février 1919).
 
Il le tient pour responsable du massacre de dizaines de milliers de Juifs lors de pogromes organisés par l'armée indépendantiste ukrainienne dont Petlioura est l'ataman général.
 
À l'époque, ce procès sensationnel qui dura huit jours et vit témoigner les plus grands noms de la science et de la littérature des années trente, a bel et bien mobilisé l'opinion française tout entière et fait la une de la presse internationale.
 
Ce grand élan pro-juif qui s'intercale entre la réhabilitation du capitaine Dreyfus en 1906 et les actes antisémites du gouvernement de Vichy correspond bien aux années où l'antisémitisme dans la société française connaît son plus bas étiage.
 
Au mitan des années vingt, les horreurs de la guerre hantent les esprits et un puissant sentiment d'empathie se lève en faveur des victimes des pogromes.
 
Les difficultés économiques se chargeront de souffler une nouvelle vague d'antisémitisme à partir de 1931.
Me Torrès, l'avocat de Schwartzbard, était cent fois fondé à bâtir sa plaidoirie sur l'horrifiante réalité des pogromes et à la clore dans un élan oratoire irrésistible : “Non, ce n'est plus vous, Schwartzbard, qui êtes en cause ici : ce sont les pogromes”.
 
Aujourd'hui, Schalom Schwartzbard, en dépit du verdict d'acquittement, reste pour les Ukrainiens “l'assassin à la solde de l'ennemi de l'Ukraine indépendante”. »
 
Après avoir rappelé qu’en 2015 le président nationaliste Porochenko a fait transférer toutes les archives nationales de son pays à l’Institut national ukrainien de la mémoire dirigé par l’historien patriotard Volodymir Viatrovytch, selon Monique Slodzian un « maître internationalement reconnu en matière de falsification de documents », et en restituant les tenants et les aboutissants de ce procès historique, l’auteure met en lumière la part plus qu’obscure du nationalisme ukrainien actuel naïvement défendu par l'Union européenne comme une pure aspiration à la liberté.
 
Un texte qui fait ouvrir les yeux !
 
Bernard DELCORD
 
L'Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927) par Monique Slodzian, Paris, Éditions de la Différence, collection « Politique », février 2017, 270 pp. en noir et blanc au format 13 x 20 cm sous couverture brochée en couleurs, 17,00 € (prix France)